‹ L'homme de minuitChapitre 5 sur 6 · SI · texte numérisé non relu

SI

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La lecture de ce mandat était à peine achevée, que loua les spectateurs de cette scène avaient disparu et que le vide le plus complet s'était fait autour de la famille de Yillefleur. Léo était resté atterré, sans mouvement, sans voix, sans pensée. 11 reprit pourtant quelque courage en entendant son père prononcer ces paroles d’une voix nette et assurée :

— Mon fils a raison, monsieur; il y a ici guet-apens

ou méprise, et je vous déclare que moi et mes gens nous

vous résisterons par la force jusqu’à ce que vous m’ayez montré le prétendu faux que vous m’accusez d’avoir commis.

Le commissaire déploya un second papier : c'était la lettre de change au bas de laquelle le comte de Yillefleur avait apposé la signature d’Ismaël. A l’aspect de cette pièce de conviction, le vieux gentilhomme ouvrit des yeux hagards, comme s’il eût vu se dresser devant lui un fantôme.

— Mensonge! mensonge! s’écria-t-il d’une voix étranglée par l’étonnement et la terreur; ce papier... je l’ai brûlé moi-méme.

Une petite toux sèche, accompagnée d’un rire strident et sardonique, se fit entendre derrière les rideaux d’une fenêtre.

— Ismaël! s’écria le comte; Isrnaël! répéta-t-il on attirant violemment par le bras lé vieil usurier, dites donc hautement que ce n’est pas moi qui ai fait ce billet.

Ismaël prit le billet, l’examina attentivement à la lueur d’une bougie, et, le rendant avec un profond salut au commissaire de police :

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— C’est bien vous, monsieur le comte, dit-il; je n’ai jamais su mentir à Injustice.

— Misérable! s’écria le vieux gentilhomme, tu sais bien...

— Je sais, répondit Ismaël en se penchant à son oreille, que vous avez brûlé chez moi le calque de ce billet... J’ai toujours un double des pièces do ce genre... Donne précaution, comme vous voyez, mon cher.

Puis il ajouta cette proposition ironique, qui, en révélant au comte de Villefleur la cause de sa ruine, acheva de lui en montrer toute l’étendue :

— J’ai des intelligences à la Conciergerie : si vous voulez, je vous ferai mettre dans le même cachot qu Horace Baltimore.

Une minute api’ès l’arrestation du comte de Ville— Heur, il ne restait dans le salon que Léo agenouillé et pressant contre ses lèvres les mains glacées du cadavre de sa mère.

Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, Léo, triste, abattu, la honte et le désespoir dans Tàme, errait au hasard dans la partie la moins fréquentée des Champs-Elysées, lorsque son attention fut tout à coup sollicitée par la rencontre d’un homme dont le visage, la tournure, la démarche ne lui semblèrent pas inconnus. L’air et les paroles d’une chanson basque que cet hopime fredonnait à mi-voix achevèrent de fixer ses souvenirs; il reconnut Jean Guérin, qui lui avait plus d’une fois servi de guide dans ses excursions du Yignemale. Il se rappela en même temps que pendant son séjour à Cauterets, il avait vu souvent le petit montagnard en conférences suivies avec Ismaël Gantz, et la pensée lui vint aussitôt que la présence de cet homme à Paris, dans un moment où Baltimore s’y trouvait lui-méme, se liait sans doute aux désastres qui venaient de fondre sur sa vie. A tout hasard, et sans s’arrêter au parti que, dans l'intérêt de son père, il pourrait tirer de cette rencontre, il résolut de s’atta-

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cher aux pas du petit homme et de découvrir, s’il était possible, le motif qui lui avait fait entreprendre un voyage si long, si dispendieux, si étranger aux habitudes de ses compatriotes.

Un intérêt d’une autre sorte l’invitait encore à persévérer dans cette recherche. Le lendemain du jour fatal qui avait apporté le déshonneur et la mort dans l’hôtel de Villefleur, Lucienne s’était retirée chez une parente de sa mère, sans daigner adresser à son malheureux cousin une parole d’adieu et de consolation. Les rares amis qui, par un reste de pudeur, ne s’étaient pas encore éloignés de cette maison de deuil, avaient même remarqué son absence aux funérailles de la marquise, et cet acte d'implacable orgueil, cette preuve odieuse d’égoïsme et d’ingratitude, avaient porté au comble le mépris et l’indignation de Léo. Il s’était rappelé alors l'abnégation résignée, le dévouement sans bornes de * cette autre jeune fille qu’il avait aimée et dont toute la vie avait été une immolation volontaire et sans fin. Il se l’était représentée s’efforçant, dans sa sollicitude enfantine, de ramener le sourire sur le front désespéré de sa mère, en élevant à ses chagrins un asile de parfums et de fleurs; il la voyait, oublieuse de ses propres plaisirs, passer de longues journées aux pieds de la pauvre folle et s'essayer pieusement à renouer par de patientes et douces paroles les pensées sans lien de cette intelligence brisée. Il se souvenait avec attendrissement de la douleur profonde, mais exempte de récriminations, de plaintes, de colère, dans laquelle elle s’était, abîmée en apprenant la honte et les crimes de son père; il la voyait encore, épuisée de fatigue, mais forte de courage

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et d’espoir, attendant sur un banc des Tuileries que l’heuro fût venue où il lui serait permis de porter au prisonnier la consolation de ses baisers et de ses larmes, et il comparait involontairement cette intrépide tendresse, ce dévouement ardent et vivace, à l’égoïsme glacial qu’il avait rencontré chez Lucienne.

Mais cet égoïsme, cette sécheresse de cœur qu'il reprochait à sa cousine, n’en avait-il pas, le premier, donné l’exemple? N’avait -il pas, lui aussi, abandonné Thérèse? Ne s’était-il pas, lui aussi, dérobé parla fuite à la solidarité de la honte, à la contagion du malheur? Et la réprobation qui s’attachait à lui, qu’était-ce donc, sinon le châtiment de sa faiblesse, le talion de sa lâcheté? Son admiration pour Thérèse s'était donc accrue de tout le mépris que lui inspiraient la conduite de sa cousine et la sienne propre. Les cendres encore brûlantes de son amour pour la fille de Baltimore s’étaient

ravivées au fond de son cœur, et, en dépit des sombres * préoccupations qui l’agitaient, ses lèvres se reprenaient à murmurer comme autrefois le nom adoré de Thérèse. La vue de Jean Guérin, en rappelant à sa pensée des lieux et des événements remplis pour lui du souvenir de Thérèse, lui inspira, presque à son insu, le désir et l'espoir de revoir cette malheureuse jeune fille. Ses prévisions ne furent pas trompées.

En effet, le montagnard, après avoir remonté les Champs-Elysées, s’engagea dans l’avenue de Lord-Bvron, longea lo mur d’un jardin, s’arrêta devant une petite porte enfouie sous un épais bouquet d’acacias et de tilleuls, l'ouvrit discrètement à l’aide d’une petite clef de poche et la referma derrière lui, mais pas assez

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promptement pour que Léo n’eût eu le temps d’apercevoir Thérèse, occupée en ce moment à dépouiller de leurs plus belles tieurs, destinées à sa mère sans doute, les plates-bandes du jardin. A la vue de la jeune fille, Léo, cédant à l’entrainement de sou cœur, sans songer aux dangers qui pouvaient l’atteindre dans cette maison, remplie sans doute des serviteurs ou des complices de Baltimore, secoua vivement une chaînette de fer qui correspondait à une sonnette d’appel. Thérèse vint lui ouvrir elle-même et chancela en le reconnaissant. Il la soutint dans ses bras et l’entraîna sous un berceau de chèvrefeuille où il prit place à ses côtés sur un banc de gazon.

— Vous ici! vous, Léo! s’écria- t-elle avec un mélange d’étonnement et de bonheur.

— J’avais bien besoin de vous voir, ma Thérèse aimée, répondit-il, je suis si malheureux!

— Malheureux, vous!... Vous êtes malheureux? reprit Thérèse en fixant sur le jeune homme un regard empreint d’une douce compassion. Oh ! vous avez bien fait de venir, mon ami; vous me direz vos chagrins, et je pleurerai avec vous.

— Pauvre chère enfant qui oublie ses peines pour compâtiraux miennes! s’écria Léo en pressant ardemment dans les siennes les mains de la jeune fille. Ah ' je suis bien égoïste de réclamer votre pitié lorsque vous n’avez pas assez de larmes pour vos propres douleurs !

— Mais que vous est-il donc arrivé? demanda Thérèse avec l’impatience du cœur.

— J’ai été frappé comme vous, Thérèse, frappé de3 mêmes coups et aussi cruellement.

— Quoi! votre mère est-elle folle? Votre père est-il en prison ?

— Je n’ai plus de mère, ma pauvre Thérèse, et mon père est en prison !

Et prononçant ces tristes paroles, Léo avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et de grosses larmes ruisselaient entre ses doigts.

— Votre mère est morte! Oh! pleurez-la, mon ami, dit Thérèse en mêlant ses larmes à celles du jeune homme ; mais votre père en prison ! votre père 1 le comte de Villefleur! que me dites-vous là? et puis-je vous croire ?

— Je vous ai dit la vérité, reprit Léo d’une voix sourde, après un moment de silence; mon père est en prison comme le vôtre, accusé d’un crime comme le vôtre, coupable... oh! plus coupable que le vôtre peutêtre, car s’il n’a pas versé le sang comme Inigo Torreguy, il n’a pas comme lui présenté sa poitrine découverte aux coups de ses adversaires !

Un long silence succéda à ce. douloureux aveu ; on n’entendait que les sanglots étouffés de Léo et les murmures d’une ardente prière soupirée par les lèvres de Thérèse. Lorsque Léo fut parvenu à dominer son émotion, il raconta en détail l’arrestation d’Ismaël Gantz, après l’évasion de Baltimore dans la cabane du Cirque de Gavarnie, les confidences obscures et pourtant menaçantes que le juif lui avait faites en le mettant en demeure de lui rendre la liberté, l’obligation où il s’était trouvé de déférer à cette insolente sommation et l’indignation du comte de Villefleur en apprenant qu’il avait été conduit à l’oubli de ses devoirs par des soupçons in-

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jurieux pour l’honneur de son père. Léo éprouvait un douloureux plaisir à faire entrer Thérèse dans le sanctuaire profané de sa maison. Il se sentait heureux de la bienfaisante compassion qu’illisait dans les yeux de celle qu’il aimait, et qui descendait comme une pluie parfumée sur les plaies brûlantes de son cœur. Il lui semblait, en outre, que cette similitude de malheur et de honte établissait entre elle et lui un nouveau lien, et que, comme ils s’étaient rapprochés jadis par 1’impulàion d’une sympathie réciproque, ils se trouvaient réunis encore une fois par la réprobation à laquelle les avait voués le déshonneur parternel.

Arrivé ù la scène du bal, Léo éprouva un moment d’hésitation craintive. Il souffrait cruellement d’avoir à raconter les défaillances de son cœur et la pusillanimité coupable qui l’avait fait tomber aux pieds d’une autre femme. Thérèse l’absoudrait-elle de cet attiédissement de son amour? serait-elle moins sensible à l’outrage qu’il ne 1’ayait été lui-méme? ne l’aecablerait-elle pas enfin de son mépris, lui qui s’était arrogé le droit de mépriser Lucienne? A la fin, cependant, appelant tout son courage à son aide, et se résignant à expier le crime de son abandon, il peignit à Thérèse, sans dissimulation et sans réticence, ses déchirements et ses angoisses après qu’il eut reconnu Inigo Torreguy dans Baltimore, son désespoir d’avoir été contraint par le hasard de sa position, par le sentiment impérieux de son devoir, de remettre aux mains des soldats l’homme que, quelques jours auparavant, il eût été heureux de nommer son père; la persuasion où il avait été conduit qu’il ne serait plus à l’avenir qu’un objet d’horreur pour la pauvre en-

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fant qui par lui devenait orpheline, les obsessions de sa famille, les manifestations involontaires, mais évidentes, irrécusables, d’un amour qu’il n’avait pas sollicité, qu’il avait toujours feint de méconnaître; la nécessité, enfin, de sortir par un violent retour en arrière d’une voie qui lui paraissait désormais sans issue et sans but. 11 lui parla de ses hésitations, do son trouble, de la sombre tristesse qui s’était emparée de lui dans la soirée fatale où devait se décider son union avec Lucienne, jusqu’au moment où la vue d’Ismaël Gantz l’avait arraché à la lutte cruelle de ses pensées.

— Oh ! ma douce Thérèse, s’écria-t-il en couvrant de baisers les mains delà jeune fille, me pardonnerez-vous jamais tout ce que je vous ai fait souffrir?

— On ne pardonne que les offenses, répondit Thérèse avec un ineffable sourire; vous avez fait taire votre cœur en obéissant à votre père; j’aurais fait taire le mien, si vous m’aviez consultée, en vous conseillant la même condescendance... Et puis, quel mal pourriezvous me faire qui fût aussi grand que le bonheur que vous m'avez donné?

— Dieu connaissait le trésor de votre miséricorde, ô

ma Thérèse, car il a pris soin lui-méme de vous venger I . v •

Après cette exclamation de douleur, Léo se recueillit un moment dans un sombre et morne abattement; puis, faisant un dernier appel à l’énergie de sa volonté, il raconta dans tous ses détails la catastrophe qui avait terminé la fête de ses fiançailles. Thérèse avait écouté cette dernière partie du récit avec une attention et une surprise toujours croissantes, i

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— Quoi ! dit-elle lorsque Léo eut cessé de parler, c’est Ismaël Gantz qui a dénoncé et accusé votre père?

— Oui, c’est lui! c’est le juif maudit! s’écria Léo avec un accent de haine et de fureur; c’est lui qui avait préparé cet infernal coup de théâtre; c’est lui qui, de la fenêtre près de laquelle il s’était placé, a donné le signal aux agents de la justice ! Le misérable a été poussé sans doute à cette trahison par un intérêt que je ne puis comprendre, car mon père lui avait, à prix d’or, acheté son silence !

Thérèse réfléchit un moment, puis elle se leva et se dirigea vers la maison, en disant à Léo :

— C’est bien , gui vez-moi !

— Où me conduisez-vous? demanda. le jeune homme avec étonnement.

— Ismaël est ici, répondit Thérèse ; peut-être pourrat-il réparer le mal qu'il a fait.

— Ismaël est ici! s’écria Léo. Oh! oui! vous avez raison, menez-moi vers lui; je saurai bien le contraindre à faire rendre à mon père la liberté et l’honneur.

Léo avait prononcé ces paroles avec une énergie sauvage et menaçante; Thérèse lui prit doucement la main et lui dit d’un ton suppliant :

— Pas de violence, mon ami! je viens de vous révélet un secret que j’avais promis de taire ; au nom de votre amitié pour tooi, au nom de votre mère, Léo, ne m’en faites pas repentir. Ismaël est ici, mais en fugitif, en proscrit; c’est un titre, hélas! qui doit nous être sacré à tous deux ! Songez qu’il est l’ami de mon père ! apprenez aussi que c’est lui qui commande dans cette maison ; que les hommes qui lui obéissent n’ont jamais discuté

un ordre, et que la moindre imprudence pourrait vous être fatale. Je ne vous parle pas de moi, Léo; vous savez bien que je n’accepterais pas un autre sort que le vôtre 1

— Eh bien ! soit! dit Léo, en répondant par une pression de main à l’invitation de Thérèse; je serai calme, non par crainte des dangers plus ou moins réels que vous me faites entrevoir, mais pour vous, Thérèse, pour vous qui me priez quand vous auriez le droit de me donner des ordres.

— Merci, mon ami, merci, dit Thérèse. A présent j’ai confiance en vous.

Et elle se dirigea, suivie de Léo, vers l’hôtel qui s’élevait à l’extrémité du jardin.

Ismaël Gantz, en effet, avait cherché un refuge dans la villa de l'avenue Lord-Byron. Tant que le comte de Villefleur avait été en liberté, le digne juif n’avait pas craint d’étre dénoncé par lui, comme l’avait été Baltimore. L’intérét bien entendu du vieux gentilhomme devait lui ôter toute velléité de trahison; Ismaël possédait des secrets trop honteux, il avait été initié de trop près aux mystères occultes de l’hôtel de Yillelleur, pour que le scandale de ses révélations pùt être atténué par la verbeuse indignation d’un avocat ; mais après l’arrestation du comte de Villefleur, les choses avaient complètement changé de face. Le père de Léo, en effet, une fois sous le coup d’une accusation infamante, ne devait plus hésiter à battre en brèche par tous les moyens possibles la moralité de son accusateur; menacé du bagne, que lui importait désormais le tort que devaient lui faire dans l’opinion publique ses prodiga-

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lités et ses dilapidations?... Qu’avaient de commun les désordres de sa vie privée avec le crime odieux et lâche dont la justice lui demandait compte ? Et s’il parvenait à prouver qu’Ismaël Gantz était l’ami, l’associé, le complice de Baltimore, quel fonds les juges pourraient-ils faire sur le témoignage d’un homme accusé lui-méme d’un crime capital? Tous ces motifs devaient évidemment déterminer le comte de Villefteur à signaler Ismaël à la justice et à provoquer son arrestation. L’usurier, à vrai dire, redoutait fort peu pour lui-même les suites d’une action criminelle. Dans la prévision d'ün dénoùment de ce genre, il avait si bien dissimulé le secret do ses relations avec le chef de bande des Pyrénées, il avait préparé de longue main des explications si naturelles, si vraisemblables, pour les opérations suspectes dont il s’était fait l’entremetteur et l’agent, il était si assuré d’ailleurs de la discrétion, des dénégations même de Baltimore, qu’en cas d’arrestation, quelques jours - de détention préventive lui apparaissaient comme le pire malheur qui pût l’atteindre; mais ce malheur, si léger qu’il eût été en d’autres circonstances, aurait en ce moment ruiné de fond en comble un projet qu’Ismaël méditait et dont l’exécution ne pouvait être dirigée que par lui seul. C’est pourquoi Ismaël Gantz, afin de déjouer les poursuites qui pourraient être dirigées contre lui, avait, sous prétexte d’un voyage en Angleterre, abandonné momentanément son logement de la rue des Vinaigriers, après en avoir enlevé tout ce qui aurait pu provoquer une curiosité trop indiscrète chez les agents de la justice. Ces précautions prises, il avait hésité quelque temps sur le choix d’une retraite ;

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puis il s’était dit que, s’il était impliqué dans le procès d’Iuigo Torreguy, et que son départ précipité fût considéré par les gens du parquet comme un commencement de preuve, la maison de son complice serait, après tout, la dernière où on s’aviserait de le chercher. Cette maison, d’ailleurs, avait été modifiée à l’intérieur sur les plans de Baltimore, et, à tout événement, le bandit y avait fait pratiquer des cachettes assez bien dissimulées pour dépister le flair des plus fins limiers de la police. Ce n’est que par surprise et parce que nul indice né l’avait porté à se tenir sur ses gardes, que Baltimore avait été arrêté sur les indications du comte de Villefleur. A la suite de ces réflexions, et après avoir mûrement examiné les inconvénients et les avantages d’une pareille détermination, Ismaël était venu s’établir dans la villa de l’avenue Lord-Byron. Il y était caché depuis quelques jours, lorsque Léo y fut conduit par le désir de rovoir Thérèse.

Les deux jeunes gens montèrent au premier étage, traversèrent plusieurs pièces et arrivèrent dans un petit salon qui n’avait d’autre issue apparente que la porte par laquelle ils y avaient pénétré.

— C’est ici, dit Thérèse, en faisant signe à Léo de s’arrêter sur le seuil.

Puis, tandis que le jeune homme regardait autour de lui avec surprise, elle s’approcha de la cheminée et appuya fortement le pied sur un des chenets de bronze qui en garnissaient 19 foyer. La cheminée tourna alors lentement sur elle-même et mit à découvert l’entrée d’un cabinet de travail qui prenait jour par une large baie vitrée pratiquée dans le plafond. Thérèse appela alors

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son compagnon d’un geste de la main et s’engagea avec lui dans l’ouverture où revint s’enchâsser aussitôt la massive ôheminée. Ismaël Gantz était assis dans un vàste fauteuil, près d’une table chargée de registres et de papiers. Au bruit qu’ils firent en entrant, il se retourna brusquement et bondit de surprise en apercevant Léo.

— M. Léo de Villefleur! s’écria-t-il ; que signifie cela, Thérèse ?

— Rassurez-vous, Ismaël, répondit Thérèse. Léo est incapable d’une trahison.

— Des sentiments romanesques ! reprit Ismaël avec une ironie amère : c’est très-beau, mais je n’y crois pas.

— Vous y croirez, monsieur, dit Léo avec chaleur,' lorsque je vous aurai juré sur ma parole de soldat que votre secret sera aussi sacré pour moi qu’il l’est pour Thérèse.

Ismaël fit entendre sa petite toux aigrelette; puis il dit en étudiant le visage de Léo avec un regard toujours plein de crainte et de défiance :

— Enfin que me demandez-vous? que me voulezvous ?

— M. do Villefleur, reprit Thérèse, vous accuse d'avoir fait jeter son père en prison.

— Ah 1 il m’accuse ! dit l’usurier en appuyant sur cette remarque avec un ricanement aigu : le mot n’est pas poli; mais si cela était, après tout...

— Si cela était, Ismaël, interrompit vivement Thérèse, vous auriez commis une action lâche et méchante !

— Silence, enfant! s’écria le juif avec autorité; l’ara de votre père n'a à recevoir de vous ni leçons ni conseils; c’est bien assez que, par une imprudence ou une présomption inqualifiable, vous n’ayez pas craint de l’exposer à la vengeance de ses ennemis. Assez, vous dis-je, et veuillez vous retirer. Je ne pense pas non plus que M. de Villefleur croie utile de prolonger plus longtemps une entrevue où sa dignité doit trouver plus d’un mécompte.

— Si je n’avais consulté que ma dignité, dit Léo avec hauteur, je n’aurais certes pas troublé la solitude de M. Ismaël Gantz; mais j’ai obéi à un intérêt plus impérieux et moins personnel. Cette démarche que j’ai tentée, j’y persiste; vous m’écouterez,- monsieur; je vous déclare que je ne sortirai d’ici qu’après que vous m’aurez donné la satisfaction que je prétends obtenir.

— Vous l’entendez, dit Ismaël en se tournant ; vivement vers Thérèse; vous l’entendez! il ordonne! il menace !

— J’ai eu tort, monsieur, reprit Léo, cédant à un geste dé reproche que lui adressait Thérèse; je serai calme, mais écoutez-moi; l'entretien que je vous demande est sérieux; pourtant, je ne l’exige pas, je le sollicite comme une faveur, comme une grâce.

En articulant cette prière, Léo sentit la rougeur lui monter au visage; il parvint cependant à dissimuler l’émotion de la honte et il attendit avec anxiété la réponse du juif.

— Oh! ne refusez pas, Ismaël! s’écria à sou tour Thérèse en joignant les mains dans un geste d’ardente supplication; pensez que son père est en prison; son

père,* Ismaël! Ah! je sais ce qu’il doit souffrir, moi qui souffre comme lui!

— Eh bien, soit! dit brusquement le vieux juif; mais il est inutile, mon enfant, que vous assistiez à cette conférence. Votre mère, d’ailleurs, a besoin de vos soins; laissez-nous seuls.

En parlant ainsi, Ismaël avait fait jouer le ressort de la cheminée, qui tourna de nouveau sur elle-même, et Thérèse, obéissant à l’injonction douce, mais ferme, qui lui était signifiée, se retira lentement, le cœur gros et les yeux pleins dô larmes, après avoir murmuré cette prière à l’oreille de Léo :

— Au nom du ciel, soyez prudent!

Lorsqu’elle eut disparu, Ismaël indiqua un siège à Léo et lui réitéra la demande qu’il lui avait adressée sur le but de sa visite.

— J’irai droit au fait, dit Léo. Mon père, dans un moment d’erreur, d’entraînement, a commis une faute...

— Un faux! interrompit Ismaël en appuyant ce correctif de sa petite toux habituelle.

— Soit! dit Léo. Cette mauvaise action, après tout, ne pouvait vous être préjudiciable; vous étiez parfaitement libre de désavouer votre signature; vous avez jugé à propos d’agir autrement, et votre conduite aurait droit à toute ma reconnaissance si je pouvais y voir un autre mobile que votre intérêt personnel.

— Le premier mobile de tous, observa Ismaël avec une ironie sentencieuse.

— Pour certains hommes, c’est la vérité, reprit Léo . Vous avez donc payé cette traite, puis vous en avez

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réclamé le remboursement au comte de, Villefleur.

— Je ne suis pas assez riche pour faire de pareils eadeaux, dit le juif.

— Ni assez niais, apparemment, pour placer votre argent à un intérêt sottement honnête, car si j’en crois ce que m’a dit hier mon père, il vous a racheté la traite en question moyennant une somme quadruple de son chiffre.

— N’était-il pas juste qu’il me payât èn outre le service que je lui avais rendu?

— Je ne conteste pas cela : fout service mérite salaire; les vôtres sont un peu chers; toutefois, vous avez le droit d’en fixer le prix. Mais un droit que vous n’aviez pas, monsieur, un droit que vous dénierait la conscience la plus pervertie, la plus dépravée, c’est d’avoir conservé entre vos mains le titre que vous veniez de vendre, c'est d’avoir rendu la copie au lieu de l’original. Un faux aussi celui-là, et un faux commis par vous!

— Nous y voilà ! C’est là que je vous attendais, monsieur le vicomte. Eh ! dites-moi, vous qui êtes si sévère pour les petites peccadilles d’un pauvre diable tel que moi, comment jugeriez-vous un homme du monde, un gentilhomme, un grand seigneur, qui, après avoir commis un crime lâche et infâme, un crime digne de la mort, aurait fait un serment pour éviter le supplice, puis violé ce serment et livré à la justice celui qui, confiant dans sa parole, lui avait fait grâce de la vie?

Ismaël Gantz avait formulé cette question avec une énergie si étrange, que Léo, bien qu’il n’en comprît pas

exactement l’intention et le but, se sentit troublé jusqu’au fond de l’âme. Aussi ne put-il que balbutier ayec embarras cette réponse évasive :

— Quel rapport trouvez-vous entre le fait que vous me citez et celui qui vous condamne?

— Ce rapport, le voici, reprit Ismaël en martelant sourdement chacune de ses paroles. Le grand seigneur qui a commis un crime, un crime digne de la mort, se nomme le comte de Villefleur; l’homme qui le tenait captif entre ses mains, qui n’avait qu’un mot-à dire, un doigt de la main à remuer pour faire tomber la tête du coupable, et qui pourtant lui a laissé la vie, se nomme Horace Baltimore.

— Que voulez-vous dire? et de quel affreux mystère me parlez-vous? s’écria Léo pâle d’étonnement et d’horreur.

— Une histoire étrange, en effet, reprit l'usurier devenu tout à coup pensif; mais je n’ai ni le loisir ni la volonté de vous l’apprendre. Qu’il vous suffise de savoir que le comte de Villefleur a commis le crime le plus noir, le plu3 odieux, en faisant arrêter Baltimore, et que c’ost parce que je le savais capable de ce crime que j’avais pris à l’avance mes précautions pour que, le cas échéant, il ne restât pas impuni.

Léo demeura accablé, immobile, l’œil éteint, la poitrine oppressée; puis, après quelque temps d’un morne silence, il murmura d’une voix lente et découragée :

— Ainsi, c’est une vengeance !

Et comme Ismaël ne répondait à cette exclamation que par son ricanement ironique :

— Mais que vous est donc cet homme, ce Jaltimore ?

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demanda-t-il; quel service vous a-t-il rendu pour que vous n’ayez pas hésité à le venger par des moyens si atroces?

Ismaël fit entendre deux ou trois fois sa petite toux sèche, et il répondit en s’arrangeant commodément dans son vaste fauteuil :

— Vous demandez quel service m'a rendu Horace Baltimore? eh bien, je vais vous le dire.

Après s’être recueilli pendant quelques instants, Ismaol parla en ces termes :

« Il y a ur peu plus de dix ans, j’haliitais Odessa. J’y faisais le courtage et la banque, comme tous ceux de ma nation. C’est à peu près le seul métier qui ne nous soit pas interdit par la législation du pays, et encore ne pouvons-nous compter, pour l’exercice de cette double industrie, que sur une protection inefficace et dérisoire. C’est vous dire que nous cherchons naturellement à nous consoler par de gros profits de la sécurité qui nous manque; c’est en même temps une compensation et une vengeance. Aussi je ne puis m’empêcher de lever les épaules lorsque j’entends vos fils.de famille, vos enfants prodigues, se gendarmer et jeter les hauts cris pour une misérable commission de cinquante pour cent qu’ils nous payent... quand ils nous payent.

« C'est, pardieu ! bien autre chose en Russie, à Odessa surtout, ville de trafic, 6ù il est admis qu’un homme

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habile doit faire fortune en dix ans avec une mise de fonds d’un écu. C’est là que se font encore aujourd’hui les beaux coups de bourse; c’est là que se pratique encore l’escompte sur une magnifique échelle. A Paris, on crio au miracle, au scandale, si vous le préférez, quand un pauvre juif a ajouté comme appoint à une vingtaihe de billets de banque un assortiment de cages ou de peaux de crocodiles. Enfanco de l’art, monsieur. Vous n’avez pas fait un pas depuis Molière ; un prêteur aussi naïf serait interdit par avis de ses parents à Odessa. J’ai prêté, moi qui vous parle, et sur première hypothèque, vingt mille roubles à un jeune boyard, et savez-vous comment je lui ai payé cette somme? trois mille roubles en peaux d’agneaux et le reste en bons des cortès. »

Au souvenir do ce bon tour, Ismaël fit entendre son petit rire sec et saccadé, et dans cet accès de joyeuse humeur, il se départit même de sa ladrerie habituelle jusqu’à offrir une prise de tabac à son auditeur.

« Tendant longtemps, » continua-t-il, rappelé à plus de gravité par l’expression triste et sévère du visage de Léo, « le plus éclatant succès couronna mes opérations; tout me réussissait : les entreprises les plus téméraires, les spéculations les plus hasardeuses tournaient à ma satisfaction et à la confusion de mes ennemis. Un revers éclatant devait enfin changer toute cette prospérité en misère. Le gouverneur d’Odessa avait un neyeu, nommé Ivan Isakoff. C’était un jeune homme perdu de mœurs, livré corps et àme à la débauche... }a

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débauche russe, une débauche effrayante, gigantesque, calquée, sauf l’esprit et l’élégance, sur les monstrueux passe-temps des Romains de l’époque impériale. Vous autres, Français, qui ne passez pas cependant pour de fervents imitateurs de l’austérité de Caton, vous ne toléreriez pas trois mois le scandale de pareils vices. Vous avez exterminé toute une caste, brûlé dix mille châteaux, guillotiné un roi, parce que quelques courtisans oisifs faisaient une trop large consommation de filles d’opéra et de vin de Champagne. Que diriez-vous donc et que feriez-vous si vous voyiez, comme je l’ai • vu, des jeunes gens imberbes, dos pages efflanqués, sortis hier de l’école, armer des navires pour la traite des femmes du Caucase, épuiser sans quitter la table les produits d’un vignoble, et incendier un village pour éclairer une nuit d’orgie? Telles étaient les distractions ordinaires d’Ivan Isakoff. Une fortune princière, fûtelle alimentée par les mines d’or de l’Oural, ne peut suffire longtemps à d’aussi furieuses prodigalités. Donc, Isakoff se ruina. Tant qu’il lui resta une bicoque, un arpent de terre et une tète de serf, je n’hésitai pas à lui venir en aide; mais un moment arriva où il ne put m’offrir d’autre garantie que sa parole. Je n’ai jamais eu confiance dans ce genre d’hypothèque ; Isakoff était ' moins que tout autre capable de me convertir. En conséquence, je lui dis, un jour qu’il était venu mo demander quelques centaines de roubles, que je me reprochais amèrement d’avoir, par mes complaisances irréfléchies, facilité ses profusions; que mon respect pour le nom qu’il portait, pour sa noble famille, et en particulier pour son oncle, le très-illqstre gouverneur d’Odessa,

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m’interdisait de me faire à l'avenir l’instrument de sa ruine, et je terminai en lui conseillant de solliciter un commandement dans le Kamtschatka, province favorisée du ciel, où les enfants prodigues pratiquent forcément l’abstinence et l’économie. Mon homélie, comme vous le pehsez, ne plut que médiocrement à mon boyard en herbe. Toutefois, comme la dissimulation était une do ses principales qualités, il se garda bien de laisser éclater son mécontentement, et il se retira en me disant, avec un accent de résignation dont je ne fus pourtant pas dupe, que j’avais raison et qu’il allait songer sérieusement à rétablir ses affaires. »

Arrivé à cet endroit de son récit, Ismaël Gantz se recueillit un moment, comme s’il éùt voulu rassembler ses forces pour achever ce qui lui l’estait à dire. Il rompit enfin le silence et poursuivit en ces termes, après avoir poussé un profond soupir :

u à quelques jours de là, j’aperçus, en entrant un matin dans mon cabinet, un spectacle qui, bien des fois, s’est représenté à mes yeux dans l’agitation de mes rêves, et dont le souvenir remue en ce moment encore au fond de mon cœur un désespoir toujours vivant. Le plus grand désordre régnait dans cette pièce; des meubles renversés, des papiers dispersés çà et là, attestaient que quelqu’un s’y était introduit pendant la nuit. Frappé de terreur, agité par les plus funestes pressentiments, je m’élance vers mon coffre-fort... Vide ! L’or qu’il renfermait, les titres, les valeurs que dix ans de luttes, de

travail, de génie, v, avaient accumulés, tout avait dis-

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paru. Je tombai évanoui. Lorsque je revins à moi, ma première pensée fut de courir èhez le directeur de la police. L’employé à qui je racontai le désastre qui venait de me frapper, me rit au nez en me demandant à quoi servaient les serrures. Ah! si j’avais dénoncé une critique contre un acte du gouvernement, un quolibet sur la respectable institution de la douane, toute 1^ police moscovite eût été sur pied en un moment; mais un vol au préjudice d’un juif!... qui s’occupe de cela en Russie ? Désespéré, la mort dans l’âme, je me mis à errer au hasard dans les rues de la Ville. En passant devant un tripot mal famé, j’entendis de bruyants éclats de rire et de joyeuses provocations acclamées par une voix qui ne m’était pas inconnue; j’écoutai avec plus d’attention : c’était bien Ivan Isakoff qui, dans le délire de l’ivresse, défiait à de nouveaux exploits une bande de nobles drôles comme lui. « Courage! amis! s’écriait- « il, c’est aujourd’hui jour de bombance et de folie! « A vous tout ce vin ! à vous toutes ces femmes! à vous « toute cette maison! Je suis assez riche aujourd’hui « pour faire un feu de joie de toute la ville. » Et le son retentissant d’une pile de souverains d’or jetés à toute volée sur les dalles , vint frapper mon oreille , pêlemêle avec le bruit des hourras et des acclamations enthousiastes des convives. Ces prodigalités insensées, dans un moment où Isakoff était en peine d’un écu, me frappèrent comme une soudaine révélation. Je le savais livré à tousle3 vices; je le supposais capable de tous les crimes. C’était lui apparemment qui s’était glissé dans ma maison et qui avait volé mon trésor. Pourtant, je ne pouvais, sans aucun indice, m’arrêter à cette pensée.

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Je résolus donc d’éclaircir mes soupçons, et je courus

aussitôt chez tous mes confrères pour m’informer si par

hasard Ivan n'aurait pas depuis peu emprunté quelque

somme d’argent. Partout jo reçus la môme réponse :

« Ivan Isakoff! me disait-on en haussant les épaules,

« vous êtes fou, mon cher; vous sj\vez bien qu’il ne

« trouverait pas un kopeck dans tout Odessa. » Plus de *

doute, mes soupçons étaient désormais changés en certitude. Ivan Isakoff était bien certainement mon voleur.

« Que faire, cependant?... Le signaler à la justice? Mais, quoi? Ivan Isakoff, un des plus nobles seigneurs de l’empire, le neveu du gouverneur, accusé d’une action infâme, d’un crime ignoble! et par qui? par un misérable juif! par un usurier! Me lancer dans cette voie, c’était évidemment prendre le chemin de la Sibérie. Après mûre réflexion, je résolus de tenter une démarche près d’Ivan Isakoff; peut-être la peur du scandale exercerait-elle sur lui quelque influence. Quel que soit le plaisir que puisse causer la perte d'un ennemi, il faut être animé d’une haine bien acharnée pour la poursuivre au prix de sa propre ruine. Ivan comprendrait sans doute que mon exil ou ma mort ne le sauverait pas de l’infamie s’il me prenait fantaisie de révéler son crime, et je ne désespérais pas de l’amener ainsi à une restitution, moyennant quoi je lui aurais pardonné ses procédés à la cosaque. De peur d’être détourné de ce projet par la réflexion, je me hâtai de me rendre au palais du jeune boyard. Il venait de rentrer, et je le trouvai étendu, à moitié ivre, sur une ottomane. En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise;

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puis, se remettant aussitôt, il me demanda brusquement quelle affaire m’amenait chez lui à pareille heure. Il était nuit close, en. effet, et la moitié de la ville était déjà plongée dans le sommeil. « Monseigneur, lui ré- « pondis-je sans autre préambule, et comptant, pour lui * « arracher un aveu tacite du moins, sur l’impétuosité « de mon attaque, je viens vous réclamer les valeurs « que vous avez volées cette nuit dans ma maison. *> Isakoff devînt blême comme la mort; puis, réfléchissant sans doute que son trouble justifiait mes soupçons, il appela la violence au secours de sa conscience émue.

« Misérable! s’écria-t-il en s’élançant d’un bond près « de moi, oses-tu bien me tenir cet odieux langage?... « Me pronds-tu donc pour un de tes pareils? » En me reculant pour éviter le choc de sa colère réelle ou feinte, j'avais heurté un guéridon placé au milieu de la chambre, et il en était tombé un portefeuille dont le contenu s’était éparpillé sur le parquet. C’étaient des billets de banque, des coupons de rente, des assignations impériales, des titres de toute espèce que je reconnus immédia*tement à un signe particulier, visible pour moi seul, et dont je marque toutes les valeurs qui passent entre mes mains. Prompt comme l’éclair, je me précipitai sur ces débris de ma fortune, et je m’en emparai.

« Ces papiers épars ne^eprésentaient pas la moitié de ce qui m’avait été volé, et, après les avoir empilés au hasard dans mes poches, je m’élançai vers la porte. Je trouvai sur le seuil Isakoff, pâle' les poings crispés, tous les membres agités par un tremblement convulsif. « Ces « papiers, disait-il; rends-moi ces papiers, où j'appelle « mes gens, et je te fais assommer comme un chien.

« — Place, monseigneur 1 m’écriai-je, pâle de colère à u mon tour. Au lieu de menacer, treiriblez qüe je ne vous .« signale au mépris de tous les honnêtes gens de la « ville. » En parlant ainsi, j’étendis le bras pour l’écarter de mon passage. Le misérable, transporté de rage, me saisit à la gorge; une lutte s’engagea, mais le désir de sauver mes richesses, joint à l’instinct de ma propre conservation, triplait mes forces, tandis que l’ivresse diminuait celles de mon adversaire. Au bout d’une minute, il chancela et roula à terre; mais dans sa chute sa tête avait porté sur un des angles de l’ottomane, et sa tempe entr’ouverte laissait échapper des flots de sang. Saisi d’horreur, je m’élançai hors du palais, je courus chez moi à la hâte pour y prendre un passe-port, toujours prêt en cas de fuite, et au point du jour, après avoir erré toute la nuit dans la campagne, je me rendis au port, où je m’embarquai sur un navire qui mettait à la voile pour Barcelonne. Il était temps. A peine avionsnous franchi la passe, que j’entendis un crieur public lisant à haute voix une proclamation sur le quai. Le gouverneur d’Odessa, averti sans doute par les valets qui m’avaient vu sortir de l’hôtel, promettait une récompense de dix mille roubles à celui qui lui amènerait mort ou vivant le juif Ismaël Gantz, l’assassin du prince Ivan Isakoff. Le capitaine di^ navire, heureusement, était un vieux marin espagnol que l’appât de l’or n’aurait pu décider à commettre une lâcheté. Il ne se serait pas prêté pourtant à l’évasion d’un véritable criminel; mais, sachant avec quelle facilité la police, en Russie, se joue de l’honneur et de la vie d’un homme, il voulut s’éclairer avant de prendre un parti. Il m’invita donc à

le suivre dans sa chambre et m’interrogea sur l’événement qui mettait toute la ville en émoi. Je le lui racontai dans tous ses détails et je réussis sans peine à le convaincre de ma sincérité. Après ce récit, il me congédia, et jusqu à la fin du voyage, il ne me dit plus un mot de cette aventure.

« Grâce aux ressources assez importantes, par bonheur, que j avais emportées dans ma fuite; grâce aux relations surtout que mon office d’escompte à Odessa m avait créées dans toutes les places commerciales de l’Europe, je pus facilement fonder un nouvel établissement à Barcelonne, et mes affaires furent bientôt replacées sur le même pied qu’autrefois. Je vivais donc tranquille et heureux, lorsqu’un jour, en me promenant sur le port, où j’attendais l’arrivée d’un de mes navires qu’on avait signalé en mer, je fus appréhendé par quatre alguazils qui m’ordonnèrent de les suivre au consulat russe. Atterré, comme vous devez le penser, je demandai le motif de cette brutale arrestation; leur chef me répondit que le gouvernement russe avait obtenu contre moi un ordre d’extradition, et que, selon toute apparence, je serais embarqué le lendemain môme pour Odessa. A cette funeste révélation, je me sentis défaillir de terreur; le retour en Russie, c’était pour moi la confiscation, l’exil, plus que l’exil, la mort, une mort horrible, la mort par le knout, supplice lâche et hypocrite auquel se sont formés les bourreaux depuis l’abolition légale de la peine capitale. Je ressaisis pourtant toute mon énergie en me sentant entraîné par les agents qui m’avaient arrêté ; je me débattis entre leurs mains, et d’une voix désespérée j’appelai à mon secours les mate-

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lots et les ouvriers du port, gens qui, d’ordinaire, ne professent pas une sympathie exagérée pour les alguazils. Mais, hélas 1 j’étais juif, connu pour tel de toute la ville et exécré de la populace espagnole, aussi fanatique encore aujourd’hui que du temps de ferdinand le Catholique. Mes cris n’excitèrent donc que les huées de la multitude. J’étais perdu sans ressource , quand un homme, à la taille colossale, aux formes herculéennes, se précipite sur les alguazils, les terrasse, me délivre et, s’ouvrant un large sillon dans la foule qui nous entoure, me conduit à la descente du quai, se jette dans une barque où je m’élance à son exemple, et me conduit hors du port dans un enfoncement de la côte où se trouvait une goélette qui mit aussitôt à la voile. L’enlèvement s’était opéré avec tant de rapidité, que la garde du port n’avait pas même songé à nous poursuivre. Cet homme, mon sauveur, était Horace Baltimore.

« Lorsque nous fûmes en lieu de sûreté, je lui exprimai mon étonnement et ma reconnaissance. « Je vous « connais, me répondit-il; vous êtes comme moi une « victime de l’injustice et de la cruauté des hommes; à « ce titre, je vous dois assistance et protection. Voilà « pour répondre à votre surprise. Quant à votre recon- « naissance, vous me la prouverez autrement que par « des paroles; et, en vous mettant à même de me la « témoigner, je vous offre en même temps l’occasidn de « rétablir une troisième fois votre fortune. » Baltimore alors me raconta son histoire, une histoire sombre et navrante qui vous ferait prendre cet homme en pitié, en admiration peut-être, si je pouvais vous la redire ; il me mit au fait de sa vie aventureuse, et il me

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proposa la gestion des intérêts commerciaux de l’association dont il était le chef. J’acceptai sans hésitation, sans scrupule; persécuté, proscrit comme lui pour le crime d’un autre, pouvais-je avoir plus de respect pour les lois d’une société qui protège ceux-là seulement qui n’ont pas besoin de protection? De tous les hommes que j’avais rencontrés jusqu’alors, Baltimore seul m’avait témoigné un autre sentiment que la haine et le mépris; pour la première fois aussi mon cœur s’ouvrit aux inspirations de l’amitié. Je jurai de lui consacrer ma vie et . ma fortune, dont je lui étais redevable, et mon intelligence, dont je ne devais compte qu’à Dieu. Je suis prêt à accomplir ce serment. Vous me connaissez maintenant, monsieur le vicomte, continua Ismaël Gantz ; vous savez quelles obligations sacrées me lient au père de Thérèse, et vous ne vous étonnerez plus, je suppose, de la haine implacable que j’ai vouée aux ennemis de l’homme que je regarde comme mon bienfaiteur. Le comte de Villefleur, malheureusement pour lui, malheureusement pour vous, a fait delà perte de Baltimore ' le but, la passion de sa vie. Allié de son adversaire, je lui ai déclaré la guerre à mon tour : il a succombé ; c’est une chance commune à ceux qui provoquent ou acceptent le combat. »

Léo avait écouté le long récit d’Ismaël Gantz avec une attention qu’en toute autre circonstance il eût refusée peut-être aux aventures du vieux juif; mais il avait espéré y trouver quelques révélations dont il lui eût été possible de tirer parti dans l’intérêt de son père. Tant que la cupidité lui avait apparu comme le mobile

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unique des actions d’Ismaël, il avait pu supposer en effet qu’en irritant habilement cette passion si exclusive, si tyrannique d’ordinaire chez ceux qu’elle possède, il réussirait à se faire du juif un auxiliaire utile ; aussi éprouva-t-il une déception cruelle lorsqu’il reconnut qu’une vertu s’était fait jour à travers l’enveloppe desséchée de ce cœur d'avare, et qu'au liêu d’un vice à caresser, il avait désormais un fanatisme à combattre. Il n’abandonna pas pourtant enco're tout espoir.

— Il ne m’appartient pas, dit-il, de porter un jugement sur votro conduite; je ne me sens pas l’impartialité convenable pour oser vous condamner ou vous absoudre : vous seul connaissez le fond de votre cœur; vous seul savez comment tant de cruauté peut se concilier avec tant de dévouement. Vous avez voulu venger Baltimore; n’avez- vous pas réussi et n’êtes-vous pas satisfait? Le déshonneur de mon père, la mort de ma mère, voilà votre ouvrage ; n’est-ce pas assez pour apaiser le cri sauvage de votre reconnaissance? Je ne vous parle pas de moi. Que vous ai-je fait? Quel crime ai-je commis envers Baltimore pour que vous ne craigniez pas de m’écraser sous toutes ces ruines ?

— Eh I quel crime avait commis Mathilde? Quel crime avait commis Thérèse? s’écria Ismaël en se promenant avec agitation dans la chambre. Le comte de Yillefleur a-t-il craint de faire tomber Sur leurs têtes toutes les malédictions du désespoir? Coup pour coup, œil pour œil, dent pour dent!... c’est le talion, la loi sacrée, la loi de Moïse!...

— Non! vous n’aurez pas cette cruauté, reprit Léo; non, vous ne pousserez pas jusqu’au bout cette atroce

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vengeance ! Ecoutez, Ismaël* la mort de ma mère m’a fait riche, très-riche. Eh bien, toute ma fortune est à vous... toute ma fortune, entendez-vous... si vous faites rendre la liberté à mon père.

— Taisez-vous ! taisez-vous! dit Ismaël en reprenant sa course à travers la chambre.

— Une fortune splendide, reprit Léo en s'attachant à ses pas, un million ! un million, Ismaël ! un million pour ces quelques mots que vous allez écrire... que vous allez signer seulement :

« Je déclare que la signature apposée au bas de la lettre de change acceptée que j’ai remise à la justice est bien la mienne, et je me désiste de la plainte que j’ai formée à ce sujet contre le comte de Villefleur. »

Un horrible combat se livrait alors dans le cœur d’Ismaël. Sa cupidité, son avarice, se révoltaient contre les suggestions moins viles, mais plus barbares, de la haine. Ce million, cette fortune que Léo faisait chatoyer à ses yeux, lui causait des éblouissements^, lui donnait le vertige. Son regard ardent rayonnait comme celui du vautour prêt à saisir sa proie, et, en même temps, la contraction de ses lèvres, le tremblement nerveux de ses mains trahissaient l’anxiété qui tourmentait son âme. Succombant enfin à la tentation, il prit le papier, le parcourut d’un œil avide, s’empara avec une agitation fébrile de la plume que lui présentait Léo et signa d’un trait rapide; puis, comme Léo se précipitait sur ce témoignage écrit qui allait sauver son père, le juif, saisi

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d’un remords suint, le déchira et en jeta les morceaux à terre en s’écriant :

— Non, mille fois non! gardez votre or!... Baltimore sera vengé!

Étourdi par ce coup inattendu, Léo chancela comme si le sol eût manqué sous ses pieds ; sa stupéfaction se changeant bientôt en fureur, il s’élança sur l’usurier, etî l’étreignant à la gorge de ses deux mains convulsivement crispées :

— Misérable! s’écria-t-il, mon père aussi sera vengé!

Ismaël se débattit avec rage; mais il n’était pas de

force à lutter longtemps contre un pareil adversaire. Déjà sa voix étranglée ne s’échappait plus de ses lèvres qu’en rauques gémissements ; il allait succomber, lorsque, par un suprême effort, il renversa d’un coup de pied une table sur laquelle était placée un timbre qui rendit en froissant le sol une longue et sonore vibration. Presque aussitôt, Léo sentit tomber sur ses épaules deux mains lourdes et vigoureuses. Il se retourna et se trouva face à face avec Gil Biaritz.

— Faut-il frapper? demanda le oolosse eu levant un poignard sur Léo. •

Ismaël hésita un moment; puis il dit en écartant du geste le bras de Gil Biaritz :

— Non, pas de sang! pas de meurtre! qu’on l’enferme seulement jusqu’à demain.

Le montagnard enleva Léo comme il eût fait d’un enfant et le porta dans une salle basse solidement verrouillée, où il le laissa seul avec ses réflexions et son désespoir.

Le lendemain de l’entrevue que le hasard avait ame-

née entre Léo et le juif Ismaël Gantz, il n’était bruit dans tout Paris que de l'évasion d'Inigo Torreguy. On racontait à ce sujet des détails qui attestaient de la part de l’auteur et des complices de cette évasion une habileté et une audace inouïes. Les déguisements, les fausses clefs, les narcotiques môme, avaient, si l’on en croit la rumeur publique, joué le principa) rôle dans cette aventure. On parlait de deux brigands travestis, l'un en guichetier, l’autre en gendarme, qui auraient endormi la surveillance des employés et du poste militaire, et conduit Baltimore jusqu’à la porte extérieure de la prison. On ajoutait qu’un troisième complice, un petit vieillard souffreteux et malingre, se tenait à quelque distance, sur le quai, dans une voiture fermée; que Baltimore, guidé par le faux guichetier, s’était élancé dans cette voiture, et que les chevaux, lancés à fond de train, avaient gagné le large aussitôt.

Tel était en effet le plan imaginé par Ismaël Gantz,

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et exécuté, sous sa direction, par Jean Guérin et Gil Biaritz. Le vieux juif en combinait les dernières dispositions lorsqu’il fut surpris par la visite inattendue de Léo, et ce fut la crainte de voir ruiner son projet par une dénonciation inopportune qui lui fit donner l’ordre d’enfermer le jeune homme jusqu’au lendemain. Cet ordre, comme nous l’avons vu, fut ponctuellement exécuté par Gil Biaritz. Aux premières lueurs du jour, Catherine, la femme de Gil Biaritz, ouvrit à Léo la porte de sa prison, et lui signifia qu’il était libre de se retirer où bon lui semblerait. Léo déclara, à son tour, qu’il ne partirait pas avant d’avoir eu une nouvelle entrevue avec Thérèse. Quoiqu’il eût été témoin du peu de succès de l’intervention tentée la veille par la jeune fille, il ne pouvait se résoudre à croire qu’Ismaél Gantz serait toujours insensible aux supplications de la fillo de Baltimore, et il voulait, de concert avec elle, soumettre à une nouvelle épreuve l’inflexibilité de l’usurier. Mais il dut renoncer à ce dernier espoir lorsque Catherine lui répondit qu’Ismaël Gantz était sorti, à la tombée de la nuit, avec Jean Guérin et Gil Biaritz, et que, quelques heures après, ce- dernier était venu, de la part de Baltimore, apporter à Thérèse et à Mathilde l’ordre de quitter Paris sur-le-champ et de venir le joindre à l’endroit où les conduirait leur guide.

Léo apprit avec joie l’évasion de Baltimore. Cet événement, en neutralisant l’effet de la trahison de son père, devait disposer plus facilement Ismaël à la clémence; mais il fallait avant tout découvrir la nouvelle retraite du vieux juif, et il n’était pas à présumer que ce fût là une entreprise facile. Il interrogea Catherine :

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promesses, menaces, il employa tous les moyeng pour lui arracher ce secret; cette femme ne savait rien, ou ne voulut rien dire. Après avoir entrevu une lueur d’espoir, Léo se retira donc plus triste et plus désolé qu’il ne l’était la veille. A ce sujet de chagrin se joignit celui de se voir encore une fois séparé de Thérèse, de Thérèse qu'il aimait plus que jamais depuis le lâche abandon de Lucienne ; de Thérèse qui l’avait accueilli avec compassion et qui avait mêlé ses larmes aux siennes lorsqu’elle aurait eu le droit de le repousser et de le maudire. Il erra ainsi tout le reste du jour, abîmé dans ses souvenirs, et ne sachant quel parti prendre pour conjurer les menaces et les périls de l’avenir.

Le temps marchait cependant, et le jour arriva où le comte de Villefleur dut rendre compte à la justice du crime qu’il avait commis. Déjà l’audience était ouverte, et des deux témoins cités à la requête du ministère public, un seul avait répondu à l’appel de son nom. Ce témoin était Florimonde, cette courtisane en renom à qui le comte de Villefleur avait donné la lettre de change qui faisait l’objet du procès. Cette fille raconta

qu’après avoir reçu ce billet, elle l’avait porté à Ismaèl Gantz en le priant de lui en escompter la valeur; qu’Ismaël avait montré beaucoup d’étonnement, qu’il lui avait demandé comment et par qui ce titre lui avait été remis, qu’enfin, après qu’elle eut satisfait à toutes ces questions, il le lui avait escompté sans rien dire qui pût lui faire suspecter la validité de sa créance. Cette déposition ne jetait aucune lueur dans le débat; elle pouvait faire suppose^ seulement qu’Ismaël Gantz avait été surpris do se voir réclamer une somme de cette impor-

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tance par une femme comme Florimonde, et que, dans l’intérêt même du comte de Villefleur, il n’avait voulu s’en dessaisir qu’à bon escient et après avoir pris toutes ses sûretés. Aussi le vieux gentilhomme comptait-il sur son acquittement. Léo lui-même, qui s’était caché dans la foule au fond de la salle d’audience, espérait qu’en l’absence d’Ismaël aucune pièce, aucun témoignage ne viendraient au secours de l’accusation, lorsque tout à coup le président annonça au jury qu’il venait de recevoir du principal témoin une lettre dont il donna lecture.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Monsieur le Président,

« Des motifs, dont je puis seul apprécier la gravité, m’empêchent de me présenter à l’audience. Je maintiens néanmoins l’accusation que j’ai portée contre le comte de Villefleur, et je vous envoie une pièce qui ne laissera aucun doute à messieurs les jurés sur la culpabilité de cet homme. »

Cette pièce était une lettre écrite en termes suppliants, par laquelle le comte de Villefleur annonçait à Ismaël qu’il venait d’arriver à Cauterets, et que, grâce aux gains inespérés qu’il avait déjà faits au jeu, il serait en mesure, à son retour à Paris, de lui rembourser la somnTe dont il lui était redevable. Or, il n’était pas présumable qu’Ismaël eut été en même temps le débiteur et le créancier du comte de Villefleur. Le vieux gentilhomme demeura atterré sous ce coup imprévu ;

son attitude embarrassée, sa pâleur, l’incohérence de ses explications déterminèrent la -conviction du jury, et il fut condamné à dix années de travaux forcés. A peine le président avait-il prononcé ce terrible verdict, qu’un cri déchirant retentit au fond de la salle, et que la foule des assistants s’empressa auprès d’un jeune homme qui venait de tomber. Ce jeune homme était Léo; il fallut le rapporter à l’hôtel, où il fut pris aussitôt d’une fièvre nerveuse qui, pendant plusieurs jours, mit sa vie en danger.

Un mois environ après cette nouvelle catastrophe, vers huit heures du soir, une voiture cellulaire s’acheminait rapidement dans la direction de Toulon. Une chaise de poste la suivait à quelque distance, réglant sa marche sur la sienne, s’arrêtant quand elle s’arrêtait, s'ébranlant quand elle se remettait en marche. Dans la voiture des condamnés était le comte de Villefleur; dans la chaise de poste était Léo. Le malheureux jeune homme n’avait pu revoir son père depuis le jour de sa condamnation, et quoiqu’il entrât à peine en convalescence, il avait résolu de le suivre jusqu’au terme du funèbre voyage, afin de relever son courage au moment où il mettrait le pied sur le seuil de cet enfer qu’on nomme le bagne, par quelques paroles d’espoir et de consolation.

Léo n’était pas une de ces natures sèches et égoïstes qui se croient affranchies du doux servage de l’affection et de la reconnaissance, parce que celui qui pouvait leur réclamer cette dette de cœur est devenu un objet de haine et de mépris pour les autres hommes. Un fils, selon lui, ne pouvait en aucun cas s’arroger droit de jus-

tice sur son père : coupable ou malheureux, son devoir était de le secourir ou de l’absoudre. Aussi n‘avait-il jamais songé à s’étonner de la tendresse indulgente, du dévouement obstiné dont Thérèse poursuivait l’infortune, si méritée pourtant, de Baltimore; il la plaignait, mais il ne l’admirait pas; pour lui comme pour elle, le cœur d’un enfant était un sanctuaire privilégié qui avait conservé droit d’asile. Léo n’avait donc pas hésité un moment à se faire sa part dans le malheur de son père. Il ne s’était même pas borné à une résignation passive, et il avait résolu de s’insurger lui-même contre les lois des hommes, pour l’arracher au sort misérable qui lui était infligé. Il avait réalisé dans ce but l’héritage de sa mère, et il était prêt à abandonner toute sa fortune aux geôliers en échange de la liberté du comte de Villefleur.

Déjà de folles bouffées de brise chargées d’àcres émanations et de pénétrants parfums annonçaient le voisinage de la mer; encore quelques heures, et, sous les pâles clartés de la lune, Toulon allait apparaître à l’horizon avec ses bois d’orangers, avec ses collines couvertes de blanches bastides, avec son bagne aussi, son ignoble bagne, dont l’aspect lugubre dépare, comme un sanglot au milieu d’une fête, les splendeurs de ce verdoyant paradis. Léo était plongé dans une méditation profonde; il n’avait pas encore atteint le terme du voyage, que déjà il combinait un plan de fuite et en calculait les chances de succès, lorsqu’il fut arraché à ses réflexions par le bruit de plusieurs coups do feu. 11 s’élança à la portière et aperçut une bande d’hommes armés qui attaquaient l’escorte des condamnés. Déjà quelques soldats avaient roulé à terre. Une seconde décharge mit le

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reste en fuite. Les assaillants alors se ruèrent sur la voiture des prisonniers et se mirent en devoir d’en briser les panneaux. Léo, pensant que le but de cette attaque inopinée était la délivrance de quelque chef de bandits, ordonna au postillon de brûler le pavé. Il allait enfin embrasser et sauver son père; mais tout à coup il pâlit, et une sueur froide se répandit sur tous ses membres : il venait de reconnaître dans la foule des brigands, Gil Biaritz et Jean Guérin, les deux lieutenants de Baltimore. Blus de doute, c’est contre son père que cette expédition a été dirigée ; la haine du bandit a interjeté appel de la sentence des juges; la mort, — une mort horrible, peut-être, — tel est le sort réservé au comte de Yillefleur.

Le désespoir et la rage dans le cœur, Léo excite par ses cris la vigueur des chevaux; il craint d’arriver trop tard. Il est trop tard, on effet, car déjà le comte de Yillefleur, enlevé par quelques bras vigoureux, a été jeté dans une berline qui stationnait sur un des bas côtés de la route, et que quatre chevaux ardents emportent maintenant à travers champs par un chemin de traverse. Léo se précipite en bas de sa voiture; il saute sur le cheval d’un soldat tué dans la mêlée, renverse les bandits qui tentent de s’opposer à son passage, et s’élance à la poursuite de la berline. Malheureusement, dans sa précipitation, il ne s’était pas aperçu que le cheval dont il s’était emparé avait été blessé d'un coup de feu; bientôt sa poursuite se ralentit, et la berline disparaît à ses yeux déïi ière un pli du terrain. Quelques minutes après, il la voit glisser comme une ombre sur le flanc lumineux d’une colline plus élevée. Arrivée au

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sommet, elle disparaît encore une fois, ne laissant d’autre trace de son passage que l’estompe d’un vague nuage de poussière. Le jeune homme ne se décourage pas pourtant; il presse, il excite sa monture, il arrive enfin Sur la hauteur où il a perdu de vue la fatale berline; mais là plusieurs routes so croisent. Quelle direction prendra-t-il? Il ne sait, il hésite ; en attendant, le temps s’écoule, et chaque minute de retard peut être mortelle.

Il s’abandonne alors à la Providence et lance son cheval au hasard. Nouvelle déception ! La route qu’il vient de prendre s'enfonce dans un bois de sapins parsemé de rochers et de précipices; bientôt elle se divise en plusieurs sentiers impraticables aux voitures; les ravisseurs du comte de Villefleur n’ont pu passer par là. Désespéré du temps qu’il a perdu, Léo s’apprête ^revenir sur ses pas, lorsqu’il aperçoit dans l’ombre projetée par les arbres la berline vide, abandonnée.

Le hasard l’a servi, il est sur la trace des bandits : il descend aussitôt de cheval; des branches froissées çà et là lui indiquent la direction prise par ceux qu’il cherche ; comme un limier en quête de sa proie, il s’attache à leur piste, franchit des ravins, escalade des rochers toujours guidé par des indices qu’à travers les clartés et les ombres de la nuit eût à peine reconnus le regard exercé d’un sauvage. Il arrive enfin sur un plateau découvert et coupé à pic que la mer bat de ses vagues amoncelées, A. mi-côte de la falaise, dans une anfractuosité du rocher, s’élève un bourg de pécheurs, et, à quelque distance du rivage, dans une petite rade abritée par un retour de la côte, se balance sur ses ancres une goélette de contrebandier. Mais là, plus d’indices; le

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sol dénudé de la falaise n’a pas conservé’ la trace des pas des bandits. Le jeune officier promène vainement autour de lui ses regards inquiets; il ne découvre rien, et pourtant il ne doute pas qu’il ne soit arrivé au terme de sa poursuite. Une dernière chance lui reste, chance bien précaire, bien hasardeuse : il se jette à terre, applique sa tête contre le sol et écoute avec son oreille, avec son intelligence, avec son cœur! O bonheur! il entend dans le lointain une rumeur faible et fugitive comme le murmure du vent dans les roseaux. C’en est assez; il a reconnu des voix humaines : il se lève, se précipite vers un bouquet de sapins, prolongement de la forêt qu’il vient de parcourir, pénètre à travers une sombre muraille de branches et de verdure et tombe comme la foudre au milieu de la bande de Baltimore; mais, parmi tous ces hommes, il n’en voit qu’un, son père, le comte de Villefleur, qui, les yeux bandés et agenouillé en face d’une rangée d’hommes armés de fusils, attendait silencieusement la mort. Léo l’entoure de ses bras, le relève, et, se retournant vers Baltimore, qui s’apprêtait à commander le feu :

— Misérable ! s’écrie-t-il, les balles do tes bandits n'arriveront jusqu’à mon père qu’après m’avoir traversé le cœur.

Baltimore, comme tous les siens, avait été frappé de stupeur par cette irruption subite. L’ordre fatal s’était arrêté au bord de ses lèvres, et il regardait Léo avec une admiration mêlée de pitié. Un homme de son caractère, cependant, ne pouvait renoncer facilement à une vengeance si patiemment, si savamment combinée ; aussi, après le premier moment de surprise, il dit à Léo'

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en lui faisant signe d’un geste impérieux de s’éloigner de son père :

— Arrière! cet homme a été jugé! il subira le châtiment de son crime !

— La justice d’Inigo Torreguy! répondit Léo avec un accent de souverain dégoût. Non, non! Tue, bandit, fais ton métier! mais, avant de parler de ta justice, regarde donc tes mains sanglantes, misérable assassin!

— Bien dit, Léo! s’écria le comte de Yillelleur en serrant son iils dans ses bras. Bien dit, pardieu! je t’aurais désavoué si tu t’étais humilié, pour racheter ma vie, aux pieds de cet effronté coquin!

Cependant une rumeur, de plus en plus menaçante, grondait dans la foule. Le3 compagnons de Baltimore, souvent témoins, souvent victimes eux-mémes de ses fureurs, ne s’expliquaient pas sa longanimité, lorsque d’un mot, d’un geste, il pouvait foudroyer les imprudents qui ne craignaient pas de l’outrager. Gil Biaritz surtout, qui avait pour son chef le dévouement du çhien pour son maître, ne pouvait contenir son indignation.

— Est-ce qu’il ne va pas se taire, le blanc-bec? s’écria-t-il; encore une injure, et'je le tue comme un chien, sans permission.

— Vous avez raison, mes amis, dit Baltimore en secouant sa tète comme un lion blessé. Pour la dernière fois, continua-t-il en s’adressant à Léo, éloigne-toi de cet homme.

— Cet homme est moD père, répondit Léo, frappe-le, mais frappe-moi avec lui!

— Eh bien donc, malheur à toi! reprit Baltimore avec violence.

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Et, se tournant vers ses compagnons, il allait donner le signal de mort, quand Thérèse, qui à la voix de Léo venait de se jeter au milieu de cette scène de violence, se précipita dans ses bras en s’écriant d’une voix déchirante:

— Grâce, mon père! grâce pour lui! au nom du ciel» au nom de ma mère qui vous regarde!

Mathilde, £n effet, venait de sortir du taillis et examinait d’un œil morne le tableau qu’elle avait sous les yeux. ' -

— Au nom de ta mère! malheureuse enfant! s’écria Baltimore d’une voix tonnante; ah! c’est leur arrêt de mort que tu viens de prononcer!

— C’est donc le mien aussi, reprit Thérèse, car je vous le jure, mon itère, je ne survivrai pas à Léo!

— Ma fille, mon enfant, c’est de la folie! proféra le bandit! j’ai pardonné une fois déjà; plus de clemence! plus de faiblesse! J’ai juré la mort de cet infâme, et, par tous les feux do l’enfer, il mourra!

— Donnez donc le signal! s’écria Thérèse.

Et, d’un bond, elle s’élança aux côtés de Léo, exposant aux balles sa poitrine sans défense. Baltimore resta muet de saisissement et d’horreur. D’un geste rapide, il abaissa les fusils de ses compagnons, et, laissant tomber ses bras sans force le long de son corps :

— Qu’il vive donc! dit-il avec abattement, puisque ma fille le préfère à son père!

Thérèse prit la main de Léo, et l’attira doucement vers Baltimore :

— Vous jurez de le défendre aussi, n’est-ce pas? lui

dit-elle, s’il était jamais menacé comme vient de l’être votre père?. ^ ; . -, i ■

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— O Thérèse! dit Léo en baisant ardemment la main de la jeune fille, ne donnerais-je pas tout mon sang pour vous épargner une larme?

En cet instant, le tintement d’une cloche se fit entendre. Douze vibrations grêles et mélancoliques se balancèrent à travers le silence nocturne. Minuit sonnait au clocher du bourg voisin. Aussitôt qn cri terrible fit frissonner tous les témoins de cette scène de terreur.

Mathilde, le visage enflammé, les yeux hagards, venait de s’élancer sur le comte de Villefleur et l’avait enlacé de ses bras tordus comme une chaîne de fer, on criant d’une voix éclatante :

— L’homme de minuit! l’homme de minuit!

Le vieux gentilhomme voulut se délivrer de cette vigoureuse étreinte; mais la passion, la fureur, la démence avaient décuplé les forces de Mathilde; elle l’entraîna en tournoyant sur elle-même avec une rapidité inouïe jusqu'au bord de la falaise, puis elle poussa un éclat de rire sauvage, et elle se précipita dans l’abîme avec sa proie qu’elle tenait toujours embrassée. Cette scène s’était passée si x'apidement qu’aucun des assistants n’avait eu le temps de s'opposer au projet de la folle. Léo lui-même, cloué au sol par l’étonnement et par l’horreur, ne se précipita, pour sauver son père, que lorsque son corps et celui de Mathilde avaient déjà disparu dans les flots.

Baltimore était atterré. Debout sur le sommet de la falaise, il promenait un regard morne et éteint sur le gouffre qui venait d’engloutir la pauvre folle. Deux grosses larmes roulèrent silencieusement le long de ses joues basanées, qui en gardèrent la trace comme si

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elles avaient été sillonnées par deux traits de flamme. 11 appuya ensuite fortement ses deux mains sur son coeur comme pour lui défendre de battre, et il revint vers ses compagnons en cherchant Thérèse du regard.

La pauvre fille était étendue à terre, la tête appuyée sur les genoux de Léo. Baltimore la prit dans ses bras, et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il s’achemina lentement à travers le bois de sapins. Une grotte s'ouvrait, h quelque distance, de là, dans un bloc de rochers couverts d’arbustes et de broussailles. Baltimore y entra, déposa Thérèse sur un lit de feuilles sèches, et s’attacha avec une sollicitude toute maternelle à la rappeler à la vie. Au bout de quelques instants, la pauvre enfant ouvrit les yeux, regarda Baltimore et Léo avec étonnement, puis, se rappelant tout à coup la perte qu’elle venait de faire, son cœur se fondit en un déluge de larmes.

— Ma fille 1 tu es sauvée! s’écria le bandit avec un accent de joie indicible.

Il tint longtemps la pauvre enfant étroitement pressée sur sa large poitrine, la contempla avec une étrange profondeur de regard, et l’embrassa à plusieurs reprises comme s’il eût tremblé de la perdre à jamais. Enfin, s’arrachant par un robuste effort à cette effusion paternelle, il se redressa brusquement, étendit avec un geste imposant la main vers Thérèse, et dit d’une voix grave à Léo :

— Veillez sur elle; je vais prendre congé de mes

compagnons. . '

Puis il s’éloigna à pas précipités.

Restés seuls, les deux jeunes gens gardèrent pendant

quelque temps le silence. Frappés du même coup tous les deux, quelles consolations pouvaient-ils se donner Tun à l’autre! A peine, absorbés comme ils l’étaient dans la contemplation de leur douleur, avaient-ils conscience du nouveau lien qu’établissait entre eux la solidarité constante de leur malheur et de leur destinée. Léo prit le premier la parole :

— Oh! nous sommes maudits! s’écria-t-il en laissant tomber avec découragement sa tête entre ses mains.

— Ne parlez pas ainsi, mon ami, murmura doucement Thérèse. Prions le ciel, plutôt, pour qu’il écarte de nous tout nouveau sujet de deuil.

— Eh! quel malheur avons-nous encore à redouter? dit Léo. Après l’horrible épreuve que nous venons de subir, quelcoup pourrait encore nous atteindre?

— Vous ne songez pas à mon père, Léo ?... reprit tristement Thérèse. Pourtant vous aimiez le vôtre.

Comme elle achevait ces mots, une détonation retentit dans la direction de la plage. Presque au même instant Gil Biaritz se précipita dans l’intérieur de la caverne en s’écriant :

— Perdu! mort, lui aussi ! notre pauvre chef!

— Malheureux ! que voulez-vous dire? demanda Thérèse, avec une violente anxiété.

— Votre père, mademoiselle, notre brave chef est mort; je l’ai vu se tirer un coup de pistolet sur le bord de la falaise et tomber dans la mer.

Cette nouvelle catastrophe, tou* imprévue, tout horrible qu’elle était, trouva Thérèse plus forte et plus familiarisée avec la douleur. Elle ne pleura pas, — ses yeux *e contenaient plus de larmes, — mais elle se

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laissa tomber à genoux , et son cœur, si cruellement éprouvé, s’abîma dans une longue et ardente prière. Léo, tranquillisé à la vue de cette pieuse résignation et ne craignant plus de voir succomber celle qu’il aimait dans une de ces crises violentes qui déchirent une âme en brisant le corps qui la renferme, fit signe au montagnard de le suivre hors de la grotte et lui demanda des détails sur l’événement dont il avait été témoin.

Gil Biaritz lui raconta que Baltimore, après avoir réuni tous ses compagnons sur la grève, leur avait fait ses adieux en leur annonçant qu’il partait le soir même pour l’Amérique: que, d’après ses conseils, les bandits s’étaient aussitôt dispersés pour retourner isolément dans les Pyrénées , ajournant jusqu’à leur arrivée dans la montagne le choix d’un nouveau chef; que Baltimore alors lui avait remis un billet crayonné à la hâte en le chargeant de le porter à Léo; qu’il avait à peine fait quelques pas pour remplir cette mission lorsqu’il entendit l’explosion d’une arme à feu, et qu’en se retournant il avait vu Baltimore, défiguré, sanglant, rouler dans les flots à l’endroit même où Mathilde venait de se précipiter avec le comte de Villofleur.

Avant de se retirer, le montagnard remit à Léo le billet que lui avait confié Baltimore ; le jeune homme rentra alors dans la grotte, et, prenant Thérèse par la main :

— Thérèse, lui dit-il, écoutez la lecture de ces lignes tracées par votre père et qui expriment sans doute ses dernières volontés.

La jeune fille ayant fait un signe d’assentiment, Léo lut le billet qui était conçu en ces termes :

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<* Enfante de deux pères ennemis, vous ne pouviez être réunis que par la mort de l’un et de l’autre. Dans un moment, il n’y aura plus d’obstacle entre vous: aimez-vous donc, enfants, aimez-vous autant que se sont haïs vos pères, et que l’amour soit la source de vos vertus, comme la haine a été la cause de leurs crimes. »

Cette lettre achevée, Thérèse laissa tomber sa tête sur le sein de Léo en murmurant d’une voix douloureuse : — O mon ami, si jamais le ciel permet que nous soyons heureux, notre bonheur nous aura coûté bien deslarroes !

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