MAY 1934 OF OXFORD
Christian ne pensait pas trouver le major au clià* teau neuf. II savait que le jeune officier allait passer chaque nuit ou chaque matinée, après les fêtes du château, à son bostœlle, situé à peu de distance. N'ayant pas songé à lui demander dans quelle direction se trouvait cette maison de campagne, il ne la cherchait nullement. Son intention était d'observer ' à distance les préparatifs de la chasse et de se mêler aux paysans employés à la battue générale.
II suivait encore le sentier au bord du lac, lorsque
l'aube parut, et lui permit de distinguer un homme ^
venant à sa rencontre. 11 baissa vile son masque, III. t
s l'hohhk dk neige
mais le releva presque aussitôt en recoiinaissant le lieutenant Osbum.
— ' Ma foi ! lui dit celui-ci en lui tendant la main, je suis content de tous rencontrer ici. J'allais tous chercher, et cette rencontre nous fera gagner an moins une demi-heure de jour. Hàtons-nous ; le major est là gui tous attend.
Ervin Osbum prit les dcTants en rebroussant che* min ; au bout de quelques pas, il se dirigea Ters la gauche dans la montagne. Lorsque Christian, qui le suivait, eut graTi pendant quelques minutes une montée assez rapide, il vit* au-dessous de lui, dans un étroit raTin, deux traîneaux arrêtés, et le major, qui, TaperceTant, accourut d'un air joyeux.
— BraTo! s*écria-t-il, vous possédez Texactitude par esprit de divination ! Gomment diable saviezvous nous trouver ici?
— Je ne savais rien, répondît Christian ; j'allais au château neuf à tout hasard.
— Eh bien, le hasard est pour nous dès le matin; cela signifie que la chasse 'sera bonne. •• Ah çàl vous êtes fort bien déguisé, comme hier au soir; mais TOUS n'êtes ni chaussé ni armé pour la circonstance. J'avais prévu cela, heureusement, et nous avons pour vous tout ce qu'il faut En attendant, prenez cette pelisse de précaution, et partons vite. Nous allons un
peu loin, et la journée ne sera pas trop longue pour tout ce que nous avons à faire.
Christian monta avec Larrson dans un petit traî* nean du pays, très-léger, à deux places, et mené par un seul petit cheval de montagne. Le lieutenant, avec le caporal Duff, qui était un bon vieux sous-officier expert en fait de chasse, monta dans un véhicule de même forme. Le major prit les devants, et Ton se mit en route au petit galop.
— Il faut que vous sachiez, mt le major à Christian, que nous allons nous hâter de chasser pour notre compte. Ce n'est ni le gibier, ni les tireurs adroits qui manquent sur les terres du baron, il est lui-môme un très-savant et très-intrépide chasseur; mais, comme il doit consentir à envoyer ou à conduire à la battue d'aujourd'hui beaucoup de ses hôtes qui n'y entendent pas grand'chose, et qui ont plus de prétentions que d'habileté, il est fort à craindre qu'on y fasse plus de bruit que de besogne. Et, d'ailleurs, la battue avec les paysans est une chose sans grand intérêt, comme vous pourrez vous en assurer, lorsque, après avoir fait notre expédition, nous reviendrons par la montagne que vous voyez là-haut. C'est une espèce d'assassinat vraiment lâche : on entoure le pauvre ours, qui ne veut pas toujours quitter sa tanière; on l'effraye, on le harcèle, et/
4 l'uomme de neige
quand il en sort enOn pour faire tôle ou pour fuir, on le tire sans danger de derrière les filets où l'on se tient à Tabri de son désespoir. Or. outre que cela manque de piquant et d'imprévu, il arrive fort souvent que les impatients et les maladroits font tout manquer, et que la bête a déguerpi avant qu'on ait pu l'atteindre. Nous allons opérer tout autrement, sans traqueurs, sans vacarme et sans chiens. Je vous dirai ce qu'il y aura à faire, quand nous approcherons du bon moment. Et, croyez-moi, la vraiç chasse est comme tous les vrais plaisirs : il n'y faut point do foule. C'est une partie fine qui n'est bonne qu'avec des amis ou des personnes de premier choix.
— J'ai donc, répondit Christian, double remerclment à vous faire de vouloir bien m'associer à ce plaisir intime; mais expliquez-moi comment vous avez la liberté d'aller tuer le gibier du baron avant lui. Je l'aurais cru plus jaloux de ses prérogatives de jhasseur ou de ses droits de propriétaire.
— Aussi n'est-ce pas son gibier, que nous allons essayer ,de tuer. Ses propriétés sont considérables, mais tout le pays n'est pas à lui, Dieu merci! Voyez ces belles montagnes qui se dressent devant vous : c'est la frontière norvégienne, et, sur les premières assises de ces gigantesques remparts, nous allons trouver ud groupe que Ton appelle le BlaakdaL Là
L'iIOMUE DE NEIGE 5
vivent quelques paysans libres et propriétaires au sein des déserts sublimes, et quelquefois au sein des nuages, car les cimes ne sont pas souvent nettes et claires comme aujourd'hui. Eh bien , c'est à un de ces dannemans (on les appelle ainsi) que mes amis et moi avons acheté l'ours dont il a découvert la re* traite. Ce danneman, qui est un homme intéressant pour ses connaissances dans la partie, demeure dans un site magnifique et assez difficile à atteindre en voiture; mais, avec l'aid de Dieu et de ces bons pe* tits chevaux de montagne, nous en viendrons à bout. Nous déjeunerons chez lui; après quoi, il nous servira lui-même de guide auprès de monseigneur l'ours, qui , n'étant pas traqué d'avance par des bavards et des étourdis, nous attendra sans méfiance et nous re* cevra... selon son humeur du moment. Mais voyez, Christian, voyez quel beau spectacle! Aviez-vous déjà vu ce phénomène?
— Non, pas encore, s'écria Christian transporté de joie, et je suis content de le voir avec vous. C'est un phénomène que je ne connaissais que de réputation, une parhélie magnifique!
En effet, cinq soleils se levaient à l'horizon. Le vrai, le puissant astre était accompagné à droite et à gauche, au-dessus et au-dessous de son disque rayonnant, de quatre images lumineuses moins vives.
moins rondes, mais lentourées d'auréoles irisées d'une beauté mçrveilleuse. Comme nos chasseurs marchaient dans le sens opposé, ils s'arrêtèrent quelques instants pour jouir de cet effet d'optique, qui a beaucoup de rapport avec l'arc-en-ciel, quant à ses causes présumées, mais qui ne se produit guère, en Europe, que dans les pays du Nord.
On suivit d'abord une belle route, puis cette même route devenue un chemin étroit et inégal à travers les terres, puis ce chemin devenu sentier, puis le terrain, inculte et raboteux, n'offrant plus que de faibles traces frayées dans la neige des collines. Enfin Larrson, qui connaissait parfaitement le pays et les ressources du traîneau qu'il conduisait, se lança dans des aspérités effrayantes au flanc des montagnes, côtoyant des précipices, glissant à fond de train dans des ravines presque à pic, franchissant des fossés au saut de son cheval, escaladant pardessus des arbres abattus et des rochers écroulés, sans presque daigner éviter ces obstacles , qui semblaient à chaque instant devoir faire voler en éclats le traîneau fragile. Christian ne savait lequel admirer le plus de l'audace du major ou de l'adresse et du courage du maigre petit cheval qu'il laissait aller à sa cuise, car l'instinct merveilleux de l'animal ressemblait au sens de la seconde vue. Deux fois pourtant
le traîneau versa. Ce ne fut pas la faute du cheval y mais celle du traîneau, qui ne pouvait se lier assez fidèlement à ses mouvements , quelque ingénieusement construit qu'il pût être. Ces chutes peuvent être graves; mais elles sont si fréquences, que, sur la quantité, il en est i^eu qui comptent. Le traîneau du lieutenant, bien qu'averti par les accidents de celui qui lui frayait le passage, fut aussi deux ou trois fois culbuté. On roulait dans la neige, on sç secouait, on remettait le traîneau sur sa quille, et on repartait sans faire plus de réflexion sur Taventure que si Ton eût mis pied à terre pour alléger au cheval un peu de tirage. Ailleurs, une chute fait rire ou frémir; ici, elle entrait tranquillement dans les choses prévues et inévitables.
Christian éprouvait un bien-être indicible dans cette course émouvante.
— Je ne peux pas vous exprimer, disait-il au bon major, qui s'occupait de lui avec une fraternelle soir licitude, combien je suis heureux aujourd'hui !
— Dieu soit loué, cher Christian ! Cette nuit, vous étiez mélancolique.
—1 C'était la nuit, le lac, dont la belle nappe de neige avait été souillée par la course, et qui avait l'air d'une masse de plomb sous nos pieds. C'était le hogar éclairé de torches sinistres comme des
flambeaux morluaîrcs sur un linceul. C'était cette barbare statue d'Odin, qui, de son marteau menaçant et de son bras informe, semblait lancer sur le ir.onde nouveau et sur notre troupe ï)rofane je ne sais quelle malédiction I Tout cela était beau, mais terrible; j'ai l'imagination vive, et puis..,
— Et puis, convenez-en, dit le major, vous aviez quelque sujet de chagrin.
— Peut-être ; une rêverie, une idée folle que le retour du soleil a dissipée. Oui, major, le soleil a sur l'esprit de l'homme une aussi bienfaisante influence que sur son corps. Il éclaire notre âme comme au réel. Ce beau et fantastique soleil du Nord, c'est pourtant le même que le bon soleil dltalie et que le doux soleil de France. Il chauffe moins, mais je croîs qu'il éclaire mieux qu'ailleurs, dans ce pays d'argent et de cristal où nous voici ! Tout lui sert de miroir, même l'atmosphère, dans ces glaces immaculées. Béni soit le soleil, n'est-ce pas, major? Et béni soyez-vous aussi pour m'avoir emmené dans cette course vivifiante qui m'exalte et me retrempe. Oui, oui, voilà ma vie, à moi! le mouvement, l'iiir,' le chaud, le froid, la lumière ! Du pays devant soi, un cheval, un traîneau, un navire... bah! moins encore, dos jambes, des ailes, la liberté!
•-Vous êtes singulier, Christian! Moi. ie pré-
l'homme tB NEIGE 9
fércrais à tout cela une femme selon mon cœur, — £h bien, dit Christian, moi aussi, parbleu ! Je ne suis pas singulier du tout; mais il faut être l'appui de sa propre famille ou rester garçon. Que youlez-TOUs que je fasse avec rien? Ne pouTant songer au bonbeur, j'ai, du moins, la consolation de savoir oublier tout ce qui me manque, et de m'enthousiasmer pour les joies austères auxquelles je peux prétendre. Ne me parlez donc pas de famille et de coin du feu. Laissez-moi rêver le grand vent qui pousse vers les rives inconnues... Je le sais trop, cber ami, que l'homme est fait pour aimer I Je le sens en ce moment auprès de vous qui m'accueillez comme un frère, et qu'il me faudra quitter demain pour toujours; mais, puisque c'est ma destinée de ne pouvoir établir de liens nulle part ; puisque je n'ai ni patriCi ni famille, ni état en ce monde, tout le secret de mon courage est dans la faculté que j'ai acquise de jouir du bonheur pris au vol et d'oubher que le lendemain doit l'emporter comme un beau rêve I... . J'ai fait, d'ailleurs, bien des réflexions depuis ce punch dans la grotte du hogar.
— Pauvre garçon I vous être amoureux, tenez, car vous n'avez pas dormi 1
— Amoureux ou non, j'ai dormi comme dort l'iniiocencd; mais on réfléchit vite quand on n'a pas
beaucpup d'heures à perdre dans la vie. En m'habillant çt en venant du StoUborg jusqu'à vous, une bonne et simple vérité m'est apparue. C'est qu'en voulant résoudre le problème du métier ambulant, je m'étais trompé. J'avais raisonné en enfant gâté de }a civilisation. Je m'étais réservé des jouissances de sybarite. Vous allez me comprendre...
Ici, Christian, sans raconter au major les faits de sa vie, lui esquissa en peu de mots les aptitudes, les besoins, les défaillances et les progrès de sa vie intellectuelle et morale, et. q^uand il lui eut fait comprendre comment il avait essayé de se faire artiste pour ne pas cesser de se consacrer au service actif de la science, il ajouta :
— Or, mon cher Osmund, pour être artiste, il feut n'être que cela, et sacrifier les voyages, les études scientifiques et la liberté. Ne voulant pas faire ces sacrifices, pourquoi ne serais-je pas tout simplement l'artisan sans art que tout homme bien portant peut être à un moment donné de sa vie? Je veux étudier les flancs de la terre : ne puis-je me faire mineur, un mois durant, dans chaque mine? Je veux étudier la flore et la zoologie : ne puis-je m'engager pour une saison comme pionnier o\à chasseur dans un lieu donné, et pousser plus loin à la saison suivante, utilisant, pour vivre pauvrement, mes bras et
l'hommb de neige 11
mes jambes au profit de mon savoir, au lieu d'épuiser mon esprit à des pasquinades pour gagner plus vite une meilleure nourriture et des habits plus fins? Ne suis-je pas de force à travailler matériellement pour laisser mon intelligence libre et humblement féconde? J'ai beaucoup pensé à la vie de votre grand Linné, qui est le résumé de la plupart de celles des savants au temps où nous sommes. C'est toujours le pain qui leur a manqué, c'est l'absence de ressources qui a failli étouffer leur développement et laisser leurs travaux ignorés ou inachevés. Je les vois tous, dans leur jeunesse, errants comme moi et inquiets du lendemain, ne trouver leur planche de salut que dans le hasard, qui leur fait rencontrer d'intelligents prolecteurs. Encore sont-ils forcés, après avoir refermé leur main sur un bienfait, chose amère, d'interrompre souvent leur tâche pour occuper de petites fonctions qui leur sont accordées comme une grâce, qui leur prennent un temps précieux, et qui entravent ou retardent leurs découvertes. Eh bien, que ne faisaient-ils ce que je veux, ce que je vais faire : mettre un marteau ou un pic sur l'épaule pour s'en aller creuser la roche ou défricher la terre? Qu'ai-je besoin de livres et d'encrier? Qui me presse de faire savoir au monde savantque j'existe avant d'avoir quelque chose de neuf et de véritablement mtéressant à lui dire? J'en
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sais assez maintenant pour commencer à apprendre, c'est-à-dire pour observer et pour étudier la nature sur elle-même. Ne voit-on pas des secrets sublimes découverts au sein des forces naturelles par de pauvres manœuvres illettrés en qui Dieu avait enfoui, comme une étincelle sacrée, le génie de l'observation? Et croyez-vous, major Larrson, qu'un homme passionné, comme je le suis pour la nature, manquera de zèle et d'attention parce qu'il mangera du pain noir et couchera sur un lit de paille? Ne pourra-t-il, en oI}servant la construction des roches ou la composition des terrains, susciter une idée féconde pour l'exploitation... tenez, de ces porphyres qui nous environnent, ou de ces champs incultes que nous traversons ? Je suis sûr qu'il y a partout des sources de richesse que l'homme trouvera peu h peu. Être utile à tous, voilà l'idéal glorieux de l'artisan, chez Osmund ; être agréable aux riches, voilà le puéril destin de l'artiste, auquel je me soustrais avec joie,
— Quoi ! dit le major étonné, est-ce sérieusement, Christian, que vous voulez renoncer aux arts agréables, ob vous excellez, aux douceurs de la vie, que les ressources de voire esprit peuvent conquérir, aux charmes du monde, où il ne tiendrait qu'à vous çlc reparaître avec avanlncc et ogrément, en acccp-
tant quelque emploi dans les plaisirs de la cour? Vous n'avez qu*à vouloir, et vous vous ferez vite des amis puissants, qui obtiendront aisément pour vous la direction de quelque spectacle ou de quelque musée. Si vous voulez... ma famille est noble et a des relations...
— Non, non, major, merci! Cela eût été bon hier matin : je n'étais encore qu'un enfant qui cherchait son chemin en faisant l'école buissonnière ; j'eusse peut-être accepté. Le bal m'avait ramené à d'anciens errements, à d'anciennes séductions mondaines que j'ai trop subies. Aujourd'hui, je suis un homme qui voit où il doit aller. Je ne sais quel rayon a pénétré dans mon àme avec ce soleil matinal.. •
Christian tomba dans la rêverie. Il cherchait en lui-même quel enchaînement d'idées l'avait amené à des résolutions si énergiques et si simples; mais il avait beau chercher et attribuer le tout à Tinfluence d'un bon sommeil et d'une belle matinée : toujours sa mémoire le ramenait à l'image de Marguerite cachant sa figure dans ses mains au nom de Christian Waldo. Ce cri étouffé, parti du cœur de la femme , était allé frapper la flère poitrine de Christian Goffredi. Il était resté dans son oreille, il avait rempli son âme d'une honte généreuse, d'un courage subit et infle^ibl^
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— Eh I pourquoi, je vous le demande, répondit-il au major, qui lui rappelait les fatigues et les ennuis du travail matériel, pourquoi faut-il que je m'amuse, que je me repose et que je préserve mon existence de tout accident? Ma naissance ne m'ayant pas fait une place privilégiée, à qui m'en prendrai-je, si j6 n'ai pas le courage et le bon sens de m'en faire une honorable? A ceux qui m'ont donné la vie? S'ils ...ien. là, i.,pour»«t.e répondra ,ne,»W
fait robuste et sain, ce n'était pas à l'intention de me
rendre douillet et paresseux, et que, si j'ai absolu-
ment besoin de marcher sur des tapis et de manger des friandises pour entretenir mes forces et ma belle humeur, il leur était complètement impossible de prévoir ce cas bizarre et ridicule.
— Vous riez, Christian, dit le major, et pourtant la vie sans superflu ne vaut pas la peine qu'on vive. Le but de l'homme n'est-il pas de se bâtir un nid avec tout le soin et la prévoyance dont l'oiseau lui donne l'exemple?
— Oui, major, c'est là le but, pour vous dont l'avenir se rattache à un passé ; mais , moi dont le passé n'a rien édifié, quand je me suis îàUfabulateurt comme dit M. Goefle, savez-vous ce qui m'a décidé? C'est à mon insu, mais très-assurément, la crainte de ce que l'on appelle la misère. Or, cette crainte,
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chez un homme isolé, c'est une lâcheté, et il n'y a pas moyen de la traduire autrement que par cette plainte dont vous allez voir l'effet burlesque dans la bouche d'un homme bien bâti et aussi bien portant que je le suis. Tenez ,, supposons un monologue de marionnettes. C'est notre ami Stentarello qui parle ingénument : « Hélas ! trois fois hélas î je ne dormirai donc plus dans ces draps fins ! Hélas! je ne pourrai plus, quand j'aurai chaud en Italie, prendre une glace à la vanille ! Hélas ! quand j'aurai froid en Suède, je ne pourrai donc plus mettre du rhum de première qualité dans mon thé! Hélas! je n'aurai plus d'habit de soie couleur de lavande pour aller danser, plus de manchettes pour encadrer ma main blanche! Hélas! je ne couvrirai plus mes cheveux de poudre de violette et de pommade à la tubéreuse I étoiles, voyez mon destin déplorable ! Mon être si joli, si précieux, si aimable, va ôtre privé de compotes dans des assiettes de Saxe, de ruban de moire à sa queue, de boucles d'or à ses souliers I Fortune aveugle, société maudite ! tu me devais certes bien tout cela, ainsi qu'à Christian Waldo, qui fait si bien parler et gesticuler les marionnettes ! »
Larrson ne put s'empêcher de rire de la gaieté de Christian.
— "Vous êtes un bien drôle de corps, lui dit-il, U
y a des moments où vous me paraissez paradoxal, et d'autres où je me demande si vous n'êtes pas un aussi grand sage que Diogëne brisant sa tasse pour boire à môme le ruisseau.
— Diogène l dit Christian, merci ! ce cynique m'a toujours paru un fou rempli de vanité. Dans tous les cas, s'il était vraiment philosophe et s'il voulait prouver aux hommes de son temps que l'on peut être heureux et libre sans bien-être, il a oublié la base de son principe : c'est que l'on ne peut pas être heureux et libre sans travail utile, et cette vérité-là est de tous les temps. Se réduire au strict nécessaire pour consacrer ses jours et ses forces à une tâche généreuse, ce n'est pas sacrifier quelque chose, c'est conquérir l'estime de soi, la paix de l'Âme; mais, sans ce but, le stoïcisme n'est qu'une sottise, et je trouve plus sensés et plus aimables ceux qui avouent n'être bons à rien qu'à se divertir.
Tout en causant ainsi, nos chasseurs arrivèrent en vue de l'habitation rustique où ils étaient attendus. Elle était si bien liée aux terrasses naturelles de la montagne, que, sans la fumée qui s'en échappait, on ne l'eût guère distinguée de loin.
— Vous allez voir un très-brave homme, dit le major à Christian, un type de fierté et de simplicité (lalécçirlionncs, II y a bien dans la mai3on up être
assez désagréable, mais peut-être ne le verrons-nous pas.
— Tant pis! répondit Christian; je suis curieux de toutes gens comme de toutes choses dans cet étrange pays. Quel est donc cet ôtre désagréable?
— Une sœur du dannenian, une vieille fille idiote ou folle, que Ton dit avoir été belle autrefois, et sur laquelle ont couru toutes sortes d'histoires bizarres. On prétend que le baron Olaûs Ta rendue mère, et que la baronne son épouse (celle qu'il porte en bague) a fait eijlever et périr l'enfant par jalousie rétrospective. Ce serait là la cause de l'égarement d'esprit de cette pauvre fille. Pourtant je ne vous garantis rien de tout cela, et je m'intéresse peu à une créature qui a pu se laisser vaincre par les charmes de l'homme de neige. Elle est quelquefois fort ennuyeuse avec ses chansons et ses sentences; d'autres fois elle est invisible ou muette. Puissions-nous la l''ouver dans un de ces jours-là I Nous voici arrivés. Entrez vite vous chauffer pendant que le caporal et le lieutenant déballeront nos vivres.
Le danneman Joô Bœtsoi était sur le seuil de sa porte. C'était un bel homme d'environ quarante-cinq ans, aux traits durs contrastant avec un regard doux et clair. 11 était vôtu fort proprement, et s'avança sans
grande hâte, le bonnet sur la tête, Tair digne et la main ouverte.
— Sois le bienvenu ! dit-il au major (le paysan dalécarlien tutoie tout le monde , môme le xoi); tes amis sont les miens.
Et il tendit aussi la main à Christian, à Osburn et au caporal.
^— Je vous attendais, et, malgré cela, vous ne devez pas compter trouver chez moi beaucoup de richesse et de provisions. Tu sais, major Larrson, que le pays est pauvre; mais tout ce que j'ai est à toi et à tes amis.
— Ne dérange rien dans ta maison, danneman Bœtsoï, répondit le major. Si j'étais venu seul, je t'aurais demandé ton gruau et ta bière ; mais, ayant amené trois de mes amis, je me suis approvisionné d'avance pour ne te point cau3er d'embarras.
11 y eut entre l'ofûcier et le paysan un débat en dalécarlien que Christian ne comprit pas, et que le lieutenant lui expliqua pendant que l'on ouvrait les paniers.
— Nous avons, comme de juste, lui dit-il, apporté de quoi faire un déjeuner passable dans cette chaumière; mais, tout en s'excusant de n'avoir rien de bon à nous offrir, le brave paysan s'est mis en irais, et il est aisé de voir, à sa figure allongée, que notre
prévoyance le blesse et lui feit Teffet d'un doute sur son hospitalité.
— E9 ce cas, dit Cbristjan, ne chagrinons pas ce brave homme; gardons nos vivres, et mangeons ce ju'il a préparé pour. nous. Sa maison paraît propre, et voilà ses lilles laides, mais fort élégantes, qui servent déjà la table.
— Faisons un arrangement, reprit le lieutenant; mettons tout en commun et invitons la famille à accepter nos mets, en môme temps que nous accepterons les siens; je vais proposer cela au danneman.,, si toutefois la chose parait louable au major.
Le lieutenant ne prenait jamais un parti sur quoi que ce fût sans cette restriction.
La proposition, faite par le major, fut agréée par le danneman d'un air à demi satisfait.
• il,
— Ce sera donc, dit-il avec un sourire inquiet, comme un repas de noces, où chacun apporte son plat?
Toutefois il accepta; mais, malgré les insinuations de Christian,. il ne fut pas môme question de faire asseoir les femmes. Cela était trop contraire aux usages, et les jeunes officiers eussent craint de paraître ridicules en proposant au danneman une si grande infraction à la dignité d'un chef de famille.
Pendant que l'on déballait d'un côté et que Ton
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causait de l'antre, Christian examina la maison en dehors et en dedans. C'était le même système de construction qu'il avait déjà remarqué dans le gaard du Stollborg : des troncs de sapin calfeutrés avec de la mousse, l'extérieur peint en rouge à l'oxyde de fer, un toit d'écorce de bouleau recouvert de terre et de gazon. Comme la neige, très-abondante dans cette région montagneuse, eût pu surcharger le toit, elle avait été balayée avec soin, et la chèvre du donne* manny plus grande d'un tiers que celle de nos climats, faisait entendre un bêlement plaintif à la vue de cette herbe fraîche mise à découvert.
Il faisait si chaud dans l'intérieur, que tout le monde jela pelisses et bonnets pour rester en bras de chemise. Cette maisonnette, aisée et spacieuse comparativement à beaucoup d'autres de la localité, était encore assez petite; mais elle était d'une coupe élégante, et sa galerie extérieure, sous le bord avancé du toit, lui donnait l'aspect confortable et pittoresque d'un chalet suisse. Une seule pièce, abritée du froid extérieur par un court vestibule, suffisait à toute la fainille, composée de cinq personnes, le danneman veuf, sa sœur, on fils de quinze ans, et deux filles plus âgées. Le poêle était un cylindre en briques de Holianâe, de quatre pieds de haut, avec une cheminée accolée, le tout au centre de la
L'UOMM£ DE NEIGE 21
raai:iûD. Le sol brut était jonché, en guise de tapis, de feuilles de sapin qui répandaient une odeur agréable et saine.
Christian se demandait oix coucliait toute celte hmille, car il ne voyait que deux lits enfoncés dans la muraille comme dans des cases de navire. On lui expliqua que ces lits étaient ceux du danneman et de sa sœur. Les enfants couchaient sur des bancs, avec une fourrure pour toute literie.
— Au reste, dit le major à Christian, qui s'informait de tout avec curiosité, si vous trouvez ici la rudesse d'habitudes de nos montagnards de pure race, vous y pourriez trouver en môme temps un luxe parliculier à la profession de notre hôte et à la richesse giboyeuse de ces lieux sauvages. Je vous ai dit que le danneman Bœtsoï était un chasseur habile et plein d'expérience; mais il faut que vous sachiez qu'il est habile, non-seulement pour dépister la grosse bêle, mais encore pour la tuer sans l'endommager, et pour préparer et conserver sa précieuse dépouille, ^'cst toujours à lui que nous nous adressons quand i^ous voulons quelque chose de bon et de beau Daoyennant un prix honnête : des draps de peau de ^im de lait, qui sont, pour l'été, le coucher le plus frais et le plus souple, et qui se lavent comme du linge; des peaux d'ours nuii à long poil pour dou-
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hier les traîneaux, des manteaux de peau de veau marin, quï sont impénétrables à la pluîe, à la neige et aux longs brouillards d'automne, plus pénétrants et plus malsains que tout le reste; enfin des raretés et môme des curiosités en fait de fourrures, car ce Joê Bœtsoï a beaucoup voyagé dans les pays froids, et il conserve des relations avec des chasseurs qui lui font passer les objets de son commerce par les Lapons nomades et les Norvégiens trafiquants, ces caravanes du Nord dont le renne est le chameau, et dont le commerce n'est souvent qu'un échange de denrées, à la manière des anciens.
Christian était curieux de voir ces fourrures. Le danneman pensa qu'il désirait faire quelque acquisition, et, le conduisant avec le major à uri petit hangar où les peaux étaient suspendues, il pria Lârrson de disposer de toutes ses richesses à la satisfaction de son ami, sans vouloir seulement savoir le prix de vente avant de le recevoir.
— Tu t'y connais aussi bien que moi, lui dit-il, et tu es le maître dans ma maison.
Christian, à qui Osmund traduisît ces paroles, admira la confiance du Dalécarlien, et demanda si cette confiance s'étendait à quiconque réclamait son hospitalité,
^ Elle est généralement très-grande, répondit le
l'homme de REI6B 23
major; ici, les mœurs sont patriarcales. Le Dalécarlien, ce Suisse duNord, a de grandes et rudes vertus; maîsir habite un pays de misère. L'exploitation des mines y amène beaucoup de vagabonds, et ce mbhàe souterrain cache souvent des criminels qui se soustraient long temps aux châtiments prononcés contre eux dans d'autres provinces. Le paysan, quand il n'est ni propriétaire, ni employé aux mines, est si misérable, qu'il est parfois forcé de mendier ou de voler. Et cependant le nombre des malfaiteurs est infiniment petit quand on le compare à celui des gens sans ressources, dont les ordres privilégiés ne s'occupent nullement. Le paysan riche ne peut donc se fier à tous les passants, et il ne se fie pas davantage au noble, qui vote régulièrement à la diète pour ses propres intérêts, contrairement à ceux des autres ordres; mais le militaire, surtout le membre de Tmdelta^ est l'ami du paysan. Nous sommes le pouvoir le plus indépendant qui existe^ puisque la loi nous assure une existence heureuse et honorable en dépit de toute influence contraire. On sait que nous sommes généralement dévoués à la royauté quand elle se fait le soutien du peuple contre les abus de la noblesse. C'est son rôle chez nous, et le paysan, qui fait cause commune avec elle, ne s'y trompe pas. Laissez faire, Christian : un temps viendra où diète
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et sénat seront bien forcés de compler avec le bourgeois et le paysan! Notre roi n'ose pas. Notre rcii: :) Ulrique oserait bien» si son mari avait qaelque énergie; mais la sœur de Frédéric le Grand s'arrêteraitelle en chemin, si une fois elle pouvait rabattre l'orgueil et l'ambition des iark? J'en doute... Elle ne penserait qu'à étendre le pouvoir royal, sans admct- Ire que la liberté publique doive y gagner. Notre espoir est donc dans Henri, le prince royal. C'est un homme de génie et d'action, celui-là!... Oui, oui! un temps viendra... Pardon! j'oublie que vous voulez voir des fourrures, et que vous ne vous intéressez guère à la politique de notre pays; mais croyez bien que le prince royal...
— Oui, oui, le prince royal, répéta le lieutenant en suivant le major et Christian sous le hangar.
Puis il resta pensif, occupé à apprendre par cœur en lui-môme les mémorables paroles que venait de dire son ami, afin de se faire une opinion arrêtée sur la situation de son pays, dont il ne se fût pas beaucoup inquiété s'il eût consulté la philosophie apathique qui lui était naturelle; mais le major avait une idée, il fallait bien que le lieutenant en eût une aussi, et quelle autre pouvait-il avoir?... Ce raisonnement le conduisit à mettre sans restriction son espoir et sa confiance dans le génie du prince royal.
Se trompait-il avec Larrson? Henri (le futur Gustave III) avait en lui de puissantes séductions : Tinstruction, réioquence, le courage, et certes, au début de sa carrière, l'amour du vrai et l'ambition de faire le bien; mais il devait, comme Charles XII et tant d'autres, subir les entraînements de ses propres passions en lutte contre celle du bien public. Après avoir sauvé la Suède de l'oligarchie, il devait la miner par le faste aveugle et par les faux calculs d'une politique sans vertu : grand homme quand môme à un moment donné de sa vie, celui où, sans répandre une goutte de sang, il parvint à affranchir son peuple de la tyrannie d'une caste fatalement eolrainée par ses privilèges à rompre l'équilibre social.
Christian, d'après tout ce qu'il avait pu recueillir de la situation du pays et du caractère présumé du futur héritier de la couronne, partageait volontiers les illusions et les espérances du major; néanmoins il était encore plus occupé pour le moment, non pas d'acheter la doublure d'un vêtement d'hiver, il n'y pouvait songer, mais de regarder les dépouilles d'animaux que le danncman tenait entassées dans son étroit magasin. C'était pour lui un cours d'histoire naturelle relativement à quelques espèces, et Larrson, qui était un chasseur émérite, lui expliquait m. 1
26 L^HOHME DE KEIGK
dans quelles régions du nord de TEurope ces espèce» étaient répandues.
— Puisque nous allons chasser fours tout à l'heure, lui dit-il en terminant, il est bon que vous connaissiez d'avance à quelle variété nous aurons affaire. Selon le danneman Bœtsoï, c'est un métis; mais il n'est encore prouvé pour personne que les différentes espèces se reproduisent entre elles. On en compte trois en Norvège : le bress-diur, qui vit de feuilles et d'herbes, et qui est friand de lait et de miel; Vildgiersdiur, qui mange de la viande; et le myrebiom, qui se nourrit de fourmis. Quant à l'ours blanc des mers glaciales, qui est une quatrième famille encore plus tranchée, je n'ai pas besoin de vous dire que nc^us ne le connaissons pas.
— Voilà pourtant, dit Christian, deux peaux d'ours polaire qui ne me paraissent pas les pièces les moins précieuses de la collection du danneman^ A-t-il été chasser jusque sur la mer Glaciale?
— C'est fort possible, répondit le major. Dans tous les cas, il est, comme je vous l'ai dit, en relation mec l'extrême Nord, et il lui arrive fort bien de faire deux cents lieues en traîneau, au cœur de l'hiver, pour aller opérer des échanges avec des chasseurs qui ont fait tout autant de chemin sur leurs patins 6u avec leurs rennes pour venir à sa rencontre. Au-
L*^OMMK DE NEIGB 27
jourd'hui même, il prétend nous mettre en présence d'un métis, d'ours blanc et d'ours noir, vu que son pelage lui a paru mélangé ; mais, comme il ne Ta va que la nuit, à la clarté fort trompeuse de l'aurore boréale, je ne vous garantis rien. L'oars est un être si méfiant, que ses mœurs sont encore très-mystérieuses, môme dans nos contrées, où il abondait il y a cent ans, et où il est encore très-commun. On ne sait donc pas si l'ours à la robe mélangée est un métis ou une espèce à part. Les uns croient que, le pelage blanc étant un eifet de Tbiver, le pelage pie est un commencement ou une fin de la métamorphose annuelle; d'autres assurent que Tours blanc est blanc en toute saison; mais tout ce que je vous dis là, Christian, vous le savez mieux que moi peut- 6tre... Vous ave^ lu tant d'ouvrages que je ne connais que de nom...
— C'est précisément parce que j'ai lu beaucoup d'ouvrages que je ne sais rien pour résoudre vos doutes. Bufl^on contredit Wormsius précisément à l'endroit des ours, et tous les savants se contredisent les uns les autres presque à propos de tout, ce qui ne les empoche pas de se contredire eux-mêmes. Ce n'est pas leur faute en général; la plupart des lois de
la nature sont encore à l'état d'énigme, et, si les
mœui's des animaux qui vivent à la surface de la
28 L*nOVlIE DE NBI6B
terre sont encore si peu ou si mal obsen'ées, jugez des secrets que renferment les flancs du globe I C'est là ce qui me faisait vous dire tantôt que tout homme, si petit qu'il fût, pouvait découvrir des choses immenses; mais revenons à nos ours, ou plutôt dépêchons-nous de déjeuner pour aller les trouver. Je ne connais aux Suédois qu'un défaut, cher ami, c'est de manger trop souvent et trop longtemps. Je comprendrais cela tout au plus .quand ils ont des journées de vingt heures; mais, quand je vois le petit arc de cercle que le soleil doit faire maintenant pour se replonger sous l'horizon, je me demande à quelle heure vous espérez chasser.
— Patience, cher Christian ! répondit le major en riant; la chasse à l'ours n'est pas longue. C'est un coup de main réussi ou manqué, soit qu'on loge deux balles dans la tête de l'ennemi, soit que, d'un revers de patte, il vous désarme et vous assomme. Voilà le danneman qui nous annonce que le déjeuner est prêt; marchons. •
Vambigu apporté par les officiers était très-confortable; mais Christian vit bien que les jeunes filles et le danneman lui-môme regardaient ce bon repas avec une sorte de tristesse humiliée, et qu'après s'être fait une fête d'ofi*rir leurs mets rustiques, ils osaient
à peine les exhiber. Dès lors il se fit un devoir d'y goûter et de les vanter, politesse qui lui coûta peu, carie saumon famé et le gibier frais du danneman étaieat ton bons, le beurre de renne exquis, les na- Tetstendres et sucrés, les confitures de baies de ronces du Nord aromatiques et rafraîchissantes. Christian apprécia moins le lait aigre servi pour boisson dans des cruches d'étain. Il préféra la piquette fabriquée avec les baies d'une autre ronce qu! croit en abondance dans le pays môme, et que l'on mange et conserve de mille manières. Enfin il admira, au dessert, le gâteau de Noël, qui avait été fait exprès pour les hôtes du danneman, afin qu'ils pussent l'entamer, vu que celui qui était réservé à la famille devait, selon l'usage, rester intact jusqu'à l'Epiphanie. Le danneman porta résolument le couteau dans l'édifice de luxe pétri en farine de froment, et fit tomber les tourelles et les clochetons savamment construits par ses filles. Ces grandes personnes, brunes, peu jolies, mais bien faites et coquettement parées de rubans et de bijoux sur un grand luxe de linge blanc et de cheveux noirs tressés, furent alors seulement invitées à prendre leur part du gâteau et à tremper leurs lèvres dans le gobelet de leur père, après que celui-ci Teut rempli de bière forte. Elles restèrent
debout, et firent, avant de boire, une grande révdm 2t
30 L*HOUM£ DE NEIGE
rence et un compliment de nouvelle année à leurs hôtes.
L'impatience que Christian éprouvait ordinairement à table quand il n'avait plus faim, s'était changée en une rêverie profonde. Ses compagnons étaient assez bruyants, bien qu'ils se fussent abstenus de vin et d'eau-de-vie dans la crainte de se laisser surprendre par rivresse au moment d'entrer en chasse. Le danneman, d'abord réservé et un peu fier, était devenu plus expansif, et paraissait avoir conçu pour son hôte étranger une sympathie particulière; mais cet homme, qui connaissait tous les dialectes du Norrland et même le finnois et le russe d'Archangel, ne parlait le suédois, sa propre langue nationale, qu'avec peine. Christian, qui, avec sa curiosité et sa facilité habituelles, s'exerçait déjà à comprendre le dalécarlien, n'avait saisi que vaguement, et par la pantomime du narrateur, les récits intéressants de ses chasses et de ses voyages, provoqués et recueillis avidement par les autres convives.
Fatigué des eff"orts d'attention qu'il était obligé de faire et de la chaleur excessive qui régnait dans la chambre, Christian s'était éloigné du poêle et de la table. 11 regardait par la fenêtre le sublime paysage que dominait le chalet, planté au bord d'une profonde gorge granitique, dont les flancs noirs, rayés
de cascatelles glacées, plongeaient à pic jusqu'au lit du torrent. Les prairies naturelles, inclinées au-dessus de l'abîme, étaient, en beaucoup d'endroits, si rapides, que la neige n'avait pu s'y maintenir contre les rafales, et qu'elles étalaient au soleil leurs nappes vertes légèrement poudrées de givre, brillantes comme des tapis d'émeraudes pâles. Ces restes d'une verdure tendre, victorieuse des frimas, étaient rehaussés par le vert sombre et presque noir des gigantesques pins, pressés et dressés comme des monuraents de l'abîme, et tout frangés de girandoles de glace. Ceux qui étaient placés dans les creux où sejournait la neige entassée y étaient ensevelis jusqu'à la moitié de leur fût, et ce fût est quelquefois de cent soixante pieds de haut. Leurs branches, trop chargées de glaçons, pendaient et s'enfonçaient dans la neige, roides comme les arcs-boutants des cathéd raies gothiques. A l'horizon, les pics escarpés du Sevenberg dressaient, dans un ciel couleur d'améthyste, leurs crêtes rosées, séjour des glaces éternelles. 11 était onze heures du matin environ ; le soleil projetait déjà ses rayons vers les profon-
deurs bleuâtres qui, à l'arrivée de Christian sur la montagne, étaient encore plonrj-ées dans les tous mornes et froids de la nuit. A chaque instant, il les voyait s'animer de lueurs changeantes comme l'opale.
Tout voyageur artiste a signalé ta beauté des paysages neigeux' sous les latitudes qui sont, pour ainsi dire, leur théâtre de prédilection. Chez nous, la neige ne parvient jamais à tout son éclat : ce n'est que dans des lieux accidentés, et en de rares jour* nées où elle résiste au soleil, que nous pouvons nous faire une idée de la splendeur des tons qu'elle revêt, de la transparence des ombres que ses masses reçoivent. Christian était pris d'enthousiasme. Comparant le bien-être relatif du chalet (bien-être excessif quant à la chaleur) avec Tâpreté solennelle du spectacle extérieur, il se mit à songer à la vie du danne^ man^ et à se la représenter par l'imagination au point de se l'approprier furtivement et de se croire chez lui, dans sa propre patrie, dans sa propre famille.
n n'est aucun de nous qui, vivement frappé de certaines situations, ne se soit trouvé plongé dans une de ces étranges rêveries où le moment présent nous apparaît simultanément double, c'est-à-dire reflété dans l'esprit comme un objet dans une glace. On s'imagine qu'on repasse par un chemin déjà parcouru, que l'on se retrouve avec des personnes déjà connues dans une autre phase de la vie, et que Ton recommence en tous points une scène du passé. Cette sorte d'hallucination de la mémoire devint si corn-
plète chez Christian, qu'il lui sembla avoir déjà entendu clairement cette langue dalécarlienne, tout à l'heare inintelligible pour lui, et qu'en écoutant ma« chinalement la parole douce et grave du danneman, il se mit en lui-même à achever ses phrases avant lui et à y attacher un sens. Tout à coup il se leva, un peu comme un somnambule, et, roidissant sa main sur Tépaule du major :
— Je comprends ! s'écrîa-t-il avec une émotion extrême; c'est fort étrange... mais je comprends! ledarmeman ne vient-il pas de dire qu'il avait douze vaches, dont trois étaient devenues si sauvages pendant Tété dernier, qu'il n'avait pu les ramener chez lui à l'automne? qu'il les croyait perdues, et qu'il avait été obligé d'en tuer une d'un coup de iusll, pour Tempôcher de disparaître comme les autres?
^ U a dit cela, en effet, répondit le major; seulement cette histoire ne date pas de l'été dernier. Le danneman dit qu'elle lui est arrivée il y a une vingtaine d'années.
— N'importe, reprit Christian, vous voyez que j'ai presque tout compris. Comment expliquez-vous cela, Osmund?
— Je ne sais, mais j'en suis moins surpris que vous : c'est le résultai de votre incroyable facilité à
34 l'homme db neige
apprendre toutes les langues, à les construire et à les expliquer en vous-même parles analogies qu'elles ont entre elles.
— Non, cela ne s'est pas fait ainsi en moi; cela est venu comme une réminiscence.
— C'est encore possible. Vous aurez étudié, dans votre enfance, une foule de choses dont vous vous souvenez confusément. Voyons à présent, écoutez ce que disent les jeunes filles : le comprenez-vous?
— Non, dit Christian, c'est fini; le phénomène a cessé, je ne comprends plus rien.
Et il retourpa vers la fenêtre pour essayer de rcssaisir la mystérieuse révélation en écoutant parler ses hôtes; mais ce fut en vain. Les rêveries confuses se dissipèrent, et, malgré lui, le raisonnement, les impressions réelles reprirent leur empire habituel sur son espi:it.
Cependant il ne tarda pas à entrer dans un autre ordre de pensées contemplatives. Cette fois, ce n'était plus un passé fantastique qui lui apparaissait; c'était le songe d'un avenir a^sez logiquement déduit des
résolutions qu'il avait prises, et dont il avait entre-
tenu le major une heure auparavant. Il se voyait vêtu, comme le dannernan, d'une lévite sans manches par-dessus une veste à manches longues et étroites, chaussé de bas de cuir jaune par-dessus des has de
drap, les cheveux coupes carrément sur le front, assis auprès de son poêle brûlant, et racontant à quelrare visiteur ses expéditions sur les glaces flottantes, • ou sur lés courants du terrible gouffre Maelstrom et dans les sentiers perdus du Syltfîeld.
Dans ce milieu paisible et rude qu'il entrevoyait comme la récompense austère de ses voyages et de ses travaux, il essayait naturellement de se faire ridée d'une compagne associée aux occupations rustiques de son âge mûr. Christian regardait attentivement lés filles du danheman: elles n'étaient pas assez belles pour qu'il se délectât à l'idée d'être l'époux d'une de ces mâles et sévères créatures. II eût mieux aiiiié rester garçon que de ne pouvoir vivre intellectuellement avec la compagne de sa vie. Malgré lui, le fantôme de Marguerite voltigeait dans' son rêve sous là fortne d'une blonde et mignonne fée déguisée enlîllè des montagnes, et plus jolie avec la chemisette blanche et le corsage vert que dans sa robe à paniers et ses mules de satin; niais cette fantaisie de toilette n*étàît qu'un travestissement passager : Marguerite était une figure détachée d'un autre cadre; elle né pouvait que traverser le chalet en souriant, et disparaître dans le traîneau bleu et argent, doublé de cygne, où il était à jamais défendu à Christian de s'asseoir à ses côtés.
— Va-t-en, Marguerite I se dit-il. Que viens-tu faire ici? Un abîme nous sépare, et tu n'es pour moi qu'une vision dansant au clair de la lune. La femme que j'aurai sera une épaisse réalité... ou plutôt je n'aurai pas de femme; je serai mineur, laboureur ou commerçant nomade comme mon hôte, pendant une vingtaine d'années, avant de pouvoir bâtir mon nid sur la pointe d'une de ces roches. £h bien, à cinquante ans, je me fixerai dans quelque site grandiose, j'y vivrai en anachorète, et j'élèverai quelque enfant abandonné qui m'aimera comme j'ai aimé GofTredi. Pourquoi non? Si, d'ici là, j'ai découvert quelque chose d'utile à mes semblables, ne serai-je pas heureux?
C'est ainsi que Christian retournait dans sa tête le problème de sa destinée ; mais son rêve de bonheur, quelque modeste qu'il le construisit, s'écroulait toujours devant l'idée de la solitude.
— Et pourquoi donc depuis vingt-quatre heures, se disait-il, cette obsession d'amour sérieux? Jusqu'à présent, j'avais peu pensé au lendemain. Voyons , ne puis-je appliquer à ces éveils et à ces cris du cœur la bonne philosophie que j'opposais, en causant avec Osmund, aux douceurs matérielles de l'existence? Si j'ai ^u m'oublier, ou du moins me II ai ter rudement comme un être physique dans
L*HO]IME DE NSIOE 37
mon projet de réforme , ne puis-je aassi bien imposer silence à l'imagination , qui se met à caresser le bonheur de l'Âme? Allons donc, Christian I puisque tu as réglé et décidé que tu n'avais pas de droits particuliers au bonheur, ne peux-tu en prendre ton parti , et te dire : « 11 ne s'agit pas de respirer le parfum des roses, il s'agit de marcher dans les épines sans regarder derrière toi? Christian sentit son cœur se rompre au beau milieu de cet effort de volonté, et son visage fut inondé de larmes, qu'il cacha dans ses mains en prenant l'attitude d'un homme qui sommeille.
— Eh bien, Christian, s'écria le major en se levant de table, est-ce le moment de dormir, vous qui étiez le plus ardent à la chasse? Venez boire le coup de l'étrier, et partons.
Christian se leva en criant l>ravo. H avait les yeux humides; mais son franc sourire ne permettait pas de penser qu'il eût pleuré.
— Il s'agit, reprit le major, de savoir qui de nous aura l'honneur d'attaquer le premier Sa Majesté fourrée.
— Ne sera-ce pas, dit Christian, le sort qui en décidera? Je croyais que c'était l'usage.
— Oui, sans doute; mais vous nous avez tant divertis et intéressés hierausoir, que nous nous demanr
ni. l
38 Vwmnz^iyE^mmmg.
dions toiit à rhieuro ce 4|ae.Mii$L.i9)iirmn9 foÎFe poQt vous en remcreier, et voici oer que leUenienani; et. moi avons décidé, avec Tagrément dUiCaporal, qijû «a^ ici sa voix comme les autreisu Oa.tîisera au siortj ek celîii de ntn» qui sera favoiîeôfrauisiiei plaisir. des voue olTrir la longue paiSe.
— Vraiment ! dit CSiristian. Je vous en smS'Feeoi»naissant, je vous en remercie tous dû fond du cœur^ mes aimables amis ; mais il se pourrait bien que voas fissiez là le sacrifice d'un plaisir que je ne suis pus digne d'apprécier. Je ne me suis pas donné pour utt chasseur ardent et habile. Je ne suis qu'un oiH' rîeuz...
— Craîgnezrvousquelqee chose? reprit le major» Dans ce cas...
— ' Je ne pjeux: rien oraîAdre» répondit Chrislûm» puisque je ne sai3. rico.des dangers, de cette cbassot, et je ne crois pas ôtre poltron au point de. ne vouloir aller où je présume qu'il y a un danger quelconque à courir. Je vépète que* je n'y mets aucun amourpropre ; je n'ai jamais fait aucun exploit qui me donne le drcit de vouloir accaparer un triomphe : ne pouvez-vous me donner une place qui égalise toutes iu)a chances?
•—Il n'en peut ôtre ainsL Toutes UA-cbenaes.sooi
égales dftvairt le^ort; seulement, Ul bonne est pour celui qui marche le premier.
— Eh bien, dit Christian, jiBimarcherai le prcnuer et je ferai lever le gibier; mais, si quelqu'un ne tient pas à le tuer de sa propre main, c'est moi, je tous le déclare, et môme j'avoue que. je préférerais beaucoup avoir le temps d'examiner la pantomime et l'ailare vivante de la bôte^
-^ ^is si, avant que voasipuissîez Tezaminer, elle fuit et nous échappe ? On ne sait rien du capmce qu'elfe peut avoir. L'ours est peureux le plus souvent, et, à moins d'être blessé, il ne: songe qu'à diisiparailre. Croyez-moi, Christian, chargez-vous de l'ai;t&que, s*! vous tenez à voir quelque chose d'intéresr 88Qt. Autrement, vous ne verrez peutTÔtre que la bôle morte après le combat; car il parait qu'elle est rer tranchée dlans* tm liea étroit, derrière d!épajisseft broussailles.
— Alors j'accepte, aiSChitstian, et je tous promet» de vous faire voir^ ce soir, sur mon tiié&tre:, ui» chasse ù l'ours où je tSbcherai dlntroduirc descfaosos divertissantes. Oui, oui, je serai aussi amusant qne possible pour tous prouver ma grotitude. Et à présent, major, dites-moi ce qu'il faut faire^ et de quelie façon on s'y prend pour tuer un ours proprement^ sans le faire trop-soncPrir, car jesuisun chasseur sen*
40 t'HOMHE DE REIGB
timental, et force m'est de tous avouer qae je n'ai pas le plus petit iDStinct de férocité.
— Quoi ! reprit le major, vous n'avez même jamais vu tuer un ours?
— Jamais 1
— Oh ! alors c'est três-diLérent ; nous retirons notre proposition. Personne ici n'a envie de vous voir estropié, cher Christian I N'est-ce pas , camarades ? Et que dirait la comtesse Marguerite, si on lui ramenait S0& danseur avec une jambe broyée?
Le lieutenant et le caporal furent d'avis qu'il ne fellait pas exposer un novice à une rencontre sérieuse avec la bête féroce; mais le nom de Marguerite, prononcé là au grand regret de Christian, lui avait fait battre le cœur. Dès ce moment, il mit autant d'ar^ deur à réclamer la faveur qu'on lui avait octroyée qu'il y avait mis d'abord de modestie ou d'indifférence.
— Si je puis tuer l'ours un peu élégamment, pensa-t-il, cette princesse barbare rougira peut-être un peu moins de notre amitié défunte, et, si l'ours me tue un peu tragiquement, le souvenir du pauvre histrion sera pept-étre arrosé d'une petite larme de pitié versée en secret.
Quand le major vit que Christian était évidemmen. contrarié d'avoir à s'en remettre au sort, il engagea
L*HOHMS DS NSI6S 4t
ses compagnons à lui rendre son tour de faveur. Seulement, il s'approcha du danneman et lui dit dans sa langue :
— Ami, pmsque lu vas en avant avec notre cher Christian pour lui servir de guide, veille de près sur loi, je te prie. C'est son coup d'essai.
Le Dalécarlien, étonné, ne comprit pas tout de suite : il se fit répéter Tavertissement, puis il regarda Christian avec attention et secoua la tête.
^ Un beau jeune homme, dit-il, et un bon cœur, j'en suis certain I II a mangé mon kakebroë comme s'il n'eût fait autre chose de sa vie ; il a des dents dalécarliennes, celui-là, et pourtant il est étranger ( C'est un homme qui me platt. Je suis fûché qu'il ne sache point parler le dalécarlien avec moi, encore plus fâché qu'il aille où de plus Uns que lui et moi sont restés.
Le kakebroë auquel le danneman faisait allusion , n'était autre chose que son pain mêlé de seigle, d'à* YOine et d'écorce pilée. Comme on ne cuit guère, en ce pays, que deux fois par an, tout au plus, ce pain, qui est déjà très-dur par lui-même grâce au mélange delà poudre de bouleau, devient, par son état de dessèchement, une sorte de pierre plate qu'entament difficilement les étrangers. On sait le mot historique d'un évéqye danois marchant contre les Dalécariiens
i|2 X^HOilKE DE 9PE1GC
4u temps de Gustave Wasa : «Le diable Im-Knéme ne saurait venir à boa! cte ceux qui mangent dn bois. »
Comme le danmnmn, malgré son enthousiasme ^our l'héroïque mastication de son hôte étranger, ne paraissait pas pouvoir répondre de le préserver, ies inquiétudes de Larrson recommencèrent, et il essayait oicore de dissuader Christian, lorsque le darmeman pria tout le monde dé sortir, excepté l'étranger. On devina sa pensée, et Larrson se chargea de l'expliquer à Christian.
— Il faut, lui dit-il, que votes vous prêtiez & quetîque mitiation cabalistique. Je vous ai dît que nos payjans croyaient à toute sorte d'influences et de di^ viBités mystérieuses; je vois que le danneman ne vous conduira pas avec conûance à la rencontre de son ours, s'il ne vous rend invulnérable par quelque formule ou talisman de sa façon. Voulez-vous consentir...?
— • Je le crois bien I s'écria Christian. Je suis avide de tout ce qpi est un trait de mœurs. Laissez-moi seul lavec le damenuais cher major, et, s'il me fiiif Kkir le diable, je vous promets de vous le décrire csactement.
Lorsque le dcamenmn Ait tdte k tête avec son hôte» iLlui piît.bumaia, et lui dît en suédois : .
Puis il le conduisit à on des deux lits itliiî fois nàîetft niche tfanstepsate dans le fond de la chambre, et, après aveir appelé par trote Ibîis : (rBariiitiy larine, Sarînel » il tira un vieux rideau ^e «uir laacaté '<iui Irâsa mr une foroiie anguleiiee et uoe figure d'uneTpftleiirieffrayaiite.
€.'éiait aûe.femme âgée et malade qui parut se rélutter avec ^ITort, et que le damneman ^iâa^^se^saa teer pour qu'elle, pût regarder ChrisUan, En. même temps, il répéta à ce dernier :
— N'aie pas peur!
Et il ajouta :
— C'est ma sœur, dont tu as^pu entendre, parler; ime voyante fameuse, une vala des anciens temps !
La vieille femme, dont le .sommeil avait résisté au bruit du rçpas et des conversation$, parut chercher à rassembler ses idées. Sa figure livide était calme et douce. Elle étendit la main, et le dannemanj mil celle de Christian; mais elle retira la sienne aussitôt avec une sorte d'ei&oi, en disant en langue suédoise :
— Ah I qu'est-ce donc , mon Dieu? C'est vous, monsieur le baron? Pardonnez -moi de ne pats me fetter. Tai étt'taiït de fatigue dans ma pauvre vie! ^
•^ VOUS' tous* trompez, nota boimedamie, n^Msnétt
44 l'homme de IfEIOB
Christian , vous ne me connaissez pas ; je ne snis pas le baron.
Le danneman parla à sa sœur dans le même sens probablement , car elle reprit en suédois :
— Je sais bien que vous me trompez ; c'est là le grand iarlt Que vient-il faire chez nous? Ne veut-il pas laisser dormir celle qui a tant veillé?
— Ne fais pas attention à ce qu'elle dit , repartit le danneman en s'adressant à Christian ; son esprit est endormi, et elle continue son rêve. Tout à l'heure elle va parler sagement.
Et il ajouta pour sa sœur :
— Allons, KariDe, regarde ce jeune homme et dislui s'il faut qu'il vienne avec moi chasser le malin.
Le paysan dalécarlien appelle ainsi l'ours , dont il ne prononce le nom qu'avec répugnance. Karine se cacha les yeux, et parla avec vivacité à son frère.
— Parlez suédois, puisque vous savez le suédois, lui dit Christian, qui désirait comprendre les pratiques de la voyante. Je vous prie , ma bonne mère , expliquez-moi ce que je dois faire.
La voyante ferma les yeux avec une sorte d'acharnement et dit :
— Tu n'es pas celui dont je rêvais, on tu as oublia la langue de ton berceau. Laissez-moi tous les deux,
L*HOMHE DE HEIGI 45
toi et ton ombre; je ne parlerai pas; j'ai juré de ne jamais dire ce que je sais.
-— Â.ie patience, dit le danneman à Christian. Avec elle, c'est toujours ainsi au commencement. Prie-la doucement, et elle te dira ta destinée.
Christian renouvela sa prière, et la voyante répon* dit enGn en cachant toujours ses yeux dans ses mains pâles, et en prenant un style poétique qui semblait appris par cœur :
— Le dévorant hurle sur la bruyère, ses liens se brisent; il se précipite I... Il se précipite vers Test, à travers les vallées pleines de poisons , de tourbe et de bnge.
— Est-ce à dire qu'il nous échappera 7 dit le dan^ neman, qui écoutait religieusement sa sœur.
— Je vois^ reprit celle-ci, je vois marcher, dans des torrents puants, les parjures et les meurtriers I Comprenez-vous ceci? Savez^vous ce que je veux dire ?
— Non , je n'en sais rien du tout, répondit Christian, qui reconnut le refrain des anciens chants Scandinaves de la Voluspa, et qui crut reconnadtre aussi la voix des galets du Stollborg.
— Ne l'interromps pas, dit le danneman. Parle tonjOTirs, Karine ; on t'écoute.
46 L*flOXHI DS Naiu
— J'ai va briller le feu dans la salle ^du .ricbe^eprit-elle; mais, devant la porte» se tenait la mort*
-^ Est*-ce pour ce jeune homme cpie ta dis «cela?
demanda le danmenum à sa^sœur.
Elle continua sans pasiUre entendre la question : «-*TJn jour, dans un champ, je donnai mes habits
à deux hommes de bois; quaxkl ils en furent ce^
vêtus, ils semblèrent des héros : l'homme .nu est
timide.
«— Ah I tu vois l <s!âcria JBœtsoï en regardant Christian d'un air de triomphe naïf; voilàj'espère, qu'elle parie clairement!
— Vous trouvez?
«— Mais oui, je trouve. Elle ie jecommande d'ôtre bien vêtu et bien ^rinô.
^^ C'est un hon conseil, à coup sûr.; mais est-ce tout?
— Écoute, éooate» cdie va parler encore», dit le danneman.
Et la voyante reprit :
•— L'insoisé croit qu'il vivra éternellement s'il Aûi le combat; mak l'âge même &e lui donnera pasJa paix : c'est à sa lance 4e la lui donner. ComprenePuotts î moa-txms ce que Je veux dire ?
•^ Oui, oui, Karine ! s'écria le danneman satisiaiL
HFarab jdtfii pif lé, et inaiiiiteiia»t tu fei» leiaendormtK; lesieofaots mllerolitsttr .tovettoAe semspfa» troublée.
«^^LaiflS0244im donc, 4iiMBAtkexk(§vé%ent^kLmla MitnAedofUMfa ncMÏ*
;Bli!e:câcha sdn viatge dans et couvertoseï etson maigre corps sembla ^s'^âfoneer et 4î$paraitre daas 'éêSè matelas i de ptaoaeâ d'etder^ riche présent ^ue •hiit arail fait ite iannmm», plei& 4e • vé&éraiioa pour die.
rv-^^espftre^qpie ta^es eonteoti dit41 à Cbristiaa œ prenant une longue corde dans un coin de la ébsoi* ^kae; laprédietion €St' boQïtôl
— * Très4)(Niaey réf>ondU CbEifttiaa. Cette féùi^tjVd «0iBpi3S4 Rien ae &est aoxgiens pr^ident»* de se ca- 4heç,.lie.pltts.sûr.estJ&jaansber dnoitàl'emiami, Qr donc, en route^moftcbsrJiâteMIaisifiiae voulesE-vous Jyre ée.cetteieorâe?
'«-^<DaBBe4Qa'bBaSy répondit le donn^mim.'
JUil «erfiiit à^rouler la corde avecbeaiicoqp de 4oki «auteur -du Jbras ;gaa€be de- ChrisUan»
-***^ Voilà tout^e ,qu?il JeuU pour amuser le malÎA, dttrU; fendant gu^iLaura eebras dans ses pattes, de lonautce main tu lui fendiasJe ventre atec cet épieu; 4BaisJe 4'expiiquerai en route ce>g|i'ilfautiaîre« Te pii6ty:|)arlûoa«
48 t'HOUUE DX NSI6X
— Eh bien, s'écrièrent les officiers qni attendaient Christian dans le vestibule, aurons -nous bonne chance?
— Quant à moi, dit Christian, il paraît que je suis invulnérable; mais, quant à l'ours, je crains qu'il n'ait aussi bonne chance que moi. La voyante a dit qu'il s'enfuirait du côté de l'est
— Non, non, répliqua le danneman, dont Tair grave et confiant imposait silence à toute plaisanterie; il a été dit que le dévorant se précipiterait da côté de l'est, mais non pas qu'il ne serait pas tué. Marchons I
Avant de suivre Christian à la chasse , nous retournerons pour quelques instants au chAteau de Waldemora, d'ob le baron était parti avec tous les hommes valides de sa société, et deux ou trois cents traqueurs, aussitôt après le lever du soleil.
Le point vers lequel se dirigeait cette battue seigneuriale était beaucoup moins élevé sur la montagne que la chaumière du daimemxm. Les dames purent donc s'y rendre, les unes résolues à voir d'aussi près que possible la chasse de l'ours, les autres, moins braves, se promettant bien de ne pas a^aventurer plus loin que la lisière des bois. Parmi les premières était Olga, jalouse de montrer au baron qu'eue s'intéressait à ses prouesses; parmi les dernières
l'houme DX NSIOX 49
étaient Mar^erite, qui se souciait peu des prouesses da baron, et mademoiselle Martina Akerstrom, fille du ministre de la paroisse et fiancée du lieutenant Osburn : excellente personne, un peu trop haute en couleur, mais agréable, affectueuse et sincère, avec qui Marguerite s'était liée de préférence à toute autre. Disons en passant que le ministre Mickelson, dont 3 a été question dans Thistoire de la baronne Hilda, était mort depuis longtemps, témérairement brouillé, assurait-on, avec le baron Olaûs. Son successeur était un homme très-respectable, et, bien que sa cure fftt & la nomination du châtelain, ainsi qu'il était de droit pour certains fiefs, il montrait beaucoup de dignité et d'indépendance dans, ses relations avec l'homme de neige. Peut-ôtre le baron avait-il compris qu'il valait mieux rester en bons termes avec un homme de bien que d'avoir à ménager les mauvaises passions d'un ami dangereux. Il lui iémoignait des égards, et le pasteur plaidait souvent auprès de lui la cause du faible et du pauvre, sans l'irriter par sa franchise*
On se porta en général assez mollement h la chasse du baron. Personne ne pensait qu'on dût rencontrer des ours dans une région aussi voisine du chàleau, surtout après plusieurs jours de bruit et de fêtes. L'ours est défiant et maussade de sa nature. Il n'aime
40 L'JUMI»! iMI^«BHa
"Jesnondeae idisatlàrof eille>qae, si.oa eu rencoatcaii ^■DniaealyCefiie poQVtîtMêtie qa'iin «un a^priimséiet 'betmtiimHm^ fpi wendoût de loiriBâiiLe. doiuxer/la '^ipalte 4Ur diàtelaiQ. ^L&.temps était Béaiuii4)iD& UÈ^gfXh A^oe, les* cb«mii»&^4te.kuJbB6t fart pcaticaUcSy et clélait ualiat4ë|iroiiie&adeaRi(giel pecsenne ne maaqjOà^ BdéaM lési^eas^gé», qui.4ie ûoeat ^oUorca* jiu- ^'à aa paiviUoQiiustique tEàs-seoDfbrtaHe oui l^an ^d«mt'déjeaittr et dlaei^^fiait.giie L'on^ttué.des 't«affsoa4es Ifliieres.
Quand te -ebÀteau fiit k peu près désert ,. Johaa, ^ant éloigné sous diyers prétextes les Talels dont il .ftSétaitjasiSûr» proeéda aux fonctions d'inipiisitear ffa'U Si'éUit vanté de mener* Jubiei^^t tint ainsi qu'il «tnit^ Avec ponctualité, heux» par heure, le compte le&du de sa jouraée :
^ Neuf heures. -^ L'//a/t6acrie la &ifla et la soif. On le &it taire; ce n'est pas difiSlcile.
« Personne au Stollborg que Stenson^ l'avocat et son petit laquais. Je ne parle pas dinf, l'abruti. Christian Waldo a disparu, èr mains qu'U ne soit malade et couché. L'avocat, qui partage sa chambre avec lui, ne laisse entrer personne, et commence à Boe devenir suspect.
» Dix kùwes. — * Le capitaine me lait demander
if&eai temps d'açîr« Pas enecnre. Llialtenaifinmre iRÇ de fùcco. Christiaiii Walëo est décidéinsiitràrisi pvomeiiadc. Juims^ttHtiérdaDsla fameuse chambra, jfj ai (ronvé Jkpeooat tm^illaat II dit us pas ismoit où est allé Thomme aux marionnettes. J'ai w.te.baffiig^ de celai*ci. Il n'est pas ioin.
« Onze neur». -^J'ai déterré le valet Ae Christian Waldo dans tes éenries du cfafttiHta:iieuf, Je l'ai^fait parler. IljBitile trainoea de son :mattre : Dulac II serait donc Fraaiç»s «tmm Asaliesi. Une découverte plus ûÉtéressinte due à ce.Pti)fb, c'est que wons avons ici deiBL Waldoipour un. Puifb n'a pas lait maseiier iemnarionnBttds KÊcr au soir, et le l^aldo à}.qiii:}tt parlé (l'homme & la tache de vin) m'a fntidk flonges. Son compère dans la rept ésentation:^st:ia connu à PulTo. Ce PofTo était ivre hier, il>a<idonBs. Ihne peut imaginer, 43it-il, par qfui il a pu être remflacé. J'ai eu envie de l'envojwr an capitsône, oaaiB je crois voir qufil dit vrai. Je ne le pends pas de vue. Ilpesil m^tre utile.
D de second Waldo serait donc le faux Oœfle.
Alors, en n'ayant pas Taitr de nous méfier, noua tas tiendrons toits deux ee soir. J^ai cru voir que 8tei»- S03 était inquiet J^ai dit qu'on le Laissait tranquille. Bfaat, cà^t0nt>évéiiement, qu'ilaeTflssuieet ne nenn échappe pas.
.5S L'HOUME de EEI6E
» Midi. — Je tiens tout : la preuve eachelée, que je TOUS envoie, et les révélations de l'Italien , que voici. (Il n'y a pas eu la moindre peine à se donner; la seule vue de la chambre des roses l'a rendu ex« pansif.)
» Christian Waldo est bien celui que vous cherchez, n est beau et bien fait ; son signalement répond exactement à la figure du faux Christian Goefle. L'Italien ne sait rien de l'homme à la tache de vin.
» La fameuse preuve, que je vous procure gratin, était cachée entre deux pierres, derrière le hogar, dans un endroit très-bien choisi que je vous mon* trerai. Je suis allé la chercher moi-même, et je vous l'envoie sans savoir ce qu'elle vaut Vous en serez juge. Je Tais déjeuner M. l'Italien, dont le vrai nom est Guido Massarelli.
Ne vous pressez pas de quitter la chasse, et ne faites paraître aucune impatience. S'il y a dans la pièce que je vous envoie quelque chose de sérieux et que ces bateleurs s'entendent avec le Guido, comme ils n'ont pu communiquer avec lui depuis hier, nous les tenons bien. Tous les chemins sont surveillés. Le Guido offre de se mettre contre eux ; mais je ne m'y fie pas. Si tout cela n'est qu'une mystification pour vous faire payer, nous payerons autrement, et nous payerons cher! »
Ayant clos son bulletin, Johan le lia au portefeuille que Guido avait été forcé de livrer^ et expédia le tout, bien scellé, à l'adresse du baron, au rendez -TOUS de chasse, par le plus sûr de ses agents.
n nous est permis, pendant que cette dépêche court après le baron, de courir nous-mômes au chalet de Bœtsol, d*où ce brave danneman voulait emmener Christian sans autre arme CLu'une corde et un bÂton ferré.
— Attendez! dit le major, il faut que notre ami soit équipé et armé. Votre épieu est bon, maître Joô; mais un bon coutelas norvégien sera meilleur, et un bon fusil ne sera pas de trop.
Cédant aux instances du major et du lieutenant, Christian dut endosser une veste de peau de renne et chausser des bottes de feutre sans semelle et sans couture, chaussure souple comme un bas, ne glissant jamais sur la glace ou la neige, et impénétrable au froid. Puis l'ayant armé et muni de poudre et de balles, les amis de Christian lui mirent sur la tête
Vnùuvt DK RirtM US
un bomiet'foarré, et Ton tira au sort lesrplaces pour lia chasse.
— J'ai le numéro 1 1 sr'ëcrla le major tout joyeux; c'est donc moi qui cède ma place à Christian et qui me poste à cent pas derrière lui; le lieutenant est k ma gauche, le caporal à ma ùroite, i cent pas aussi de chaque côté. Partez donc et comptez vos pas; nous suivrons quand vous aurez compté cent, et que vous nous ferez signe.
Toutes âioses ainsi réglées, le damnenum et Christian ouvrirent la marche, et chacun suivit, en observant les distances convenues. Christian s'étonnait de cet ordre de bataille dès le départ.
— L*ours est-il donc si près, d6manda*t-il à son guide, que l'on n^ait pas dix fois le temps de se postisi' à rapproche de sa tanière?
— Le malin est très- près, répondit le damieman. Jamais iTiolm n'est venu prendre ses quartiers d-hiwr si près de mamaison. Je me doutais si peu qu'il fut là^ que dix fois je soif ua:csé presque sur son treru sans pouvoir supposer que j'arais un si beau voisin.
*>I1 est donc beau, notre ours?
— C'est un des plus grands que j'aie vus; mais epmme&QDBS Ji parler bas:: dl a Tonte fine, et, avanit un .quart JcHicvre, il:n8 perdra pas ime de nos ]MIrôles.
— Vos filles n'étaient pas effrayées d'un pareil voisinage? dit Christian en se rapprochant du danne^ man et en baissant la voix pour lui complaire^ car ses appréhensions lui paraissaient exagérées.
A cette question , Joë Bœtsoï roidit sa grosse tète sur ses larges épaules et regarda Christian de tra* vers.
— Herr Christian^ mes filles sont d'honnêtes ûlles, dit-il d'un ton sec.
— Est-ce que j'ai eu l'air d'en douter, herr Bœtsoï î dit Christian étonné.
— Ne sais-tu pas, reprit le danneman en faisant un efibrt pour prononcer un nom qui lui répugnait , ne sais-tu pas que Vours ne peut rien contre. une vierge, et que, par conséquent , une honnête fille peut aller lui arracher des griffes sa chèvre ou son mouton sans rien craindre?
— Pardon , monsieur le danneman, je ne le savais pas ; je suis étranger, et je vois qu'on apprend du nouveau tous les jours. Mais êtes-vous bien sûr qui9 l'ours soit si respectueux envers la chasteté? Mène^ riez-vous une de vos filles avec vous en ce. moment?
— Non! les femmes ne peuvent pas laisser leur langue en repos ; elles avertissent le gibier par leur caquet C'est pour cela qu'il ne faut point de filles ni de femmes à la chasse.
l'homme db neige 57
— Et, si par hasard, vous voyiez l'ours poursuivre les vôtres, vous ne seriez pas effrayé? vous ne tireriez pas dessus?
— Je tirerais dessus pour avoir sa peau, mais je ne serais pas inquiet pour mes filies. Je te répète que je suis sûr de leur conduite.
— Mais TOtre sœur la sibylle, elle a sans doute été mariée?
— Mariée? dit le danneman en hochant la tête. Puis il reprit avec un soupir :
— Mariée ou non, ELarine ne craint rien des mauvaises langues.
— Les mauvaises langues viennent-elles jusqu'ici vous tourmenter, maître Joô? J'aurais cru que, dans ce désert...
Le danneman haussa les épaules, et prit, sans répondre, une Ogure mécontente,
— Vous ai-je encore déplu sans le savoir? lui demanda Christian quelques instants après.
— Oui, répondit le danneman, et, comme il n'est pas bon d'aller ensemble où nous allons quand on a quelque chose sur le cœur, je veux savoir pourquoi tu m'as demandé si Karine avait peur de Tours. Je n'irai pas plus avant, que je ne sache si tu as eu une mauvaise pensée contre elle ou contre moi. -
Devant cet appel à sa sincérité, fait avec une sorte
L'HOVir» 015' 1I«IGI
de grandeor asrtique, Christian se sentit embarrassé 4e répoad<pe. H avait, en questionnant BojtsoT sur Earine, cédé à un mouvement de curiosiié'qm tenait k des causes mystérieuses en lui-^môme, et qu'il lui était. impossible d'expliquer. U crut s'en, tirer par une rectification du fait.
— Maître Joe, dit-il, je n^ai pasdemanfid& si votre sœur avait peur de l'ours, mais si elle avait été mwriée^ et je ne vois rien^d^etfoosant dans ma question.
Le paysan le troubla par im regard d*une pénétration extraordinaice.
— La question ne m*oirense pas, dit-it^ si tu peux me jurer n'avoir écouté, avant de venirchez moi, aueon mauvais xiropos sur ma famille.
Et, comme Christian, se rappelant les paroles de major, hésitait & répondre, Bostsol reprit:
— Allons, allons I j'aime mieux que tu ne mentet point*. Tu n'as pas déraisons pour être mon ennemi, et tu peux medbe ee^qoe l*on t^a mconté de l'enfant «hi lac;
«— Lfenbnt dkDlacl s^écriaChristiani Qu'est-ce que l'enranl du lac?
«*"Si tu ne saisTienv jen'at rieiyA'ledipe.
«—Si fait, si feit! reprît Chmltan^.. Je sais*.. Je crois siitoir*.. Parioz-moi eomme à mi ami, maKre Joô. L^cnfant du lac esl-ii le flls deKarine^?
l'homme ds NSiaB 59
^ Non, fé^^KmaHleJanneman^ dont la pl^sionoiQii$.s'amma. d'uae singuIièj^.exalLaUon. Il était biea k elle, mai$ il. n'avait pas. été conçu et enfanta comme les autres. Sarine a eu. du maUieur^ comma ilen arrive auir flUes qpi apprennent des choses audessus de leur état» et qui Usent dans les livres d'une religion que nous ae devons plus connaître; mais elle a'a pas fait le mal qu.'on dit. J'ai été trompé làdessus comme les autres, moi qui te parle I H fut un temps, j'étais encore.bien jeune alors, où je voulais envoyer une balle dans la fête d'un homme dont Earine parlait trop dans ses rôvcs ; mais Earine a juré à notre mère et à moi qu!elle haïssait cet homme-liu mie l'a juré sur la Bible, et nous avons dû la croire. L'enfant a été nourri dans la montagne par une daine apprivoisée, qui suivait Earine. comme une chèvre. Bile demeura plus d'un an seule avec lui dans une iyiitre maison que nous avons, bien plus haut qua celle où tu es entré. Quand l'enfant a été, sevré, nous l'avions reçu chez nous et nous l'aimions. Il gran-* dissait, il parlait et il étaitbeau; mais,un jpur,il est parti comme il était venu, et Earine a tant plcuréf. qiXR son esprit s'est envolé pendant longtemps après Iqi. n 7 a bien du mystère IMessous. Ne sait-oa 1ffi$ qu'il y a des femmes qui mettent des enfanls au monde par la parole seulement^, de la môme manière
60 l'hoiiSê bb neige
qu'elles les ont conçus, en respirant trop Tair que les trolls de nuit agitent sur les lacs? Earine avait trop demeuré là-bas, et on sait bien que le lac de Waldemora est mauvais. En voilà assez là-dessus. C'est le secret de Dieu et le secret des eaux. Il ne Faut pas mal penser de Karine. Elle ne travaille pas, elle ne sert à rien qui se compte et qui se voie dans une maison; mais elle est de celles qui, par leur savoir et leurs chants, portent bonheur aux familles. Elle voit ce que les autres ne voient pas , et ce qu'elle annonce arrive d'une manière ou de l'autre. C'est assez parlé, je te dis, car nous voilà devant le fourré» et, à présent, il ne faut plus penser qu'au malin. Écoute-moi bien , et ensuite plus un mot, plus un seul, quand môme il irait de la vie...
— Quand môme il irait de la vie, dit Christian ému et frappé du mystérieux récit du danneman^ il faut que vous me parliez de cet enfant qui a été élevé chez vous. N'avait-il pas aux doigts quelque chose de particulier?
La figure du danneman se colora, malgré le froid» d'une vive rougeur.
— Je vous ai dit, reprit-il d'un ton irrité, tout ce que je voulais dire. Si c'est pour m'insulter dans l'honneur de ma famille que vous êtes venu manger mon pain et tuer mon gibier» prenez garde à vous ou re-
l'hohvs de heigx 61
DCHicez à la chasse, nerr Chrlsnan, car, aussi vrai que je me nomme Bœtsoï, je vous laisse seul avec lé malin,
— Maître Bœtsol, répondit Christian avec calme, cette menace m'effraye beaucoup moins que la crainte de vous affliger. Je vous permets de me laisser seul avec le malin, si bon vous semble : je tâcherai d'être plus malin que lui; mais je vous prie de ne pas emporter de moi une mauvaise opinion. Nous rcpren^ drons cet entrelien, je l'espère, et vous comprendrez (pie jamais la pensée d'outrager l'honneur de votre lamille n'a pu entrer dans mon esprit.
— C'est bien, reprit le danneman ; alors parlons du malin. Ou il fuira lestement avant que nous ayons gagné sa tanière, et alors tu tireras sur lui, ou il acceptera le combat et se lèvera debout. Tu sais bien où est la placedu cœur, et, avec ce bon couteau, il faudrait que la main te tremblât pour le manquer. Fais attention à une seule chose, c'est qu'il ne désarme pas ta main droite avant d'avoir saisi ton bras gauche, car il voit très-bien les armes, et il a plus de raisonnement qu'on ne pense. Yas-y donc doucement et tranquillement, sans te presser. Tant que le malin n'est pas blessé, il n'est pas insolent, et il ne sait pas bien ce qu'il veut faire. Quelquerois il grogne et se laisse approcher. Quant à moi, j'ai coutume de lui parler et de lui promettre de ne lui faire
IIL 4
62 l'hguhb si metiGS
aocttu mal : ce* n'est pas meixtirq»edB mêflttiriiftnie l^te. Je te conseille done dehii dire quelque parafe earcssante : il a assez d'esprit pcyar eompreiMlre qu'on le flatte, il n'en a.pas assez^:pour davîner qu^oD le trompe. Et maintenant, attencte que je voie si ces messieurs prennent bien la directioai qu'il faut pour cerner la tanière; car, si la hôte nous écbappmt^ il ne faudrait pas qu'elle pût échapper aux autres^ Je reviens dans cinq minutes,
Christia.1 resta seul dans un site étrange; Depuis le chalet, il avait fait avec, son guide environ une dcmilicue au sein d'une forêt magnifique jetée en ondes épaisses et larges sur le èos de la montagne. La proftision des beaux arbres dans ces régions et la difficulté de les transporter pour l'exploitation sont cause de la prodigalité pour ainsi dire méprisante, on oserait même dire impie, avec laquelle sont traitées. oss nobles productions du désert. Pour faire le moindi^e outil, le moindre jouet (les pâtres dalécarliens, comme les pâtres suisses, taillent et sculptent très* adroitement le bois résineux), on sacrifie sans regret un colosse de verdure, et souvent» pour ne pas se donner la peine de l'abattre, on met le feu au. pied : tant pis si l'incendie se propage et dévore des forûts entières l Eu beaucoup d^endcx^its, on ytoix des bt* taillons de monstres noirs se dresser sur la neige^
Ir'HaWE DE IfEieÉ QB'
OQ, dans I*@té, sur une plaine de cendres. Ce Bâta des itges caIoki6es-qui ne servent plus de retraite à aocon animal, et où régnent le erilenee et l'immobiliflé de la miort'*'. Ceux qui chassent en Russie s'at Digent de trouver dans les splendides ibpdCs idu Nord la même incurie et les mômes profanations, 'le lien où Christian se trouvait n'araitéténi brûlé Di abattu ; il offrait une scène ùt 'bouleversanent nroins irritante, le ispectacle d'nn^akandan imposaat et d'une destruction grandiose, due anx seules caoK ses naturelles : la -vieillesse des arbres, les éboutomcnts du sol^ le passage des ouragans. C'était l'as* pect d'une It/f4t vierge qui aurait été saisie dans les glaces voyager'»:» des mers polaires. Les grands pins tracassés s'appuyaient tout desséchés sur leurs vot* tins verts et debout, mais dont ils avaient brisé la tête ou les maltresses branches par leur chute. D'énormes rochers araîent roulé sur les pentes, entrai* nant un monde de plarttes qui s'étaient arrangées pour vivre encore, tordues et brisées, ou pour re* nattre sur ces débris communs. Ce cataclysme était déjà ancien de quelques années, carde jeunes bouleaux avaient poussé sur des éminences qui n'étaient
* Ce n*est que trèMicemment que l'Élit s'est préoecnpè, trop tard peut-être, d'arrêter ces dévastations en Suède.
64 l'homme de heigb
que des amas de détritus et de terres entraînées. Aa moindre vent, ces arbres, déjà beaux, balançaient les glaçons au bout de leurs branches légères et pendantes avec un bruit rapide et sec qui rappelaJt celui d'une eau courant sur les cailloux.
Ce lieu sauvage était sublime. Christian voyait, à mille pieds au-dessous de lui, Yclf ou strœm (c'est ainiû qu'on appelle tous les cours d'eau) présenter les mêmes couleurs et les mêmes ondulations que s'il n'eût pas été glacé. A cette distance, il eût été impossible à un sourd de savoir s'il ne roulait pas ses flots avec fracas, car l'œil était absolument trompé par sa teinte sombre et métallique , toute boursouflée d'énormes remous blancs comme de l'écume. Pour Christian, dont l'oreille eût pu saisir le moindre bruit montant du fond de l'abîme, l'aspect agité de ce torrent impétueux contrastait singulièrement avec son silence absolu. Rien ne ressemble à un monde mort comme un monde ainsi pétrifié par l'hiver. Aussi le moindre symptôme do vie dans ce tableau immobile, une trace sur la neige, le vol court et furtif d'un petit oiseau , causo-t-il une sorte d'émotion. Cette surprise est presque do l'effroi , qaand c'est un élan ou un daim dont la fuite retentissante éveille brusquement les échos endormis de la solitude.
Et cependant Christian ne songeait pas plus à admirer en ce moment la nature qu'à se préparer à combattre le malin. Une pensée doulourcusp et ter« rlble avait traversé son âme. Le récit bizarre du ianneman^ d'abord très-obscur à cause de son langage incorrect et de ses idées superstitieuses, venait de s'éclaircir et de se résumer dans son esprit. Celte sibylle rustique qui avait été séduite par le troll du lac, cet enfant mystérieux élevé dans le chalet du danneman, et disparu à l'âge de trois ou quatre ans, ces hallucinations de mémoire que Christian avait éprouvées durant le repas, et qui n'étaient peut-être que des souvenirs tout à coup réveillés...
— Oui , se disaîl-il, à présent, la mémoire ou l'illusion me revient. Les trois vaches .perdues... il y a ane vingtaine d'années, le coup de fusil qui a arrêté la quatrième... Il me semble que je l'entends, ce coup mortel, il me semble que je vois tomber la pauvre bête, et que je ressens l'impression de douleur et de regret que je ressentis alors ; ce fut peutêtre la première émotion de ma vie , celle qui éveille en nous la vie du sentiment. Mon Dieu , il me semble que tout un monde oublié se ranime et se lève devant moi l II me sembe que c'est là- bas , au tournant du rocher , sur le bord de ce talus à pic , d'un ton lougeàtre, que la scène s'est passée. 11 me semble
0B lflIt3fVVE DE 1?!EIGB
y^rel Étail-eetuolofi mon àin« dans iqddque szistemre antérieure?... %ms, si c'^^tmoi, qui donc 0!/l mon père? 0«rcl est cet hamfme qtre le deennemanz fàîHi tuer lorsque le soupçon n'était pas encore endormi par la superstition? Pourquoi la 8ib}'lie...'ma mère peut-être î... art-elle frissonné tout à Theureeii touchant mes doigts? Elle ^ait plongée dans une sorte de rêve, elle n^a pas regardé ma figure; mais elle a dit que j'étais le baron!... Et tout à l'heure, quand j'ai demandé au dcmneman si l'enfant n'aTart pas aux mains un signe particulier, sa colère et son chagrin ne prourent^ls pas qu'il avait remarqué et compris ce signe héréditaire, peut-iître plus appa* rent chez l'enfant qu'il ne l'est maintenant chez Hiomme?
» Dailîeurs, quand môme il Peut observé aujourdliui chez moi, son esprit était loin de faire un rapprochement. II ne lui est pas venu à la pensée de chercher h me reconnaître. Il n'a tu en moi qu'un étranger curieux et railleur qui lui demandait te secret de sa famille, et ce secret, c'est sa honte; il aime mieux en faire une légende, un conte de fées. On l'offense en doutant du merv eilleuxqull invoque; on l'irrite en lui disant que l'enfant avait peut-être les doigts faits comme ceux du baron Olatïs. Il n'y a, dit-on, que la vérité qui offense : j'avais donc ie-
viné..- Lapanvre Earine n'a-t-elle pas été effrayée m me ppreimn t poaar son séducteur?
» Son séducteur I qui sait? Cet homme, liai et mSptiiéét tous, hii a peut-être fait iriolence. EHIe aura cadié "ma inalhenr , elle aura exploité la croyance aux espi^ de perdition, pour empocher son jeune îfitele^Umneman dis s'exposer en cherchant à tirer Tmigeanee d^m'ennemr trop puissant. Pauvre femme! (kH,*ioeFtes, ^elle leihait, elle le x^ramt toujours ; elle est devenue '▼oyaBfte,'c'est-à-^re folle, depuis son désaMre; elle' avarit'teçu une' sorte d%ducation, puisqu'^e sait -par cœur les antiques poésies de son pays, et, quand elle isl'exalte, «lie trouve, dans le souvenfrxOBfieiis 'de'ces chants tragiques, des «accents de-meflnee'ét Hfte haine. BMfîn, Têverîe spécieuse ou commentaii^ 'logique, je crois Toir ici le doigt de Dteu*^! me ramèneià la èhaumiere ^d'où fài été enlevé... Paarquca, et par qui...? Est-Kre fe ifany»mon, voyagoBU* intrépide, qui m'a conduit au loinponr déii<vrer;Ba-s(Dur d'un remords vivant, ou sa famille d'une'taehe brtilante? fiois-je croire plutôt à la jalousie de la femme td^OlaCKs, selon niypi]rfbë5e Tap^ perlée par^eimajor?
:ïout08 eer pem^ées* sepressdiettt dâtns le <;erveau de Christian, >et ^en âme était navrée tf'effrôi et de dMleuTr L'idée 4%trel6 As flu baron Olattene îaxsaSi
68 L*noMMX m neigi
que redoubler son aversion. En de telles circon* stances, il ne pouvait voir en lui qu'un ennemi de rhonneur et du repos de sa mère.
— Qui sait encore, se disait-il, si ce n'est pas lui qui m'a fait enlever pour se dérober à quelque promesse, à quelque engagement contracté envers sa victime? Ahl s'il en était ainsi, je resterais dans ce pays. Sans chercher à me faire reconnaître, je me mettrais au service du danneman; par mon travail et mon dévouement, certes je me ferais estimer de lui, aimer peut-être de cette bmille qui est la mienne, et je pourrais m'elTorcer de rendre, sinon la raison, du moins la tranquillité à cette pauvre voyante, comme j'avais réussi à ramener le calme dans le» rêves de ma chère Sofia Goffredi. Bizarre destinée que la mienne, qui m'aurait ainsi condamné à avoir deux mères égarées par le désespoir I Eh bien, cette condamnation imméritée, c'est un devoir qui m'est tracé pour arriver à quelque mystérieuse récompense. Je l'accepte. Earine Bœtsol ne se rappelle peut-être pas qu'elle a perdu son enCwt, mais elle retrouvera les soins et la protection d'un fils.
En ce moment, il sembla à Christian qu'on l'appelait. Il regarda devant lui et de tous côtés ; il ne vit personne. Le danneman lui avait dit de l'attendre, il devait revenir le chercher : Christian hésita; maiSr M
l'homme di neigb 69
bout d'un instant, un cri de détresse le fit bondir, saisir ses armes, et s'élancer dans la direction de la voix.
En escaladant avec une prodigieuse agilité les arbres renversés, les monceaui de débris durcis par la glace et les monstrueuses racines entrelacées, Christian arriva sans le savoir à vingt pas de la tanière de Tours. L'animal terrible était couché entre lui et cet antre ; U léchait le sang qui teignait la neige autour de ses flancs. Le danneman était debout sur le seuil du repaire, pâle , les cheveux au vent et comme hérissés sur sa tête, les mains désarmées. Son épieu, brisé dans le flanc de Tours, gisait auprès de l'animal, ei, au lieu de songer à ôter son fusil de la bandoulière pour l'achever, Betsol semblait fasciné par je ne sais quelle terreur, ou enchaîné par je ne sais quelle prudence inexplicable.
Dès qu'il aperçut Christian, il lui fit des signes que celui-ci ne put comprendre ; mais il devina qu'il ne fallait point parler, et visa l'ours. Heureusement, avant de tirer, il leva encore une fois les yeux sur Joe Bœtsoî, qui lui intima, par un geste désespéré, l'ordre de s'arrêter; Christian imita sa pantomime pour lui demander s'il fallait l'égorger sans bruit, et, sur un signe de tôte affirmatif, il marcha droit à l'ours, qui, de son côté, se .leva tout droit en gron-
dant pour le recevoir. •'^'^'^ N
70 t'UÙMMlt DI iVâtm
'^ Vite, idtel lou nous, sofinnes perdus iicriiab danneman, qui avart pris son fusiltet deimi)laii guelier quel^que chose d'in\:isLble au Jei^ 'delà tanièt^e.
ChxiisUan ne se le Cl pas dire deux fois. Ppésanlaol aux étreintes un peu aŒaiblies de Tours blessé sicm bras enveloppé de la corde, it réventra proprement^ mais sans songer que Tanimial pouvait tomber ton avant, et qu'il fallait se rejeter vivemeatde^Oté pour. kd faire place. L*ours, heureusement, tomba de^ôtS et entraîna Christian danssa chute, maifrsa«6<quft ses redoutables griffes, crispées par le dernier efiTopt de ta vie, pussent saisir autre chose que le pan de sa casaque. Ainsi enfoncé dans la neige et pour ainû dire cloué par le poids et les ongles ûu malin sur le bord de son vêtement, Christian ^eut 'quelque peine à se débarrasser, et il y laissa une notable partie de la veste de peau de renne que loi avait prôtée le major; mais il n'y songea guère. Le danneman était aux prises avec d'autres ennemis; il venait de tirer aa juger dans l'antre obscur^ et un autre malin noir, jeune, mais d'assez belle taille, était venu à sa rencontre d'un air menaçant, tandis que deux ourson» de la grosseur de deux torts doguins se jetaient dan» ses jambes., sans autre intention que celle <de £uir, mais d'une manière assez compromettante pour b. sûreté de son équilibre. Le danneman» lé&Dlu.à périr*
Vnmimis ne nui^ 71
.jbMi que de lÎTPer passage à sa triple proie, s'était ifiic-bouté Contre les troncs d'arbre qiri formaient au icpaire une- entrée en forme d'ogive imlnrelle. Il àiUait cc»itre le jeisme ours, que* son coup de fusil avait blessé; mais, ébranlé malgrélui par les petits, fi venait de tomber, et> le* blessé, furieux, se jetait sur lu, quand Christian, sûr d^ son coup dVeîl et de son ang'-fraîd, brisa d'une balle la tête d^ Tanimal, à un pied au-dessus de celte de rhomirn^;
-^ Voilà qui est bien, dit le darmeman en se rele^ lant a)f?ee ajgîHlé.
Maïs les deux oursins lui araîent passiS sur lecorps, et il ne songeait qu'à ne pas les laisser échapper.
•—Attendes, a{(j>ndez! lut dit Gfarislian ensuirant de l'œil les deux fugilifs, voj'ez ceqtfite font!..
Les- dcux'OwrswwB s'éteienl dirigé^vers le cadavre âeleur mél*e et s'ét^ienrt glisséS'ei'lielfHs sous ses flânes ensanglanids.
~* C'esijustfe,.diéiei&mran7zaA ev^lr^UlInt'Seni bras, tpe l'ottPS DOÈf' avait meurtri à ttiBrversrlisicocde; ce i'eslipa«àii»iK<le les tirer. î^eus^aTon» chacun noire proiei Appelle- leS" camorad^s^V mofi je suis trop e9sourf1és et.p«isj'ai eu penr, jeteccwfesse' Je l'ai échappé belle. Sans toi... Mais appelle donc. Je te âicai ço tiMit à Flieure^.
El, tandM^ que Qhristian' appefoit de toAte la force
de ses poumons, le danneman^ un peu tremblant, mais toujours attentif, rechargeait à la hâte son fusil pour le cas où tes oursons abandonneraient le corps de leur mère, et voudraient fuir avant l'arrivée des autres chasseurs.
Ils parurent bientôt, arrivant de trois côtés, avertis déjà par les coups de fusil, Larrson, le premier, criant victoire pour Christian à la vue de Tourse énorme couchée à ses pieds.
— Prenez garde I arrêtez-vous! s'écria Christian, Notre ourse était pleine, elle vient de mettre bas deux beaux petits. Je vous demande grâce pour ces pauvres orphelins. Prenez-les vivants.
— Certes, répondit Larrson. A Taide, camarades! U s'agit ici de faire des élèves I
On entoura le cadavre de Tourse et on le souleva avec précaution, car il y a toujours à se méfier de l'ours qui parait mort. On s'empara avec quelque peine des deux petits, qui déjà montraient les dent! et les grilles, et qui furent liés et muselés avec soin; après quoi, on eut le loisir d'admirer l'ample captun qu'avait recelée la tanière , et il y eut des regrets l demi exprimés que le dananemon s'empressa de prévenir.
— n faut que vous me pardonniez ce que j*ai Sût, dit-il aux jeuu<v« officiers. Je me doutais bien qu<
l'hohhc di niiqk 73
cette grande I)lgaiTee etaït une mère : Tai-je dit, qu'elle était bigarrée ? Oh 1 je l'avais bien vue ; mais je n'avais pas pa bien voir les petits, et, quant à Vami, je ne l'avais pas vu du tout. On m'avait bien dit que souvent la mère emmenait dans son hivernage un jeune malin qui n*était ni le père de ses petits, ni môme un individu de son {jère, pour défendre et conduire ses enfants, dans le eas où elle serait tuée. Je ne le croyais pas beaucoup, ne l'ayant jamais vu. k présent, je le vois et j'y croirai. Si je l'avais cru, j'aurais emmené deux de vojis afin que chacun pût abattre une belle pièce ; mais qui pouvait s'attendre à cela? Ne comptant pas tirer, je n'avais pris mon fnsil que par précaution, dans le cas où le herr que je conduisais manquerait son coup et se mettrait en danger. Quant à l'épieu ferré, je croyais si peu m'en servir, que je n'avais pas seulement regardé si celui que je prenais était en bon état... Eh bien, voici ce qui est arrivé, continua le dcameman en s'adressant à Christian. J'avais dit que je reviendrais te prendre après avoir posté les autres, et , quand cela a été fait, je pensais revenir droit sur toi ; mais il faut croire que quelque bète avait dérangé mes brisées de la nuit dernière; car, sans m'égarer précisément, j'ai passé devant la tanière et je ne me suis reconnu que quand il était trop tard pour reculer, La maligne m'a-
vailï eiltéadu; elle régnait «or moi, pavce.qa*elle. a?dit^des petits^ J'ai essayé de kn fawapwravec mes bras'pour la faine renUerchezelIe^ elle n'a pasvoula. avoir peur, elle s'estlerée. Je lui ai fendu le yeatrer il le làllaii t^en, et, en méme^ temps^ j'ai^ appelé pas deux- fois. Aii^bruit de ma vois^ Vami s'est montré à. l'entrée de la oiaisoO'^ ety pour l'empôcher. de sa saillir, j'ai eouru me mettre devant, sans songer que mon épieu était resté brisé auprès de la mère. Je la^ croyais morte^; mais^ qwnd j'ak été là>* elle s'est re-* lavée, recouchée et relevée deux- fois.- Alors le temp9 m'a> paru bieU' long avml d& te< voir arriver, herr CSiristian;. ctfryd'un côté, j'avais la mérO) qai^ d'um moment' àJ'aatpe,. pouvait retrouver la force de se* jeter sur moi, et, de l'autre côté, l'omiy qni s'était-rei» o«lé au fond du trou et qm attendait ee renfort pomr mé cherdier querdle, sans compter les deux petits,, qpe je m'attendais bien à avoir dans les^ jambes^ qtiand la bataiUe s^ait< en^gée. Pour f«re face à toilt cela, je n'avaiscp^'un coup deftisilyet ce n'étut pas assez, je n'osais pas seulement coucher en joue^ car, à la vue de l'arme braquée, les malins se déei* dent plus vite. J'ai eu peilr, je peux bien l'avouer saffis honte, puisque je n'ai pas lâché pied « et que voilà les quatre pièces dans nos mains^ J'ai attendu^ ça m'a paru un an, et pourtant je crois que tu e»
i'hohub dk hsigi 79
venante i herr Ghristian, puisque tout s'est bien pas6é«.«9 . oui)» tr&fr-bien passé, ^ dis^ et tu es un homme 1 Je suis fâché qu'il y ait eu aupacavttiit trois matfiide fiel eDtre'Doaadeux^ Gel» est oublié, et je te doi^mon ecMur comme je te dois aia> yie. Eiabras- KAMioi», éi consîdéce que je t'eflibrasse comme si ta éâaia.moDifilSi
Omstianr embcasia. avec effiftsioo lo Doléearlien, et celui-ci raconte. aux autres cDauneat., après anûr lesteBaeaata0he(Réroucscorpsià.eorps> le jeune bomoae afak tué Vomi fort à f'ioi^^kÀlmx. pouces de 9a ehrif' lûnae /^«ire. Cbristian ■. dut; âéleadjDe sa modestie . de l'exagération du danneman quant à ee d^miej^ poiaà; iDftis^ ^Gomme: Bœtaof) ealhoBsiasmé, n'^en .voulutxien nbaUr<^ di qu/ilvu'g avaii» aucun mojrea d'allet aux Boeaveâ^ l'oi^Ioi&.du j^ne a^entiiwier pidt des. pra*- {ortiems^eakiisalaskdaBSil/imagiDation.de Larcson et dese&aim«» Lear eatimApoiir lui augmentai d'autant, eiil n^ a: point trop^U^U/ de s'en étonner.. La présences^ d'esprit eot.lac faculté du vrai courage* On Bbdiàt celai qiii4uccoiabe,.oaadmica celui qui réus^ «t. Sans consentir à s'admirer lui-môme, Christian ipcowmti mna^ râre^ 8atisfaetioni.d'axoi]:. acquis des drcât&àrafflitîé^n.dsîMeinaii, g^^il s!obstinait.à fajavdsB désonmais comme, son proche parent ; mais il le garda bien de re^tenkà ses imjQrudentesqij^estioDS'
76 l'hovve de neige
et il résolut de chercher ailleurs la vérité , dût-il y perdre beaucoup de temps et y dépenser beaucoup de patience.
Les deux ours morts, et surtout la mère, étaient d'un poids considérable, plus de quatre cents livres entre eux deux. Les traîner dans les aspérités du terrain, d'oùl'on avait peine à se tirer soi-même, semblait impossible. Des chevaux mêmes n'en fussent pas venus à bout. Comme le jour allait bientôt décroître, et que l'on voulait rejoindre la chasse du baron, on se trouvait embarrassé de richesses. Les oursons mêmes, qui ne voulaient pas marcher, devenaient fort incommodes.
-— Allez- vous -en, dit le dcameman: avec mes enfants, j'aurai bientôt abattu deux ou trois jeunes arbres et fabriqué une claie sur laquelle nous chargerons le tout, et que nous ferons glisser jusque chez moi. De là, je vous enverrai la prise par mon traîneau et mon cheval, et tout cela vous arrivera dans deux heures à votre bostœlle pour que vous puissiez montrer votre chasse à tous vos amis.
— Et nous renverrons demain les animaux morts, dit Larrson ; car c'est à vous seul que nous voulons confier le soin de les écorcher et de les préparer. N'est-ce pas votie avis, Christian
^ Je n*ai pas d'autre avis que le vôtre, répondit Christian.
— Pardon I reprit le major, nous avons acheté un ours au danneman: c'est celui que vous avez tué : il vous appartient, comme celui qu'il a tiré est à lui, s'il ne veut nous le vendre.
— Il les a tués tous deux, dit Christian; je n'ai fait
que les achever ; je n'ai droit à rien.
Il y eut un assaut de délicatesse où le darmemon se montra aussi scrupuleusement loyal que les autres. Enfin Christian dut céder, et accepter Tours femelle pour sa part. Les deux oursons furent payés comme un ours au dannenuin, qui dut accepter en toute propriété Vami de madame l'ourse. Toutes choses ainsi réglées, le major et ses amis voulurent emmener Christian; mais celui-ci refusa de les suivre*
— Je n'ai que faire, leur dit-il, à la chasse du baron, laquelle, m'avez-vous dit, n'a rien d'intéressant après celle-ci. Je n'ai, d'ailleurs, pas le temps de m'y rendre. Je dois rentrer au Stollborg le plus tôt pos* sible pour m*occuper de ma représentation. Songez que, pour deux jours encore, je suis lié par un contrat au métier de fabulator. Je reste ici pour aider le danneman à emporter les malins: après quoi, je profiterai de son traîneau pour retourner jusqu'au
78 t'flOHlffS IHB KBDSX
lac. N'oubliez pas que vqds viez pïoaàsiL' M. ^Gee fie et à moi de venir me voir au Stollborg.
•- Nous irons apriis le souper et là comédie, répondit le major. Comptez sur aous.
— Et moi, dit le darmeman h Christian, je vous réponds de TOUS faire arriver aalac avaxxt la miit.
Il n*7 avait pas beaucoup de temps à perdre. Les officiers allèrent rejoindre leurs traîneaux de campagne, et le danneman^ aidé de Cbristian, de son fils Olof «t de sa fille aînée, qui étaient venus les retrouver, procéda avec une grande adresse et une grande promptitude à la confection de son traîneau à bras. Quand le gibier fut chargé, on le fit descendre promptement, les uns tirant, les autres poussant on retenant, jusqu'au chalet.
'Dès qu'on y fut arrivé, Christian chercha des yeux la voyante. Le rideau du Ht était fermé et immobile. Était^elle encore là ? Il eût voulu revoir cette femme mystérieuse et t&cher de luipurler ; mais il n'osa pas approcher de son lit. Il lui sembla que ledanneman ne le perdait pas de vue, et que toute apparence de curiûfiité lui eût beaucoup déplu.
La plus Jeune des filles du danneman apporta de Teau-de-ide fabriipiée dans la maison, cette fameuse eau-^-'VÎe ûe grain, dont plus fard Gustave 111 fit un monopole de l'État, créant ainsi un impôt onéreui
et vexûidire qui lui fit perdre toute sa popularité, et qui, de fait, replongea dans la misère ce peuple qu'il ayait délivré de la tyrannie des nobles. L'usage lEréquent de Teau-de-vie est-il une nécessité de ces climals rigoureux? Christian le pensait d'autant moins que cette b(»sson, fabriquée par le darmeman en personne, et dont il était fier, arrachait littéralement le gosier. Le brave homme pressait son hôte d'en loire largement, ne comprenant pas qu'après avoir iné deux ours, il n'éprouv&t pas le besoin de s'eni- Trer un peu. Christian ne pouvait pousser jusque-là ^('obligeance, et, bien qu'il eût souhaité être de force à griser Bœtso! sans se griser lui-môme, circonstance qui eût peut-être amené la prompte découverte du secret de la famille, il se borna à boire du thé laissé i son intention par le major, et qui lui fut servi bien tfaaud dans une tasse de bois très -délicatement taillée et sculptée par le jeune Olof.
Le jeune homme se sentait un peu humilié d'avoir pris le plaisir princier de tuer un ours aux dépens 4e ses amis; car, en somme, cet ours appartenait au danHeman^ comme tout gibier appartient sans con* teste à celui qui le découvre sur ses terres. On avait fait présent à Christian de sa capture, c'est-à-dire qu'on' l'avait payée pour lui. Il apprit avec plaisir du danneman que ce payement n'avait pas encore été
80 I^HOMMl DE NEIGE
effectué, le major et ses amis n'ayant pas prévu que la chasse serait aussi abondante, et n'ayant pas apporté l'argent nécessaire. Christian s'informa du prLt
— C'est selon, <nt le dànneman avec fierté ; si on me laisse la béte, comme il arrive quelquefois, ce n'est rien qu'un remerciment que je dois à celui qui m'a aidé à l'abattre ; mais sans doute, A^rr Christian, tu souhaites garder la peau, les pattes, la graisse et les jambons?
— Je ne souhaite rien de tout cela, dit en riant Christian. Qu'en ferais-je, bon Dieu? Je tous prie de garder le tout, kerr Bœiso% et, comme je présume que TOUS avez le droit de vendre un peu plus cher à ceux qui prennent sur vos terres le plaisir de la chasse qu'à ceux qui achètent purement et simplement une denrée, je vous prie d'accepter trente da« 1ers que j'ai là sur moi...
Christian acheva sa phrase en lui-môme :
— Et qui sont tout ce que je possède.
— Trente dalers I s'écria le dànneman, c'est beaucoup; tu es donc bien riche?
— Je le suis assez pour vous prier de les accepter* Le dànneman prit l'aident, le regarda; puis il re«
garda les mains de Christian, mais sans en rien re? marquer que la blancheur.
«- Ton or est bon, dit-il, et ta main est blanche. Ta n'es pas un homme gui travaille, et pourtant tu manges le kakebroe comme un Dalécarlien. l'a figure est du pays et ton langage n*en est pas... Les habits que tu avais en venant ici ne sont pas plus beaux que les miens. Ce que je vois, c'est que tu es fier; c'est que tu ne veux pas que tes amis, qui t'ont cédé le plaisir de tuer le malin, dépensent encore leur argent pour toi.
— Précisément, herr Bœtsol, vous y voilà.
— Sois tranquille. Joô Bœtsol est un honnête homme ; il ne recevra rien de tes amis, puisque tu loi laisses ton gibier. Quant à accepter de toi une récompense... cela dépend. Peux-tu me jurer, sur l'honneur, que tu es un jeune homme riche, un fils de famille?
— Qu'importe? dit Christian.
— Non, non, reprit le dannenum: tu m'as sauvé la vie, je ne t'en remercie pas, c'est ce que j'aurais fait pour toi ; mais tu es un fin tireur, et, de plus, tu es un homme qui sait écouter un autre homme. Si, quand je t'ai fait signe là-bas, tu n'avais pas voulu aller comme je voulais, nous étions dans un mauvais pas tous les deux... et moi surtout, sans épieu et le. bras mal entouré. Je suis content de toi, et je voudrais que mon fils fût de ta mine et de ton caractère.
82 I*HOUMS DE NEiai
car lu es «un garçon hardi et doux ; 4onc» si tu n*es pas riche» ne fais pas avec moi semblant d'être riche. A qooi sert? Je ne snis pas dans la misàr^, joaoi I Je ne manque de rien selon rmeshesoins, et,,^ iujnanquais de ;,que].^e chose, tu pourrais t'ad^essier «à Joô Bcetsol, gui ne serait pas .en jpieine de trouaw .IrentCvdalers et même cent, pour rendre service à uo .ami.
— J'en suis bien certain, herr Bœtsol, répondit Christian, et Je ^viendrais à vous .avec confiance, joon pas pour vous demander cent ni trente dalers , mais de l'ouTra^geà votre, service* II n'est pas dit que cela n'arrivera point; mai^ .sicela.arnmit, j'aurais bien plus de plaisir à.me,pi^sBUer après vous avoir paj^ ce qui vous est dA, et, ce qu'unriche vous payerait.. Je ne suis pas venu ici en qualité de pauvre, vous ne me devez rien.
-<*- Je. ne veux rien« dit te dannemanf xieprends Jon argent, ,et viens me .trouver quand tu voudras. Qut sais-tu faire?
— Tout ce que vous m'apprendrez, je le saiurai vite.
Le dcameman «ourit»
. — C'est-à-dire, reprit-il, gueJtnne.saisjrien?
«^ Je .sais tuer les malins, au moins l
— Oui» et trés^hien. Tu sais mOtte:mani^ Id^adw
L^HOMHB D8 NEIGB 83
et tailler le bois. J'ai VU eela. Mais sais-tu voyager? — tli^st ce que je sais le mieux.
— Dormir sur un banc?
— Et môme sur une pierre.
*— Sais4u le lapon, leaamolède, le russd?
— Non, je sais l'italteQ, Tespagnol, le français, Tallemand et l^afnglaîs. '
— Ça ne me servira de rien, mais ça ne preuve 'que tu peux apprendre apparier de plusieurs maniôres. Eh bien, reviens quand tu voudras, avant la fin 4u mois^e thor (janvier), et, si tu veuxaller & Dron* theim, et môme plus loin, je serai content de netpas Toyagerseul... Ou bien, si j'emmène Olof, qui me tourmente pour commencer à courir, jtu garderas ma mûson. Mes deux filles sont fiancées , je t'en avertis. Évite de donner de la jalousie à leurs fiancés, ce semit à tes risques. Soigne la tante Karine ; elle est douce, mais il ne Aiut pas la contrarier : je tu défendu une fois pour toutes.
— Je la isoignemi eomme ma mère, répondis CbrisUan ému;* mais, dil^-moi, est^Ue : madade en infirme? Pourquoi...? '
— * Ou'te dira cela, ^A tu restes ^à la mai60ii.iQuo veux-tu gagner à mon service?
—Rien.
— Gomment, rient
84 l'SOMME DE SSIGS
— - Le pain et Pabri, n'est-ce pas assez?
— Herr Christian, dit le danneman en fronçant le sourcil, tu es donc un paresseux ou un mauvais sujet, que tu ne songes pas à l'avenir?
Christian vit qu'en montrant trop de désintéressement, il avait fait naître la méfiance.
— Connaissez-vous M. Goefle? dit-il.
—L'avocat? Oui, très-bien; c'est moi qui lui ai
vendu son cheval, un bon cheval', celui-là, et un brave homme, l'avocat!
— £h bien, il vous répondra de moi. Aurez-vous confiance?
— Oui, c'est convenu. Reprends ton argent.
— Et si je vous priais de me le garder?
-— C'est donc de l'argent volé ? s'écria le damneman redevenu méfiant.
Christian se mit à nre en s'avouant à lui-même qu'il était un diplomate très-maladroit.
— Croyez-moi, dit -il an danmemany je suis un homme simple et sincère. Je ne suis pas habitué à être cru sur parole ; ma figure parait bonne à tout le monde. Si vous ae prenez pas mes trente dalers aujourd'hui, le major voudra vous les donner de* main, et c'est ce qui me blesse.
— Le major ne me donnera rien, parce que je a'accepterai rieoi répondit le doxmîmm avec vl*
tacite. C'est donc toi qui doutes de moi, à pressent.
Christian dut renoncer à laisser sa mince fortune dans cette maison, qui servait peut-être d'asile à sa mère. Ce débat de délicatesse eût pu dégénérer en querelle, vu que le dannenum arrosait largement d'eau-de-yie son naïf orgueil de paysan libre. D'ail« lears, le traîneau était prêt, et Christian devait partir. Pour rien au monde, il n'eût voulu manquer les deux représentations qui devaient le mettre à la tôte de cent dalers, et lui permettre, par conséquent, d'embrasser, sans rien devoir à personne , le nouveau genre de vie qu'il rêvait
n croyait que le danneman comptait l'accompagner; a«ds, au lieu de monter dans le traîneau, Bœtsol remit les rênes à son fils, en lui recommandant d'aller prudemment et de revenir de bonne heure.
— J'espérais avoir le plaisir de votre compagnie jusqu'à Waldemora, dit Christian au dœmeman.
— Non 1 répondit celui-ci, je ne vais pas à Waldemora, moil II lisiut que j'y sois forcé 1 Adieu, et an revoir!
Il y avait tant de hauteur et de dédain dans le ton du danneman en parlant de Waldemora, que Chris» tian, en lui serrant la main, craignit qu'il ne s'aper- ,Qùt de la conformation de ses doigtSi et que cette
46 i.'hohhe de NEin
-Tessemblsnoe, fertilité cm fatale, ne détruisit toul leur amitié ; mais la difformité était si légère, et 1 idemmman avait la main si rude, qu'il ne s'aperçut i rien ^etenvoya^ encore pinsieurà fois de loin un aiiii cordial 'à son hiOte.
Malgré les recommandations de son père, 01 •gagHa4e4Dnâ"de'iaTalléeau triple galop de son p titehevàl,'ée^nt, lui, sur Tavant du vébicille etl rênes entorïiflées -autour du bras, au risque d*ôt: knoéau loin dansune (îhute et d'avoir tout a'i moii les deux poignets démis.
lav
Le traîneau du dormemm^ moXas léger que celui dont le major s'était servi pour conduire Christian au chalet, était heureusement plus solide, car le jeune Dalécarlien ne daignait éviter aucune roche ni aucun trou. A.u lieu de laisser au .cheval^ plus intelh'gent que lui, le soin de se diriger selon son instinct, il le frappait et le contrariait au point de rendre ia course stupidement téméraire. Christian, couché au milieu des guatre ours, les deux morts .et les deux vivants, se disait qu'il tomberait assez mollement , s'ils n'étaient pas lancés d'un côté etjkii de l'autre. Impatienté enfin de voir maltraiter le cheval du dmneman sans aucun profit pour personne, il prit les rênes et le fouet assez brusquement, en disant au jeune garçon qu'il voulait s'amuser à conduire, et d'un ton qui ne souilrait, guère de réi^lique.
S3 L^EC!LVE DE N£IGS
Olof était assez doux; il ne faisait le terrible que par amour-propre, pour se poser en homme. Il se mit à chanter en suédois, autant pour se désennuyer que pour montrer à son compagnon qu'il prononçait la langue mère plus purement que les autres membres de sa famille. Cette circonstance détermina Christian à le faire causer.
-— Pourquoi, lui dit-il, n'es-tu pas venu avec nous quand nous sommes partis pour la chasse? N'as-tu encore jamais vu Tours debout?
— La tante ne Ta jamais voulu, répondit le jeune gars en soupirant.
— La tante Karine?
— Il n'y en a pas d'autre chez nous.
— ^t on fait tout ce qu'elle veut?
— Tout.
— Elle avait fait sur toi quelque mauvais pronostic?
— Elle dit que je suis trop jeune.
— Et elle a raison peut-être?
— Il faut bien qu'elle ait raison, puisqu'elle le dit.
— C'est une femme qui en sait plus long que les autres, à ce qu'il paraît? *
— Elle sait tout, puisqu'elle cause avec...
— Avec qui cause-t-elle?
l'bohme de neigs
— n ne faut pas que je pavle de cela ; mon père me Ta défendu.
— Dans la crainte que Ton ne se moque de sa sœur ; mais il n'a pas craint cela de moi, puisqu'il m'a dit de lui demander mon destin à lâchasse.
— Et elle vous Ta dit?
— Elle me l'a dit. Oui a t-elle pris sa science?
— Elle l'a prise où elle la prend encore : dans les cascades où pleurent les filles mortes d'amour, et sur les lacs où les hommes du temps passé reviennent.
*- Elle marche donc encore?
— Elle n'est pas vieille, elle a cinquante ans.
— Mais je la croyais^ infirme?
— Elle marcherait plus vite et plus lom que vous.
— Alors elle est malade dans ce momen^ci, puis* qu'elle reste couchée pendant que l'on se met à table?
— Elle n'est pas malade. Elle est fatiguée souvent eomme cela, quand elle a été debout pendant trop longtemps.
>— Je croyais qu'elle ne travaillait pas?
«» Elle ne travaille pas; elle parle ou elle marche, elle chante ou elle prie, et, que ce soit la nuit ou le jour, elle veille jusqu'à ce que la fatigue la fasse tomber. Alors elle dort si longtemps, qu'on la croi-
90 L'HOMUE de IIZI6£
-^ rait morte ; ma» (pielquefois pn est bien étomté, le matin, qaand on va à son lit, de ne pfais la troaver ni là, ni dans ja maison, ni par la moata^pie, ni nulle ipart où l'on {misse allevt
-^ ^ où pensez-'vous qu'elle soit quand olle disparaît ainsi?
— Les mauvaisets gens disent qu-dle Ta & Blaa- «ikûUa; mats il ne faut pas lescrcÂre!
'^ Qu^est-Hse donc que BlaakuUa ? Le rettâes-vous *4«i^80Feiéfes?
— Oui, la montagne noire où ces méchantes femmes portent les petits enftols qu'elles enlèrent pendant qu'ils dorment, et qu'elles mànent à Satan sur le cheval SijuKs, qui ost^t oomme une vache volante. Alors Satan les'preikd «t les marque en les mordant, soitau front, sott oaax petits doigts, -ei ils conservent cetteiiiarqueitCNlte to«\vSe:>Mais je sais bien pourquoi on dit cela de ma tante Karîne.
•^^(IKourquoi draïc ?
p*- {Parce que , dans ' le ftemps , : lavqnt i^qpie * je sok venu au monde, il parait qu'elle avait apporté à Ja maison un petit en£mtqiii avait ealesdt^gts nordus par le diable, et qmepnon père ne voulai/t pasregap- 4er; mais meapàDejslastimifràd'aîdBieDpltts iand, et il dit que nattante estiune^ bonne cbrétienne, et que 4o«l œ que l'on cacopte. est £uix. Le pasteur.de là
.pacQÎ$» Be tiTMve rien de mauvais en elle, et dit «que, puisqu'elle a besoîn de coimr en dormant, il iaut iabâsser/coorir. D'ailleurs, elle a dû eUe-môme qu'elle moiuTait, et qu'il arriverait de grands mallieurs si on la refermait. Voilà pourquoi elle va où elle veut, et mon père dit encore qu'il vaut mieux ne fas savoir où eUe va, parce qu'elle a des secrets qu'on loi ferait manquer, si on la suivait et si on la regardait
«-^ Et il ne lui «st jamais arrivé d'accidents, quand elle court ainsi dehors tout endormie?
-*<- Jamais, et peut-être ae dcn'trelle pas en courant ; comment le saurait-on ? Ce qu'il y a de sûr, e'iest qu'on est quelquefois trois jours et trois nuits fôns savoir si eUe reviendra ; mais elle revient toujours, quelque temps qu'il fasse, et, aussitôt qu'elle adormi-et-révé, aUe n'est plus malade, et prophétise des choses qui arrivent. Tenez, ce matin... Mais man père m'a défendu de le répéter !
— Si tu me le dis, Olof, c'est comme si tu le di^ fiaisà/ees pierres I
•«- iuriez^vous sur la Bible de ne {Mts le répéter
-^ Jfi le jure sur tout ce que tu voudras.
-^ £h bien, reprit Olof, qui, peu habitué dans la fielitude de sa montagne à trouver à qui parler, était heureux d'être écouté joar une personne sérieusci
93 l'homme di neigb
voie! ce qu'elle a dit en s'éveillant an point da jour : « Le grand tari va partir pour la chasse. Pour la chasse, le tari et sa suite vont partir. » Le iarll vous savez bien? c'est le baron de Waldemora.
— Àh 1 ah I il est allé à la chasse, en effet ; mais votre tante pouvait l'avoir appris.
— Oui, mais le reste, vous allez voir : «Le tari laissera son âme à la maison ; à la maison, il laissera son âme. » Attendez... attendez que je me rappelle le reste...; elle chantait cela..., je sais l'air, l'air me fera retrouver les mots.
Et Olof se mit à chanter sur un air à porter le diable en terre :
— « Et, quand le tari reviendra à la maison pour reprendre son âme, l'âme du tari ne sera plus à la maison. »
Au moment où le jeune Dalécarlien achevait ces mots mystérieux, un traîneau lancé à fond de train venait derrière le sien, et la voix retentissante d'un cocher criait : « Place I place ! » d'un ton impérieux, tandis que sa main fouettait ses quatre chevaux, que Todeur des ours emportés par Christian épouvantait de loin. On était sorti de la montagne, et on se trouvait sur te chemin étroit qui se dirigeait vers le lac. Christian, pressentant qu'on le culbuterait s'il ne se rangeait pas, et ne voyant aucun moyen de se ranger
L'HOXME DE NEI6B 93
sans se culbuter lui-même dans le talus qui bordait l'Ëlfy fouetta le cheval du danmeman pour le lancer en ayant, et parvint ainsi à un endroit où il lui était possible de faire place ; mais, au moment où il réussissait à prendre sa droite» le traîneau de derrière, conduit par des chevaux impétueux et par un cocher brutal, le rasa de si près, que les deux traîneaux lurent culbutés simultanément.
Oiristian se trouva par terre avec Olof et ses quatre ours, et si bien enfoncé dans la neige amoncelée au bord du chemin, qu'il lui Mut quelques instants pour savoir où et avec qui il se trouvait enterré de la sorte. La première voix qui frappa son oreille, le premier visage qui réjouit son regard furent le visage et la Toix de l'illustre professeur Stangstadius. Le savant n'avait aucun mal ; mais il était furieux, et, s'en prenant à tout hasard à Christian, qui n'était pas masqué et avec qui, en se relevant» il se trouvait face k£ace,il l'accabla d'injures et le menaça de la colère céleste et des malédictions de l'univers.
— La, la, tout doux I lui répondit Christian en l'aidant à se remettre sur ses jambes inégales : vous n'avez rien de cassé, monsieur le professeur, Dieu soit loué ! L'univers et le ciel sont témoins du plaisir ^e j'en ressens ; mais, si c'est vous qui conduisez si follement l'équipage^ vous n'êtes guère aimable pour
M Ir'HOXME D2 NSI61
les gens qui ifûnrps» cPaossi bons eh'e^tJtx' que le» Y(fireB'. Ah çà ! laîàsôaf-oioî; ajoirta-t-îl e» repoussant éMcem^itllegéoidgtte, qttiftdsntmine delà prendre^ ati eoHet, oa bien, la première foîsi ({ue j^Tons reoN eôttttiefpai sur lekc,' je vôufiKy laisserai geler, au lien 4e me meurtrir les^épaulesàrwas 'rapporte».
Le professeur, sans Percher à recoa&aitiie ChH»* tian, continuait à déclamer pem lin pto«yef que Pacciâoit était arriTé par sa ftute; lorsque* Glrrii^aD, qui ne songeait qu% ramassa >se« gibier ovee OlbÇ aperçut, au milieu des'-qcialre oure, tra Momme dé bàute-taille, étendu sans' mmi^emeat^ te là^ tecupè fléet ei^fftre îene: Ekt mèËie temps, uu'jëcine'li(mim« tMu 'de'ueîr et p&Ie de ferrem" arrivait^ du tâfu» ep4 po^é, ok il atsât été laneé, et aeoom«it>en^s<éerinf i
"^ii. te ba»o»I où «st dctacir. te^bdndu?
-«-«Qèel baron 7 ^t Christian, qcn venast éerelevet rhomme é^Mtti et'qui le sovtenaift daais-seB^bras^
EÉice momec^^ !e#s du AuméméM» poussa Pépaidtf de ChristioB Sff0Cilisi*siea&e< «n^h» dfaaut :
«^•Le mt/ t^&ftwletarilf
Bt, tttdiaq^^ifl^j0ane>mdA6cîu^ dAr baron 8%fB>* pfresaaitd'iûMP te bonnet rde foumireque lar ebiif^ dTMitisnloincéfaiPle tiMgede'iMi ndade de' maoièro èl'âxnfSeiK^ Gbiikilitti Isfflît eiïiilr ses bras robustet eVteisse^ retomber de:, mariboud danvla uetg%
l'homme ds heigb 95
Meoffiiaissanlavee une horrenr insurmontable, dans
l'homme auquel il portait secours, le baron Olaûs de
Waldemorai'
On i'éteaditsorle moneeau d'ours : c'était le meil-^ leur litpossible dans la drconstance, et le médecin épeuyaatâ supplia* Stangstadius, lequel avait été aatoeibis reçu dectear en médecine, de l'aider de sesooBseilsetida^sani expérience dans un cas qui lui paieissaitextrémeoieot grave. Stangstadius» qui était ea train d'é^ou^p toutes ses articulationsr pour s'assQrei^ qu'il n'était pas «plus endommagé que de coût* orne, conseatit enfin à s'oeeuper d^la seule personne que la cbute seBd>lait avmr sérieusement compromise^
-^ Bbl i^ubteUf! dit41 en regardant et ea touchant le baron, c'est bien simj^e : le pouls, inerte, la face vulaeée^i k» léfTes tuméfiées^ un r&le d'agonie... et point 4e lémon pourtant^.. C'est clair comme le jour, c'est une attaqjue^ d'apoplexie. Ilfauisaigpes,. saigner nie, etaboââamdaenti
Le jeune médecin chercha sa- trousse et ne la troMvii^ pasv Chrisiiaa et Olof l'aidèrent dans sa rediefebe et ne furent pas plus i^eureuz. Le tralneaU' dafbaron,. empdirté pavises eheYauk» fougueux,» était loin ; le cocher, pensant que son* mailve le ferait pé^ rirsoos le« bâton poar<sa maladresse, ceorai^ après^
son attelage, la tête perdue, et remplissait le désert de ses imprécations.
Gomme le docile cheval du doeimiman s'était arrêté court, on parla de mettre le malade dans le traîneau du paysan et de le transporter au château le plus vite possible. Stangstadius protesta que le malade arriverait mort. Le docteur, hors de lui, voulait courir après réquipage du baron pour chercher sa trousse dans le traîneau» Enfin il la retrouva dans sa poche, où, grâce à son trouble, il l'avait touchée dix fois sans la sentir; mais, quand vint le moment d'ouvrir la veine, la main lui trembla tellement, que Stangstadius, parfaitement indifférent à tout ce qui .n'était pas lui-même, et satisfait, d'ailleurs, d'avoir à prouver sa supériorité en toutes choses, dut prendre la lancette et pratiquer la saignée.
Christian, debout et fort ému intérieurement, contemplait ce tableau étrange et sinistre, éclairé des reflets livides du soleil couchant : cet homme aux formes puissantes et à la physionomie terrible, qui' s'agitait convulsivement sur les cadavres des bêtes féroces bizarrement entassés ; ce bras gras et blanc d'où coulait pesamment un sang noir qui se figeait sur la neige; ce jeune médecin à la figure douce et pusillanime, à genoux auprès de son redoutable client, partagé entre la crainte de le voir
mourir entre ses mains et la terreur puérile que .lui causait le grognement des oursons vivants à côté de lui ; le traîneau renversé, les armes éparses, la mien effarée et pourtant malignement satisfaite du jeune danneman; le maigre cheval fumant de sueur q[ai mangeait la neige avec insouciance , et par-des* ras tout cela la fantastique fîgure de Stangstadius, illuminée d'un sourire de triomphe passé à Tétat chronique, et sa voix aiguô pérorant sur la circonstance d'un ton tranchant et pédantésque. C'était une scène à ne jamais sortir de la mémoire, un groupe à la fois bouffon et tragique, peut-être incompréhensible à première vue.
— Mon pauvre docteur, disait Stangstadius, il ne faut pas vous le dissimuler, si votre malade en réchappe, il aura une belle chance! Mais ne vous imaginez pas que la chute soit pour beaucoup dans son état, le coup de sang était imminent depuis vingtquatre heures. Comment n'aviez-vous pas prévu cela?
— Je l'avais tellement prévu, répondit le jeune médecin avec quelque dépit, que je vous le disais, ' il y a une heure, monsieur Stangstadius, quand il
a reçu au pavillon de chasse cette lettre qui a bouleversé ses traits. Si vous l'avez oublié, ce n'est pas ma faute. J'ai fait tout au monde pour empêcher
M l'hommi db hbigx
Mï. le baron d'allé à^ la. chasse; il n*a rien vouiu éeouter, et tout ce que j'ai pu obtenir, c'est de l'aacompagner dans, son tratneaik
— Pardieu I c'est une belle ressource qu*iP s'êtsSi assèrée là ! Si je ne me fosse o£Fért à rentrer arec TOUS deux,. quand j'ai vv qu'il n'élait pats en état de chasser, il aurait bioi pu.étouSer ici. Vous n'auriez pas eu la présence d'esprit...
— Vous êtes très-dur pour les Jeunes gêna, monsTeurle professeur, reprit le médecin de plus en plus piqué. On peut manquer de présence d'esprit, quand on vient d'être lancé à dix pas, et que, à peine relevé, on se voit appelé à juger du premier coup d'oeil un cas peut-êtie désespéré.
•^ La belle affaire qu'une chute dans la neige I dit H. Stangstadius en haussant celle de ses épaules qui voulut bien se prêter à ce mouvement. Si vous étiez tombé comme moi au fond d'un puits de nûne I Une chute de cinquante pieds, sept pouces et cinq lignes, un évanouissement de six heures, cinqpante-trois...
— Eh! mordieu! monsieur le professeur, il s'agit de Tévanouissement de mon malade, et non. pas du vôtre I Ce qui est passé est. passé. Yeuillezi soutenir le bras, pour que je cherche uneligature.
— Non, c!est qu'il y ai designs qui se plaignent dt
i*BOilSIE DB HEIGB 89
tout, ponrsuifit Stangstadius en allaçt <et veoantt aafis écouter sou interlocutew.
Puis, oubliant qu'il venait de se mettre -dans une terrible colère contre Christian, le bonlunume vif, mais aaoâ rancune, ajouta gaiement en s'adressant à lui :
— Ai-je seulement pâli tout à l'heure, rquand je me suis trouvé sous ces quatre animaux... sajis oempter les deux autres, vous et votre camarade? Deux insignes maladroits I Mais qu'est-ce, au bout du compte, que quelques contusions de plus ou de moins? Je n'ai pas seulement songé à moil Je me sois trouvé tout prêt à juger l'état du malade, à faire la saignée. Le coup d'œil rapide et sûr, la main ferme!... Ah çàl où diable vous ai-|e vu? continuatril en s'adressant toujours à Christian, sans songer davantage au malade. Est-ce vous qui avez tué toutes ses bétes? Voilà une belle chasse, une ourse de la grande espèce, l'espèce bise aux yeuxbl eus I Quand on pense que cet imbécile de Buffon... Mais au avez* vous rencontré :ceia? C'est rare dans te paysl
^ Permettez que je vous réponde unci autre fois, dit Christian; le docteur réclame mou aide.
— Laissez, laissez le sang couler, reiprit tranquil* lement le géologue.
— Non, non, c'est assez! s'écria le médecin. La
100 l'homme de neigi
saignée fait bon effet, venez, venez voir, monsieur le professeur; mais il ne faut pas abuser du remède : il est en ce moment aussi sérieux que le mal.
Christian avait pris dans ses mains, non sans une mortelle et inexplicable répugnance, le bras pesant et froid du baron, tandis que le médecin fermait la saignée. Le malade ouvrait les yeux, et il chercha bientôt à se reconnaître. Son premier regard fut pour rétrange lit où il était couché, le second pour son bras ensanglanté, et le troisième pour son médecin tremblant.
— Ah I lui dit-il d'une voix faible et d'un ton méprisant, vous m'ôtez du sang IJe vous l'avais défendu.
— Il le fallait, monsieur le baron; vous voilà beaucoup mieux, grâce au ciel ! répondit le docteur.
Le baron n'avait pas la force de discuter. Il promenait avec effort autour de lui des regards éteints où se peignait une sombre inquiétude. Il rencontra la figure de Christian, et ses yeux dilatés s'arrêtèrent sur lui comme hébétés; mais, au moment où Christian se peùchait vers lui pour aider le médecin à le soulever, il le repoussa d'un geste convulsif, et la faible coloration qui lui était revenue fit place à une nouvelle pâleur bleue.'
— Rouvrez la saignée, s'écria Stangstadius au docteur. Je voyais bien que vous la fermiez trop tôt. Ne
I*rOM]££ I>£ NEIGE ICI
'ai-je pas dit? Et pais, laissez ensuite cinq minutes de repos au malade !
— Mais le froid, monsieur le professeur, dit le médecin en obéissant machinalement à Stangstadius : ne craignez-vous pas que le froid ne soit un agent mortel en de pareilles circonstances?
— Bah I le froid I reprit Stangstadius ; je me moque bien du froid de Tatmosphère I Le froid de la mort est bien pire! Laissez saigner, tous dis-je, et ensuite laissez reposer. H faut faire ce qui est prescrit^ advienne que pourra.
Et il ajouta en se tournant vers Christian :
— n est dans de mauvais draps, tenez, le gros^ baron l Je ne voudrais pas être dans sa peau pour le moment... Ah çàl où diable vous ai-je donc vu?
Puis, ramassant quelque chose sur la neige et changeant d'idée :
— Qu'est-ce, dit-il, que cette pierre rouge? Ua fragment de porphyre? Dans une région de gneiss et de basaltes? Vous avez apporté cela de là-haut? ajouta-t-il en montrant les cimes de l'ouest. C'était dans vos poches? Ah! vous voyez que je ne serais pas facile à égarer, moi I Je connais toutes les roches à la forme, et à deux lieues de distance!
Le traîneau du baron était enfin de retour, et,
quelques moments après, une nouvelle amélioratioa iiu €•
102 t^HOMHE DE NEIGB
dans son état estant manifestée^ on put «rrâter la sang et remettre le malade dans son équipage , qui le ramena au pas jusqu'au château, tandis que Cl^ristian partait en avant a^ec le ûh du danneman.
— Eh bien, lui dit le jeune garçon quand ils eurent dépassé l'équipage lugubre, qu*est*ce que je tous disais quand la chose est arrivée? Qu'est-ce qu'elle avait dit la tante Earine?
•—Je n'ai pas bien compris la chanson, répondit Christian, absorbé dans ses pensées. Elle n'était pas gaie, ce me semble.
^ « Il laisse son ftme à la maison, repartit Olof, et, quand il viendra la reprendre, il ne la retrouvera plus« N'est-ce pas bien clair cela, herr Christian? Le iarl était malade. Il a voulu secouer le mal; mais l^âme n'a pas voulu aller à la chasse, et peut-être bien qu'à présent elle est en route pour un vilain voyage!
— Vous haïssez le iarl? dit Christian. Vous pensez que son âme est destinée à l'enfer?
— Cela, Dieu le sait! Quant à le ha!r, je ne le hais pas plus que ne font tous les autres. Est-^e que vous l'aimez, vous?
— Moi? Je ne le connais pas, répondit Christian frémissant intérieurement de sentir cette haine f*n lui-môme plus vive peul-ôlre que chez tout autre*
f.'Hatf]irE DE NEIGE f03
-« Eh bien, s*il en réchappe, reprit l'«nfont, tous le connaîtrez 1 H apprendra bien par qui il a été coibntô, 'et voas «erez sage si vous quittez le pays.
— -H/bl é*est floue Ibpinimi de tout le monde qa'il ne faut pas lui déplaire?
^^mDxmelU a &it m^arir son père par le poison^ son frère par le poignard et sa belle-sœur par la fuaif^et'taftt'd^autres personnes que ma tante Karin« lait bien, et que tout le monde saurait, si elle too* idt parler; mais elle Teut pas I
^* Et vous ae craignez pas que la colère du baron ne te tourne •eontre tous, quand ïï apprendra tjue c'est le tratmeau de votre père qui Ta fait verser?
-* Ce n'est pas la faute du traîneau, et encore fioins la mienne. Vous avez voulu condifire! Si j'avais conduit, ^ ne serait peut-être pas arrivé; mais ce qui doit arriver arrive, et, quand le -mal tombe «ur les méchants hommes, c'est que Dieu le VBQtainiil
Oiristias, toujours obsédé de la supposition qui levait frappé si eruellement, friesonnaencore à l'idée qu'il venait d^tre l'instrument parridde de la destinée.
<-» Non, 'BOD I Y'écria<^t41 ten le répondant à fui* ^ème phis qifil ne songeait à Tépondre au fils do if ^ n'est pas moi qui 'sais la cause de son
104 L'nOUMB D8 liHIG
mal; les médecins ont ditijull était condamné depuis vingt-quatre heures !
— Et ma tante Karine aussi , elle Ta dit I reprit Olof. Soyez donc tranquille, allez, il n'en reviendra pas.
Et Olof se remit à chanter entre ses dents son triste refrain, qui de plus en plus rappelait à Christian Tair monotone entendu la veille dans les galets du lac.
— Est-ce que la tante Karine ne va pas quelque» fois au StoUborg? demanda-t-il à Olof.
— Au StoUborg? dit le jeune garçon. Je ne le croi« rais que si je le voyais.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle n'aime pas cet endroit-là; elle ne veut pas seulement qu'on le nomme devant elle.
— D'où vient cela?
-* Qui peut savoir? Elle y a pourtant demeuré autrefois, du temps de la baronne Hilda; mais je ne peux pas vous en dire davantage, parce que je n'en sais que ce que je vous dis là : on ne parle jamais chez nous du StoUborg ni de Waldemora I
Christian sentit qu'il y aurait quelque chose d'in* délicat à questionner le jeune danneman sur les rapports que sa tante pouvait avoir eus avec le baron* D'ailleurs, son esprit devenait si triste et si sombre»
i'hohue de msiGS fOS
qu'il ne se sentait plus le courage de chercher k en savoir davantage pour le moment.
Le changement brusque survenu dans Tatmosphëre ne contribuait pas peu à sa mélancolie. Le soleil, couché ou non, avait entièrement disparu dans un de ces brouillards qui enveloppent parfois soudaine* ment son déclin ou son apparition dans les jours d'hiver. C'était un voile lourd, morne, d'un gris de plomb, qui s'épaississait à chaque instant, et qui bientôt ne laissa plus rien de visible que le fond de la gorge, où il n'était pas encore tout à fait descendu. A mesure qu'il en approchait, il se développait en ondes plus ou moins denses, et refusait de se mêler à la fumée noire qui partait de grands feux allumés dans les profondeurs pour préserver quelques récoltes ou pour conserver libre quelque mince courant d'eau.
Christian ne demanda même pas à Olof quel était le but de ces feux; il se laissait aller au morne amusement de regarder poindre leurs spectres rouges^ comme des météores sans rayonnement et sans reflet, sur les bords dnstrœm^ et à suivre la lutte lente et triste de leurs sombres tourbillons avec la brume blanchie par le contraste. Le torrent glacé se montrait encore; mais, par d'étranges illusions d'optique, tantôt il paraissait si piès du chemin, que Christiat>
i08 L'HOMMB DB NSIfîl
s'imaginait pouvoir le toach^r du l>out de «on J'craet, tantôt il s'enfonçait à des profondeors incommeusiUrâbles, tandis qu'en réalité il était infiniment moins loin ou infiniment moins près que les jeux du brouillard ne le faisaient paraître-
Puis vint la nuit avec son long crépuscule des ré*gions du Nord, ordinairement verdÂtre, et, ce soir-rlà, incolore et livide. Pas un être wvant dans la nature qui ne fût caché, immobile et muet Christian se sentit oppressé par ce deuil universel, et peu à peu il s'y habitua avec une sorte de résignation apathique. Olof avait mis pied à terre pour descendre, en tenant le cheval par la bouche, presque à pic au bord du lac, lequel ne présentait qu'une masse de vapeurs sans limites. Christian s'imaginait descendre d'un versant escarpé du globe dans les abîmes du vide. Deux ou trois fois le cheval glissa jusqu'à s'asr* seoir sur ses jarrets , et Olof faillit lÀcher prise et l'abandonner à son destin avec le traîneau et le voyageur. Celui-ci se sentait envahi par une mortelle indifférence. Le fils du baron ! ces quatre mots étaient comme écrits en lettres noires dans son cerveau, et semblaient avoir tué en lui tout rêve d'avenir, tout amour de la vie. Ce n'était pas du désespoir, c'était le dégoût de toutes choses, et, dans cette disposition, il ne se rendait compte que d'un Mt immédiat :
S'HOSHZ DE RBIGBI 107
&*aat'^4l se sentait accablé de soim&eM,. et qu'il canse&tait à s'endimnir pour jamais en roulant sans. ttcousse au- fond da lac. Il s'était môme assoupi au point de ne^ plœ savoir où il était, lorsqu'une voix aasiû faiUe qaeie eripuasute, .aussi voilée que le ciel elle lae^ ehanta^prëside' lui dâ& paroles qu'il écouta tt comprit peu à peu.:
— Voilà let soleil qpi se lèire^ beau etclair, sur la» ptairie éiKiaillée de' fleura. Je vois lies fées, tootea Uuiches^ conroBnées de saulàet de Ulas, qui dansent IMiasâUFla' mousse^argentéede rosée. L'enfant est aa milieu d'elles^, renfant. dalae^ pluftiieaii;quele oiatin..
»iyaîlàIe;so]e8:àiftpIU8 haul^dncieL Les oiseaïux se taisent, les moucherons bourdonnent dans une pcMissièife df on. Les fées sonientivfe&dans uni^esquet dTazalôesipour Iroover la&alcheur au borâ^duis/ronii* L'enfattt sommeille sur leurs genaiiz,<L'eniïmtdulac^ plus beau.' que le jour.
» Voilà Ift «soleil qui se eouche. LeTOssignol chante k l'étoil&de diamsAt qiâ.se mire dans les eaux. Les liesisoBitr assises an bae du ciel,, surt TesisaUer de erisUAcose; dl«ftchant€dcst pour bercer Tenfant qui Hmriii dans son nid de duvet, Tenfant. du lac, plus beau qine l'étoile du soir.
C'était encore la voix des gafet^ ^'entendait
108 i'HOMHB DE 5EIGB
Christian, mais plus douce qu'il ne Tavait encore en» tendue, et chantant cette fois, sur un air agréablement mélodieux, des paroles correctes. Ceci était une chanson moderne que la sibylle pouvait avoir comprise et retenue exactement. C'est en vain cependant que Christian essaya de voir une figure humaine. Il ne voyait môme pas le cheval qui le conduisait, ou qui, pour mieux dire, ne le conduisait plus, car le traîneau restait immobile, et Olof n'était plus liu Loin de songer à s'inquiéter de sa situation, Christian écouta jusqu'au bout les trois couplets. Le pre« mier lui parut chanté à quelques pas derrière lui, le second plus près, et le troisième plus loin, en se perdant peu à peu en avant du lieu où il se trouvait.
Le jeune homme avait failli s'élancer hors du traîneau pour saisir au passage la chanteuse invisible ; mais, au moment de poser le pied à terre, il n'avait trouvé que le vide, et l'instinct de la conservation lui étant revenu avec les suaves paroles de la chanson, il avait allongé les mains pour savoir où il était. Il sentit la croupe humide du cheval et appela Olof à voix basse à plusieurs reprises, sans recevoir de réponse. Alors, comme il lui sembla que la chanteuse s'éloignait, il l'appela aussi en lui donnant le nom de Vala Karina; mais elle ne l'entendit
pas ou ne voulut pas répondre. Il se décida alors à sortir du traîneau par le côté opposé à celui qu'il avait talé d'abord, et se trouva sur le chemin rapide, qu'il explora pendant une vingtaine de pas, appelant toujours Olof avec une vive inquiétude. Pendant le court sommeil de Christian, l'enfant avait-il roulé dans le précipice? Enfin ix vit poindre dans le brouillard un imperceptible point lumineux qui venait à sa rencontre, et bientôt il reconnut Olof portant un lanterne allumée.
— C'est vous, herr cnhsiïan? an renrant effrayé, en se trouvant face à face avec lui tout à coup, sans l'avoir entendu approcher. Vous êtes sorti du traîneau sans voir clair, et vous avez eu tort; l'endroit €st bien dangereux, et je vous avais dit de ne pas bouger pendant que j'irais allumer ma lanterne au moulin qui est par là. Vous ne m'avez donc pas en« tendu?
— Nullement; mais, vous, n'avez-vous pas entendu chanter?
— Oui, mais je n'ai pas voulu écouter. On entend souvent des voix au bord du lac, et il n'est pas bon de comprendre ce qu'elles chantenti car alors elles TOUS emmènent dans des endroits d'où l^on ne revient jamais.
— Eh bien, moi, j*ai écoutéi dit Christian,et j'ai
IfO l'homme de NEI6V
reconnu la voix de votre tante Earine. Elle doit êtrg par ici... Cherchons-la, puisque vous avez de la lumière, ou appelez-la, elle vous répondra peutêtre.
-— Non, non! s'éeria l'enfant, laissons-la tranquille. Si elle est dans son rêve, et que nous venions à la réveiller, elle se tuera I
— Mais elle risque également de se tuer en courant ainsi au bord de ce ravin qu'on ne voit pas !
— Ce que nous ne voyons pas, elle le voit; soyea en paix, à moins que vous ne vouliez lui porter mal* beur et l'empêcher de rentrer à la maison, où je suis bien sûr qu'elle sera de retour avant moi, comme à rordinaire.
dnristian dut renoncer & chercher la voyante, d'autant plus que la clarté de la lanterne pergait si peu le brouillard, qu'à peine servait-^lle à voir où l'on posait les pieds. H aida Olofà descendre le traîneau avec préeautionjusqu'auborddulac, et, là, l'enfant, qui se dirigeait fort habilement au juger, lui demanda sll voulait remonter en tratneau pour aller an bostœlle du major.
•» Non, non, lui dit Christian, c'est au StoIIborg que je dois aUer. N'est-ce pas à droite qu'il faut prendre?
— Non, répondit Olof, t&chei de marcher droit
l'homme de neige lit
devant tous en comptant trois cents pas. Si vous en laites deux de plus sans trouver le rocher, c'est que vous TOUS serez trompé.
— Et alors que faudra-t-il fairer
— Regardez de quel côté marchent les bouffées du brouillard. Le vent est du midi, et il fait presque chaud. Si le brouillard passe à votre gauche, il faudra marcher sur votre droite. Au reste, il n'y a pas de danger sur le lac, la glace est bonne partout.
— Mais vous, mon enfant, vous tirerez-vous d*afbire tout seul ?
— Pour aller au bostœlle? J'en réponds. Le chcvd reconnaît son chemin à présent, et vous voyez qu'il s'impatiente.
— Mais vous ne retournerez pas ce soir chez votre père?
— Si fait 1 le brouillard ne tiendra peut-être pas, tt, d'ailleurs, la lune se lèvera, et, comme elle est pleine, on verra à se conduire.
Christian donna une poignée de main avec un da- 1er au jeune dannemariy et, se conformant à ses instructions, il arriva au Stollborg sans faire busse ^ate et sans rencontrer personne.
H. Goefle était en présence des apprêts de so; quatrième repas, sérieusement occupé à donner un leçon de bonne tenue à M. Nils, qui, debout, la sei viette sous le bras, ne montrait pas trop de mauvais volonté.
— £h I arrivez donc, Christian ! s'écria le doctei en droit, j'allais prendre mon café tout seul I Je 1*^ fait moi-môme pour nous deux. Je le garantis e: cellent, et vous devez avoir besoin de vous réchau fer Testomac.
— J'arrive, j'arrive, mon cher docteur, répond Christian en se débarrassant de sa veste déchira et en se disposant à laver ses mains couvertes é sang.
— Eh I bon Dieu 1 reprit M. Ooefle, n'ôtes-voi pas blessé? ou bien auriez-vous par hasard égor( tous les ours du Sevenberg?
l'houms de neige 113
^ Il y a un peu de cela, répontiit Christian; mais je crois qu'il y a aussi du sang humain sur moi. Ah ! monsieur Goefle, c'est toute une histoire!
— Vous êtes pâle ! s'écria l'avocat; il vous est arrivé quelque chose de plus grave qu'un exploit de chasse... Une querelle... un malheur?... Parlez donc vite... Vous m'ôtez l'appétit I
— Il ne m'est rien arrivé qui doive avoir ce résultat pour vous. Mangez, monsieur Goefle; mangez. J'essayerai de vous tenir compagnie, et je parlerai français à cause de...
»- Oui,, oui, répondit M. Goefle en français, à cause des oreilles rouges de ce petit imbécile; dites, j'écoute.
Pendant que Christian racontait avec détail et précision à M. Goefle ses aventures, ses imaginations, ses commentaires et ses émotions, on entendait au loin les sons de bruyantes fanfares. La disparition du baron s'était accomplie dans la forêt comme elle s'accomplissait si fréquemment dans ses salons. Après avoir tué un daim, se sentant réellement incapable de résister au froid et à la fatigue, et surtout à l'impatience de donner suite à l'affaire dont l'entretenait la missive de Johan, il était remonté en traîneau, sous prétexte d'aller se (poster plus loin, en faisant dire aux autres chasseurs qu'ils n'eussent pas à s'oc*
114 l'homme de meige
cuper de lui, mais à poursuivre leur divertissement comme ils Tentendraient. Larrson et le lieutenant étaient venus se joindre à cette chasse, où, conformément à leurs prévisions, on n'avait point aperçu la moindre trace d'ours, mais où Ton avait abattv quelques daims blancs et force lièvres de grande taille.
A l'approche du brouillard, les gens prévoyants s'étaient h&tés de reprendre le chemin du ch&teau; mais une partie de la jeunesse, escortée de tous les paysans des environs, employés comme traqueurs, s'attarda en descendant les collines, et dut s-arrôter au pied du hogar, où Larrson émit le conseil d'at* tendre que la lune se montrât ou que les vapeurs du lac fussent enlevées par le coup de vent qui précède souvent son apparition. Quelques personnes firent allumer le fanal de leurs traîneaux et préférèrent rentrer tout de suite ; une douzaine seulement de» meura. Les paysans reçurent une abondante distribution d'eau-de-vie, et se dispersèrent dans la campagne. Les valets et piqueurs sonnèrent de la trompe et allumèrent un grand feu sur le tumulus, à côté des débris informes de la statue de neige, et la brillante jeunesse rassemblée dans la grotte, devant laquelle s'élevait une pyramide de gibier, se livra à des conversations animées, entremêlées de ré»
Il* HOXMB DS KEIGS li5
dis et de discussions sur les divers épisodes de la chasse.
Mais les narrations du major l'emportaient si bien sor toutes les autres en ce jour, que bientôt tout le monde fit silence pour l'écouter. Au nombre des auditeurs des deux sexes se trouvaient Olga, Martina et Mai^erite, à qui sa tante avait permis de rester sur le hogar en compagnie de mademoiselle Potin et de la fille du ministre.
— Ainsi, messieurs, disait Olga au major et an lieutenant, vous avez été en sournois faire des exploits périlleux dont vous promettez de nous mon* trer la preuve demain, si nous acceptons une promenade à votre demeure?
— Dii£s les preuves I répondit le major : une pièce énorme, une ourse blanchâtre aux yeux bleus, un assez grand ours noir et deux oursons, que nous avons rintentîon de faire élever pour avoir le plai* sir de les lâcher et de les chasser quand ils seront grands.
— Mais qui a tué ou pris tout cela? demanda Martina Akerstrom, la blonde fiancée du lieute* nant*
— - Le lieutenant a pris un ourson, répondit le major avec un sourire expressif adressé à son ami. Le caporal DufT et moi avons pris l'autre ; le paysan
116 VîLOUUZ BE NEIGI
qui nous conduisait a blessé la grosse ourse et atta* que Tours noir; mais ces deux botes furieuses l'auraient infailliblement mis en pièces, si un autre de mes amis, arrivant là tout seul, n'eût éventré la première et cassé d'une balle la tête de l'autre à un demi-pouce de la tête du pauvre diable.
On voit que, si le coup de fusil de Christian eût été raconté une troisième fois, la distance entre sa balle et la tète du danneman eût été inappréciable. Certes, le major ne croyait pas mentir ; cependant les auditeurs se récrièrent; mais le lieutenant frappa du poing sur la table en faisant serment que, si le major exagérait la distance, c'était en plus, et non en moins. Le lieutenant ne croyait certainepient pas mentir non plus : son cher Osmund pouvait-il se tromper?
— Quoi qu'il en soit, dit Marguerite, le tueur de monstres dont vous parlez a beaucoup de courage et de présence d'esprit, à ce qu'il parait, et je serais aise de lui en faire mon sincère compliment. Est-ce par excès de modestie qu'il garde l'anonyme, ou n'est-il point ici?
•— 11 n'est point ici, répondit le major.
— Est-ce bien vrai? reprit Martina Akerstrom en regardant naïvement son fiancé.
— Ce n'est que trop vrai, répondit le gros garçon avec un soupir non moins ingénu.
l'homme de KEIGS 117
*— Mais a-t-il exigé, reprit Marguerite, que son nom fût un mystère pour nous?
— Nous n'aurions pas consenti à le lui promettre, répondit le major, nous l'aimons trop pour cela; mais, quand on tient un petit secret qui, par bonheur, excite la curiosité des dames, on se fait valoir, et nous ne dirons rien, n'est-ce pas, lieutenant, si Ton ne fait pas quelques efforts pour deviner le nom de notre héros?
— C'est peut-être M. Stangstadius ! dit en riant mademoiselle Potin.
— Non, répondit quelqu'un, le professeur était à notre chasse, et il l'a quittée a?ec le baron de Wal* demora.
— Eh bien , dit Olga , c'était peut-être pour se rendre à la chasse tle ces messieurs. Qui sait si ce n'est pas le baron en personne?. •• ^
—-Ces ezpIditS'là ne sont plus de son âge, dit avec affectation un jeune homme qui eût volontiers fait la cour à Olga.
— Et pourquoi donc ? reprit-elle.
— Je ne dis pas, observa Larrson, que de tels exploits ne seraient plus de son âge, mais je crois qu'ils n'ont jamais été de son goût. Je n'ai jamais oui dire que le baron eût chassé l'ours à la nou5(^U&
nu *!•
lis i'homue de NEias
mode, c*est-à-dire sans être retranché derrière an filet de cordes solides et bien tendues*
— Comment , reprit Marguerite, vous a?ez chassé sans filets ?
— A la manière des paysans de la montagne, répondit le major; c'est la bonne manière,
— Mais alors c'est très-dangereux I
— Le danger n'a pas été aujourd'hui pour nous, mais pour notre ami , dont nous vous montrerons demain le cafetan de cuir de renne ; la façon dont les grilTesde l'ours ont tait de cette espèce de cuirasse une espèce de dentelle vous prouvera du reste qu'O a vu l'ennemi de près.
— Mais s'exposer ainsi est une chose insensée! s'écria Marguerite. Pour rien au monde je ne vou-^ drais voir un pareil spectacle h
— Et le nom de ce Méléagre ! reprit Olga; on Mpourra donc pas le savoir?
— - Avouez, dit le major, que vous n'avez pas fini beaucoup d'efforts pour le deviner.
— Si fait; mais je vois ici tons ceux des botes dn château que je crois capables des pins hautes prooesses» et vous dites que votre béros n'est point pamii Bons?
«» Vous avez oublié qnelqn'bn qui était du mûim IB cbftteau hier an soir, reprit le lientenant
l'hovme de neioe 119
— J*ai beau chercher, répondit Olga, j'y renonce, et, à moins que ce ne soit le masque noir, l'homme mystérieux, le boulTon lettré, Christian Waldol...
— Eh bien, pourquoi ne serait-ce pas lui? dit le major en regardant à la dérobée Marguerite» qui avait beaucoup rougi.
-^ EslHce lui? s'écria-t-elle avec une yivacité eau* did£.
— Eh I mon Dieu I lui dit la jeune Russe avec plus de brutalité que de malice, car ce n'était point une méchante personne, on dirait, ma chère enfant, que cela vous intéresse beaucoup...
— Vous savez bien, répondit avec à-propos la bonne Potin, que la comtesse Marguerite a peur de Christian Waldo.
— Peur? dit le major avec surprise.
— Eh ! mais sans doute, reprit la gouvernante, et j'avoue que je suis un peu dans le môme cas ; un masque me fait toujours peur.
— Mais vous n'avez pas môme vu le masque de Christian.
— - Raison de plus, répondit*eIIe en riant. On a réellement peur que de ce que l'on n'a jamais vu. Tout les récits que l'on fait sur ce spirituel comédien soi^ si étranges I, M Et la tête de mort qu'on lui attribue I
i^O l'homme de neigs
croyez-vous qu'il n'y ait pas là de quoi rôver la nuit et trembler quand on entend son nom?
—Eh bien, dit le major, ne tremblez plus, mesdames ; nous avons vu toute la journée la figure deChriS" tian Waldo, et, quoi qu'en ait dit hier au soir M. le baron, sa prétendue tête de mort est la tête du jeune Antinous. N'est-il pas vrai, lieutenant, que c'est le plus beau jeune homme qu'on puisse imaginer?
— Aussi beau qu'il est aimable, instruit et brave» répondit le lieutenant.
Et le caporal DuiT, qui se tenait dehors, la pipe à la bouche, écoutant la conversation, éleva la voix, comme malgré lui, pour vanter la cordialité, la noblesse et la modestie de Christian Waldo.
Marguerite ne fit ni questions ni réflexions; mais, tout occupée qu'elle semblait ôtre d'agrafer sa pelisse, car on s'était levé pour partir, elle ne perdit pas un mot des éloges décernés à son ami de la veille*
— D'où vient donc? dit Olga, qui s'apprêtait à la suivre, qu'un homme instruit et distingué fasse un métier, je ne veux pas dire honteux, mais frivole, et qui, après tout, ne doit guère l'enrichir?
— Ce n'est pas un métier qu'il fait, répondit le major avec vivacité, c'est un amusement qu'il se donne»
— Ah I permettez, on le paye I
— Eh bien, nous autres militaires, on nous paye aussi pour servir TÉtat. Est-ce que nos terres et nos revenus ne sont pas le salaire de nos services?
— Il y a salaire et récompense^ dit "Marguerite avec ane mélancolique douceur. Mais le froid se fait bien sentir : est-ce que nous ne partons pas? Il me semble qall n'y aurait aucun danger sur le lac.
Le major comprit ou crut comprendre que Marguerite avait un grand désir de causer avec lui, et il lui offrit le bras jusqu'à son traîneau, où il demanda à mademoiselle Potin de lui permettre de prendre place pour retourner au château. Quelques mots rapidement adressés au lieutenant firent comprendre à celui-ci qu'il serait agréable au major de voir Olga monter dans un autre traîneau avec lui et Martina Akerstrom, et le bon lieutenant, sans s'inquiéter de «avoir pourquoi, obéissant comme à une consigne, fit accepter son offre à sa fiancée et à la jeune Russe.
Osmund put donc en toute liberté disculper chaudement Christian Waldo de la mauvaise opinion que Marguerite et mademoiselle Potin, sa discrète confidente, semblaient avoir de lui. Pour y parvenir, il n'eut qu'à raconter sa conversation avec Waldo et la résolution excentrique et généreuse que celui-ci avait prise d'embrasser une vie ;*ude et misérable plutôt que de continuer une vie d'aventures qu'il
123 l'homme D£ neigi
condamnait lui-môme. Mace^erite écoutait ayec un< apparence de tranquillité , comme s'il se fût 9ig d'une appréciation générale sur une situation quel conque; mais elle n'était pas habile comédienne^ e le major, qui eut la délicatesse de prendre la cbosi comme elle désirait qu'elle fût prise, ne se tromps guère sur l'intérêt qu'elle y portait dans le secret di son àme.
Cependant le baron Olaûs avait été porté dans soi Ut, où il paraissait calme; le médecin, interrogé paj les héritiers, avait, selon sa coutume et conforma ment à sa consigne, éludé les questions. On savait bien que le respectable et cher oncle était arrivé si faible, qu'il avait fallu le porter, le déshabiller et U coucher comme un enfant; mais, selon le médecin, ce n'était qu'un nouvel accident, passager comme les autres. Johan donnait des ordres pour que les ri et les jeux allassent leur train. La comédie de marionnettes était annoncée pour huit heures. Le docteur Stangstadius eût pu révéler la gravité de la situation; mais il n'était rentré de la chasse que poui monter dans l'observatoire du château, afin d'étudier à loisir le phénomène du brouillard see^ qu'il a^ tribuait, peutrétre avec raison, à un passage d'exha^ Uisons volcaniques venant du lac Wettern.
La seule personne réellement inquiète, c'était Jo-
L'HOHUE DS NEIGE i23
hâo. Resté seul avec son maître, que le médecin avait bien recommandé de laisser reposer, pendant que lui-même allait changer de toilette et prendre quelle nourriture, Johan résolut de savoir à quoi s'en tenir sur Tétat mental du baron.
— Voyons, mon maître, lui dit-il avec sa familiarité accoutumée, privilège exclusif dont il ne craignait jamais d'abuser, et pour cause, sommes-4iôu» mort, cette fois? Et votre vieux Johan ne réussirat-il pas à vous arracher un de ces bons petits sourires qui signifient : «Je nargue la maladie, et j'enterrerai tous les sots qui voudraient me voir au diable 7»
Le baron essaya en vain ce victorieux sourire, qui n'aboutit qu'à une grimace lugubre accompagnée d'un soupir profond.
—Vous m'entendez? reprit Johan ; c'est déjà quelque chose.
— Oui, répondit le baron d'une voix faible ; mais je suis bien mal cette foisi Cet àne de docteur...
Et il essaya de montrer son bras.
— H vous a saigné ? reprit Johan. Il dit vous avoir sauvé par là. Espérons-le; mais il faut que vous le vouliez... Vous savez bien que votre seul remède à loue» c'est votre volcAté, qui fait des miracles 1
— Je n'en ai plus 1
— De volonté?... Allons doncl Quand vous dites
124 L'nOMME DE NEIGE
cela, c'est que Yous voulez fortement gueiqae obosci et ce que vous voulez, je vais vous le dire : c'est que ces deux ou trois Italiens...
— Oui, oui, tous ! reprit le baron avec un éclair d'éaergie.
— Â la bonne heure I reprit Johan. Je savais bien que je vous ferais revenir!... Vous avez vu la preuve?...
— Sans réplique ?
— L'écriture de Stenson?
— Et sa signature... Tous les détails !••• C'est étrange, c'est étrange ! mais cela est.
— Où est-elle donc, cette preuve?
— Dans mon habit de chasse.
— Je ne la trouve pas.
-— Tu ne cherches pas bien. Elle y est. N'importe 1 écoute : la fatigue m'accable... Stenson à la tour I
— Tout de suite ?
— Non, pendant les marionnettes.
— Et les autres?
— Après.
— Dans la tour aussi?
— Oui, un prétexte.
— Bien facile. Un plat de vermeil glissé dans it bagage de ce bateleurs... Os l'auront volée
— Biea.
— Mais s'ils se méfient? si le vrai et le faux Christian ne viennent pas?
— Où sont-ils?
— Qui peut le savoir par ce brouillard? J'ai donné désordres; maison n'avait encore vu rentrer personne, il y a une heure, au Stollborg, qui est épié et cerné de tous côtés.
— Alors... que feras-tu?
— Morte la preuve, c'est-à-dire le portefeuille et l'homme qui vous l'a livré, mort est le secret. Puisque Christian Waldo ignore tout.
-—Est-ce bien sûr?
— - Quand nous le tiendrons , nous le confesse* rons.
— Mais nous ne le tenons pas !
— Peut-être... à présent. Je vais moi-môme au Stollborg m'en assurer.
— Va vite... Mais, s'il refuse de venir ce soir ao château?...
— Alors le capitaine Chimère ira là-bas, avec...
— Très-bien. Et l'avocat?
— Je lui dirai d'avance que vous le demandez. Seulement^ il faut tout prévoir... S'il n^obéit pas?
— Ce sera la preuve...
•^ Qu'il s'entend avec vos ennemis. Et alors...?
— Tant pis pour lui 1
126 i'homms de VJEIGJK
-«- C'est grave, un homme 8i connu I
— Qu'on ne lui fasse rien ; qu'on l'empêche « s'en mêler.
•— Oui, si c'est possible. N'importe, j'essayerai, vais tout de suite au StoUborg glisser votre gobel d'or dans le bât de l'àne. Ge sera le prétexte pour I bas ; mais tout cela fera peut-être du bruit, le Chri tian est batailleur, et le StoUborg est bien près.
— Tant mieux I on fera taire plus vite...
'-" Le major et son lieutenant ont pris ce batele en amitié. Il s'agit de bien saisir le moment. On faire beaucoup de musique de cuivre dans le cb leau; on tirera des pétards et des boîtes dehors chaque instant.
— Bien vu 1
— Comment vous sentez-vous?
— - Mieux... et même je crois me rappeler.
Attends donc, Johan... J'ai revu aujourd'hui cet figure... Où donc? Attends, te dis-jel... Ai*je rôt cela?... Malheur!... Je ne puis... Johan, ma tel refuse... mon cerveau se trouble comme, avan hier.
— Eh bien, ne vous tourmentez pas, je. trouvera moi, c'est mon affaire. Allons, soyez calme, vou surmonterez encore cette crise4à. Je vous envoi Jacob.
l'homme de neic^e 127
«^ Johan sortit. Le baron, épuisé de TefTort qu'il venait de faire, perdit connaissance dans les bras de Jacob, et le médecin, précipitamment rappelé, eut beaucoup de peine à le faire revenir. Puis le malade recouvra une énergie fébrile.
— Otez-vous de là, docteur , dit-il, votre figure m'ennuie... Vous êtes laid I tout le monde est laid !... Il est beau, lui, à ce qu'on prétend; mais cela ne lui servira de rien... Quand on est mort, on devient vite affreux, n'est-ce pas?... Si je meurs avant lui pourtant.. J'ai envie de lui léguer ma fortune... Ce serait drôle I mais, si je vis, il faut bien qu'il meure, il n'y a pas à dire! Répondez-moi donc, docteur; est-ce que vous me croyez fou?
Le baron, après avoir encore divagué pendant quelques instants, tomba dans une somnolence brûlante. Il était alors six heures du soir. La société du château venait de se mettre à table pour Vaftonwardy ce léger repas qui précède le souper.
Nous sommes désolé de faire passer nos lecteurs par tant de repas, mais nous ne serions point dans la réalité si nous en supprimions un seul. Nous sommes forcé de leur rappeler que c'est l'usage général du pays, de manger ou de boire de deux en deux heures, et qu'au siècle dernier personne ne s'en écartait, surtout à la campagne et dans la saison £r<ûde. Les
128 L'hOHMS de N£I6É
jolies femmes ne perdaient rien de leur poésie , aox yeux de leurs admirateurs, pour montrer un excellent appétit. La mode n'était pas d'être pâle et d'avoir les yeux cernés. L'éclatante et fine carnation des belles Suédoises n'ôtait rien à leur empire sur les cœurs et les imaginations, et, pour n'être pas romantique, la jeunesse des deux sexes n'en était pas moins romanesque. Donc, la petite Marguerite et la grande Olga, la blonde Martina et plusieurs autres nymphes de ces lacs glacés, après avoir pris le café dans la grotte du bogar, mangèrent du fromage à la crème dans la grande salle dorée du château, chacun rêvant Tainour à sa manière, aucune n'admettant le jeûne comme une condition du sentiment.
Les hôtes du château neuf n'étaient déjà plus aussi nombreux que dans les premiers jours de Noël. Plusieurs mères avaient emmené leurs fille&.en voyant que le baron Olaûs n'y faisait aucune attention. Les diplomates des deux sexes qui avaient avec lui des relations d'intérêts, et les héritiers présomptifs, que le baron avait coutume d'appeler, quand il plaisantait en français sur leur compte, ses héritiers pré^ somptueux^ tenaient bon , en dépit de la tristesse qui se répandait autour de lui. La comtesse Elvéda s'impatientait de ne pouvoir avancer aucune affaire avec le mystérieux amphitryon; mais elle s'en dédomma*
l'hommf de hsigb i^^
geait en établissant Tempire de ses charmes sur Tambassadeur de Russie. Quand aux dames âgées, les matinées et les après-midi se passaient pour elles en visites reçues et rendues dans les appartements respectifs avec beaucoup de cérémonie et de solennité. Là, on s'entretenait toujours des mêmes choses : du beau temps de la saison, de la magnifique hospitalité du châtelain, de son grand esprit un peu malicieux, de son indisposition^ qu'il supportait avec on si grand courage pour ne pas troubler les pla'iirs de ses convives, et, en disant cela, on étouffait d'homériques bâillements. Et puis on parlait politique et on se disputait avec aigreur, ce qui n'empêchait pas que Ton ne parlât religion d'une manière édifiante. Le plus souvent on disait aux personnes qui venaient d'entrer tout le mal possible de celles qui venaient de sortir.
Les seuls esprits qui pussent lutter avec succès contre le froid de cette atmosphère morale, c'était une vingtaine de jeunes gens des deux sexes, qui, avec ou sans l'agrément de leurs familles, avaient vite noué entre eux des liaisons de cœur plus ou moins tendres, et qui, par leur libre réunion à presque toutes les heures du jour, se servaient de chaperons ou de confidents les uns aux autres. A cette bonne jeunesse se joignaient quelques personnes
130 L*HOHM£ DE NEIGB
plus âgées, mais bienveillantes et d'un caractère gai, les gouvernantes comme mademoiselle Potin, la famille du pasteur, groupe choyé et considéré dans toutes les réunions champêtres, quelques vieux campagnards sans prétention et sans intrigue, le jeune médecin du baron, quand il pouvait s'échapper des griffes de son tyrannique et rusé malade ; enfin l'illustre Stangstadius, quand on pouvait s'emparer de lui et le retenir par des taquineries sous forme de complin>ents hyperboliques, dont il ne suspectait jamais la sincérité, même quand ils s'adressaient aux agréments de sa personne.
La collation de Vaftcmward fut donc aussi enjouée que les autres jours, bien que le géologue n'y parût pas, et le jeune monde, comme disaient les matrones, ne s'aperçut pas de la figure soucieuse et agitée des valets, lesquels n'étaient pas aussi dupes de la légère indisposition de leur maître qu'ils voulaien bien le laisser croire à ceux d'entre eux qui faisaient métier d'espionner les autres.
Après la collation, on déclara que c'était assez écouter les exploits des chasseurs, et Martina proposa de reprendre un amusement qui avait eu beaucoup de succès la veille, et qui consistait à se cacher et à se chercher les uns les autres dans une* partie des bâtiments du château. Instinctivement, on
lùyait certain papillon réservé aux appartemeats isolés du châtelain, et peut-être, sans en rien faire paraître, n'était-on pas fâché d'avoir le prétexte de respecter son repos pour s'éloigner également des appartements de cérémonie occupés par les grands parents. Dans les longues galeries somhres et peu fréquentées qui couronnaient les bâtiments d'enceinte, et qui ouvraient diverses communications avec les étages inférieurs, consacrés à divers usages domestiques, cellîèrs, blanchisseries, etc., on avait tti libre parcours pour se chercher et beaucoup de mcoins pour se cacher. On tu*a au sort les groupes cpii devaient se donner la chasse les uns aux autres k tour de rôle; Marguerite se trouva avec Hartina et son fiancé le lievtenant.
Pendant que le Jeune monde (Tu château neuf se livrait à d'innocents ébats, M. Ooefle et Christian se livraient à tous les commentaires imaginables sur les découvertes que ce dernier croyait avoir fautes relativement à sa naissance. M. Ooefle ne partageait pas les idées de son jeune ami. U les disait écloses dans une imagination plus ingénieuse que logique, et il paraissait plus que jamais tourmenté d'une idée sur laquelle il avait à la fois envie et crainte de s'expliquer.
— Christian, Christian, dit-il en secouant la tête, ne vous affligez pas à creuser ce cauchemar. Non, non I vous n'êtes pas le fils du baron Olaûs, j'en mettrais ma main au feu I ""
— Et pourtant, reprit Christian, estrce qu'il n'y ft pas des traits de ressemblance entre lui et moi? Pendant qu'il était évanoui et que son sang coulait
sur la neige, je le regardais avec effroi; sa figure cruelle et sardonîgue avait pris l'expression de calme suprême que donne la mort. Il me semblait» il est vrai, que nul homme, à moins qu'il n'ait passé sa ?ie devant une glace, ou qu'il ne soit point peintre de portraits, ne se &it une idée certaine de sa pro* pre physionomie; mais enfin il me semblait que ce type était vaguement tracé dans ma mémoire, et que c'était précisément le mien. J'ai éprouvé la même chose en regardant cet homme pour la première fois. Je ne me suis pas dit : « Je l'ai vu quelque part; » je me suis dit : « Je le connais, je l'ai toujours connu.
— Eh bien, eh bien, dit M. Goefle, moi aussi, parbleu ! en vous voyant pour la première fois, et en vous regardant encore en ce moment-ci, où vous avez la figure sérieuse et absorbée, je trouve, sinon mie ressemblance, du moins un rapport de type extraordinaire, frappant! et c'est justement là, mon cher, ce qui me fait vous dire : Non, vous n'êtes pas son fils !
— Pour le coup, monsieur Goefle, je ne vous comprends pas du tout.
— Oh ! vous n'êtes pas le seul ! je ne me comprends pas moi-môme. Et pourtant j'ai une idée, une
idée fixe !... Si ce diable de Stenson avait voulu parm* 9
134 l'homme de HEI6E
1er 1 mais c'est en vain que je ï-ai tourmenté aujourd'hui pendant deux heures, il ne m'a rien dit que d'insignifiant. Ou il commence à divaguer par mo» ments, ou il fait résolument le sourd et le distrait quand il ne veut pas répondre. Si j'avais su que cette Karine existât et qu'elle fût mêlée à nos afj faires, j'aurais peut-être tiré quelque chose de lui, au moins à propos d'elle. Vous dites que le fils* du danneman prétend qu'elle dirait bien des secrets, si «lie voulait? Malheureusement, c'est encore, à ce qu'il parait, une tête fêlée, ou un esprit terrifié qui ne veut pas se confesser I Pourtant il faut que nous venions à bout d'éclaircir nos doutes, car ou je sois fou, mon cher Christian, ou vous êtes ici dans votre pays, et peut-être sur le point de découvrir qui voof êtes. Voyons , voyons I cherchons donc, aidez-moi, €'est-àrdire écoutez-moi. Votre figure est également un grand sujet de trouble et d'inquiétude au château neuf, et il faut que vous sachiez...
En ce moment, on frappa à la porte, après avoir essayé d'entrer sans frapper ; mais le verrou était poussé en dedans, précaution que M. Goefle avait prise sans que Christian y fît attention. Christian allait ouvrir, M. Goefle l'arrêta.
— Mettei&-vou8 sous l'escalieri lui dit-il» et laissesmoitatire.
l'homme de NEI6B 135
Christian, préoccupé, obéit machinalement, et M. Goefle alla ouvrir, mais sans laisser le survenant entrer dans la chambre. C'était Johan.
— C'est encore vous? lui dit-il d'un ton brusque et sévère. Que voulez-vous, monsieur Johan?
— Pardon, monsieur Goefle; je désirerais parler à Chrislan Waldo.
— Il n'est pas ici.
— n est rentré pourtant, je le sais , monsieur Goefle.
— Cherchez-le, mais non pas cbez moi. Je travaille et je veux être tranquille. C'est la troisième fois que vous me dérangez.
— Je vous demande mille pardons, monsieur Goefle ; mais, comme vous partagez votre chambre avec lui, je croyais pouvoir m'y présenter pour transmettre à ce comédien les ordres de M. le baron.
— Les ordres, les ordres... Quels ordres?
— D'abord Tordre de préparer son théâtre, ensuite celui de se rendre au château neuf .à huit heures précises, comme hier, enfin celui de jouer quelque chose de très-gai.
— Vous vous répétez, mon cher; vous m'avez déjà dit deux fois aujourd'hui la même chose, dans les mômes termes... Mais êtes-vous certain de bien sa* Voir ce que vous dites? Le baron n'est-il pas grave-
136 l'hohke de neige
ment malade ce soir, et, pendant que vous rôdez comme une ombre dans le vieux château, savez^vous bien ce qui se passe dans le château neuf?
— Je viens de voir M. le baron il y a un instant, répondit Johan avec son éternel sourire d'impartinente humilité. M. le baron est tout à fait bien, et c'est parce qu'il m'envoie ici que je me vois forcé, à mon grand regret, d'être excessivement importun. Je dois cependant ajouter que M. le baron désire vivement causer avec l'honorable M. Goefle pendant la comédie des marionnettes.
— J'irai, c'est bien. Je vous souhaite le bonsoir. Et M. Goefle ferma la porte au nez de Johan désappointé.
— Pourquoi donc ces précautions? lui dit Christian sortant de sa retraite, d'où il avait écouté ce dialogue.
— Parce qu'il se passe ici quelque chose que j'étais en train de vouloir vous dire, et que je ne comprends pas, répondit le docteur en droit. Toute la journée, ce Johan, qui est bien, si j'en juge par sa mine et par l'opinion deStenson, la plus détestable canaille qui existe, n'a fait autre chose que de rôder dans le Stollborg, et c'est vous qui êtes l'objet de sa curiosité. Il a interrogé sur votre compte d'abord Stenson, qui ne vous connaît pas, et qui ne sait que d'aujour-
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dirai (précisément par ce Johan) que nous demeurons ici , vous et moi. Ledit Johan a ensuite causé longtemps, dans Técurie, ayec votre valelPuffo, et, dans la cuisine du gaard, avec Ulphilas. Il eût fait causer Nils, si je ne l'eusse tenu près de moi toute la journée., Je crois môme que ce mouchard a essayé de confesser votre âne I
— Heureusement, ce brave Jean est la discrétion même, dit Christian. Je ne vois pas ce qui vous inquiète dans les manœuvres de ce laquais pour voir ma figure : je suis habitué à exciter cette curiosité depuis que j'ai repris le masque; mais je vais me débarrasser pour toujours de ce mystère puéril et de ces puériles persécutions. Puisqu'il faut retourner ce soir au château, j'y retourne à visage découvert.
— Non, Christian, ne le faites pas; je vous le défends. Encore deux ou trois jours de prudence! Il y a ici un gros secret à découvrir : je le découvrirai, on j'y perdrai mon nom ; mais il ne faut pas qu'on Toie votre figure. Il ne faut même plus la montrer à Ulf. Je ne vous quitte pas, je vous garde à vue. Un danger vous menace très -certainement. L'oblique regard de Johan n'est pas le seul que j'aie vu briller dans tes couloirs du Stollborg. Aujourd'hui, à la nuit tombée, ou je me trompe fort, ou j'ai aperçu un cer*
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tâin escogriffe, décoré par le baron son maître da nom fantastique de capitaine Chimère, qai se promenait autour du donjon sur la glace. Avec notre comédie d'hier au soir, nous avons peut-être mis le feu aux poudres. Le baron se doute de quelque chose relativement à vous, et, si vous m'en croyez, vous allez vous faire malade, et vous n'irez pas au château neuf.
— Ohl pour cela, je vous demande pardon, monsieur Goefle, mais rien de la part du baron ne saurait m'effrayer. Si j'ai le bonheur de ne point lui appartenir, je me sens tout disposé à le braver et à tordre vigoureusement la main qui se permettrait de soulever seulement la tapisserie de mon théâtre pour me voir, s'il me plaît encore de garder l'incognito. Songez donc que j'ai tué deux ours aujourd'hui, et que cela m'a un peu excité les nerfs. Allons, allons, par» don, cher oncle, mais il se fait tard, j'ai à peine deux heures pour préparer ma représentation. Je vais chercher Un canevas dans ma bibliothèque, c'estp à-dire au fond de ma caisse, et vous me ferez bien la plaisir de le jouer tel quel avec moi.
— Christian, je n'y ai pas la tête aujourd'hui. Je ne me sens plus fabulator, mais avocat, c'est-i-dire chercheur de faits réels jusqu'à la moelle des osl Votre valet Puflb n'est pas trop gris, à ce qu'il m'a
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semblé; il doit être parla, dans le gaard. Tenez, je sors, et je vais en passant rappeler pour qu'il tous aide, puisque vous voulez encore fabulare aujour-^ d^ui... II n'y a peut-être pas de mal... ça vous occu. pera, et ça peut détourner les soupçons. PufTo vous est dévoué, n'est-ce pas?
^ Je n'en sais rien.
— Mais, si Ton vous cherchdt querelle, il ne vous planterait pas là? il n'est pas lâche?
— Je ne crois pas ; mais soyez donc tranquille monsieur Ooefle. J'ai là le couteau norvégien que l'on m*a prêté pour la chasse, et je vous réponds que je me ferai respecter sans l'aide de personne.
— Héflez-vous d'une surprise. Je ne crains que cela pour vous ; moi, je ne peux plus rester en place! Depuis que vous m'avez parlé d'un enfant élevé en secret chez le danneman... d'un enfant qui avait les doigts &its comme les vôtres...
— Bah ! dit Christian, j'ai peut-être rêvé tout cela, et il faut à présent que tout cela se dissipe. Je vob an fond de leur boite mes pauvres petites marionnettes, que je vais faire parler pour la dernière ou l'avant-dernière fois , car il n'y a que cela de réel et de sage dans les réflexions de ma journée, monsieur Goefle. Je quitte la marotte, je prends le marteau du mineur» la cognée du bûcheron ou le fouet de voyage
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da paysan forain. Je me moqae de tout le reste! Qae je sois lo. fils d'un aimable sylphe ou celui d'un méchant tari, peu importe! Je serai le fils de mes œuvres, et c'est trop se creuser la cervelle pour arriver à un résultat aussi simple et aussi logique.
— C'est bien, Christian, c'est bien! s'écria M. Goefle. J'aime à tous entendre parler ainsi ; mais, moi, j'ai mon idée : je la garde, je la creuse, je la nourris... et je vais lui faire prendre l'air. Qu'elle soit absurde, c'est possible; je veux toujours voir Stenson, je lui arracherai son secret; cette fois, je sais comment m'y prendre. Je reviendrai dans une heure au plus, et nous irons ensemble au château. J'observerai le baron, j'irai chez lui savoir ce qu'il me veut. Il se croit fin; je le serai plus que lui. C'est cela, courage! Au revoir, Christian. — Allons, Niis, éclairez- moi. — Ahl tenez, Christian, voilà mailre Puffo, à ce qu'il me semble. ^i
M. Goefle, en effet, se croisa en sortant avec . Puffo.
— Voyons, toi ! dit Christian à son valet. Ça va-t-il mieux aujourd'hui?
— Ça va très-bien, patron, répondit le Livournais d'un ton plus rude encore que de coutume.
— Alors, mon garçon, à l'œuvre I nous n'avons pas une minute à perdre. Nous jouons le Mariage de la
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Fdîe, la pièce que tu sais le mieux, que tu sais par cœur; tu n'as pas besoin de répétition.
«^ Non , si vous n'y mettez pas trop de votre cru nouveau.
— Pour cela, je ne te réponds de rien; mais je serai fidèle aux répliques, sois tranquille. Cours au château neuf avec l'âne et le bagage ; monte le théâtre, place le décor. Tiens, le choix est fait: emporte ce ballot; moi, j'habille les personnages, et je te suis. S'il faut absolument relire le canevas, nous aurons encore le temps là-bas. Tu sais bien que le beau monde met un quart d'heure à se placer et à faire silence.
Puffo fit quelques pas pour sortir, et s'arrêta hésitant. Johan, tout en le retenant prisonnier à son insu au SloUborg, l'avait, en causant avec lui, excité contre son maître, et PufTo était impatient de chercher querelle à celui-ci; mais il le savait agile et déterminé, et peut-être aussi que, dans un recoin trèsinexploré de son âme grossière et corrompue, il 8'était glissé un sentiment d'affection involontaire pour Christian. Cependant il prit courage.
— • Ce n'est pas tout, patron Cristiano, dit-il; mais je voudrais bien savoir quel est le maroufle qui a tenu les marionnettes hier au soir avec vous? — Âhl ah! répondit CbrisUani tu commences à
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t'en inquiéter? Je croyais que tu ne soupçonnais pa» qu'il y eût eu hier au soir une représentation?
— Je sais qu'il y en a eu une, et que je n'en étais pasi
— En es-tu bien sûr?
— J'étais un peu gris, dit PuiTo en élevant la voix, j'en conviens ; mais on m'a dit la vérité aujourd'hui, et je la saîs^ la vérité.
— La vérité I dit Christian en riant; ne dirait-on pas que je l'ai cachée à Votre Excellence? Je n'ai pas^ eu l'honneur de vous voir aujourd'hui, signor Puffo, et, quand je vous aurais vu, je ne sache pas avoir à vous rendre compte...
— Je veux savoir qui s'est permis de toucher k mes marionnettes I
*- Vos marionnettes, qui sont à moi, vous avez l'air de l'oublier, vous le diront peut-être; questionnez-les.
— Je n'ai pas besoin de les questionner pour savoir qu'un individu s'est permis de me remplacer, et de gagner apparemment mon salaire à ma place.
— Qu^d cela serait ? Étiezrvous en état de dire un mot hier au soir?
-— 11 fallait au moins m'essayer ou me préve-^ nir.
— C'est un manque d'égards dont je me confesse^
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répondit Christian impatienté; mais je l'ai fait exprès pour résister à la tentation de tous corriger, comme vous le méritez, de votre ivrognerie.
— Me corriger ! s'écria Pufio en s'avançant sur lui d'une manière menaçante. Allons -y donc un peul Voyons!
Et, en môme temps» il Brancnt sur la tête de son patron une marionnette en guise de massue. L'arme, pour être comique, n'en était pas moins dangereuse, la tête du burattino étant faite d'un bois très-dur» pour résister aux batailles de la scène. En tenant la figurine par son jupon de peau et en la faisant voltiger comme un fléau, PufTo, en colère, pouvait et voulait peut-être briser le crâne de son adver* saire. Christian saisit la marionnette au vol, et, de l'autre main, prenant PufTo à la goi^e, il le renversa à ses pieds.
— Maudît ivrogne, lui dit-il en le tenant sous son genou, tu mériterais un solide châtiment; mais il me répugne de te frapper. Va-t'en, je te donne ton congé, je ne veux jamais plus entendre parler de toi. Je t'ai payé ta semaine d'avance et ne te dois rien; mais, comme tu l'as peut-être déjà bue, je vais te donner de quoi retourner à Stockholm. Lèv&-tol, et n'essaye plus de faire le méchant» ou je t'étrangle.
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Puffb, un peu meurtri, se releva en sileuce. Ce n'était pas une nature d'assassin. Il était humilié et abattu. Peutrétre sentait-il son tort; mais il avait surtout une préoccupation qui frappa Christian: c'était de ramasser une douzaine de pièces d'or qui s'étaient échappées de sa ceinture, et qui avaient roulé avec lui sur le plancher.
— Qu'est-ce que cela? dit Christian en lui saisis* sant le bras. De l'argent volé?
— Non ! s'écria le Livournais en élevant la main avec un geste héroïque assez burlesque, je n'ai rien volé ici ! Cet argent-là est à moi, on me l'a donné!
— Pourquoi faire? Allons, parle, je le veux !
— On me l'a donné, parce qu'on a voulu me le donner. Ça ne regarde personne.
— Qui te Ta donné? N'est-ce pas?...
Christian s'arrêta, craignant de montrer des soupçons qu'il était prudent de cacher.
—Va-t'en, dit-il, va-t'en vite; car, si je découvrais que tu es quelque chose de pis qu'un ivrogne , je t'assommerais sur la place. Va-t'en, et que je ne te revoie jamais, ou malheur à toi I
Puffo, effrayé, se retira précipitamment. Christian, pour le tenir à distance, avait mis exprès la
main sur le large couteau norvégien du major. La vue de cette arme terrible suffit pour effrayer le bohé-
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mieD, qui craignait surtout de voir Cbrislian luî arracher son or, pour se livrer à une enquête sur la source de cette richesse inexpliquée.
Le Livournais sortit très-indécis du donjon. Johan, qui outre-passait Quelquefois de son chef les intentions secrètes du baron, ne lui avait pas précisément donné de l'argent pour faire ce qu'en style de grand chemin PulFo appelait, un peu en tremblant, un mauvais coup, mais pour le décider à se tenir tranquille, si son maître était provoqué et entraîné dans une rixe fâcheuse. Johan l'avait confessé ; il savait par fui que Christian était bouillant et intrépide. Il lui avait fait entendre, sans compromettre le baron, que Christian avait déplu au château à quelqu'un de très-puissant, qu'on avait découvert en lai un espion français, un personnage dangereux, que 8ais-je7 PufTo n'avait pas compris un mensonge qui n'était peut-être point encore assez grossier pour lui. Ce qu'il avait compris, c'était la somme glissée dans sa poche. Son intelligence s'était élevée jus« qu'au raisonnement suivant : «Si l'on me paye pour laisser faire, on me payerait bien plus pour agir. » Il avait donc eu l'idée de prendre les devants ; îl avait cru trouver Christian sans armes et sans défiance : le courage lui avait manqué, et un peu aussi la scélératesse. Christian élait si bon, que la main avait tremnu &
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blé au misérable : à présent qa'il était vaincu et haé mille, qu'allait-il faire?
Tandis que PuiTo se livrait à la somme trés-mlé nime de réflexion dont il était capable, Christian, ému et fatigué au moral plus qu*au physique, s*était assis sur son coflre, perdu dans une rêverie mé? lancolique.
— Triste vie! se disait-il en contemplant machinalement la marionnette étendue par terre, qui avait été si prés de lui entamer le crâne. Triste société que celle des hommes sans éducation ! Il faut pour;; tant, plus que jamais, que je m*y habitue : si je rentre dans les derniers rangs du peuple, d'où je suis probablement sorti, et dont j'ai vainement essayé de me séparer, il me faudra certainement plus d'une fois avoir raison, par la force du poignet, de certaines natures grossières que la douceur et le sentir ment ne sauraient convaincre. Jean-Jacques I avais» tu prévu cela pour ton Emile? Non, sans <toute, et pourtant tu as été assailli à coups de pierre dans tOD humble chalet, etforcé de fuir la vie champêtre pour n'avoir pas su te faire craindre de ceux dont tu ne pouvais te ikire comprendre I
)> Voyons, qui es-tu, toi qui as failli me tuer? dit encore Christian en parlant tout haut cette fois 9 pour se mettre en verve , et en ramassant la ma-
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rionnette, quf gisait la face contre terre. Jupiter I c'est toi, mon pauvre petit Stentarellot toi, mon favori', mon protégé) mon meilleur serviteur I toi, le plus ancien de ma troupe , toi , perdu à Paris et retrouvé si miraculeusement dans les sentiers de la Bohême ! Non, c'est impossible, tu ne m'aurais pas fait de mal, tu te serais plutôt retourné contre les assassins. Tu vaux mieux que boA nombre de ces grandes marionnettes stupides et méchantes qui prétendent appartenir à l'espèce humaine, et dont le cœur est plus dur que la tôte. Viens, mon pauvre petit ami, viens mettre une collerette blanche et recevoir un coup de brosse sur ton habit couvert de poussière. Toi, je jure de ne plus t'abandonnerl... Tu voyageras avec moi, en cachette, pour ne pas faire rire les gens sérieux, et, quand tu t'ennuieras trop de ne plus voir les feux de la rampe, nous causerons Uns les deux tôte à tôte ; je te confierai mes peines, ton joli sourire et tes yeux brillants me rappelleront les folies de mon passé... et les rôves d'amour éclos et envolés dans les sombres murs du StoUborg 1
Un rire d'enfant fit retourner Christian: c'était M. Nils, qui était rentré sur la pointe du pied et qui sautait de joie en battant des mains à la vue de la marionnette animée et comme vivante dans les doigts agiles de Christian, qui s'exergait avec elle.
— ûh! donnez-moi ce joli petit garçon I s'écria l'enfant enthousiasmé : prêtez-le moi un morv?nt, que je m'amuse avec lui I
— Non , non, dit Christian , qui se nâlaît d'arranger la toilette de Stentarello ; mon petit garçon ne joue qu'avec moi, et puis il n'a pas le temps. Est-ce que M. Goefle ne revient pas?
— Oh ! faites-moi voir tout ça ! reprit Nîls avec transport en jetant un regard ébloui dans la boite que Christian venait d'ouvrir, et où brillaient pôle-môle les chapeaux galonnés, les épées, les turbans h aigrette et les couronnes de perles de son monde en miniature. Christian essaya de se débarrasser de Nils par la douceur; mais l'enfant était si acharné dans son désir de toucher toutes ces merveilles, qu'il fallut lui parler fort et rouler de gros yeux pour l'empôcher de s'emparer des acteurs et de leur vestiaire. 11 se mit alors à faire la moue, et s'en alla auprès de la table en disant qu'il se plaindrait à M. Goefle de ce que personne ne voulait l'amuser. Sa tante Gertrude lui avait promis qu'il s'amuserait en voyage, et il ne s'amusait pas du tout.
— Hais je me moque de toi, grand vilain ! dit-il en faisant la grimace à Christian ; je sais faire de jolis bateaux en papier, et tu ne verras pas ceux que je vais faire I
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— C'est bien, c'est bien ! répondît Christian , qui, comptant sur l'aide de H. Goefle, continuait lestement sa besogne de costumier; fais des bateaux, mon garçon, iais-en beaucoup, et laisse-mo tranquille.
Tout en clouant les chapeaux et les manteaux sur la tête et autour du cou de ses petits personnages, Christian regardait la pendule , et s'impatientait de ne pas voir revenir M. Ooefle. U essaya d'envoyer Nils au gaard pour le prier de se hâter ; Nils boudait et faisait semblant de ne pas entendre.
— Pourvu, se dit Christian, que nous ayons le temps de lire le canevas l... C'est tout au plus si je me le rappelle, moi! J'ai eu tant d'autres soucis aujourd'hui... Ah ! j'ai promis au major une scène de chasseurs... Où la placerai-je? N'importe où! Un intermède pillé de la scène de Horon avec l'ours, dans la Princesie éPÉlide. Stentarello fera le brave ; il sera charmant...; il se moquera des gens qui tuent l'ours à travers un filet., comme H. le baron I Mais pourvu que Puffo n'ait pas emporté le canevas de la pièce !... Je le lui avais mis dans les mains 1...
Christian se mit à chercher son manuscrit autour de lui. En faire un autre, c'était encore une demiheure de travail, et sept heures sonnaient à la pendule, n fouilla dans la boite qui contenait tout son
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petit répertoire, U dérangea et retourna tout; il avaH la fièvre. Lldée de ne pas aller au ch&teau neuf à l'heure dite et de paraître vouloir se soustraire à la haine du baron lui était insupportable. U se sentait pris de rage contre son ennemi, et l'amour se mettait peut-Atre aussi de la partie, H brûlait de braver ouvertement l'homme déneige en présence de Marguerite, et de lui montrer qu'un histrion avait plus de témérité que beaucoup des nobles hôtes du cb&« teau.
En ce moment, il regarda Nils, qui disait avec beaucoup de gravité et d'attention ce qu'il lui plaisait d'appeler des petits bateaux» c'est-à-dire dès pa« pillotes de diverses formes avec du papier plié, replié, déchiré, puis chiffonné, roqlé et jeté p^r terr« quand l'objet n'était pa3 réussi à son gré.
~ Ah I maudit bambin, s'écria Christian en lui arrachant des mains une poignée de paperasses, tu mets mon répertoire en bateaux?
Nils se mit à pleurer et à crier en jurant que ces papiers n'étaient pas à CSiristian, et en essayant de lutter avec lui pour les ravoir.
Tout à coup Christian, qui dépliait précipitamment les bateaux pour tftcher de rassembler les feuillets de son manuscrit, devint sérieux et s'arrdt^ immobile. - Ces papier»! en ^et, n'étaient pas les «ieos» cette
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écriture n'était pas la sienne ; mais son nom, ou plutôt un de ses noms, tracé par une main inconnue, hii avait, pour ainsi dire, sauté aux yeux, et cette pbrase, écrite en italien : Cristiano del Lago a aujmr" ^hui quinze am... éveillait vivement sa curiosité.
— Tiens, tiens, dit-il à Tenfanti gui continuait aie tirailler en réclamant ce qu'il appelait son papier; joue avec les marionnettes, et laisse-moi en paix 1
Nils, voyant une poignée de petits hommes sur la table, se plongea avec délices dans Toccupation de les regarder et de les toucher, tandis que Christian, prenant la chaise que Tenfant venait de quitter et attirant à lui la bougie, se mit à déchiffrer une écriture détestable, avec un style italien et une orthographe à l'avenant, mais dont chaque mot, lu ou deviné, était pour lui une surprise extraordinaire,
— Ob as-tu pris ces papiers-là 7 dit-il & l'enfant tout en continuant de déchiffrer et de i^assembler les fragments déchirés et chiffonnés.
— Ah ! monsieur, que vous êtes donc beau avec Tos grandes moustaches I disait Nils à la marionnette ^'il contemplait avec extase.
— Bépondràs-*tu? s'écria Christian ; où as-tu trouvé ces papiers-là? Sont-ils à M. Qoefle?
— Non, non, répondit enfin Nils après avoir été lourd à plusieui'^ questions réitérées. Je ne les ai pas
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pris i M. Gcefîe ; c'est lui qui les a jetéïJ, et les papiers qu'on jette, c'est pour moi. C'est pour faire des bateaux, M. Goefle l'a dit ce matin.
— Tu mens I M. Goefle n'a pas jeté ces papiers-là! Ce sont des lettres; on ne jette pas des lettres, on
es brûle. Tu as pris ça dans les tiroirs de cette table?
— Non!
— Ou dans la chambre à coucher?
— Dame, non !
— Dis la vérité? vite!
— Non!
— Je te tire les oreilles !
— Eh bien, moi, je vais me sauver.
Christian arrêta Nils, qui voulait fuir avec les marionnettes.
— Si tu veux me dire la vérité, lui dit-il, je te donne un beau petit cheval ' avec une housse rouge et or.
— Voyons-le?
— Tiens, dit Christian en cherchant le jouet qui faisait partie de son matériel; parleras-tu, coquin?
— Eh bien, dit l'enfant, voici ce qui est arrivé. J'ai été tout à l'heure éclairer M. Goefle chez M. Stenson, vous savez bien, le vieux qui n'entend pas ce qu'on Jui dit, et qui demeure dans l'autre cour?
l'hokmb de REiet 133
— C'est bon, je sais ; dis TÎte, et ne mens pas, ou je reprends mon cheval.
— Eh bien, je suis resté à attendre M. Goefle dans la chambre de M. Stenson, où il y avait du feu, pendant que H. Goefle parlait fort avec lui dans le cabinet qui est à côté.
— Que se disaient-ils ?
— Je ne sais i^s, je n'ai pas écouté; je jouais à arranger le feu dans la cheminée. Et puis, tout d'un coup, il est yenu dans le cabinet des hommes qui disaient comme ça : « Monsieur Stenson» il y a une heure que M. le baron tous attend. Pourquoi est-ce que tous ne venez pas? Il faut venir avec nous tout de suite.» Et puis on s'est disputé. M. Goefle disait: «M. Stenson n'ira pas; il n'a pas le temps. » Et M. Stenson disait : « H faut que j'y aille; je ne crains rien. Je vais y aller. » Et puis M. Goefle a dit : «J'irai avec vous.» Alors je suis entré dans le cabinet, parce que j'avais peur qu'on ne fit du mal à M. Goefle, et il y avait là trois. •• ou six hommes bien habillés en domestiques.
— Trois... ou six?
— Ou quatre, je n'ai pas pu compter, j'avais peur; mais M. Goefle m'a dit : Va-fea ! et il m'a poussé dans l'escalier en me jetant dans les jambes ce pa« guet de papien sans que perionne le voie. Peut"
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être qull M voulait pas qu'on saeha quil me donnait cela, et, moi» j'ai ramassé ; je me suis sauvé, et voilà touti
•«- Et tu ne me dis pas, imbécile, si M. Goefle..;
Christian, jugeant bien inutile de formuler sa pensée, rassembla les papiers à la hâte , les enîérma dans sa caisse, dont il prit la clef, et s'élança dehors^ inquiet de la situation de l'avocat, au milieu des évéments incompréhensibles qui se pressaient autour de lui.
NUs criait déjà en se voyant seul avec les marionnettes, qui reOrayaient un peu, malgré l'attrait qu'elles avaient pour lui, lorsque M. Goefle arrêta Christian au passage et rentra avec lui dans la salle de l'ourse, n était pâle et agité.
— Oui, oui, dit-il à Christian, qui le pressait de questions, fermons les portes. H se passe ici des choses graves. Où est Nils? Ah ! te voilà, petit I Où as-tu mis les papiers?
•<- n les mettait en bateaux, répondit Christian ; je les ai sauvés : ils sont là, tout déchirés, mais rien ne manque. J'ai tout ramassé. Qu'est-ce donc, monsieur Goefle, que ces lettres singulières qui me concernent?
-p Elles vous concernent? Vous en êtes sûrî
— Parfaitement sûr.
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i^ Vous les avez laes?
— Je n'ai pas en le temps. H. Nils a rencin la be» sûgne difBcilei outre qae récritnre est d'nn maître chat; mais je Tais les lire. Monsieur Goefle» le secret de ma Tie est là !
— En vérité? Oui, je m*en doutais, j*en étais sûr, Christian, qu'il s'agissait de tous! Hais j'ai donné ma parole à Stenson, en recevant ce dépôt, de ne pas en prendre connaissance avant la mort du baron on la sienne.
Mais, moi, monsieur Ooefle, je n'ai rien promis. Le hasard a mis les papiers dans mes mains, je les ai sauvés de la destruction : ils sont à moi.
— Vraiment? s'écria en souriant H. Goefle. EIi bien, moi, au bout du compte, je n'avais pas achevé mon serment quand on est entré... Non, non, j'ai bien juré hier quant à mi autre dépôt ; mais, quant à celui-ci, je n'avais pas fini de jurer, je m'en sou- Tiens. J'allais, d'ailleurs, obtenir toute la confiance de Sten. J'écrivais mes questions pour ne pas avoir à élever la voix avec le pauvre sourd. Je lui narlais de vous, de mes doutes, et je sentais que nous étions espionnés. Vous avez dû trouver des fragments de mon é^'.riture au crayon sur des feuilles volantes?
Oui, il m'a semblé que ce devait être cela. Lisez donc les lettres alors.
iâ($ L^nOMMB DE NEIGE
— Ce sont des lettres? Donnez... Mais non, il faudrait plutôt les cacher. Nous sommes entourés, surveillésy Christian. En ce moment, je suis sûr qu'on fouille et pille le cabinet de Stenson. On a emmené Ulphilas. Qui sait si on ne va pas nous attaquer?
— « Nous attaquer ? £h bien, au fait, c'est possible ! Puffo vient de me chercher une querelle d'Allemand, il a levé la main sur moi, et il avait de Ter dans ses poches. J'ai été obligé de jeter ce manant à la porte.
— Vous avez eu tort. Il fallait le lier et l'enfermer ici. Il est peut-être maintenant avec les coupe-ja^ rets du baron. Voyons, Christian, une cachette avant tout pour ces papiers I
— Bah I une cachette ne sert jamais de rien.
— Si fait!
— Cherchez, monsieur Goefle; moi, j'apprête mes armes, c'est le plus sûr. Où sont-ils ces coupe-jarrets?
-— Ah I qui sait? J'ai ivu sortir Johan et ses acolytes avec Stenson, et j'ai fermé la porte du préau; mais on peut venir par le lac, qui est une plaine solide en ce moment; on est peut-être déjà venu. N'entendez-vous rien?
— Rien. Pourquoi donc viendrait-on chez vous? Raisonnons, monsieur Goefle, raisonnons la situation avant de nous alarmer.