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CONCLUSION

Christian eut tout le loisir de voyager. La reconnaissance de ses droits, malgré toutes les précautions prises par ses amis et les incessantes démarches de M. Goefle, fut tellement travaillée en sens contraire par le parti des bonnets^ auquel appartenait le baron de Lindenwald, qu'un moment vint où l'actif et courageux avocat regarda comme perdue la cause de son client. L'ambassadeur de Russie, qui s'était montré favorable, vira de bord, on ne sait pour quel motif, et la comtesse Elfride fit pour sa nièce d'autres projets de mariage. M. Goefle porta la cause jusque dans les conseils secrets du jeune roi ; mais Gustave III, qui préméditait avec une incroyable prudence la grande révolution d'août 1772, fit conseiller la patience, sans s'expliquer sur les espérances qu'il était permis de concevoir. De fait, le roi ne pouvait rien encore.

Après avoir voyagé avec le danneman jusqu'à la fin de février, Christian reçut de M. Goefle des nou-

velles qui le décidèrent à poursuivre seul son exploration dans les régions du Nord. M. Goefle, voyant les ennemis de Christian Irès-appuyés, craignait avec raison que, s'il se montrait à Stockholm, on ne lui cherchât querelle. Il savait Christian facile à exciter, et se disait que, s'il tuait un ou deux champions , il pourrait bien être tué par le troisième. Trop de gens avaient intérêt à lui faire perdre patience et à Fentraîner sur le terrain du duel. Il se gardait bien de lui donner cette raison, mais il l'engageait à ne pas compter sur un prompt succès.

Christian reçut en même temps que la lettre de M. Goefle, une nouvelle somme qu'il résolut de ne pas ajouter au chiffre de la première dette. Dans la position incertaine où il se trouvait, il s'enrôla pour la pêche aux îles Lofifoden , et au commencement d'avril il écrivait à M. Goefle :

« Me voici dans une bourgade des Nordiands, où il me semble entrer dans la terre de Chanaan, bien qaeletorp du dannemanBœt&ol soitun Louvre en comparaison de mon logement actuel , et son kakebroé de la brioche auprès du pain de bois pur dont je fais aujourd'hui mes délices. C'est vous dire que j'ai eu beaucoup de misère, sans parler de la fatigue et des dangers ; mais j'ai vu les plus terribles spectacles de l'univers , les scènes de la nature les plus austères et les plus grandioses , des gouffres sousmarins où les navires et les baleines sont entraînés

comme des feuilles d'automne dans un tourbillon de vent, des rivières qui ne gèlent jamais au milieu de la glace qui ne fond jamais, des cascades dont le rugissement s'entend de plusieurs lieues, des abîmes oùle vertige s'empare du renne et de l'élan, des neiges plus dures que le marbre de Paros, des hommes plus laids que des singes, des âmes angéliques dans des corps immondes, un peuplehospitalierau sein d'une misèreinouïe, patient, doux et pieux, dans une lutte étemelle contre la plus formidable et violente nature qui se puisse imaginer. Je n'ai point éprouvé de déceptions. Tout ce que j'ai vu est plus sublime ou plus surprenant que tout ce que j'avais imaginé.

« Donc je suis un voyageur heureux ! Ajoutez que ma santé a résisté à tout, que ma bourse s'est remplie si bien que je suis à même de m'acquitter envers vous , et d'avoir encore de l'argent devant moi ; enfin qu'après avoir pu étudier la formation géologique d'une longue chaîne de montagnes , je rapporte des trésors en fait d'échantillons rares et précieux, de quoi faire sécher d'envie l'illustre docteur Stangstadius, et des observations utiles, de quoi devenir, avec un peu d'intrigue, si le goût m'en vient, chevalier de l'Étoile polaire.

« Vous me demanderez comment je me suis enrichi de la sorte. C'est en me fatiguant beaucoup, en risquant mille fois de me noyer ou de me casser le cou, en côtoyant beaucoup d'abîmes sur des patins

immenses dont j'ai appris à me servir, en pochant beaucoup de poissons dans Tarchipel norvégien, en vendant ma part de pêche sur place, très-bon marché, à ceux qui ont le génie du trafic, et en risquant pour ce fait de me faire assommer par mes confrères, qui ont renoncé pourtant à cette velléité en voyant que j'avais le bras leste et la main lourde.

« Enfin je pars pour Bergen, où il faut que j'arrive avant le dégel, sijene veux être enfermé ici pendant six semaines par des tourmentes et des avalanches qu'il n'est pas au pouvoir del'homme de surmonter.

« Ne vous désolez pas , ô le meilleur des hommes et des amis , si je perds mon procès. Je viendrai à bout d'être quelque chose , et puisque Marguerite est pauvre, du moment que je suis bien né, je pourrai encore prétendre à elle. Et puis n'ai-je pas votre aniitié? Je ne demande au ciel que d'être à même de soigner les vieux jours de mon cher Stenson , s'il perd sa place et son asile au château de Waldemora. >»

M. Goefle reçut plusieurs autres lettres du même genre durant l'été et l'hiver suivants. Le procès n'avançait pas, bien qu'il n'y eût pas de procès proprement dit, les présomptueux faisant une guerre sourde bien plus funeste et apportant d'insaisissables obstacles à la décision du comité.

Christian commençait cependant à être rassasié (Je hasards, de fatigues et de durs travaux. Il n'en

avouait rien à son ami , mais l'exubérance de sa curiosité était apaisée. Les besoins du cœur, éveillés par des espérances peut-être trompeuses, réclamaient souvent le bonheur entrevu. La vie terrible^ comme il l'appelait, ne dépassait pas l'héroïsme de ses résolutions et l'énergie enjouée de son caractère ; mais l'âme souffrait bien souvent en silence , et le moment était venu où , selon les expressions du major Larrson , l'oiseau , fatigué de traverser l'espace, s'inquiétait de trouver un ciel doux et un lieu sûr pour bâtir son nid.

La misère visita plusieurs fois Christian en dépit de son intelligence et de son activité. La vie du voyageur est un enchaînement de trouvailles et de pertes, de succès inespérés et de désastres désespérants. Il gagna de quoi vivre au jour le jour, en trafiquant de sa chasse, de sa pèche, et d'un échange de denrées transportées à de grandes distances avec un courage et une résolution incroyables; mais, facile, confiant et généreux, le jeune baron n'était pas né commerçant, et son incognito ne pouvait déguiser l'aristocratique libéralité de son caractère.

Et puis le chapitre des accidents fit souvent échouer ses plus sages prévisions, et un jour il fut réduit à réaliser le rêve d'héroïque désespérance dont il avait entretenu le major sur la montagne de Blaackdal, c'est à-dire qu'il dut, comme Gustave Wasa, travailler dans les mines, et, comme à ce

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héros d'une épopée romanesque, il lui arriva d'être reconnu pour un ouvrier extraordinaire moins au collet brodé de sa chemise qu'à l'autorité de sa parole et au feu de ses regards.

Christian était alors dans les mines de Rôraas, dans les^ plus hautes montagnes de la Norvège, à dix lieues de la frontière suédoise. Il travaillait de ses mains, depuis huit jours , avec une adresse et une vigueur qui lui avaient mérité l'estime de ses compagnons, lorsqu'il reçut de M. Goefle une lettre qui lui disait :

« Tout est perdu. J'ai vu le roi, c'est un homme charmant, mais hélas! je lui ai fait savoir qui vous êtes : j'ai mis. toutes nos preuves sous ses yeux; je lui ai dit comment vous pensiez sur l'abus des privilèges nobiliaires, et combien vous pourriez être utile aux desseins d'un prince philosopha et courageux qui voudrait rétablir l'équilibre dans les droits de la nation. Après m'avoir écouté avec une attention et compris avec une lucidité que je n'ai jamais rencontrées chez aucun juge, il m'a répondu : « Hélas! « monsieur l'avocat, rendre justice aux opprimés « est une grande tâche ; elle est au-dessus de mes « forces. J'y serais brisé, comme mon pauvre « père , qu'ils ont fait mourir de lassitude et de « chagrin! »

« Gustave est faible et bon ; il ne veut pas mourir! Nous nous flattions en vain qu'il porterait de

grands coups au sénat. La Suède est perdue, et notre procès aussi !

« Revenez près de moi, Christian. Je vous aime et vous estime. J'ai un peu de fortune et point du tout d'enfants. Dites un mot et je partage avec vous ma clientèle. Vous parlez le suédois à ravir, vous avez de l'éloquence. Vous apprendrez notre code, et vous me succéderez. Je vous attends. »

« Non ! s'écria Christian en portant à ses lèvres l'écriture de son généreux ami : je connais mieux qu'il ne pense le peu de ressources de ce pays et les sacrifices auxquel une pareille association condamnerait ce digne homme ! Et puis il faut des années pour apprendre un code, et pendant des années il me faudrait vivre, moi jeune et fort, des bienfaits de celui qui, après tant de luttes et de fatigues, a désormais besoin de bien-être et de repos. Non, non ! j'ai des bras, et je saurai m'en servir en attendant que la destinée me fasse rencontrer l'emploi de mon intelligence. »

Et il rentra dans la galerie où il devait, de l'aube à la nuit, creuser, à la lueur d'une petite lampe, et à travers les émanations sulfureuses de l'abîme, le filon de cuivre ramifié dans les entrailles de la terre.

Mais au bout de quelques jours le sort de Christian était amélioré. Les chefs l'avaient remarqué et lui confiaient la direction de certains travaux pour

lesquels son instruction et sa capacité s'étaient révélées, à un moment donné, sans aucune affectation de sa part. Savant, modeste et laborieux, il occupait les heures du repos à instruire les ouvriers. Un soir il ouvrit pour eux un cours gratuit de minéralogie élémentaire, et fut écouté de ces hommes rudes qui voyaient en lui un laborieux camarade en même temps qu'un esprit original et cultivé. La salle de ses séances fut une de ces grandes cavernes métalliques auxquelles les mineurs aiment à donner des noms pompeux. Sa chaire fut un bloc de cuivre brut.

Christian essayait d'être heureux par le travail et le dévouement, car c'est toujours le bonheur que l'homme cherche, même au fond du sacrifice de luimême. Il soignait les malades et les blessés de la mine. Courant toujours le premier aux accidents avec un courage héroïque, il apprenait en outre aux ouvriers à se préserver de ces terribles dangers par le raisonnement et la prudence. Il essayait d'adoucir leurs mœurs et de combattre leur funeste passion pour l'eau de-vie, mère trop féconde des affreux duels au couteau. On l'aimait , on l'estimait ; mais sa paye passait tout entière au soulagement des estropiés, des orphelins ou des veuves.

« Décidément, se disait-il souvent, en entrant dans le tonneau qui le descendait au fond du puits incommensurable, .j'étais né seigneur, c'est-à-dire.

à mon sens, protecteur du faible, et à cause de cela je ne pourrai donc pas. vivre à la lumière du soleil!

— Christian, lui cria un jour l'inspecteur avec le porte-voix du haut de la gueule effroyable de la mine, laisse là ton marteau un instant, et va recevoir au bas des pentes une société qui veut visiter les grandes salles. Fais les honneurs, mon enfant, je n*ai pas le loisir de descendre. »

Gomme de coutume, Christian fit allumer les grandes torches de résine dans l'intérieur des excavations, et alla à la rencontre des visiteurs; mais, en reconnaissant le ministre Akerstrôm avec sa famille, et le lieutenant Osburn qui donnait le bras à sa jeune épouse Martina, Christian passa la torche qu'il portait à un vieux mineur de ses amis, en lui disant qu'il était pris d'une crampe et qu'il le priait de promener les visiteurs à sa place. Puis, rabaissant-son bonnet goudronné sur ses yeux, il se tint en arrière, repaissant son cœur du plaisir de voir ses amis heureux, mais ne voulant pas être reconnu dans la crainte de les affliger et de faire savoir à Marguerite dans quelle situation il se trouvait.

Il allait s'éloigner après avoir écouté un instant leur entretien joyeux et animé, lorsque Mme Osburn se retourna en disant :

« Mais Marguerite n'arrive donc pas? La poltronne n'aura jamais osé traverser le petit pont!

— Où vous avez eu grand'peur vous-même, ma

chère Mârtina! répondit le lieutenant; mais que craignez-vous? M. Stangstadîus n'est-il pas avec elle?.

Christian, oubliant la crampe qu'il s'était promis d'avoir, s'élança sous les voûtes en pente rapide qui conduisaient au pont de planches, véritablement effrayant, que Marguerite devait franchir en compagnie de M. Stangstadius, l'homme du monde qui 'savait le mieux tomber pour son compte, mais non pas celui qui était le plus capable de protéger les autres.

Marguerite était là en effet, hésitante et prise de vertige, avec Mlle Potin, qui traversait plus bravement avec M. Stangstadius, afin d'encourager sa jeune amie. Le lieutenant remontait pour l'aider et pour tranquilHser sa femme ; mais, avant qu'il fût arrivé, Christian s'élançait, prenait Marguerite dans ses bras, et traversait en silence le torrent souterrain.

Certes, Marguerite ne le vit pas, car elle ferma les yeux tant qu'elle put pour ne pas apercevoir l'abîme; mais au moment où il la déposait auprès de ses amis, avec l'intention de s'enfuir au plus vite, Marguerite, encore épouvantée, chancela, et il dut lui saisir la main pour l'éloigner du précipice. Ses doigts, noircis par le travail, laissèrent leur empreinte sur le gant vert tendre de la jeune fille, et il la vit l'essuyer avec soin, un instant après, avec

son mouchoir, tout en disant à sa gouvernante : « Donnez donc vite quelque argent à ce pauvre homme qui m'a portée ! »

Le pauvre homme s'était enfui le cœur un peu gros, n'en voulant point à la jeune comtesse d'avoir le goût des gants propres, mais se disant qu'il ne lui était plus possible, quant à lui, d'avoir les mains blanches.

Il s'en retourna à la forge, où il faisait confectionner des outils perfectionnés d'après ses idées et approuvés par les inspecteurs; mais au bout d'une heure de travail, car il mettait souvent la main à l'œuvre, il entendit revenir les promeneurs, et il ne put résister au désir de revoir passer la jeune comtesse. Elle lui avait paru un peu grandie, embellie à rendre fou le plus aveugle et le plus maussade des cyclopes.

Gomme il entendait les voiii encore éloignées, il approchait sans précaution de la galerie où le groupe devait repasser, lorsqu'il se trouva dans une salle très-éclairée, face à face avec Marguerite, qui, maintenant rassurée et presque habituée déjà aux bruits formidables et aux aspects grandioses de ce séjour austère, venait seule en avant des autres. Elle tressaillit en le voyant. Elle crut le reconnaître; il enfonça vite son bonnet ; elle le reconnut tout à fait au soin qu'il prenait de cacher sa figure.

« Christian ! s'écria-t-elle, c'est vous, j'en suis sûre ! •

Et elle lui tendit la main.

— Ne me touchez pas, lui dit Christian; je suis tout noir de poudre et de fumée.

— Ah ! cela m'est bien égal, reprit-elle, puisque

c*est vous ! Je sais tout maintenant I Les mineurs qui

nous conduisent nous ont longuement parlé d'un

Christian qui est grand savant et grand ouvrier, qui

ne dit pas son nom, mais qui a la force d'un paysan

et la dignité d'un iarl^ qui est courageux pour tous

et dévoué à tous. Eh bien! nos amis n'ont pas songé

que ce pouvait être vous : il y a tant de Christian

sous le ciel Scandinave! mais moi je me suis dit :

Il n'y en a qu'un, et c'est lui ! Voyons, donnez-moi

donc la main ; ne sommes-nous pas toujours frère

et sœur comme là-bas î »

Comment Christian n'eût-il pas oublié la petite insulte du gant essuyé? Marguerite lui tendait sa main nue. — Vous ne rougissez donc pas de me voir ici? lui dit-il, vous savez donc bien que ce n'est pas l'inconduite qui m'y a amené ? et que si je travaille aujourd'hui, ce n'est pas pour réparer des jours de paresse et de folie?

— Je ne sais rien de vous, répondit Marguerite, sinon que vous avez tenu la parole donnée autrefois au major Larrson, d'être mineur ou chasseur d'ours plutôt que de continuer un état qui me déplaisait !

— Et moi, Marguerite, je ne sais rien de vous non plus, reprit Christian, sinon que votre tante

doit vouloir vous faire épouser le baron de Lindenwald, contre qui j'ai, à ce qu'il paraît, perdu mon procès.

— C'est vrai, dît Marguerite en riant. Ma tante veut me consoler par là de la mort du baron Olaûs; mais puisque vous devinez si bien les choses, vous devez savoir aussi que je ne compte pas me marier du tout. »

Christian comprit cette résolution, qui lui laissait son espérance entière. Il jura dans son cœur qu'il ferait fortune, fallût-il devenir égoïste. Quoi qu'il pût dire, Marguerite ne voulut jamais consentir à protéger son incognito auprès du lieutenant et de la famille du ministre, qui arrivaient au milieu de leur têle-à-tête. «C'est lui! s'écria-t-elle en courant vers eux, c'est notre ami du Stollborg, vous m'entendez bien! c'est ce Christian, cet ami des pauvres, le héros de la mine; c'est le baron sans baronnie, mais non pas sans honneur et sans cœur, et si vous n'êtes pas aussi heureux que moi de le revoir. ...

— Nous le sommes tous ! s'écria le ministre en serrant les mains de Christian. Il donne ici un grand

. exemple de vraie noblesse et de saine religion. »

Christian, accablé de caresses, d'éloges et de questions, dut promettre d'aller souper dans le village avec ses amis, qui comptaient j passer la nuit avant de retourner à Waldemora, où Marguerite était en visite d'une quinzaine au presbytère.

On voulait emmener Christian tout de suite ; mais d'une part il n'était pas aussi libre de l'emploi de ses heures qu'on le supposait, de l'autre il tenait, plus qu'il ne convenait peut-être à un homme aussi raisonnable, à se revêtir d'un habillement grossier, mais irréprochablement propre. On se donna rendez-vous pour le soir, et Christian, ému et heureux, retourna à ses travaux.

Là, pourtant, des pensées tumultueuses se combattirent en lui-même. Devait-il donc s'obstiner à nourrir l'espoir chimérique d'un amour partagé? Marguerite avait trop d'élan et de franchise dans son affection pour lui ; ce ne pouvait être là que de l'amitié paisible, sans trouble dans l'âme et sans rougeur au front. L'amour pouvait-il être si spontané, si courageux, si expansif ? Il s'accusait de présomption et de folie. Et puis tout aussitôt il s'accusait d'ingratitude: une voix intérieure lui disait que, quel que fût son sort, il trouverait toujours Marguerite résolue à le partager.

Il quittait définitivement son travail, et, préférant de beaucoup le tonneau et la poulie, qui ne lui causaient aucun vertige, au long trajet des escaliers et des pentes, il s'apprêtait à remonter, en un instant, du sombre abîme à l'entrée par où Ton apercevait un coin du ciel encadré de sorbiers et de lilas, lorsqu'il se trouva en présence d'un mineur qu'il avait déjà rencontré la veille dans sa circonscrip-

tion, et qui n'appartenait point à la brigade dont il avait fait partie d'abord et qu'il dirigeait maintenant.

Cet homme n'était pas connu des compagnons de Christian. Noirci avec excès, soit par négligence , soit par affectation, et coiffé d'une guenille de chapeau pendant de tous les côtés autour de sa tête, il n'était pas aisé de se faire une idée de sa figure. Christian n'avait pas cherché à la voir. Il pouvait être de ceux qu'on appelle les travailleurs honteux (comme on dit les pauvres honteux pour exprimer précisément le contraire delà honte, qui est la fierté silencieuse). Il respecta donc l'air mystérieux de cet inconnu, et, après avoir donné le coup de sifflet d'usage pour avertir ceux qui manœuvraient la poulie, il se contenta de lui montrer une place à côté de lui dans le tonneau, supposant qu'il voulait remonter aussi ; mais l'inconnu sembla hésiter. II mit ses mains sur le bord du tonneau comme s'il eût voulu s'y élancer, puis il s'arrêta en ayant l'air d.e chercher quelque chose.

r- Vous avez perdu un outil? » lui dit Christian, qui remarqua qu'il était assez gros et lourd, et qu'il n'avait rien de la tournure dégagée d'un mineur habitué à se servir du tonneau.

A peine eut-il parlé, que l'inconnu, comme s'il eût voulu entendre sa voix avant de prendre un parti, monta auprès de lui avec plus de résolution

que d'adresse, et attendit en silence le second coup de sifflet.

Christian supposa que cet homme n'entendait pas le norvégien, et comme, il Connaissait désormais presque tous les dialectes du Nord, il essaya de l'interroger, mais en vain ; Finconnu demeura muet, comme si l'effroi de se voir suspendu à mi-chemin de l'abîme eût paralysé ses facultés. Le tonneau ou seau des mines est, comme on le sait, formé de douves épaisses cerclées de fer, et qu'il faut pourtant diriger dans les grandes excavations. Christian, déjà très-habitué à ce mode de transport, manœuvrait très-adroitement. Debout sur le rebord , un bras passé dans la corde, il frappait légèrement du pied les paroisdupuits quand lebalancementmenaçaitd'y briser le seau, et, renonçant à arracher un mot à son camarade de voyage, il s'était mis à chanter tranquillement une barcarole vétiitienne, quand le seul de ses pieds qui portât en ce moment sur le bord du véhicule fut traîtreusement poussé avec assez dé vigueur pour perdre son point d'appui et se trouver lancé dans le vide.

Heureusement Christian, qui était, par habitude, aussi prudent que hardi, avait le bras gauche solidement passé dans la corde, et il glissa à peu près comme ferait un panier pris par son anse, sans lâcher prise ; mais l'inconnu, élevant son marteau tranchant, se mit en devoir de frapper d'abord sur

la main droite de Christian , qui avait assuré son salut en saisissant le bord du tonneau. C'en était fait, sinon de lui, du moins d'une de ses mains, sans le balancement et l'inclinaison subite que le poids de son corps imprima au tonneau. Ses pieds pendants vinrent frapper un second seau qui descendait auprès de lui, et il put donner au premier une telle secousse que l'assassin fut forcé de se prendre lui-même aux cordes pour n'être pas lancé dehors.

Ce moment d'effroi suffit à Christian pour se cramponner à l'autre corde et sauter dans l'autre tonneau, qui remonta avec rapidité, tandis que celui où l'assassin restaitseul disparaissait à ses yeux avec une rapidité plus grande encore. Christian, arrivé au bord du puils, venait de sauter sur les planches qui le surplombent-, lorsqu'un sourd rugissement monta vers lui des profondeurs de l'abîme, tandis que la fantastique figure de Stangstadius apparaissait toute souriante à ses côtés pour lui dire : « Hé ! mon cfler baron, venez donc vite ! On ne veut pas souper sans vous là-bas, et je meurs d'inanition !

— Mais que s'est-il donc passé? s'écria Christian, sans lui répondre, en s'adressant aux ouvriers qui manœuvraient la poulie. Où est l'autre tonneau? où est l'homme?...

— La corde s'est cassée, lui répondit l'un d'eux

en jurant très-haut et en feignant de déplorer l'événement, tandis que Fautre, se penchant à son oreille , disait à Christian : Silence! nous l'avons lâchée!

— Quoi! vous avez précipité ce malheureux.... ce fou....

— Ce malheureux n'était pas fou, répondit le manœuvre. Il cherchait depuis trois jours l'occasion de se trouver seul auprès de toi. Nous le guettions , nous avons vu ce qu'il voulait faire. Nous t'avons descendu à tout hasard un autre tonneau, et, quant à celui où il est, c'est un tonneau gâté, voilà tout ! »

Christian savait que , dans les mines, à cette époque, on pratiquait la justice expéditive et directe. Il n'en avait que plus de regret et d'inquiétude de ce qui venait de se passer , parce qu'il savait aussi que les gens qui entrent , à un certain âge , dans ce monde souterrain sont quelquefois pris d'accès de fureur involontaire. Il se fit redescendre avec Stangstadius , qui prétendait avec raison connaître ces accidents-là, ex professa. Deux mineurs se firent descendre aussi pour constater le fait , disaient-ils , mais en réalité pour faire disparaître le cadavre sans avoir d'explication à donner aux inspecteurs de la mine.

< Ma foi ! dit Stangstadius dès qu'à la lueur des torches il eut examiné le misérable corps, son affaire est faite ! Il a eu moins de bonheur que moi ;

mais , par le ciel ! je jure de dresser un rapport sur l'emploi des cordes dans la descente des tonneaux démine. Ces accidents-là sont trop fréquents.... Quand je songe que moi-même....

— Monsieur Stangstadius ! s'écria Christian , regardez cet homme.... Ne le connaissez-vous pas ?

— C'est pardieu vrai ! répondit M. Stangstadius , c'est maître Johan, l'ex-majordonie de Waldemora. Voilà une plaisante rencontre , hein î... Alors il n'y a pas grand mal. Il avait fait des aveux en prison ; c'est lui qui a assassiné autrefois ce pautre

, baron Adelstan.... à propos ! oui, votre père, mon cher Christian. Ce Johan est un ancien mineur de Falun, un scélérat.... Il paraît qu'il s'était évadé de sa dernière prison ; mais il élait écrit dans sa destinée qu'il périrait par la corde. »

Enchanté de ce bon mot, M. Stangstadius entraîna Christian hors de la mine, tandis que les mineurs , après avoir jeté le cadavre dans une sorte ' d'm poxe bien connu d'eux, au plus profond des puits, s'occupèrent tranquillement à réparer le tonneau. Christian , qui avait un petit logement dans le village , courut s'habiller. Il trouva chez lui une lettre qu'un exprès venait d'apporter : elle était de M. Goefle :

Œ Tout est sauvé , disait-il; le roi est bon comme je vous le disais , mais non pas faible, comme je le croyais. C'est un gaillard qui.... Mais il ne s'agit pas

de cela. Accourez! soyez à Waldemora le 12 ; un de mes amis vous donnera de bonnes nouvelles.

« A bientôt, mon cher baron. »

Christian ne parla pas de cette lettre aux amis qui l'attendaient pour souper chez le ministre de Rôraas , où nécessairement celui de Waldemora re-. cevait , pour lui et ses amis , une cordiale hospitalité. Christian put être seul quelques instants ensuite avec Marguerite et sa gouvernante. Il fut plus hardi qu'il ne l'avait encore été. Il osa parler d'amour. Mlle Potin voulut l'interrompre, mais Marguerite à son tour interrompit son amie.

« Christian, dit-elle, je ne sais pas bien ce que c'est que l'amour , et quelle différence vous voulez me faire comprendre entre ce sentiment- là et celui que j'ai pour vous. Ce que je sais , c'est que je vous respecte et vous estime , et que , si jamais je suis libre et que vous le soyez encore, je partagerai votre fortune, quelle qu'elle soit. J'ai beaucoup travaillé depuis que nous nous sommes quittés; je saurais maintenant donner des leçons, ou tenir des écritures comme tant d'autres jeunes filles pauvres qui travaillent, et qui ont le bon esprit de n'en pas rougir , comme Mlle Potin de Gerville elle-même , qui est de famille noble, et qui, pour avoir été forcée de tirer parti de ses talents , n'a déchu aux yeux de personne et n'a fait que grandir à ceux des gens de cœur,... à preuve, ajouta-t-elle avec une

tendre malice en regardant sa gouvernante, qu'elle est fiancée en secret avec le digne major Larrson , et qu'elle n'attend que mon mariage pour célébrer le sien. »

Mlle Potin fut bien embarrassée de contredire Marguerite. Elle en voulait à Christian d'insister pour être aimée au moment où sa cause était perdue ; elle fut tout à fait fâchée contre lui quand elle vit qu'il se mettait à la suite de la petite caravane pour traverser les montagnes , et rentrer en Suède par Idre et les montagnes du Blaackdal..

Le lendemain, 12 juin 1772, Christian vit venir au-devant de lui, sur la route des montagnes, l'ami que M. Goefle lui avait annoncé , et qui n'était autre que M. Goefle lui-même, escorté du major Larrson. On s'embrassa, on échangea quelques mbts d'ivresse affectueuse , et on arriva pour dîner au chalet du danmmany qui était tout pavoisé de fleurs sauvages. Karine était sur le seuil ^ comprenant à demi ce qui se passait et s'habituant difficilement à voir l'enfant du lac sous les traits du beau jeune iarl.

Le repas fut servi en plein air, sous un berceau de feuillage, en vue de cette magnifique perspective de montagnes dont Christian avait admiré , par un jour de décembre , la mâle et mélancolique beauté. La belle saison est courte dans cette région élevée, mais elle est splendide. La verdure est aussi éblouissante que les neiges , et la végétation prend un si

rapide développement , que Christian croyait voir un autre site et un autre pays.

On resta dans la montagne jusqu'à six heures du soir. Il ne fut pas question de chasser Tours , mais de cueillir sentimentalement des fleurs au bord des eaux courantes, et d'écouter le doux murmure ou les roulades Impétueuses de toutes ces voix qui semblaient se hâter de chanter et de vivre avant le retour de la glace, où elles devaient encore être changées en cristal par les elfes du sombre automne.

Christian était bien heureux, et cependant il lui tardait de revoir Stenson; mais M. Goefle ne voulait pas que l'on se remit en route à cause de la chaleur. Le soleil ne devait se coucher qu'après dix heures, pour reparaître trois heures après, dans un crépuscule étoile , qui ne permet pas aux ténèbres d'envahir le ciel d'été. C'était une surprise que le bon avocat ménageait à Christian. Aussitât que la fraîcheur commença, on vit arriver en carriole le vieux Stenson triomphant et rajeuni; grâce à la chaleur de la saison , et peut-être aussi à la joie et à la confiance, il n'était presque plus sourd. Il apportait le décret du comité de la diète , qui reconnaissait les droits de Christian, et une lettre de la comtesse d'Elvéda, qui autorisait secrètement M. Goefle à disposer de la main de sa nièce en faveur du nouveau baron de Waldemora.

^ En revenant au château avec son oncle Goefle ,

Christian, qui voyait avec délices la joyeuse réunion de ses dignes amis se dérouler en voiture sur les méandres du chemin pittoresque, fut pris, au milieu de sa joie, d*un accès de mélancolie.

« Je suis trop heureux, dit-il à l'avocat; je voudrais mourir aujourd'hui. Il me semble que la vie où je vais entrer sera une agression perpétuelle au bonheur simple et pur que je rêvais.

— C'est fort possible, mon enfant, répondit M. Goefle. 11 n'y a que les romans qui finissent par l'étemelle formule : « Ils moururent tard et vécurent heureux. » Vous souffrirez au contact de la vie publique, terriblement agitée en ce temps-ci, surtout dans les hautes régions sociales où vous entrez. Je ne sais quels événements étranges se préparent. J'en ai senti comme une révélation dans la dernière entrevue que le roi m'a accordée. Ce jour-là, il m'est apparu à la fois grand et redoutable. Je crois qu'il médite une explosion qui remettra bien des gens à leur place; mais pourra-t-il et voudra-t-il les y maintenir? Les révolutions qui devancent le travail du temps et des idées peuvent-elles fonder quelque chose de durable î

— Pas toujours, dit Christian; mais elles plantent des jalons dans l'histoire, et, des progrès qui avortent, il reste toujours quelque chose d'acquis.

— Alors vous seriez véritablement pour le roi contre le sénat ?

— Oui, certes!

— Vous voyez donc bien que votre pensée n'est pas de fuir la tempête, mais de la chercher. Allons, c'est l'instinct de la jeunesse et la fatalité de l'intelligence! Moi, je dirai amen à tout ce qui nous affranchira de la Russie et de l'Angleterre.... Mais comment diable siégerez-vous aux États, si vous ne voulez pas reconnaître la religion du pays?... Ne dites rien, vous verrez plus tard ce que vous dictera votre conscience; et ce que vous imposeront vos devoirs de père et de citoyen.

— Mes devoirs de père! s'écria Christian. Ah! monsieur Goefle , mon bonheur est là , je le sens 1 Mon Dieu! comme je les aimerai, les enfants qiie me donnera cette brave et loyale créature, qui leur transmettra le désintéressement et la franchise avec la grâce et la beauté,!

— Oui, oui, Christian, vous serez heureux par la famille. Cela vous est dû pour les soins que vous avez donnés à la pauvre Sofia Gofifredi I Vous vivrez à la manière suédoise , dans vos terres , au sein du bien-être , en face de la grande et rude nature du Nord ! Vous ferez des heureux de tous ceux dont votre prédécesseur avait fait des misérables. Vous cultiverez la science et les beaux-arts. Vous élèverez vos enfants vous-même. Ces coquins-là seront entourés, en naissant, d'amour et de soins; ils grandiront avec les enfants d'Osmund et d'Osburn. Moi ,

je travaillerai le plus longtemps possible, parce que je deviendrais trop bavard et trop nerveux, si je ne plaidais pas; mais tous les ans je viendrai passer avec vous les vacances. Nous gâterons à Tenvi Tun de l'autre le vieux Sten et la pauvre Karine; nous ferons en politique des châteaux en Espagne : nous rêverons Talliance sans nuages avec la France et la résistance à l'ambition russe au moyen de l'union Scandinave. Puis le soir nous exhumerons les burattinij et nous donnerons à toute la chèr^ marmaille rassemblée au château des représenta-^ fions où je prétends devenir l'égal du fameux Chris- ^ ^ tian Waldo, de joyeuse et douce mémoire. >

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