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Jul, décembre; hœstf septembre

360 L'HOMME BË N£I6E«

envolé, car il était né avec des ailes! El puis elle a menti en disant dans son cœur : « Que Dieu me parie donne de tuer mon fils par ma parole! mais il vaut « mieux qu'il vive parmi les elfes que parmi les «hommes. » Elle Ta ensuite chanté sur la harpe, et quand elle est morte y elle m*a dit : Qtis Dieu rende une mère à mon fils! IciKarine, ramenée au souvenir de la réalité, se prit à pleurer; puis ses idées se troublèrent, et le ministre, voyant qu'elle ne semblait plus comprendre les questions qui lui étaient adressées, fit un signe au danneman^ qui emmena doucement la pauvre voyante, en jetant sur l'assemblée un regard de triomphe pour la manière dont sa sœur avait répondu.

M Que voulez-vous de plus? dit M. Goetle à l'assistance; cette femme enthousiaste ne vous a-t-elle pas dit, en quelques mots de sa poésie ruslique, les mêmes choses que Stenson a écrites ici avec la netteté méthodique de son esprit? Et l'espèce de délire où elle vit n'est-il pas une preuve de ce qu'elle a souflFert pour ceux qu'elle a tant aimés? »

L'occasion de plaider un peu était trop belle pour que M. Goefle pût se retenir de la prendre aux cheveux- 11 parla d'inspiration, résuma les faits rapidement, raconta en partie la vie de Christian après avoir établi son identité par les lettres de Manassé à Stenson, éclaircit toutes les circonstances roma-

nesques des deux journées qui venaient de s'écouler, et sut si bien porter la conviction dans les esprits, qu'on oublia l'heure avancée et la fatigue pour lui adresser des questions, afin d'avoir le plaisir de Fentendre encore; après quoi chacun apposa sa signature sur le procès- verbal de la séance,.

Le baron de linden^ald fit une dernière tentative pour relever le courage abattu des autres héritiers.

« N'importe, dit-il en se levant, car les portes étaient ouvertes, et l'on était libre de se retirer; nous aurons raison de toutes ces fictions ridicules , nous plaiderons!

— J'y compte bien, répondit M. Goefle fort animé, et j'attends les arguments de pied ferme.

— Moi, je ne plaiderai pas, dit le comte de Nora; je suis convaincu, et je signe.

— Ces messieurs ne plaideront pas non plus, dit l'ambassadeur avec intention.

— Si fait, reprit M. Goefle, mais ils perdront.

— Nous attaquerons la validité du mariage, s'écria le baron; Hilda de Blixen était catholique! »

Christian, irrité, allait répondre; M. Goefle l'interrompit précipitamment :

« Qu'en savez-vous, monsieur? dit-il au baron. Où en trouvez-vous la preuve? Où est cette prétendue chapelle de la Vierge qu'elle avait fait ériger? A présent que le StoUborg n'a plus de mystères II 21

pour personne, souliendra-t-on encore ce conte ridicule, qui a servi ici de prétexte à plusieurs pour abandonner cette mallieureuse femme à la persécution et à la mort?

— Mais M. Christian Goffredi , élevé en Italie , n'est-il pas catholique lui-même? murmuraient les héritiers en s'éloignant. Patience! nous le saurons bien, et nous verrons si un homme qui ne peut siéger à la diète, ni occuper aucun emploi, peut hériter d'un domaine qui comporte tous les privilèges de la noblesse.

— Taisez- vous, Christian, taisez-vous! disait tout bas M. Goefle en retenant de force Christian, qui voulait suivre dehors ses adversaires et les braver en face. Restez ici , ou tout est perdu ! Soyez dissident, si bon vous semble, quand vous aurez hérité ; mais à présent, ne levez pas ce lièvre. Personne n'a remarqué que la chambre où nous sommes est redevenue carrée!

— Que voulez^vous dire ? demanda le major à M. Goefle ; on pourrait ouvrir à tout le monde la chambre murée, puisque la prétendue chapelle n'existe pas!

—Sans doute, si nous ne l'eussions point ouverte, répondit M. Goefle, auquel cas on n'eût pas pu nous accuser d'en avoir fait disparaître les signes du culte prohibé. >»

La comtesse d'Ëlvéda s'approcha alors de Chris-

tian, et lui dit de son air le plus gracieux : « A présent, j*espère, monsieur le baron, que j*aurai le plaisir de vous revoir k Stockholm....

— Sera-ce encore à la condition, répondit-il, que je partirai pour la Russie?

— Non, reprit-elle, je laisse votre cœur libre de choisir l'objet de ses vœux.

— La comtesse Marguerite vous accompagnet-elle à Stockholm? dit Christian à voix basse.

— Elle y viendra peut-être quand vous aurez gagné votre procès , si procès il y a. En attendant, elle retourne à son château. C'est décidé , la prudence le veut , et je vous offre toujours une place dans mon traîneau pour vous rendre à Stockholm , où vos affaires vont se décider.

— Je vous en remercie, madame la comtesse, je suis dans l'entière dépendance de mon avocat, qui a encore besoin de moi ici.

— A revoir donc, répliqua la comtesse, » prenant le bras de l'ambassadeur, qui lui dit en sortant :

« J'aime bien autant que ce beau jeune baron ne voyage pas avec vous! »

Marguerite fit ses adieux à sa tante à la porte du Stollborg, et partit avec sa gouvernante et la famille Akerstrôm pour le bostœlle du ministre, où elle devait prendre du repos avant de songer au départ. Elle n'échangea pas un mot ni même un

regard avec Christian; mais il n'en fut pas moins convenu tacitement entre eux qu'elle ne quitterait pas le pays sans qu'ils se fussent revus.

Le major retourna avec sa troupe et ses prisonniers au château neuf, où il devait attendre Tarrivée d'ordres supérieurs pour continuer ou déposer l'exercice de son autorité. Le danneman et sa famille retournèrent dans leur montagne , sans que Karine eût voulu comprendre qu'elle voyait dans Christian l'enfant du lac. Son esprit ne pouvait admettre aussi vite la notion du présent , et même par la suite , bien que son état moral fût amélioré, et qu'elle se sentît instinctivement délivrée d'un grand trouble, elle ne le reconnut pas toutes les fois qu'elle le vit, et très-souvent elle le confondit avec son père le jeune baron Adelstan.

Il était quatre heures du matin, et , malgré l'habitude que l'on a de se coucher tard à une époque de l'année où les nuits sont si longues , tant d'émotions avaient brisé de fatigue les personnages principaux de notre histoire , que tous dormirent profondément , excepté peut-être Johan et sa séquelle, enfermés dans la tour du château neuf, où ils avaient enfermé et torturé tant de monde.

Mais, avant que le jour parût, Stenson se glissa doucement près du lit de Christian, et, après l'avoir regardé quelques instants avec ivresse , il l'éveilla sans éveiller M. Goefle. — Levez-vous, mon maître,

lui dit-il à roreille , j'ai à' vous parler à vous seul ! Je vous attends dans la chambre murée. »

Christian s'habilla sans bruit et à la hâte, et, refermant les portes derrière lui , il suivit Stenson dans la salle déserte et délabrée où il avait déjà pénétré la veille. Alors Stenson, se découvrant, lui dit : « Ici , monsieur le baron , derrière cette boiserie où vous voyez une colombe sculptée, existe un mystère auquel vous seul devez être initié. C'est là que Mme votre mère avait fait ériger en secret un autel à la Vierge, car elle était catholique, le fait n'est que trop certain. L'exercice de son culte n'étant point autorisé dans le pays de son mari , madame dut s'en cacher , dans la crainte d'attirer des persécutions sur lui.

« Le pasteur Mickelson ne put jamais rien constater, l'autel ayant été apporté et posé dans cette cachette par des ouvriers italiens de passage , qui avaient exécuté d'autres travaux en marbre et en bois au château neuf. J'étais seul dans la confidence. Il y avait au château un vieux savant français qui était prêtre catholique à l'insu de tout le monde , et qui disait en secret la messe ici ; mais il était mort, et les ouvriers italiens étaient partis à l'époque de la persécution de votre pauvre mère. Il faut que vous voyiez l'autel , monsieur le baron , et que, quelle que soit votre religion, vous le regardiez avec respect. Aidez-moi à faire jouer le

ressort de la boiserie, qui est probablement bien rouillé.

— C'est-à-dire que vos pauvres bras sont enflés et brisés , dit Christian en portant à ses lèvres les mains torturées du vieillard.

— Ah! ne me plaignez pas, dit Stenson, mes mains guériront; je ne les sons pas, et ce que j'ai souffert est bien peu de chose au prix du bonheur que je goûte à présent! »

Christian, dirigé par Stenson, ouvrit la boiserie et tira ensuite un rideau de cuir doré , derrière lequel il vit un autel de marbre blanc en forme de sarcophage. Et comme Stenson , fort ému , s'était agenouillé/. « Êtes- vous donc catholique aussi, mon ami ? » lui dit-il.

Stenson secoua la tête négativement , mais sans paraître offensé de ce doute ; des larmes coulaient lentement sur ses joues blêmes.

« Stenson ! s'écria Christian , ma mère repose là? Cet autel est devenu sa tombe !

— Oui , dit le vieillard , étouffé par les sanglots ; c'est Karine qui l'a ensevelie dans sa robe blanche et couronnée de verdure de cyprès , car ce n'était pas la saison des fleurs. Nous l'avons mise dans un coffre rempli d'aromates, et le coffre, nous l'avons déposé dans ce sépulcre sans tache, qui est comme une représentation de celui du Christ. Je l'ai scellé moi-même^, et ensuite j'ai muré la chambre, pour

que la tombe de la victime ne fût point profanée. Votre ennemi n'a jamais su pourquoi je tenais à supprimer la porte. Il a cru que j*avais peur des revenants. Il a cru que , d'après son ordre et le refus du ministère d*inhumer religieusement une paienne, j'avais jeté la nuit ce pauvre corps au fond du lac ; mais , quoi qu'en ait pu dire le ministre Mickelson, ce corps était celui d'une sainte. Quel que fût son culte, la baronne aimait Dieu, faisait le bien, et respectait la religion des autres. Elle est au ciel et prie pour nous, et son âme se réjouit de voir son fils où il est , et tel qu'il est maintenant.

— Ah! dit Christian, le bonheur n'est donc pas de ce monde , car je l'aurais rendue heureuse , et elle n'est plus! »

Christian baisa le tombeau avec respect et avec foi , et , l'ayant renfermé derrière le rideau et le panneau de boiserie, il redescendit avec Slenson dans la salle de l'ourse. Là , Stenson lui dit : « Je ne sais pas s'il vous faudra beaucoup de peine et de temps pour faire reconnaître vos droits ; mais autorisez-moi à faire rétablir la cloison de cette chambre. Dès que vous serez le maître , nous transporterons la tombe dans la chapelle du château neuf.

— La tombe de ma mère à côté de celle où l'on va déposer le baron OlatisI Non, non, jamais! Puisque la Suède lui a refusé un coin de terre pour abriter ses os, après lui avoir refusé l'air et la li-

berté , j'emporterai sous un ciel plus clément ses précieux restes. Riche ou pauvre, je saurai bien me procurer de quoi retourner avec cette relique au bord du lac d'Italie où repose mon autre mère , celle qui a exaucé son dernier vœu , et qui , bien malheureuse aussi, hélas! a eu du moins un fils pour lui fermer les yeux.

— Agissez avec calme et prudence , répondît Stenson , ou bien vos droits seront méconnus. Vous ferez un jour votre volonté , mais à présent laissez ignorer, môme à vos meilleurs amis, même au digne M. Goefle , que votre mère était dissidente. Il plaidera avec plus de conviction qu'elle ne Tétait pas, et vous-même, si vous êtes dissident, ne le faites point paraître, ou vous ne pourrez pas triompher de vos ennemis !

— Hélas ! dit Christian, la richesse ^ut-elle les peines que je vais prendre, la dissimulation que l'on me recommande, et les indignations qu'il me faudra contenir? Je n'avais rien, Stenson, pas même une obole en entrant ici, il y a trois jours ! J'avais le cœur léger, j'avais l'esprit libre ! Je ne haïssais personne, personne ne me haïssait, et à présent....

— A présent vous serez moins libre et moins heureux, je le sais, répondit gravement le doux et austère vieillard; mais beaucoup de gens qui ont souffert peuvent être consolés et soulagés par vous. Si vous songez à cela, vous aurez le courage de lutter.

— Bien dit, mon cher Stenson! s'écria M. Goefle, qui venait de se lever et d'entendre les dernières paroles du pieux serviteur : quiconque accepte des devoirs prête ses pieds à des chaînes et son âme à des amertumes. Reste à savoir si l'homme qui s'est trouvé en face du devoir au plus beau moment de sa force, et qui s'est détourné pour le fuir, peut encore être heureux par l'insouciance et se dire content de lui-même.

— Vous avez raison, mon ami, dit Christian, faites de moi ce que vous voudrez. Je vous jure de suivre tous vos conseils.

— Et puis, ajouta M. Goefle en baissant la voix, Marguerite sera, je crois, une compensation assez douce à la vie de grand seigneur ! »

Il fut décidé par M. Goefle que Christian quitterait Waldemora, où il n'avait aucun droit à faire valoir avant la décision du comité secret de la diète, pouvoir mystérieux, spécial et privilégié qui s'attribuait le droit d'évoquer les causes pendantes aux cours ordinaires, et spécialement les affaires de la noblesse; Christian suivrait son avocat à Stockholm pour faire sa demande et solliciter une décision.

Tous deux se rendirent au presbytère, où Christian, après avoir fait ses remercîments affectueux et respectueux au ministre Akerstrôm, le nomma curateur de ses biens, autant qu'il dépendait de lui, et dans la prévision très-juste que ce choix serait

ratifié par le tribunal de la noblesse. Il ne put être seul un instant avec Marguerite, et quand même il eût pu lui parier librement, il n'eût pas voulu lui demander de s'engager à lui avant d'être sûr de ne pas redevenir Christian Waldo ; mais Marguerite ne douta ni de ses intentions ni de son succès, et partit pour sa retraite avec les espérances de la jeunesse et la foi d'un premier amour.

Christian refusa d'aller déjeuner au château neuf avec le major et ses amis. Ils comprirent sa répugnance, et vinrent dîner au gaard de Stenson avec lui et M. Goefle. Le soir, ils furent tous invités à souper chez le ministre. Marguerite ne devait partir que le lendemain. Le lendemain , Christian partit de son côté avec M. Goefle, s'amusant à conduire Loki, ce qui permit à M. Nils de dormir et de ne s'éveiller que pour manger tout le long du voyage.

Après deux semaines passées à Stockholm, où Christian ne se montra qu'avec beaucoup de prudence, de réserve et de dignité, M. Goefle, qui était fort impatient de retourner à Gevala, l'invita à le suivre, en attendant la décision du tribunal suprême, qui pouvait bien se faire attendre, la mort du roi et l'avènement du prince Henri ( devenu Gustave III ) ayant apporté de graves préoccupations dans les hautes régions de l'État; mais Christian, voyant s'ouvrir devant lui une phase d'incertitude illimitée, ne voulut pas rest^ tout ce temps à la charge de

M. Goefle, et résolut de suivre son projet de rude Toyage avec le danneman Bœtsoi dans les régions glacées de la Norvège. Pour n'être pas non plus à la charge de ce brave paysan, il accepta de M. Goefle une très-modeste avance sur son héritage ou sur son travail à venir, et alla embrasser ses amis de Waldemora et duStollborg, après quoi il partit avec Bœtsoï, laissant de nouveau son cher Jean à la garde de Stenson.

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