‹ L'homme de neige (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · l'u<xmai£ jde jîeigb · texte numérisé non relu

l'u<xmai£ jde jîeigb

tant ^e le trolsièoie témoin, la comtesse Alargi^erite, ne îài pas présente peur j apposer sa signature.

Marguerite était dans la chambre de|far4e, oii Christian l'avait à la hâte priée de rentrer » pour qu'elle ne fût pas vue des (jeunes .efflcier§, vis-à-vis desquels elle n'avait pas l'excuse, plausible et sacrée en Suède, d'être venue par sollicitude pour tes jours d'un fiancé; mais la comtesse, qui se tenait près de la porter entendit que Ton réclamait son concours, et, s'étant assurée, à l'audition des voix, qu'elle n'avait rien à craindre de la médisance des personnes présentes, eJlîe ouvrit vivement et se montra. Elle avait à cœur de jurer et de signer, elle aussi, que le vol infâme imputé à Christian, dans les conseils $t desseins du haron, avait été annoncé d'avaoce devant elle.

En la voyant, le major et le lieutenant ne purent retenir une exclamation de surprise ; mais M. Goefla) avec sa présence d'esprit accoutumée, st chargea d^ teiut expliquer.

— Mademoiselle Akerstrom, dit-il, n'eût pas p|i venir seule. Elle n'avait personne pour l'accompagner, et vous lui aviez tellement reconQtfnandé le silence, qu'elle ne poussait choisir d'autre escorte qoe le domestique de la comtesse Marguerite, initiée au

)j&éme secret Naturellement, la comtesse Marguerite a voulu accompagner, aon amie, à laquelle Péiersam eût peut-être fait quelques objections sur le mauvais temps... M. Goe&e. trouva eoGore de bonnes 'raisons pour démontrer combien le fait s'était naturellement accompli. Martina eût pu dire, avec sa simplicité primitive, que les choses me s'étaient pas absolument passées ooiaame les expliquait M. Goefle, et-elle était si loin de soupçonner la prédilection de Marguerite pour Ghrii^n, qu'elle n'y eûtméme pas manqué, si elle n'eût été absorbée par le soin de servir le thé et môme le gruau avec Nils, qui avait, en outre, découvert au gaard les mets destinés par IQphilas absent au souper de son oncle et des hôtes du Stollborg. La lugubre salle de Toorse offrait donc en ce moment une de ces scènes tranquilles que, par suite des nécessités de la nature et des éternels con* trastes de la destinée, notre vie présente à chaque instant : tout à l'heure des angoisses, des luttes, des l>érils; l'instant d'après, un intérieur, un repas, une causerie. Cependant M. Goefle et Alartina furent les seuls qui s'assirent pour manger. Les autres ne firent qu'avaler debout et à la hâte, attendant avec impatience, ou de nouveaux événements, ou un renfort qui leur permit de prendre de nouveiles résolutions. Certes, chaïain des personnages d'une réunion si

492 l'homme dk neigb

insolite avait un vif sujet d'inquiétude. Marguerite se demandait si, à la suite du changement nécessité dans le programme des plaisirs du château neuf par l'absence des burattini, sa tante ne se mettrait pas à sa recherche, et si mademoiselle Potin elle-même ne partagerait pas son étonnèment et sa frayeur en constatant l'absence de Martina, avec qui elle l'avait laissée. Martina se tourmentait moins des angoisses de sa famille. Positive en ses raisonnements, elle se disait que le château était bien grand; que sa mère, parfaitement sûre d'elle et aimant le jeu, n'avait pas l'habitude de la chercher quand elle courait avec ses jeunes compagnes de salle en salle; qu'enfin, d'un instant à l'autre, l'arrivée des autres officiers allait la délivrer; mais, quand elle songeait au petit nombre des défenseurs du Stollborg, elle s'inquiétait pour son fiancé et trouvait le secours bien lent à venir.

Christian s'inquiétait pour Marguerite, sans trop songer désormais à sa propre destinée. Le major s'inquiétait pour Christian et pour lui-même ; il ne cessait de répéter tout bas au lieutenant qu'il trouvait l'affaire mal engagée pour être portée devant un tribunal. Le lieutenant s'inquîéiait de voir le major inquiet. Quant à M. Goefle, il s'alarmait pour le vieux Slenson, et cela le conduisait à retomber dans ses

l'hohhe de neige 193

commentairej intérieurs sur la naissance et la destinée deChristian.

La situation n'était en somme rassurante pour personne, lorsque enfin on entendit sonner et frapper à la porte du préau. Ce pouvait être Tofficier avec les soldats attendus; mais ce pouvait être aussi une nouvelle bande dépêchée pour assister ou délivrer la première. Le msgor et le lieutenant armèrent leurs pistolets et s'élancèrent dehors, en ordonnant à Christian, avec le droit et l'autorité dont ils étaient revêtus en cette circonstance, de rester derrière eux, et de n'attaquer qu'à leur commandement. Puis Larrson ayant ouvert lui-même résolument la porte du préau sans faire de questions, et au risque de tomber sous les coups de ceux dont il voulait s'emparer, reconnut avec joie le sous lieutenant son ami et les quatre soldats les plus voisins de son cantonnement. Dès lors pour lui tout était sauvé. Il était bien impossible que le baron, ne recevant pas de nouvelles de l'événement, dont il devait attendre l'issue avec impatience, n'envoyât pas une partie de son mauvaiê monde à la découverte.

Le sous-lieutenant fit son rapport, qui ne fut pas long, n s'était perdu avec ses hommes; il n'avait trouvé le Stollborg que par hasard, après avoir longtemps erré dans la brume. Il n'avait rencontré per-

194 iiJmïuim DjB NsiftB

scmne, ouysHlamt xeiMU>airé quelqu'un, il n'ea savait absolument rien.

-^ Cfpendtat, «^outaiVril, leibrouillard commence à s'édaimr sar les bords du lac, et, avant xin quart d'be«re^ il seira possible de faire une ronde. Le bruit des fttofares .et des boites ayant efitiërement cessé du icôté.dutcbjAibeau, on {lourra désormais .se rendre compte des a^otndres bruits du dehors.

•«^ La ronde sera d'autant {>lus possible, réikondit le major, quenou^ a^ons ici un homme du pays,. un .certain Pétei^son, qui a le sens divinatoire des paj- «ans, etiquif dès à présent, saurait vous mener psu> ftout; mais attendons encore un p^. Postez-vous as- , tour des deux entrées, dans le plus profond silenqe '«t en vous cachant bien.. Fermez les portes du pavillon du $[aar«f. Que les prisonniers soient toujours iigardés à vue et menacés de mort s'ils disent un seul mot, mais que ce soit uoe simple menace ! Nous n'avons qjàt trop d!un mor.1, qui nous 3era peut?éUe lûen rei>rochélMt

xvm

Le brave et.prudeatjcnajor venait à pekie de prendre ces dispositions, qu'uneombrepassa près de Jujf au iDoment où. il retournait à tâtons à la salie de l'ourse pour coQJliauer soa instmction h lagueUe .manquait l'avis tràs^importaat de M. Goefle suTitout ice cpi s'était passé relativement k Christian. Cette ombre semblait incertaine, et le major se décida>à la soivjpQ^qu'à ce que, rencontrant Je mur du donjon, elle se mtt à jurer d'une voix assez idouce, :.<me Christian, alors sur le seuil du vestibule, reconnut >aus»làt.poiir oeUe d'Olof .B<»Uo|., iejils du dcm^ wman.

— Af qui en ave*-vous, mon enfant? toi 4it-il en hii prenant le bras. Et comment se fait-il que voi|s Teniez ici au lieu de^i:^tAttmer'icbe2iv.ous?

Et ils/entràeeAt tous trois dans la salle do l'ourse.

-9->MafQi,.s!i vous ne vous étie^ pas trouvé là, dit

Olof à Christian, j'aurais cherché longtemps laportei Je connais bien le dehors du StoUborg, j'y viendrais les yeux fermés ; mais le dedans, non ! je n'y étais jamais entré. Vous pensez bien que, par ce temps maudit, je ne pouvais pas retourner tout de suite dans la montagne. Enfin j'ai vu un peu d'éclaircie, et, après deux heures passées au bostœile de M. le ma jor, j'y ai laissé mon cheval, et me voilà parti à piedpour ne pas causer de crainte à mon père; mais, auparavant, j'ai voulu vous rapporter un portefeuille que vous avez oublié dans le traîneau, herr Christian. Le voilà. Je ne l'ai pas ouvert. Ce que vous avez mis dedans y est comme vous l'avez laissé. Je n'ai voulu le confier à personne ; car mon père m'a dit que les papiers, c'était quelquefois plus précieux que de l'argent.

En parlant ainsi, Olof remit à Christian un portefeuille de maroquin noir que celui-ci ne reconnut eo aucune façon.

— C'est peut-être à vous? dit-il au major. Dans les habits que vous m'aviez prêtés?...

— Nullement, je ne connais pas l'objet, répondit Larrson.

— Alors, c'est au lieutenant?

— Oh I non, certainement, dit Martina; il n'a pas d'autres portefeuilles que ceux que je brode pour IuL

l'hohhe de neige 197

— On peut toujours s'en assurer, dit le major ; il est par là dans le gaard,

— Attendez donc ! s'écria M. Goefle, qui était tou* jours sur la brèche devant son idée fixe ; ne m'avez- Yous pas dit, Christian, que vous aviee fait verser le barofi) ce soir, au moment de la chasse?

— C'est-à-dire que le baron m'a culbuté et s'est culbuté lui-même par contre-coup, répondit Christian.

— Eh bien, reprit l'avocat, tous les objets que contenaient vos voitures ont roulé pôle-môle sur le chemin, depuis les ours jusqu'aux portefeuilles, et celui-ci est...

— La trousse de son médecin, je le parierais ! dit Christian. Laissez^la ici, Olof ;^ nous la lui renverrons,

— Donnez-moi cela! reprit M. Goefle d'un ton décidé et absolu. La seule manière de savoir à qui appartient un portefeuille anonyme, c'est de l'ouvrir, et je m'en charge.

— Vous prenez cela sur vous, monsieur Goefle? dit le scrupuleux major.

— Oui, monsieur le major, répondit M. Goefle en ouvrant le portefeuille, et je vous prends à témoin de la chose, vous qui êtes ici pour instruire les faits d'un procès que j'aurai peut-ôlre mission de plaider. Tenez, voici une lettre de M. Johan à son maître. Je connais l'écriture, et, du premier coup, J'y vois :

498 l'HOsciie mE HEiOB

(( L'bomBK^aiix maiionnettes... Ouido^MassareUi... La chambre des roses?... » Ah oni ! le baron se p^r- •met, eofimiecteiSéBitt^id'Aimtr la sienne! -Major, eette piècetettifort" grave, etf ^itrélve l'autre, car il y^en a >d0iix,'^tMdle^lii6 gra^e «ac(»re; 'votre mandat «xige que TOUS en^peniezteottnaissance.

««•tHiis-je m'en aller?' dit le jeune Jstmefiuifi,^, ««eayprenant confusément l'instraction d'une aEffaife -fadîtiaire,'é9voiiTait, comme -lespaysans'deitons les -pays, la crainte d'a(voir ^à se ccnsf^pomettre ^pg» «a 'témioigiiage f[»eloQn<}iie.

— Non. répondit le major, il faut rester et éce«- *ter.

Et, d'adressant à MargueMe «el à'Martlna, <qéi se eonsnltaient à'voix basse sur la «posslbilftédes'en retourner au éhftiean :

— Je'vow prie el'VQOBS demadde,' leor^lt^l,' d'Scouter aussi. Nous avons affaire à fortepaifîe, et^oons laeronspeut^étre aoeuséa d'^av<tir»fal»iqtté«de fatisses preuves. Or, en voici une quinousestTenlfeeieDviotPe tprésence, <t dontil-est i^éeessaire'qitetVMsayez con- ^«aisaainee en totale temps» qae notai.

«*- tf on, «non I s'éeria Christian, Il ner Amt point ^qne Ma dames soient inéiées^à'un procès...

•^^J?eD>sais déi^,i Chrislian, répoticfit le major; -mais Usrlois'eont ao^-decsus de nous, et je ^ai iei

iVmmrnE dx reiab 199

tigoupemeiMQt m<ni éevojr. n a élé:l»é, tt\8oir, un hdiBme qu^ Taudrait mieux certes tenir Tivaot. te sais bien que vous n'y êtes pour rien et que tous avez été blessé... VoaB> dtes^vif, vous ôtes brave et généreux ; mais* vous n'ôles^s prévoyant quand il s'a|^t 4e vous-même. Moi, je dis que oette a£Eaire»ci peut TOUS Biener à Téchs^rad, parce que vous avouerez loyalement le fait de piK>vocaCion à vos ennemis, tanidis que les drôles nieront tout effrontément !... Lisons donc , et ne négligeons 'mcun moyen ponr fidre triompher la vérité.

— Oui, oui, major, lisez, j'écoute, s'écria Hàrguefite, qui étmt devenue pâle en regardant la manche «Dsanglantée de Christian; je témoignerai» dussé-je 7 perdre Hionnenrl

Christian ne pouvait accepter le dévouement de eettenâbleifUle, et il supportait impatiemment Tautorité que le major s'arrogeait amr.^lle. Le major avait pourtant raison, et Christian le sentait, puisqu'en eelèe aiEure l'honneur de l'offioier n'était pas moins en jeu que le reste. Il s'assit .brusquement, el couvrit sa âgure de ses mains pour, cacher et retenir les mouvementa impétueux qui l'agitaient^ tandis que le major faisait lecture à haute voix du journal de maître iohan, écrit par loi-méme et envoyé au baron durant la cbasae.

200 l'homme de neiob

Cette pièce est très-mystérieuse pour moi, dit le major en finissant ; elle prouve un complot bien médité contre Christian; mais...

— Mais vous ne pouvez comprendre , dit M. Goefle, qui, pendant la lecture de cette pièce, avait rapidement parcouru l'autre, tant de haine contre un inconnu sans nom, sans famille et sans fortune, de la part du haut et puissant seigneur le haron de Waldemora? Eh bien, moi, je comprends fort bien, et, puisque nous avons la preuve de l'effet, il est temps de connaître la cause; la voici... Relève' la tête, Christian de Waldemora, ajouta M' Goefle en frappant la table avec énergie, le ciel t'a conduit ici, et le vieux Stenson avait raison de le dire : « Les richesses du pécheur sont réservées au juste ! »

• Un silence de stupeur et d'attente permit àM. Goefle de lire ce qui suit :

« Déclaration confiée par moi, Adam Stenson, à Taddeo Manassé, commerçant, natif de Pérouse,

» Pour être remise à Cristiano le jour où les circonstances ci -dessous mentionnées le permet* tront.

» Âdelstan-Christian de Waldemora, fils de noble seigneur^Chrislian Adelstan, baron de Waldemora,

t'nOUME DE NEIGB 201

et de noble dame Hilda de Blixen, né le 15 septembre 1746, au donjon du StoUborg, en la chambre dite de Tourse, sur le domaine de Waldemora, province de Dalécarlie ;

» Secrètement confié aux soins d'Anna Bœtsoî, femme du darmeman Karl Bœtsoî, par moi soussigné Adam Stenson, et par Karine Bœtsoî, fille des ci- dessus nommés, et femme de confiance de la défunte baronne Hilda de Waldemora, née de Blixen.

» Ledit enfant nourri par une daine apprivoisée, en la maison dudit dœrmeman Karl Bœtsoî, sur la montagne de Blaakdal, jusqu'à T&ge de quatre ans, passant pour le fils de Karine Bœtsoî, laquelle, par dévouement pour sa défunte maîtresse, a consenti à se laisser croire enborcelée et mise à mal par un inconnu et a ainsi préservé l'enfant, dont elle se disait mère, de la recherche de ses ennemis;

» Ledit enfant, emmené par moi , Adam Stenson, pour le soustraire à des soupçons qui commençaient à le compromettre, en dépit des précautions prises jusqu'alors ;

» A été conduit, par moi soussigné, en Autriche, où j'ai une sœur mariée, laquelle pourra témoigner m'avoir vu arriver chez elle avec un enfant nommé Christian, parlant la langue dalécarlienne;

201 M^BOnVt &B NEIGi

» Et, sut ravis du très-Mèlè ami et conftdent Tad^ deo MaAassé, de la religion de VAncim Testament, atttrefoi&bîeQ ccmim e» Suède sot» le nom de Mà^ nasse, et très-estimé de feu M. le baron Adelstan dé Waldmnopftpourlii^ftnxe de parole, de discrétion* et de probité dans son commerce d'objets d*art, dont était fort amateur ledit b^rc»';

Je soussigné me suis rendu en la ville de Pé» rouse,en Italie, où résidait alors monditami Taddeo Manassé, et où, me présentant aux jours de carnaval, sous un msLsqne, ainx très-honorables épour ^1vio Goffredi, professem^ d'histoire ancienne en Puni versité de Pérouse, el Sofia Negrisoli, sa femme légitime^ de la famille de llltustre médecin de ce mm,

» Leur ai remis, ccmfîé et coilime qui dirait dormi ledit CristlaiB» de Waldèmora, sans aucunement leur faire connaître son nom de famille, son pays, et les raisons: particuiières qui me déterminaient à me séparer de lut

s En donnant oet enfant bien^anné aux susdits époux GofiTredi, j'ai cru remplir le vœu de la défbnte baronne Hilda, lasqueUe désirait qu'il fût élevé loin de ses eimemù-j par des gens instruits et vertueux, lesquels, sans aucun motif d^térét, l'aimeraient comme leur propre filS| et le rendraient propre à

soutenir un jotn* dignemeiit lè nom qn'it doit porter et le rang qu'il doit recouvrer après la mort de ses* ennemis, laquelle nà&ttj d'après Tordre de la nature, doit précéder de beaucoup la sienne.

» Et, dans le cas où la mort du soussigné arriverait avant celle desdits ermemù, le soussigné a chargé le susdit Taddeo Manftssé de prendre telles informations qui conviendraient pour que, à la mort de ses ennemis, Ghrisliande Waldemora en lût averti et mis ea possession d^ la présente déclaration... En foi de quoi , -* après avdr fait contrat de bonne amitié avec Taddeo Manaesé, lequel ne doit jamais perdre de vue JecËt Ohristia& de WaMemora, résider où il résidera, et lui venir en aide si autre protection venait à lui manquer, mettre en sa propre place à cette fin, en cas de maladie grave et danger de mort, uBtt' personne sAre comme ltd^4ûôine'; enffin, donner une fois par an de ses nouvelles au soussigné : -^ le* soussigné, voulant conserver sa pi^oe* d'intendant au cbàteau de Waldemora, afin d^ ne paS' éveiller de soupçons et de{;«gser l'argent nécessaiire atti dépiacéments présumés de Taddeo ou aux besoins éven-* tuels de Tenfanti a quitté, non ssais douleur, la ville de PérOQse pour rotomner en Snède: le idmavs 1750^ croyant et espécsnl avoir fait son possible pour piéservoff de. toul danger et pioices dans une si*

201 L'HOMME DB NEIGS

tuatîon heureuse et digne le fils de ses défunts

maîtres*

» ÂnAM Sterson.

A Contre'Signé :

» TAnoEO MiNASsi, i Gardien juré des peintures del Gambio, à Pérouse. »

— Parlez, Christian, dit M. Ooefle à son jeune ami stupéfait et sileneieux. Tout doit être vérifié. Ce Ha« ûassé était-il ri^ellement un honnête homme?

*- Je le crois, répondit Christian.

— Ne vous offrit-il pas une fois des secours, de la part devotre famille?

. — Oui. Je refusai.

— Connaissez-vous sa signature?

— Très-bien. Il fit plusieurs affaires avec M. Gof* iredi.

— Regardez-la; est-ce son écriture ?

— C'est son écriture.

— Quant à moi, reprit M. Goefle , je reconnais parfaitement dans le corps de la pièce la main et le style d'Adam Stenson. Veuillez ouvrir ce carton, monsieur le major, et constater la similitude. Ce sont des comptes de gestion dressés et signés par le vieux intendant, à peu près à la même époque, c'estç

t'HOMME DE NEI6S SOS

à-dire en 1751 et 1752. Au reste, son écriture n'a pas changé, et sa main est toujours ferme. £n voici la preuve : trois versets de la Bible écrits hier, et dont le sens, appliqué à la situation de son esprit, est ici fort clair et fort utile à constater.

Le major fit la constatation ; mais pour lui Ténigme restait, sinon entière, du moins assez obscure encore. Le baron avait-il fabriqué de fausses pièces pour établir que sa belle-sœur n'avait pas laissé d*hé« ritiers à lui opposer? Il en était fort capable; mais M. Goefle les avait vues, ces pièces. Il devait même les avoir entre les mains, comme un dépôt confié à son père, auquel il avait succédé.

— J'ai ces pièces chez moi, à Gœvala, en effet, répondit M. Goefle. Elles ont été vérifiées par des experts, elles sont authentiques; mais ne tombe-t-il pas maintenant sous le sens qu'elles ont été arra chées au consentement de la baronne Hilda par la contrainte ou par la terreur? Calmez-vous, Christian; tout s'éclaircira. Tenez, major, voici une autre découverte, faite hier dans un vêtement, que je vais vous montrer : une lettre du baron Adelstan à sa femme; lisez , et supputez les dates. L'espérance de la maternité était confirmée le 5 mars, après deux ou trois mois d'incertitude peut-être! l'enfant naissait le

15 septembre: la baronne s'était réfugiée ici dans iii« 12

^38 XfKOHME DE NEIGI

les premiers joi^sdudit iii(>is..£De y était {yrobaJUe^ ment retenue prisonnière, et die jr mourait le 28 de la même année. Eneore une preure : voyez ce po^ trait en miiiiatmrB I R^râez4e, Ma^uerittfe BFvéda. C'est le comte AdelsISB, qui certes^ n^ pas' été peint pour les besfmxs de là cause; le peintre est célèbre^ et il a daté et àgaé son œuvre. Qe portrait est pourtant e^ui de Christian Waldw>l La ressemblâtme est flrappante. Enfin regardez le portrait es pied da même personnage. Ici, même ressemblance, bien que ce soit l'œuvre d'un artiste moins habile; mais ks mains mi été rendues naïvement, et vous vo^ bien ces doigts recourbés : montrez-uoos les vôtres^ Christian I

— Ahl s'écria Christian, qui marchait d^ss la chambre avec exaltation, et qui laisiNi M. Goefle ssô* sir ses mains tremblantes , si le baron Olaûs a ^la^ tyrisé ma mère, malheur à lui ! Ces doigts crochus lui arracheront le cœur de la poitrine I

«» Laissez parler la passion italienne, dit M. Goefle au major, qui s'était levé, craignant que Christian ne s'élanç&t dehors. L'enfant est généreux;je le connais, moi! Je sais toute sa vie. H a besdn d'exhaler sa douleur et son indignation, ne le comprenez-vous pas? Mais attendez, mon brave Christian. Peut-^tre le baron n'est41 pas aussi crimind- dans le passé

l/aoïrasDS N8IGS 907

([a*i\ fioofi le' semble. II £aat connaître ie&idéiails, il faut revoir Stenson. Délivrer Sèenscm , et Pasoeaer ici , majer, voilà ce qu'il faudrait, et ce qae vo«ts ne voulez pas fme.

^» Vous savee'bi&i que je ne le peux pas ! s'écria le majcT, trèB^ému et très^animé. Jesi'ai.a«umn droit devant Pauitori4;é seigneuriale, surtout en iiiaiiére de répression domestiqué, et, si le .!ia»n'«eut ;6ire souffrir ce vieillard, il ne manquera pas ée prétextes.

Ici, le major fat interrompu par: Ghrîfitian, qui ne pouvait plus contenir son impétuosité. Il voulait al« kr seul^tu^tiâtoau neuf;!! i^idait délivrer Stenson on y laisser 8» vie.

>—• Quoi 1 dtsaitr41, ^e Toyee-vous pas qae, dans ce ropatee, on ne recule devant râen? Je:comprends trop ce que, par une amére et horrible dérision, on ap* peHeiciia chanUnredes rmeslEt se ^pauvre vieillard qms'a plus ^e4e< souffle, ce fidèle serviteur qui m'a sauvé de mes ennemis^ comme il le dit dans sa déclaration, et qui, a|M?ès.ie6 fidigiies-di'iiiQ long voyage, «t'a consacré une longue vie de silence et de travail, o^t pcmr mm tcacore qu!à J'àeuee où nous sommes il expire peutrâÉrejdans. les tmimeolsl Non, cela est impossible; vous ne me retiendrez pas, major! Je ne recoQxm&sfaswioUt.viUmtëimûPmûfip^Xj s'il faut^e

frayer un passage ici l'épée à la main... eh b^en, tant pis, c'est vous qui Taurez voulu. .

— Silence I s'écria M. GoeQe en arrachant des mains de Christian son épée, que le, jeune homme venait de saisir sur la table, silence ! Écoutez I on marche au-dessus de nous dans la chambre murée.

-— Gomment cela serait-il possible , dit le major, si elle est murée en effet? D'ailleurs, je n'entends rien, moi.

— Ce ne sont point des pas que j'entends, répondit M. Goefle ; mais taisez-vous et regardez le lustre.

On regarda et on fit silence, et non-seulement on vit trembler le lustre, mais encore on entendit le léger bruit métallique de ses ornements de cuivre, ébranlés par un mouvement quelconque à l'étage supérieur.

— Ce serait donc Stenson ? î^'écria Christian. Nul autre que lui ne peut connaître les passages extérieurs...

— Mais en existe-t-il? dit le major.

»- Qui sait? reprit Christian. Moi, je le ciiois, bien que je n'aie pu m'en assurer, et que l'ascension par les rochers m'ait paru impossible. Mais... n'entendezvous plus rien?

Ou écouta encore, on entendit ou on crut entendre

L' U0MV8 î^^ N EiaS 209

ouvrir une porte et frapper ou gratter de Tautre côté de la partie murée de la salle de Tourse. Stenson &'était-il échappé des mains de ses ennemis, et, n'osant revenir par le gaard ou par le préau, qu'il pouvait supposer gardés par eux, était-il entré dans le donjon par un passage connu de lui seul? Appelait-il ses amis à son aide, ou leur donnait-il un mystérieux avertissement pour qu'ils eussent à se méfier d'ane nouvelle attaque? Le major trouvait ces suppositions chimériques, lorsque le lieutenant entra avec le danneman Bœtsoï, en disant :

— Voici un de nos amis qui arrive de nos bœstelles où.il cherchait son fils. N'est-^1 point ici ?

— Oui, oui, mon père ! répondit Olof, qui était fort effrayé de tout ce qu'il venait d'entendre et qui fut très-content de voir arriver le danneman, Étiez-vous inquiet de moi?

— Inquiet, non I répondit le dannemafiy qui venait de faire la route par un temps affreux pour retrouver son enfant, mais qui trouvait contraire à la dignité paternelle de lui avouer sa sollicitude. Je pensais bien que nos amis ne t'auraient pas laissé partir seul; mais, à cause du cheval, qui pouvait s'estropier L..

TAndb qaeledarmeman expliquait ainsi son inquiétude, le lieutenant faisait au major une communication dont cdui-ci parut frappé.

— Qu'y a-t-îl donc? lui demanda M. -Qoéfle.

— Il y a, répondit Larrson,que nous sommes tous sous Tempire d'idées noires qui nous rendent fort ridicules. Le lieutenant, en faisant sat ronde, a entendu comme mie plainte humaine traverser les airs , et SOS soldats sontsi effrayés de tout ce que Ton raconte de la dame grise du Stollborg, que, sans le respect de la discipline, ils auraient déjà déguerpi. H est temps d'en finir avec ces rêveries, et, puisqu'il n'y a pas moyen de pénétrer par ici dans cet^ chambre murée, il faut explorer le dehors avec attention, et voir si cette fantasmagorie ne sert pas île prétexte aujour- 41'hui au2 bandits de là-bas pour nous tendre un piège. Venez avec nous, Christian, puisque vous avea cm. découvrir un moyen de grimper.

— Non, non! répondit Christian; ce serait trop long et peut être impossible. Je trouve bien plus sûr et plus prompt d^ouvrir ce mur. II ne s'agît que d'avoir la première hrique.

En parlant ainsi, Christian arrachait de ses an« neaux la grande carte de Suède, et, *armé fle son marteau de minéralogiste, il entamait la dôfeon avec une vigueur désespérée, tantôt Trappant avec? le bout carré de Tinstrument sur la brique ret«nfesante, lîWitôt'passHnt la pointe aiguô et tranchaiite 'dans les trous Qu'il avait pratiqués, et ameiianïl'arvec WôHence

t'HOMMS DE NEIGX SU

de' larges fragments liés aiseosible par lemorlîer, et qui tombaient arec fracas sur Tescaiier sonore. Il eùX été bien iautiie de vouloir s'opposer à son dessein. Une sorte de rage le poussait à sortir de l'inaction à la- ^eUeiiii isoiitlait le réduire. Les idées étranges qu'il avait iHmçuâs sur la présentée d'une personne enferlaée 4aa6 cette masure lui revenaient dans l-esprît eomme an cauchemar. 11 était môme tellement surexcité, qu'il était prêt à admettre les idées superstiiieiises que M. Goeile avait si^ies en ce lieu, et à penser qu'un avertissement surnaturel l'appelait à découvrir le secret infernal qui pesait sur les derniers moments de sa mère.

— Otez-vous, ôtez-vous de Là! criait-Il à M. Goefle, qu'une anxiété analogue, môiée d'une vive curiosi lé, poussait à chaque instant au pied de l'escalier; si le travail s'écroule en Uœ , je ne pourrai pas le retenir.

En elTet, la cloison ariificiclle, qui s'étendait sur une assez grande surface, et que Christian attaquait avec fureur, s'en allait de plus en plus en ruines, couvrant de.poussiène l'iiàti^épide démolisseur, qui semblait protégé par miracle au milieu d'u&e pluie de pierres. et de ciment. Personne n'osait plus lui parler; personne ne respûrait, croyant à chaque -instant le voir enseveli sous les ;déb]i6i» ou fi^appé

212 l'homme de nei&e

mortellement par la chute de quelque brique. Uo nuage Tenveloppaît lorsqu'il s'écria :

— J'y suis ! voilà la continuation de l'escalier. De la lumière, monsieur Goefle I...

Et, sans l'attendre, il s'élança dans les ténèbres. Mais le peu de temps qu'H lui fallut pour chercher des mains une porte qui se trouva entr'ouverte devant lui avait suffi au major pour le rejoindre.

— Christian, lui dit-il en le retenant, si vous avez quelque amitié pour moi et quelque déférence pour mon grade, vous me laisserez passer le premier. M. Goefle suppose qu'il y a ici des preuves décisives de vos droits, et vo»s ne pouvez témoigner dans votre propre cause. D'ailleurs, prenez-y garde I ces preuves sont peut-être de nature à vous faire reculer d'horreur !

— J'en supporterai la vue, répondit Christian, exaspéré par cette pensée, qui était déjà la sienne. Je veux savoir la vérité, dût-elle ine foudroyer I Passez le premier, Osmund, c'est votre droit; mais je vous suis, c'est mon devoir.

— Eh bien , non I s'écria M. Goefle, qui, avec le danneman et le lieutenant, venait de monter rapidement l'escalier derrière le major, et qui se jeta résolument devant la porte. Vous ne passerez pas, Christien; vous n'entrerez pas sans ma permission!

I'HOMMB de NEI6B Î13

Vous êtes violent, mais je suis obstiné. Porterez- Tous la main sur moi?

Christian recula vaincu. Le major entra avec M. Goefle; le lieutenant et le danneman restèrent sur le seuil, entre eux et Christian.

Le major fit quelques pas dans la chambre mys* térieuse, que n'éclairait guère la lueur de la bougie apportée par M. Goefle. C'était une grande pièce boisée, comme celle de l'ourse, mais entièrement vide, délabrée, et cent fois plus lugubre. Tout à eoup le major recula, et, baissant la voix pour n'être pas entendu de Christian, qui était si près de l'en* trée :

— Voyez ! dit-il à M. Goefle, voyez, là ! par terre I

— C'était donc vrai! répondit M. Goefle du même ton : voilà qui est horrible ! Allons, major, courage ! fl faut tout savoir.

Us s'approchèrent alors d'une forme humaine qui gisait au fond de l'appartement, le corps plié et comme agenouillé par terre, la tête appuyée contre la boiserie, du moins autant qu'on en pouvait juger sous les voiles noirs et poudreux dont cette forme ténue était enveloppée.

^ C'est elle, c'est le fantôme que j'ai vu, dît M. Goefle en reconnaissant, sous ces voiles, la robe

^rifiâ avec ses xuhaas £ouiILSs.<et tEaloants. C'est b baronne Hilda, morte ou captive I

— Cie&t»uae»jpevsoQBe yivante, r^j^ii le. major tort tteui ea ireiaiaiit te «oile; mais ce: n'est. pas la baronne Hilda. C'est uae fifflnme.gpie .^e conjoais. Approchez, Jod Bœtsoï. Entre^i Christian. Il n'y a nen ici de ce ^e vous imaginiez. Il n'y a que la pauvre Earine,^ évanouie ou endormie.

-^Non, BOOf/dît leL4faini6»s«t aas'approchant .doop 4ceoifiiit dfi sa sœur, elle ne dMt pas^.elle a'^st jgtu^ iévaDoui^;.6lle€st en prier es, et .son e^riiestdam ledel. Ke.id touchez oaç» ne lai ^iiartez -pas avant qu'elle se relève.

-^Mm camme&t estneUe^enÉriedciS^ditM* Goefle.

— :0fa1 cefai,.: répondit ie.^oiiNdman, c'est un don Hia'elle a d'ÂUcr où «lie vent -et d'e&trer, comme les oiseaux de nuit, dans les fentes des- vieux murs. JUe $asse,.saasj songer, par des endroits où je l'ai quel- «quefois suivie en recommandant mon âme à Dieo. Aussijene.m!inquiéte plus quand je ne la vois point il la maison; je sais qu'il y a en elle .une ver/u, et jqu'elle ne^ peut 4pas tomber; mais, voyez! la voilà qui a fini de prier en elle-même : elle se lève, elle s'en va veis la porte. Elle prend ses clefs à sa ceinture. Ce sont des clefis qu'elle a toujours gardées cHcm)

t'HOKME D£ NEIGB* 215

des reliques', et' nous ne savions pas d'où elles lui venaient...

— Observons^lâ; dH M. Goefle, puisqu'elle ne parait pas nous voir, ni nous entendre» Qne fait*elle-en ee moment?

— Ah! cela, dit le dàimeman, c'est une habitude qu'elle a de vouloir trouver une porte à ouvrir, quand elle rencontre certains murs. Voyez I elle y pose sa clef et elle la tourne, puis elle voit qu'elle s'est trom* pée, elle va pius loin»

— Ah I dit M. Ooefle, voilà qui m'ezpliqpe les petits cercles tracés sur le mur, dans/ la salle de l'ourse.

— Puis-je lui paner? dît Christian, qui s'était approché dé Karine.

— Vous le pouvez, répondit le danneman; ellevous répondra si votre voix lui plaît.

— Karine Bœtsoîi dit Christian à la voyante, que cberches-tuici?

— Ne m'appelle pas Rarine Bœtsoï, répondit-elle ; Karine est mxnle. Je suis la vala des anciens jours, celle qu'il ne faut* point nommerl

•• Où veux-tu donc aller?

— Dans la chambre de Tourse. Ont-ils déjà muré la porte f

216 l'hohme db neigb

— Non, dît Christian; je vais t'y conduire. Veux-tu me donner la main? .

«- Marche I dit Karine, je te suivrai.

— Tu me vois donc?

— Pourquoi ne te verraîs-je pas? Ne sommes-nous pas dans le pays des morts? N'es-tu pas le pauvre baron Âdelstan? Tu me redemandes la mère de ton enfant ?.•• Je viens de prier pour elle et pour lui. Et à présent.. • viens, viens... je te dirai tout I

Et Earine, gui sembla tout à coup se reconnaître, franchit la porte et descendit l'escalier, non sans causer une vive terreur à Marguerite et à Martina, bien que le jeûne Olof, qui s'était approché de l'escalier et qui avait tout entendu, les eût prévenues qu'elles n'avaient rien à craindre de la pauvre extatique.

— N'ayez pas peur, leur dit Christian, qui suivait Earine, et que suivaient les deux officiers, M. Ooefle et le danneman ; examinez tous ses mouvements ; ta'

chez, avec moi, de deviner la pensée de son rêve. Ne fait-elle pas le simulacre de rendre lés derniers devoirs à une personne qui vient de mourir?

— Oui, répondit Marguerite, elle lui ferme les ycuZ| elle lui baise les mains et les lui croise sur la poitrine. Et, maintenant» elle tresse une couronne imaginaire

L*UO]llME DE NEIGE 217

qu'elle lui pose sur la tôle. Attendez, elle cherche quelqu'un...

— Est-ce moi que tu cherches, Karlne? dit Christian à la voyante.

— Es-ta Adelslan, le bon zar/, répondit Karine. Eîi bien, écoute et regarde : voilà qu'elle a cessé de souffrir, ta bien-aimée I Elle est partie pour le pays des elfes. Le méchant iarl avait dit : « Elle » mourra ici, » et elle y est morte ; mais il avait dit aussi : « Si un fils vient à naître, il mourra le pre- » mier. » Il avait compté sans Karine. Karine étaitlà; elle a reçu l'enfant, elle l'a sauvé, elle l'a donné aux fées du lac, et Thomme de neige n'a jamais su qu'il fût né. Et Karine n'a jamais rien dit, m5me dans la fièvre et dans la douleur! A présent, elle parle, parce que le beffroi du château sonne la mort. Ne l'entendez-vous pas?

— Serait-il vrai? s'écria le major en ouvrant précipitamment la fenêtre : non, je n'entends rien. Elle rêve.

— S'il ne sonne pas, il ne tardera guère, répondit

le danneman. Elle l'a déjà entendu ce matin, de notre

montagne. Nous savions bien que cela no se pouvait

pas; mais nous savions bien aussi qu'elle entendait

d'avance, comme elle voit d'avance les choses qui

doivent arriver.

Earine, sentant la fenêtre ouverte, s'ei> approcha.

— C'est ici I dit-elle, c'est par ici que Karine Bœtso! a fait envoler l'enfant.

£t elle se mit à chanter le refrain de la ballade que Christian avait entendue dans le brouillard: « L'enfant du lac, plus beau que l'étoile da soir... »

— C'est une chanson que votre maîtresse vous & apprise? lui demanda M. Goefle.

Mais Karine ne semblait entendre que la voix de Christian.

Martina Akerstrom se chargea de la réponse.

—Oui, oui, dit-elle, je la connais, moi, cette ballade: elle a été composée autrefois par la baronne Hilda. Mon père l'a trouvée dans des papiers saisis au Stcllborg, et laissés au presbytère par son prédécesseur. U y avait aussi des poésies Scandinaves, traduites en vers et mises en musique par cette pauvre dame, qui était fort savante et très-grande artiste en musique. Oh avait voulu faire de cela des preuves contre elle, comme si elle eût pratiqué le culte des dieux païens. Mon père a blâmé la conduite de l'ancien ministre, et il a précieussment gardé les manuscrits.

— A présent, Karine, dit M. Goefle à la voyante, qui était retombée dans une sorte d'extase tranquille, ne nous diras-tu plus rien?

L'hOUKTK DX NEtGI 219

•— Laissez-moi, répondit Rarine, qui était entrée dans une autre phase de son rêve, laissez-moi ! il faut que j'aille sur le hogar, au-devant de celui qui va revenir.

— Qui te Ta dit? lui demanda Christian.

— La cigogne qui perche sur le haut du toit, et qui apporte aux mères assises sous le manteau de la che« minée des nouvelles de leur fils absent. C'est pourquoi j'ai mis la robe que la bien-aimée m'a donnée, àBn qu'il vit au moins quelque chose de sa mère. Il y a trois jours que je l'attends et que je chante pour Uattîrer; mais le voici enfin, je le sens près de moi. Cueillez des bluets, cueillez des violettes, et appelez le vieux Stenson, afin qu'il se réjouisse avant de mou* rir. Pauvre Stenson !.^.

— Pourquoi dites-vous : Pauvre Stenson? s'écria Christian effrayé. Vous apparait-il dans voire vision?

— Laissez-moi, répondit Karine. J'ai dit, et à présent la vala retombe dans la nuit!

Karine ferma les yeux et chancela.

— Cela signifie qu'à présent elle veut dormir, dit le danneman en la recevant dans ses bras. Je vais l'asseoir ici; car il faut qu'elle dorme où elle se trouve.

— Non, non, dît Marguerite, nous allons la conduire dans l'autre chambre , où il y a un grand

Î220 l!uombie de irEia;s

sofa. Elle paraît brûlée de fièvre et brisée de fatigue, cette pauvre femme. Venez,

— Mais que faisait-elle là-haut? dit M. Goeile en retournant vers Tescalier et en s'adressant au major, pendant que les deux jeunes filles conduisaient la famille du darmeman vers la chambre de garde. Rien ne m'ôtera de Tidée qu'il y a dans cette chambre, murée avec tant de soin par Stenson, un secret plus grave encore, une preuve plus irrécusable que les souvenirs de Karine et la déclaration de Stenson. Voyons, Christian, il faut... Mais où ôtes-vous donc?

— Christian? s'écria Marguerite en revenant précipitamment de la chambre de garde : il n*est pas avec nous ; où est-il ?

<—Il est donc déjà remonté là-haut? dit le major en s'élançant sur l'escalier de bois.

— Malédiction! s'écria M. Goefle, qui remonta avec Osmund dans la chambre murée; il est parti! Il a passé par cette brèche comme une couleuvre! N'est-ce pas lui que je vois courir sur ce mur? Christian!...

— Pas un mot, dit le major. Il court sur le bord d'un abîme!... Laissez-le tranquille... A présent, je ne le vois plus; il est entré dans le brouillard. Je voudrais le suivre ; mais je suis plus gros que lui, je ne passerai jamais là.

L*HOVMB BB NEiaB 221

— Écoutez! reprit M, Ooefie. Il a sauté I... 11 parle I.*. Écoutez !...

On entendit la voix de Christian, gui disait aux soldats :

— C'est moi ! c'est moi! le major m envoie au château !

— Ah I le fou! le brave enfant ! s'écria M. Goefle. ne prend conseil que de lui-même; il s'en va, seul contre tous, à la recherche de Stenson !

En effet, Christian s'était envolé, selon l'exprès-* sien du danneman^ comme l'oiseau de nuit à travers la fente du vieux mur. Le nom de Stenson, prononcé par Karine, lui avait déchiré le cœur.

— Qu'il se réjouisse avant de mourir! avait-elle dit en achevant son rêve prophétique.

Stenson allait-il mourir, en effet, sous les coups de ses bourreaux, ou bien j avait-il, dans ces navrantes paroles, une de ces cruelles dérisions que nous apporte l'espérance

Christian se voyait enfermé et paralysé par la prudence du major. Une querelle entre eux à ce sujet était imminente, et, bien qu'il sût combien était dangereuse l'évasion par la brèche, Christian aima mieux se mesurer avec l'abîme qu'avec un des excellents amis que la Providence lui avait envoyés. Il n'avait vu cette issue fortuite de la tour que de trop

2Sa li'flOiiaiB Bi KSin

loin et avec trop de luéocxmpatioii poor l'étudier. Le brouillard se dissipait lente^oieat» et les objets étalent eûcore assez confiis ; mais Sarine y avait passé.

-* Mon Dieu 1 dit-il, donnez an dévoilement les lacultés surnatm'elles que tous donnez quelquefois au d^rel

£t, bien convaincu qti'ici l'adresse et la pr écao* tion ne lui serviraient de rien, puis^'il ne voyait pas à trois pieds au-dessous de lui, Teofant du lac, •e confiant au miracle p^manent ée sa destinée, descendit eoa courant TabUne qu'il n'avait pas osé gravir durant le jour«

Christian arriva au manoir de Waldemora avant que le major, ayant un parti à prendre et des ordres à donner à sa petite troupe, eût pu franchir la moitié de cette môme distance pour le rejoindre. H trouva les portes des cours ouvertes et éclairées comme d'habitude, durant les fêtes. Un grand mouvement régnait toujours dans les escaliers et dans les galeries, mais un mouvement insolite. Ce n étaient plus de belles dames parées et de beaux messieurs poudrés qui, au son de la musique de Rameau, échangeaient, en se rencontrant, de grandes révérences ou de gracieux sourires; c'étaient des valets affairés, portant des malles et courant charger des traîneaux* Presque tous les hôtes du manoir se préparaient au départ, les uns causant à voix basse dans les corridors,les autres enfermés chez eux, prenant quelques

heures de repos après avoir donné leurs ordres potur le voyage.

Que se passait-il donc? On était si agité, que Chri9tian, botté, tête nue, la veste déchirée et ensanglantée, le couteau de chasse à la ceinture, ne fit aucune sensation. On lui fit instinctivement place, sans se demander quel était ce chasseur attardé qui semblait monter à l'assaut, résolu à tout renverser plutôt que de subir une seconde d'attente.

Christian traversa ainsi la galerie des Chasses, dans laquelle il vit errer des figures singulièrement agitées. Parmi ces figures, il reconnut quelques-uns de ceux qui lui avaient été désignés, au bal, comme les héniiers présomptueux du châtelain. Us paraissaient irès-émus,'se parlaient bas, et se tournaient à clfiaque instant vers une porte par laquelle ils semblaient attendre avec anxiété une nouvelle importante.

Sans leur donner le temps de l'examiner et de comprendre ce qu'il faisait» Christian franchit celte porte, se disant que par là probablement il arriverait aux appartements du baron ; mais, en suivant un assez long couloir, il entendit pousser d'horribles gémissements. Il se mit à courir de ce côté, et entra dans une chambre ouverte, où il se trouva tout à coup en présence de Stangstadius, qui , tranquillement assis, lisait une gazette auprès d'une petite

l.'UOHtf£ DE lïEIGB 225

lampe à chapiteau, sans paraître le moins du monde ému des plaintes effrayantes qu'on entendait de plus en plus rapprochées et distinctes.

— Qu'est-ce que cela? lui dit Christian en lui saisissant le bras. N'est-ce point par ici que l'on donne la torture?

Sans doute Christian, le couteau à la main, avait une physionomie peu rassurante, car l'illustre géologue bondit effrayé en s'écriant :

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous parlez de...?

— L'appartement du baron? répondit laconiquement le jeune homme, d'un ton si absolu, queSlangstadius ne songea pas à discuter.

— Par là ! répondit-il en lui montrant la gauche. Et, très-content de le voir s'éloigner, il reprit sa

lecture, en se disant que le châtelain avait d'étranges bandits à son service, et qu'on rencontrait dans ses appartements des gens que l'on ne voudrait pas rencontrer au coin d'un bois.

Christian traversa encore un cabinet, et trouva une dernière porte fermée. Il la fit sauter d'un coup f de poing. H eût enfoncé, en ce moment, les portes > de l'enfer.

Un spectacle lugubre s'offrit à sa \.ue. Le baron,

en proie aux convulsions d'une terrible agonie, se nu ia%

226 1*H0MMB DE NEiajE

débattait dans les bras de Johan, de Jacob, du m&* decin et du pasteur Akerstrom. Ces quatre persoa* nés avaient à peine la force d'empêcher qu'il ne se jetât hors de son Ut pour se rouler sur le plancher. La crise qu'il subissait était si poignante, et les gens qui l'entouraient si absorbés, qu'ils ne s'aperçurent pas du* bruit que. Christian avait fait pour entrer, et ne se retournèrent qu'au moment où le moribond^ dont la figure était tournée, vers lui, s'écria avec m accent de terreur impossible à rendre :

— Voilà... voilà... voilà naon frère !

En môme temps, sa bouche se contracta, ses dents coupèrent sa langue, d'où le sang jaillit. Il se rejeta en arrière par un mouvement si brusque et si violent, qu'il échappa aux mains qui le soutenaient, et tomba, la tête en arrière, contre le mur de son tl- GÔve, avec un bruit affreux. Il était mort.

Tandis que le ministre, le médecin et l'honnête Jacob échangeaient, terrifiés, la parole suprême : C'est fini! Johan, conservant une présence d'esprit extraordinaire, avait regardé et reconnu Christian. L'attentat du StoUborg, dont il attendait depuis une heure le résultat avec tant d'impatience, sans pouvoir quitter le mourant, avait donc échoué. Johan se sentit perdu. Il n'y avait pour lui, en ce moment, de salut que dans la fuite, sauf à faire plus tard sa sou*

L*HOMMB DE NEIGE 2127

mission an nouvean maître, ou à tenter de s'en défaire à l'aide des complices qui lui restaient. Quoi qu'il dût résoudre, il ne songea qu'à s'échapper; mais Christian le serrait de trop près pour que cela fût possible, et il le prit au collet, sur le seuil de la porte, d'une si vigoureuse façon, que le misérable, pâle et sulToqué, tomba à genoux en lui demandant grâce.

— Stenson I lui dit Christian, qu'as-tu fait de Sten- 8on?

— Qui êtes-vous, monsieur» et que faites-vous ? s'écria le ministre d'un ton sévère. Est-ce dans on moment aussi solennel que celui-ci, €st-ce en présence d'un homme dont l'âme comparait au tribunal suprême, que vous devez vous livrer à un acte de violence?

Pendant que le ministre parlait, Jacob essayait de dégager Johan de l'étreinte de Christian; mais l'état de surexcitation où se trouvait le jeune homme décuplait sa force natureile, et les trois personnages pré* seats n'eussent pu lui faire lâcher prise.

Presque aussitôt Stangstadius, accouru au bruit, était entré, livrant passage aux héritiers, avides de conn?j?re laT'érité sur l'état du baron, et aux domestiques, qui étaient aux écoutes et qui venaient d'entendre le dernier râle du mourant*

228 L'hoUKE de N2I6S

— Qui Ôtes-Tous, monsieur? répétait lé ministre, par qui Christian s'était laissé volontairement âésa^ mer, mais sans lâcher sa proie.

— Je suis Christian Goefle, répondit-il autant par pitié pour les pauvres héritiers que par prudence en leur compagnie ; je viens ici de la part de M. Goefle, mon parent et mon ami, réclamer le vieux Adam Stenson, que ce misérable a peut-être fait assassiner.

— Assassiner? s*écria le ministre en reculant d'effroi.

— Oh I il en est capable I s'écrièrent à leur tour les héritiers, qui haïssaient Johan.

Et, sans se préoccuper davantage de l'incident, ils se pressèrent autour du cher défunt^ étouffant le médecin sous leur nombre, l'accablant de questions avides, et repaissant leurs yeux du spectacle de celte face hideusement défigurée, qui les effrayait encore en dépit de leur joie.

Ils ne s'ouvrirent avec déférence que devant l'impassible Stangstadius, qui venait, avec une glace, faire la dernière épreuve, disant que le médecin était un âne incapable de constater le décès. Si Christian eût été moins occupé de son côté, U eût entendu plusieurs voix dire : « Ne reste-t-il plus d'espérance?» sur un ton qui disait clairement :« Pourvu qu'il soit bien trépassé ! » Mais Christian n'avait pas

l'homhe de NEias 229

une peiisée poar son héritage; il voulait voir Stenson, et il exigeait que Johan le fit paraître surTheurc ou le conduisit lui-môme auprès du vieillard.

— Lâchez cet homme, lui dit le ministre ; vous l'étranglez, et il est hors d'état de vous répondre.

— Je ne l'étrangle pas du tout, répondit Christian, qui, en effet, avait grand soin de ne pas compromettre la vie de celui auquel il voulait arracher des révélations.

Cependant le rusé Johan avait fait son profit des bonnes intentions de M. Âkerstrom. Ne voulant pas parler, il feignit de s'évanouir, et le ministre blâma Christian de sa brutalité, tpi^idis que les valets, in-

quiets du sort qui leur était réservé si les redresseurs de torts commençaient leur oMce, se montrèrent beaucoup plus disposés à défendre Johan qu'à céder devant un inconnu.

Quand Johan se vit assez entouré et assez appuyé pour reprendre son audace, il recouvra lestement la parole, et s'écria d'une voix retentissante qui domina le tumulte de l'appartement :

•—Monsieur le ministre, je vous dénonce un intrigant et un imposteur, qui, à l'aide d'un infernal roman, prétend se faire passer ici pour Tunique héritier de la baronniel Abandonnez-moi donc à sa vengeance, vous qui me haïssez, ajouta-t-il en s'a-

230 l'floiiiui Bs NEiia

dressant aux héritiers, et, à présent quele maître n'est plus, vous n'aurez plus personne pour déjouer les inf&mes machinations de M. Goefle; car c'est lui qui a inventé ce chevalier d'industrie et qui se vante de faire prévaloir son droit sur tous les vôtres.

Si la foudre fût tombée au milieu de l'assistance, elle n'aurait pas produit plus d'effroi et de stupeur que les paroles de Johan ; mais, comme il s'y attendait bien, une réaction subite s'opéra, et un chœur d'injures et de malédictions couvrit la voix de Christian, que le ministre appelait à se justifier ou à s'expliquer,

— Chassez-le ! qu'il soit honteusement chassé ! disaient avec véhémence les cousins et neveux du défunt

-«* Non, non I criait Johan, aidé de ses complices, qui comprenaient fort bien que le jour des révélations était venu, et qu'il fallait réduire les vengeurs au silence ; Caisons-le prisonnier. A la tour ! à la tour !

— Oui, oui, à la tour! hurla le baron de LindeniK^ald, on des héritiers les plus âpres à la cuiée.

— Non, tuez- le! s'écda Johan risquant le tout pour le tout.

— Oui, oui , jetez-le par la fenêtre I répondit le ehœur de ces passions diaboliques.

l'homhs de keigx 231

Et la chambre du. défaut devint le théâtre d'une scèn« de tumulte et de scandale, les valels s*étant précipités sur Christian, qui ne pouvait se défendre, car le ministre s'était mis devant lui pour lui faire un rempart de son corps, en jurant qu'on le tuerait luimôme avant d'accomplir un meurtre en sa présence.

Le médecin, Jacob et deux des héritiers, un vieillard et son jeune fils, se mirent du côté de Christian, par respect pour le ministre et par loyauté naturelle; Stangstadim, espérant calmer les passions par Tautorité de son nom et de son éloquence, s'était jetfe entre les combattants, qui n'en tenaient compte et le refoulaient sur Christian, si bien que le jeune homme, jrios empoché que secouru par ce petit groupe de Jaibles champions, se voyait repoussé pas à pas vers la fenêtre, que Johan, l'œil en feu et la bouche bateuse de rage, venait d'ouvrir en vociférant, pour ne pas laisser refroidir l'ivresse de la peur chez ses acolytes.

En regardant cet honuna affreux, qui jetait enfin le masque de son hypocrite douceur et laissait voir le type et les instincts d'un tigre, le ministre et le médecin, treûpf^ de terreur, eurent comme un moment de vertige et tombèrent, plus qu'ils na recalèrent, sur Christian, tandis que deux des plus déterminés co<piint saisisAaieat adroitement se»

232 l'homhb de neiqb

jambes pour le soulever et le jeter dehors à la renverse. C'en était fait de lui, lorsque le major Larrson, le lieutenant, le caporal, M. Goelle et les quatre soldats se précipitèrent dans la chambre.

— Respecta la loi I s'écria le major en se dirigeant sur Johan. Au nom du roi, je vous arrête !

Et, le remettant au caporal DulT, il ajouta en s'adressant au lieutenant :

— Ne laissez sortir personne !

Alors, au milieu d'un silence de crainte ou de respect, car personne n'osait en ce moment méconnaître l'ascendant d'un officier de l'indelta, Larrson, promenant ses regards autour de lui, vit le baron immobile sur son lit* Il approcha, le regarda attentivement, ôta son chapeau en disant :

— La mort est l'envoyé de Dieu I Et le remît sur sa tête en ajoutant :

— Que Dieu pardonne au baron de Waldemoral Plusieurs voix s'élevèrent alors pour invoquer l'assistance du major contre les intrigants et les imposteurs ; mais il requit le silence, déclarant ne vouloir entendre que de la bouche du ministre la première explication de l'étrange scène qu'il avait surprise en entrant.

— Ne convient-il pas, répondit M. Akerstrom, que cette explicRtion ait lieu dnns une autre pièce?

L'HOUHE de NEI6S 233

— Ouï, dîtle major, à cause de ce cadavre, passons dans le cabinet du baron. Caporal, faites défiler une à une les personnes qui sont ici, et qu'aucune ne reste ou ne se retire par une autre porte. Monsieur le ministre, veuillez passer le premier avec M. le docteur Stangstadius et le médecin de M. le baron.

Puis, Christian lui désignant le vieux comte de Nora et son fils, qui avaient manifesté l'intention loyale de le protéger, le major les invita à passer librement, et leur témoigna de grands égards en les interrogeant à leur tour.

L'instruction des faits fut très-minutieuse; mais le major n'attendit pas longtemps qu'elle fût complétée pour céder au désir impatient de Christian et de M. GoeOe, en donnant l'ordre d'aller délivrer le vieux Stenson, que Jacob déclarait avoir vu avec douleur conduire à la tour une heure auparavant. Christian voulait y courir aussitôt ; le major s'y opposa, et, sans lui donner l'explication de sa conduite, il ordonna que Stenson fût immédiatement ramené au Stollborg et réintégré dans sa résidence avec tous les égards possibles, mais sans communiquer avec personne, et cda scus les peines les plus sévères centre quiconque enfreindrait cette consigne. Puis, à là place de Stenson, il Ht conduire à la prison du château Johaj et quatre laquais qui furent déclarés

234 Ii'fiOJiMX DX NEiax

par le ministre avoir voulu attenter à la vie de Christian. Ceux qui s'étaient contentés de l'injurier, et qui s'empressèrent de nier le fait, furent admonestés et menacés d'être déférés à la justice, s'ils tombaient en récidive.

Ils n'en avaient nulle envie. Malgré le petit nom bre d'hommes que le major avait en ce moment autour de lui, on sentait qu'il avait la loi et le droit pour lui, en même temps que le courage et la to> lonté. On devinait bien aussi, à son attitude, qu'il avait fait avertir le reste de sa compagnie, et que, d'un moment à l'autre, l'indelta se trouverait en force au château.

En l'absence de tout auire magistrat, puisque le défunt châtelain avait assumé sur lui, par ses pri^î» léges, toute l'autorité du canton, et qu'il se trouvait sans successeur jusqu'à nouvel ordre, le major se fit assister du ministre de la paroisse commeautorilé civile et morale, et de M. Goefie comme conseil. Il se fit apporter toutes les clefs et les remit à Jacob, qu'il constitua majordome et gardien de toutes choses, en lui attribuant l'assistance spéciale de deux soldats pour se faire respecter des autres serviteurs de la maison, en cas de besoin. Il confia aa médecin le soki de veiller aux funérailles du baroor et déclara qu'il allait, avec Le ministre, M. Goefie.

L'SOlfMI DE NBIGB 235

le lientenant et quatre témoins nommés à l'élection des héritiers, prcwédcr àla recherche du testament, bien que Jehan eût déclaré que le baron n'ayait pas testé.

Les héritiers, d'abord très-^efirayés et très^irrités» s'étaient calmés en voyant que ni le major, ni Bf. Goefle, ni Christian ne parlaient d'un nouveau compétiteur. Ils étaient environ une douzaine, tous fort mal intentionnés les uns pour les autres, bien qu'ils eussent associé leurs inquiétudes autour du châtelain et leur surveillance sur la proie commune. Le vieux comte de Nora, le plus pauvre de tous, avait seul conservé sa dignité au milieu d'eux et son franc parler avec le baron.

Aucun testament du baron ne pouvant porter atteinte aux drmts de Christian, eelui-ci avait compris, aux regards et à quelques mots de H» Ooeâe, qu'on allait se livrer à cette recherche seulement pour apaiser la bande rapace des hâitiers et gagner du temps, jusqu'à ce que l'on se vît en mesure d'agir ouvertement. Christian avdt également conopris, au silence expressif de ses amis sur son compte, que le moment n'était pas venu de se &ire connailre, et que, jusqu'à nouvel ordre , l'accuBatioB jetée, par Johan sur ses prétentions devait être considérée comme non avenue.

236 l'homme de heigs

Les héritiers avaient, on le pense bien, accepté avec joie cette situation, que semblaient établir la pantomime dénégative de M. Goefle et l'air de parfaite sécurité très-naturellement pris par Christian à partir du moment où il s'était vu rassuré sur le sort de Stenson. Donc Christian seconda les intentions de ses amis en ne les accompagnant pas dans la recherche du testament, et il ne songeait plus qu'à s'enquérir discrètement de Marguerite, lorsqu'il se trouva en présence de la comtesse Ëlvéda, dans la galerie.

Elle le reconnut du plus loin qu'elle le vit, et, venant à sa rencontre :

— - Ahl ahl dit-elle gaiement, vous n'étiez donc point parti, où vous êtes revenu, monsieur le fantôme? Et dans quel costume ètes-voos là? Arrivezvous de la chasse en plein minuit?

— Précisément, madame la comtesse, répondit Christian, qui vit, à l'air enjoué de la tante de Marguerite, combien peu il était question, dans son esprit, de l'escapade de sa nièce. J'ai été chasser l'ours fort loin, et j'arrive pour apprendre l'événe* ment...

— Ahl oui, la mort du châtelain! dit la comtesse d'un ton léger. C'est fini, n'est-ce pas? et on peut respirer maintenant. J'ai eu du malheur^ moi I De

l'homme de reige 237

mon appartement, on entendait tous les gémissements de son agonie, et j'ai été obligée de me réfugier dans celui de la jeune Olga, qui m'a régalée d'une autre musique. Cette pauvre fille est très-nerveuse, et quand je lui ai appris qu'au lieu de voir les marionnettes, il nous fallait ou partir à travers le brouillard, ou rester dans la maison d'un moribond jusqu'à ce qu'il lui plût de rendre l'âme, elle est tombée dans des convulsions effrayantes. Ces Russes sont superstitieuses! Enfin, nous voilà tranquilles, j'espère, et je vais me mettre en route, car il est, je crois, question de sonner une grosse cloche que l'on na met ici en branle qu'à la mort ou à la naissance des seigneurs du domaine. Donc, je me sauve, moi, car il n'y aurait pas moyen de dormir, et cette cloche des morts me donnerait les idées les plus noires. Tenez, n'est-ce pas cela que j'entends?

— Je crois bien que oui, répondit Christian; mais TOUS n'emmenez donc pas la comtesse... votre nièce?

Et il ajouta fort hypocritement :

— Je suis un grand sot dç ne pas me rappeler son nom.

— Vous êtes un grand fourbe! répondit en riant la comtesse. Vous lui avez fait la cour, puisque vous avez provoqué le baron pour l'amour d'elle. Eb

23B l'homme de neigx

bien, je ne m'en scandalise pas : c'est de yotre âge, et, après tout, vous avez montré, en tenant tôte à ce pauvre baron, qui était un fort mécbant homme, une témérité qui ne m'a pas déplu. Il y a du bon en vous, je m'y connais, et je vois maintenant combien pen convenaient à voire caractère les leçons de souplesse €l de prudence que je vous avais données ce jour-là. Vous êtes dans un autre chemin ; car il y en a deai pour parvenir, l'adresse ou la témérité. Eh bien, TOUS êtes peut-être dans le plus court, celui des math vaises têtes et des audacieux. Il faut aller en Russie, mon cher. Vous êtes beau et hardi; j'ai parlé de vous avec l'ambassadeur; il vous a remarqué, et il a des desseins sur vous. Vous m'entendez bien?

— Pas le moins du monde, madame la comtesse !

— Oh! que si fait! Le crédit d'Orlof ne peut pas être étemel, et certains intérêts peuvent vouloir combattre les siens... A présent, vous m'entendez de reste? Donc, ne pensez pas à ma nièce; vous pouvez prétendre à une plus belle fortune, et, comme, pour le moment, vous n'êtes rien, pas même le neveu de M. Goefle, qui ne vous avoue même pas pour son bâtard, je vous avertis que je vous mettrais à la porte, si vous vous présentiez chez moi dans la sotte intention de plaire à Mwguerite; tandis que je vous attends à

Stodkholm pour vous présenter à Tambassadeur, qui TOUS prendra à son service. Donc, au revoir!... ou plutôt, attendez, je vo^ emmène 1

— Vraiment?

*- Vraiment, oui. Je laisse ici ma nièce, qui, effrayée des rugissements du moribond, a été passer la nuit au presbytère avec mademoiselle Akerstrom, son amie, du moins à ce que prétend sa gouvernante. En quelque lieu que cette poltronne se soit réfugiée, mademoiselle Potin partira aujourd'hui avec elle pour Dalby, sous la conduite de Peterson, un homme de confiance. M. Stangstadius m'a promis de les accompagner. Ce sera un grand crève-cœur pour la petite, qui se flattait de venir avec moi à Stockholm; mais elle est trop jeune encore : elle ne ferait que des sottises dans le monde. Son début est remis à l'année prochaine.

— Ainsi, dit Christian, elle passera encore une an* ûée toute seule dans son vieux manoir?

— Ahl je vois qu'elle vous a conté ses peines. C'est fort touchant, et voilà pourquoi je vous eminÂne dans mon tratneau. Tenez, je vous donne une heure pour vous préparer, et je reviens vous prendre ici. C'est convenu ?

«— Je u'm sais rien, répondit Christian payant

240 l'housib ds reigs

d'audâcc; je suis très-amoureux de votre nièce, je vous en avertis!

— Eh bien, tant mieux, si cela dure I reprit la comtesse. Quand vous aurez passé quelques années en Russie et que vous vous y serez fait donner beaucoup de roubles et de paysans, je ne dirai pas noD, si vous persistez.

Et la comtesse se retira, persuadée que Christian serait exact au rendez-vous.

Elle n'eut pas plus tôt disparu que mademoiselle Potin, qui la guettait, se glissa près de Christian pour lui faire une sévère remontrance. Elle avait été fort inquiète de Marguerite, et Tavait cherchée pa^ tout.

— Heureusement, ajouta la gouvernante, elle vient de rentrer avec son amie Marlina, dont la mère ne s'inquiétait pas, la croyant attardée dans notre appartement; mais il m'en coûte de mentir si souvent pour couvrir les imprudences de Marguerite, et je déclare que je vais tout révéler à la comtesse, si vous ne me donnez votre parole d'honneur de quitter le château et le pays à l'instant môqie.

Christian rassura la bonne Potin en lui disant que c'était convenu, et, bien résolu à ne rien faire de ce qu'elle souhaitait, il attendit les événements. A une heure du matin, la troupe arriva sans bruitt

L'HOHME de N£IG£ 241

et avis ea fat donné au major, qui déclara les recher* ches terminées; elles n'avaient eu aucun résultat, à la grande satisfaction de la plupart des héritiers, qui aimaient mieux s'en remettre à leurs droits qu'à la bienveillance fort douteuse du défunt.

— Maintenant, messieurs, dit le major, je vous prie de me suivre au StoUborg, où j'ai quelque raison de croire qu'un testament a été confié à M. Stenson.

Et, comme tous s'élançaient vers la porte de Tappartement :

— Permettez, leur dit-il ; une grave responsabilité pèse ici sur M. le ministre, sur M. Goefle et sur moi. Je dois procéder très-scrupuleusement et très-officiellement, rassembler le plus grand nombre possible de témoins sérieux, et ne pas permettre que les choses se passent sans ordre et sans surveillance. Veuillez vous rendre avec moi dans la galerie des Chasses, où les autres témoins doivent être rassemblés.

En effet, conformément aux ordres donné par le

major, tous les hôtes du château neuf avaient été

priés de se rendre dans la galerie, au grand dépit de

quelques-uns, qui avaient déjà le pied levé pour

partir; mais l'indelta parlait au nom de la loi, on s'y

rendit.

Page 1