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CHAPITRE PREMIER

LA DERNIÈRE SOIREE DE LUXE d’üN BANQUIER

C’était le 15 janvier. Il faisait un froid de huit degrés ; on ne rencontrait dans les rues que quelques personnes soigneusement empaquetées, le nez rouge, le teint violet, qui marchaient à pas précipités en battant la semelle; les pauvres mendiants, qu’on voyait abrités sous les portes cochères, avaient les mains si engourdies par le froid qu’ils n’avaient plus la force de les tendre vers vous.

Cette soirée-là était triste et lugubre pour les gens n’ayant ni feu ni vêtements chauds pour se préserver de la bise hivernale ; mais si elle était dure pour la mansarde, elle était joyeuse et brillante pour les privilégiés de la fortune, car il y avait ce même soir cinq grands bals dans Paris. Nous ne nous occuperons ni de celui donné aux Affaires Étrangères, ni de celui donné par la duchesse X..., mais seulement de celui donné par le banquier Marfeld.

Son hôtel était brillamment illuminé, les rayons des mille bougies se faisaient jour à travers les jalousies. Le péristyle était recouvert d’un somptueux tapis ainsi que l’escalier y con ■» duisant ; des fleurs aux riantes couleurs, fleurs écloses dans les serres et qui, souvent, coûtent leur pesant d’or, s’étalaient partout; toute la valetaille de l’hôtel était sous les armes, culotte courte, escarpins vernis, habit bleu brodé d’or.

L’hôtel était en fête ! il n’était que huit heures.

Or, comme il est de bon ton de n’aller en soirée qu’à l’heure où il serait plus sage d’en revenir, personne n’était arrivé. Nous en profiterons, si vous le voulez bien, lecteurs, pour faire connaissance avec les propriétaires de ce charmant petit hôtel.

Dans le grand salon d’apparat, une femme belle encore, quoiqu’elle paraisse approcher de la quarantaine, est assise dans un fauteuil. En face d’elle, appuyé sur la cheminée, se tient un homme d’une cinquantaine d’année : ce sont les maîtres de céans. M. et M me Marfeld. Si leur demeure avait un air de fête ce soir-là, eux avaient l’air peu gai ; on voyait qu’une sombre préoccupation pesait sur leur esprit. Ce n’était pas sans cause ; écoutons plutôt leur conversation :

« Charles, disait la femme, vous ne sauriez croire combien cette soirée m’ennuie. Montrer un visage calme, un regard souriant, trouver une phrase aimable pour chacun, quand on a l’âme

en proie à de mortelles angoisses, est un courage au-dessus de mes forces.

— Soyez raisonnable, Julie, cette fête est nécessaire. On sait que j’ai éprouvé trois faillites ; on soupçonne que le restant de ma fortune est placé à Marseille dans deux maisons qui sont aussi à la veille de crouler. Cela tue mon crédit, je ne puis plus rien entrepi'endre ; il faut donc faire face à l’orage : cette fête fera croire à tout le monde que je suis mieux dans mes affaires qu’on ne le pense. Le crédit me reviendra et la fortune avec. Seulement, je vous conjure, montrez-vous gaie, souriante, plus même qu’à l’ordinaire ; sans cela on dira demain à la Bourse : « Avez-vous vu ces pauvres Marfeld, quelle triste mine ils avaient?... Décidément, ils sont mal dans leurs affaires ! »

— Oui, je comprends, mon ami, et je vais faire de mon mieux pour me composer un visage de circonstance... Mais avez-vous des nouvelles de ces deux maisons de Marseille ?

— Aucune, j’en attends ce soir. J’ai donné l’ordre à Jean de m’apporter mes dépêches dans mon cabinet ; je profiterai d’un moment où tous nos invités seront occupés, pour aller en prendre connaissance. Vous tâcherez de ne penser à rien, et, je vous en prie encore, de dissimuler votre inquiétude; songez que, de toutes ces personnes qui, dans une heure, encombreront nos salons, beaucoup sont intéressées à ma ruine, quelques-unes en seraient enchantées. Ma fortune les gêne, excite leur envie; un homme qui, par sa seule intelligence, son travail, arrive à une brillante fortune a toujours des jaloux, des envieux parmi ceux-là même qui se disent ses meilleurs amis. Ne leur donnons pas la satisfaction de se réjouir dès à présent ; ce sera toujours assez tôt !

— C’est que, voyez-vous, Charles, quand je songe à tout le mal que vous avez eu pour acquérir laposition que nous avons, quanô je songe que plus de la moitié de notre fortune a été déjà

anéantie par le fait de vos associés, et que ce qui nous en reste est bien en danger d’être perdu aussi; quand je songe enfin que nous n’aurons peut-être plus de quoi donner une dot à notre fille, mon cœur se serre de douleur et d’angoisse !

— Chut ! chut ! Julie, ne me dites pas cela.

Vous savez combien j’aime Clémentine; vous savez que, si j’étais heureux d’avoir amassé cette fortune, c’était surtout en pensant à elle. Etmoi aussi je frémis à l’idée que dans huit jours peutêtre je serai ruiné, que Clémentine ne sera plus qu’une pauvre fille sans dot que tout le monde dédaignera : tous ces jeunes gens qui se présentent maintenant pour l’épouser s’éloigneront d’elle bien vite. J’ai donc besoin de tout mon sang-froid pour essayer de sauver ma position et je ne veux plus penser à tout cela.

— Vous avez raison, Charles, et vraiment je ne suis pas raisonnable ; je devrais vous donner du courage, et j’en ai moins que vous !

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— Taisons-nous, dit le mari à demi-voix, la voilà ! Que la pauvre enfant ne se doute de rien ; elle ne connaîtra que trop tôt la vérité. »

Une belle et gracieuse jeune fille venait en effet de soulever la portière du salon ; elle s’avança souriante vers ses parents et leur donna son front à baiser :

« Suis-je jolie, ce soir, petit père? Ma toilette me sied-elle bien? » s’écria-t-elle gaiement.

J’ai dit quelle était belle ; non, elle était plutôt jolie, grande, mince, des cheveux châtains, des yeux noirs. Ce qui charmait en elle, c’était l’expression douce et candide de ses grands yeux, le sourire bienveillant et affable de sa bouche un peu grande, aux lèvres un peu fortes, mais ornées des trente-deux dents les plus jolies du monde. Ce qui frappait à première vue c’était un je ne sais quoi répandu sur toute sa personne qui intéressait à elle, et la rendait plus s'duisante que la beauté la plus parfaite.

Ce soir-là elle portait une robe en tulle blanc

dont les deux jupes étaient relevées par des roses rouges, une couronne de ces mêmes roses se mariait coquettement avec scs cheveux relevés en bandeaux à l’impératrice et légèrement ébouriffés.

Ses parents la regardèrent tendrement, mais avec une expression de tristesse que la jeune fille surprit au passage ; elle eut l’air cependant de ne pas s’en apercevoir et reprit gaiement :

« Tu vas voir, chère mère, comme je vais bien danser le nouveau quadrille ; je l’ai appris ce matin. »

Un domestique annonça à cet instant :

« M. le baron et M me la baronne de Launay. » Les maîtres de la maison se levèrent pour recevoir leurs invités.

Une heure après, les salons étaient encombrés d’une foule de jeunes femmes aux fraîches et éblouissantes toilettes. Les rois et princes de la finance s’y trouvaient réunis : c’est vous dire que les diamants, les bijoux, y étincelaient. Des

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jeunes gens promenaient plus ou moins gravement leurs cravates blanches et leurs habits noirs, quelques-uns faisaient de l’esprit, mais ils étaient en si petit nombre que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.

Du reste, comment un homme peut-il avoir de l’esprit au bal? Il a une cravate trop empesée, des souliers trop étroits; il est forcé de rester debout cinq heures durant; sur deux cents personnes, il n’en connaît pas dix, et, sur dix, il n’en rencontre pas deux !

Je n’ai jamais pu m’empêcher de plaindre de tout mon cœur le sort malheureux des hommes dans un salon de bal !

A onze heures, le bal Marfeld était ce qu’on appelle une cohue, c’est-à-dire que l’on s’y marchait sur les pieds, que les femmes ne pouvaient faire un temps de danse sans laisser sur le parquet des lambeaux de leurs robes, ce qui ne les empêchait pas de dire : « La belle soirée !... »

Clémentine était charmante , elle adressait

une phrase aimable à toutes les femmes ; elle était gaie, enjouée; toutes les mères la regardaient d’un œil d’envie ; les jeunes gens l’entouraient ; c’était à qui obtiendrait un mot d’elle, un regard et une contredanse.

M me Marfeld, suivant les conseils de son mari, fut aussi d’une amabilité sans égale, elle avait fait des efforts inouïs pour dissimuler sa tristesse. À minuit, pourtant, un observateur attentif aurait pu voir qu’elle regardait à la dérobée la porte d’un boudoir donnant dans le cabinet de travail de son mari et qu’elle ne prêtait qu’une attention distraite aux dissertations sur la race chevaline que lui faisait un dandy du Jockey-Club. C’est que son mari, mie demi-heure avant, était entré dans ce cabinet et n’en était plus ressorti. Elle se demandait si cette absence prolongée n’était pas un mauvais présage ?

Clémentine jetait aussi de temps en temps

un regard furtif sur sa mère, et, voyant que sa préoccupation augmentait, elle se montrait plus rieuse, plus prévenante envers tous. Aussi aucun des invités ne parut s’apercevoir ni de l’absence du maître de la maison, ni de la préoccupation de M“ c Marfeld.

A deux heures, le dernier invité prit congé.

Quand la porte fut retombée sur lui, M me Marfeld poussa un « Ah ! » dé soulagement ; sa fille la regarda avec ses grands yeux humides de larmes et s’approcha pour l’embrasser.

« Rentre chez toi, mon enfant , lui dit-elle , j’ai g, parler à ton père.

— Mais, petite mère, je ne voudrais pas me coucher sans lui avoir donné le baiser de tous les soirs.

* Il est occupé, reprit la mère, tu le dérangerais.

— Si peu, si peu ! le temps de l’embrasser seulement. »

Ceci fut dit d’une voix si câline, avec un re-

gard si suppliant, que M me Marfeld n’osa plus insister.

Les deux femmes entrèrent dans le cabinet de M. Marfeld. Il était assis près de son bureau, la tête dans ses mains; il ne les entendit pas entrer. Sa fille s’avança sur la pointe des pieds et lui tapa doucement sur l’épaule. 11 se leva comme un homme qui sort d’un affreux cauchemar et les regarda d’un air hébété.

« Qu’ as-tu donc, petit père? » lui dit Clémentine tendrement.

A sa voix, il secoua la tète comme pour éloigner de sombres pensées :

« Rien, rien, mon enfant ; je m’étais endormi... Mais nos invités?

— Ils sont enfin partis, » dit M mc Marfeld.

Elle ti’emblait, la pauvre femme; le front contracté de son mari, sa pâleur, ne lui révélaient que trop qu’un nouveau malheur venait de le frapper. Elle ne voulait pas parler devant Clémentine ; pour l’éloigner elle lui dit :

« Embrasse ton père et rentre chez toi, car les jeunes filles ont besoin de sommeil. »

Le pauvre père la prit sur ses genoux, et l’embrassa avec une tendresse fiévreuse. Elle fixait sur lui ses beaux yeux limpides, cherchant à deviner sa pensée. Après l’avoir serrée à l’étouffer sur son cœur, il lui dit d’une voix éteinte et saccadée :

«Oui, oui, ma fille, ta mère a raison, va te

reposer. »

Clémentine s’éloigna triste et pensive ; alors { V' \ M“ c Marfeld s’assit près de son mari , et le dialogue suivant s’établit entre eux à voix basse :

« Quel nouveau malheur avons-nous à déplorer? Parlez ! parlez vite ! je me sens défaillir !...

— Rien de nouveau, Julie, calmez-vous.

— Oh ! c’est impossible ! ne me cachez pas la vérité. Votre absence du salon, la sombre méditation dans laquelle vous étiez plongé quand

nous sommes entrées, tout, jusqu’à la façon dont vous avez embrassé notre enfant, m’a prouvé que vous aviez reçu une mauvaise nouvelle, peut-être celle de notre ruine complète !

— Soyez raisonnable, Julie. Vous m’avez trouvé plus triste qu’à l’ordinaire, parce que j’attendais de bonnes nouvelles et que je n’en ai que d’insignifiantes ; Vous me voyez préoccupé, parce que je cherche une combinaison pour sortir de ce mauvais pas... J’ai besoin d’un peu de calme, de réflexion. Allez vous reposer et laissez-moi à mes calculs. Vers le matin, si je trouve une solution, j’irai prendre un peu de repos. Demain, peut-être, il m’arrivera de bonnes nouvelles, et tout ira mieux que nous le croyons. »

Il se leva et embrassa tendrement sa femme.

Elle voulut insister et rester près de lui, mais il lui dit :

« Écoutez, mon amie , nous allons passer notre temps à causer, et mon travail ne se fera pas ; j’ai des lettres à écrire, à dix heures il faut

que je sois chez M. Randon; je ne pourrai pas prendre quelques heures de repos. »

Cette raison décida M rao Marfeld; elle le quitta et rentra dans sa chambre.

Lui, une fois seul, remit la tête dans ses mains, et resta abimé dans ses pensées ; elles ne devaient pas être gaies, car on voyait par moments ses doigts se crisper ; ensuite, comme la première fois, il secoua la tête, prit une plume et écrivit plusieurs lettres Les deux dernières durent être illisibles, car plus d’une grosse larme tomba sur le papier. Après les avoir cachetées, il se leva et se mit à arpenter à grands pas son cabinet.

« C’est mal, bien mal, ce que je vais faire, balbutiait- il d’une voix entrecoupée par ses sanglots... Les abandonner dans le malheur, leur donner ce surcroît de douleur, c’est lâche, je le sais ; mais aussi, voir mon hôtel vendu, être forcé de me déclarer en faillite, avoir à supporter mille humiliations, c’est au-dessus

de mon courage... Quelle fatalité ! cinq faillites en trois mois ! Dire que cet hôtel, où j’espérais finir mes jours, va devenir la proie de mes créanciers !... Peut-être seront-ils moins féroces lorsqu’ils n’auront plus à agir que contre ma pauvre veuve et une orpheline... »

Cette dernière idée parut le ranimer ; il essuya ses larmes avec le revers de sa main, prit sur une étagère une boîte en ébène, s’assit et l’ouvrit. Elle contenait deux pistolets : il en prit un qu’il arma et en dirigea la bouche contre son cœur ; son doigt pressa la détente, le coup partit. Au même instant, un cri perçant, terrible se fit entendre, et Clémentine, en simple peignoir de nuit, les cheveux en désordre, le visage couvert d’une pâleur mortelle, se précipita aux genoux de son père.

Mais le coup ne l’avait pas atteint, un léger mouvement avait fait glisser l’arme de côté.

Il la regarda, étonné, effaré, ne comprenant pas sa présence. Honteux d’avoir été surpris

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par sa fille au moment de commettre un crime, il se couvrit le visage des deux mains et se mit à sangloter... Elle, émue et frissonnante, s’assit sur ses genoux, lui entourant le cou de son bras, et lui dit doucement :

« Tu ne m’aimes donc plus, tu ne nous aimes donc plus, petit père, que tu voulais nous quitter, sans songer au désespoir dans lequel tu allais nous plonger? »

Et elle l’embrassa tendrement.

« Écoute, petit père, continua la charmante enfant, je sais tout ; j’ai tout deviné par quelques mots que j’ai surpris entre toi et ma mère ; tu es ruiné, eh bien !... »

• A cet instant, M mc Marfeld, les domestiques, entrèrent précipitamment, alarmés par le bruit de la détonation.

« «Pas un mot, père; laisse-moi parler, » murmura Clémentine à l’oreille de M. Marfeld.

Et s’avançant devant sa mère :

« Ne me gronde pas, petite mère ; aucun mal-

heur n’est arrivé... Ne pouvant dormir, inquiète d’avoir laissé mon père souffrant, craignant qu’il ne se rendît malade à travailler toute la nuit, je suis venue le trouver... Il finissait une lettre. Comme une vraie enfant, j’ai touché à tout, aux pistolets ; je ne les croyais pas chargés... Pauvre père a eu bien peur, il m’a crue blessée... »

M“ c Marfeld n’eut pas le courage de gronder ; trop heureuse d’en être quitte pour la peur, elle embrassa son enfant tendrement.

Le père lui jeta un regard reconnaissant.

L’homme qui défie Dieu et l’opinion, prend de sang-froid un pistolet pour attenter à ses jours, s’il se manque, il est humilié, honteux.

On congédia les domestiques... Clémentine s’assit auprès de ses parents.

« Je t’ai dit, ma mère, que j’étais venue par inquiétude pour mon père, c’est vrai; mais je venais aussi pour causer sérieusement; oui, très-sérieusement, avec lui. Vous êtes là tous deux, écoutez-moi.

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» Oh ! je ne suis plus une petite fille ; hier j’étais encore une enfant : aujourd’hui je ne le suis plus. Je veux avoir voix au chapitre. Nous sommes ruinés complètement ; je le sais.

» Eh bien ! il n’y a pas là de quoi se désoler. Ne nous reste-t-il pas notre affection mutuelle? Tant que Dieu me conservera mes parents chéris, je serai contente, heureuse. Votre sollicitude, votre tendresse, ne valent-elles pas mieux que des millions?... A vous, ne vous reste- t-il pas votre petite Clémentine, qui vous aime de tout son cœur, et qui sera si heureuse de vous faire oublier cette fortune que vous regrettez tant? »

Ses parents la prirent dans leurs bras et la couvrirent de baisers. Mais, secouant sa petite tète, elle continua :

« Causons sérieusement encore... Car, enfin, voici ce qui se passe : vous vous désolez tous les deux, parce que vous vous dites : Notre pauvre fille va être sans dot ! C’est cela, n’est-ce pas ?

Eh bien ! c’est à moi d’avoir du courage pour trois. Je t’en prie, petit père, dis-moi là, avec calme et franchement, ta position réelle? »

En prononçant ces mots, elle était si sérieuse, si décidée, qu’on vit bien qu’elle n’était plus une enfant. . . Rien ne donne du courage comme d’en voir aux autres. En entendant sa fille parler de la sorte, M. Marfeld se sentit moins abattu, la fermeté de Clémentine lui imposa. Il expliqua sa situation nettement.

La dot de M ” 0 Marfeld sacriiiée, l’hôtel vendu, ainsi que les bijoux et l’argenterie, tous les créanciers pourraient être payés.

« Eh bien ! dit gaiement Clémentine, il n’y a pas de quoi se désoler tant, tu le vois, petit père ; tu ne seras pas réduit à manquer à tes engagements, puisque tu as de quoi payer tout le monde.

— Oui, mais il ne nous restera plus rien, répondit-il tristement.

Qu’importe ! j’ai mon petit plan pour l’q»

venir ; mais ceci est mon secret. Écris un mot à tous ceux à qui tu dois, et donne-leur rendezvous pour demain à deux heures. »

M. Marfeld, brisé par toutes les émotions de la nuit, obéit machinalement.

M“ e Marfeld, elle aussi, semblait avoir perdu la conscience de sa position ; à demi-couchée sur un grand fauteuil, elle ne disait rien et regardait d’un œil terne son mari et sa tille.

Quand les lettres furent écrites, Clémentine les mit dans sa poche. A force d’instances, elle décida ses parents à aller prendre quelques heures de repos, et, embrassant son père, elle lui dit tout bas :

« Jure sur ma tète que tu ne songeras plus à ton vilain projet; que tu n’essayeras plus d’attenter à tes jours. »

Pour toute réponse, elle sentit deux larmes brûlantes qui tombèrent sur son front, et, presque joyeuse, elle rentra dans sa chambre; ne venait-elle pas de sauver la vie de son père?

Voici comment il s’était fait qu’elle était arrivée dans le cabinet de son père au moment où celui-ci exécutait son funeste dessein.

Sous son apparence frivole, Clémentine avait une nature sérieuse et aimante. En voyant le front soucieux de ses parents, qu’elle aimaitavee idolâtrie, elle avait cherché à deviner leur chagrin. Comme elle l’avait dit, quelques mots de leur conversation, qu’elle avait saisis au vol, l’avaient mise au courant de tout ; alors elle s’était fait cette réflexion : « C’est à cause de moi surtout qu’ils sont malheureux; depuis que je suis au monde, ils m’ont entourée de soins, de tendresse. Leur tâche est finie, c’est à moi de commencer la mienne ; à moi à présent de leur rendre l’affection qu’ils m’ont témoignée depuis dix-huit ans ; à moi de les soutenir, de les consoler, dans la triste épreuve qu’ils traversent. »

Son courage était grand, car son amour, sa reconnaissance pour ses parents, étaient sans bornes; devant cette noble tâche, l’enfant avait

disparu, il ue restait plus que la jeune fille, forte et dévouée.

Cachée derrière une portière, elle avait tout entendu. Malgré cela, pendant toute la soirée, elle s’était montrée rieuse, prévenante envers tous, désirant soulager sa mère dans son rôle de maîtresse de maison, au-dessus de ses forces. Si elle avait insisté pour entrer chez son père, c’est qu’elle devinait qu’un nouveau malheur l’accablait; ses élans de tendresse, sa pâleur, tout fut remarqué par elle ; elle était rentrée dans sa chambre tourmentée par un sombre pressentiment : après avoir défait sa toilette et passé un peignoir de nuit, elle ne put résister au désir d’aller retrouver son père ; elle était résolue à lui dire qu’elle savait tout ; elle espérait le consoler par quelques bonnes paroles. Nous

avons vu comment elle arriva à temps pour pré-

venir un affreux malheur. Son cœur se déchira en voyant combien elle avait été près de perdre son père bien-aimé. Elle comprit alors qu’il lui

fallait du courage pour trois, et que l'insouciance de la jeune fille devait faire place à un sentiment plus élevé.

Ce soir-là, elle pria longuement la Vierge Marie, et lui demanda de la soutenir et de l’inspirer. Elle la remercia aussi d’avoir empêché la mort de son père. La religion est un baume divin, qui ranime, fortifie et soutient dans l’adversité ; heureux ceux qui croient et qui cherchent dans la prière la force et la consolation !

Toute la nuit elle ne put dormir, car sa petite tète mignonne et gracieuse roulait mille projets; pauvre enfant! elle qui avait toujours eu Barème en horreur!... Enfin, elle s’arrêta à un plan très-sage, quoique sortant d’une aussi jeune tète : comme elle était très-forte pianiste, elle se dit : « Je ferai vivre mes parents de mon talent. Oui, je donnerai des leçons, je jouerai dans des concerts ; nous nous logerons dans un modeste appartement, et je gagnerai assez, je l’espère, pour que nous ne manquions de rien. »

Cette pensée, au lieu de l’attrister, fit briller sur son front un noble orgueil. Traitée jusqu’alors comme un enfant, elle allait acquitter sa dette de reconnaissance ; rien ne pouvait lui convenir mieux.

« Mais tout va être vendu, se dit-elle ; pour payer les créanciers il faut même vendre l’argenterie. Comment allons-nous faire jusqu’à ce que je me procure des leçons?... »

A cette pensée, son front se rembrunit. A la voir tout enveloppée d’une robe de chambre en molleton blanc, couchée sur son lit, accoudée la tête dans sa main, on l’eùt prise pour la statue de la Méditation. Mais, tout à coup, gaiement, elle sauta de son lit et courut à son armoire à glace ; elle prit un petit coffret en bois des îles... Elle venait de se souvenir de ses épargnes de jeune fille, de ce qu’elle nommait sa tirelire. Elle l’ouvrit, et, assise sur son lit, elle vida le contenu de toutes les cases sur son drap blanc. Elle battit des mains en voyant que les pièces d’or

étaient nombreuses : il y avait deux mille francs.

L «Oh! mais je suis plus riche que je ne le

croyais ! Moi qui faisais si peu de cas de l’argent, qui m’eùt dit qu'un jour sa vue me réjouirait tant? Il en est ainsi de tous les biens d’icibas, on ne les apprécie qu’alors qu’on est à la veille de les perdre !... »

Le sommeil la surprit en comptant son or, et

1 le premier rayon du jour, filtrant faiblement à

travers ses épais rideaux, la trouva dans cette position. Elle allait sonner sa femme de chambre pour faire rallumer son feu, mais elle se dit :

« Demain ne vais-je pas me trouver privée de

tout ce luxe, n’ayant plus de domestiques à mes ordres? Autant vaut m’y habituer tout de suite. » Elle se mit donc à .allumer son feu de ses blanches et mignonnes mains. Elle ne s’en acquitta pas trop mal ; aussi lui vint-il à l’esprit cette peusée philosophique, que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-mème.

Le jeunesse peut être comparée à une de ces

liqueurs des anciens qui répandent dans l’être maintes douces illusions et une chaleur fortifiante.

Celui qui possède la vraie jeunesse se sent fort contre l’adversité : il lui oppose un front serein, un cœur câline et confiant.

Telle était Clémentine. Cette nouvelle vie qui s’offrait à elle, vie de privations, de dévouement, de travail, au lieu de l’attrister, la rendait presque joyeuse. Elle allait pouvoir enfin rendre à ses parents l’affection dont ils l’avaient comblée jusqu’à ce jour. Après s’être réchauffée, elle s’habilla , et fut surprise de voir qu’il était à peine huit heures. Jamais elle ne s’était levée si matin... Elle s’assura que ses parents dormaient encore; elle descendit, fit appeler tous les domestiques et leur dit :

« Mes bons amis , vous nous avez servis tous fidèlement; quelques-uns de vous sont depuis si longtemps dans la maison que, vraiment, ils font presque partie de la famille. Aussi c’est

avec un serrement de cœur que je me vois forcée de vous renvoyer tous. »

Une exclamation de surprise répondit à cette phrase.

« Nous renvoyer! mais pourquoi? Qu’avonsnous fait? dirent-ils tous en chœur.

— Rien, rien; Infortune capricieuse et volage est seule coupable, leur dit la charmante enfant avec un triste sourire. Écoutez, mes amis; je vous l’ai dit, vous nous avez tous servis avec zèle; je vous demande un dernier service, donnez-moi vos comptes, je vais les régler, je vous paierai même un mois de plus dans le cas où vous ne trouveriez pas tout de suite à vous placer. Mais quittez tous l’hôtel immédiatement, avant que mes parents descendent. Ils sont tristes, faibles contre l’adversité ; je veux leur éviter le chagrin de vous voir partir. »

La valetaille s’inclina, quelques-uns pensant qu’un mois d’avance leur suffirait pour se replacer, qu’ils ne perdraient rien. Les uns faisaient

partie de cette catégorie de domestiques ne voyant dans leur maître qu’un maître, ne s’y attachant jamais, quittant le maître le plus bienveillant, le meilleur, pour un franc d’augmentation ; les autres étaient tristes et émus ; une larme perla même sur les cils d’un ancien valet de chambre de M. Marfeld.

Une demi-heure après il furent tous payés.

Clémentine dit un mot d’affection ou de regret à chacun d’eux. Quand je disque tousétaientpayés, je me trompe; il restait Jacques, domestique attaché au service de la jeune fille. Jacques était le fils d’un fermier de la famille Marfeld. C’était un grand et gros garçon fort laid, ayant une tète large et carrée, des mains taillées sur le modèle des battoirs dont se servent les blanchisseuses pour frapper leur linge, un front bas, des cheveux couleur de chanvre qui lui tombaient en grosses mèches sur le cou ; en un mot, il avait une remarquable laideür, tempérée par un air doux, cet air de chien de berger regardant son

maître et attendant, la larme à l’œil, un morceau de pain.

Le pauvre Jacques, plein de bonne volonté pour le travail, n’était pas adroit ; il était d’un petit secours pour ses parents, qui, pour cette raison, ne l’aimaient pas et le maltraitaient souvent. Tandis que ses frères avaient des vestes neuves et des gros sous à dépenser le dimanche au village, lui devait porter des vestes et des pantalons rapiécés et en lambeaux. Jamais il n’avait un rouge liard dans son gousset. Rudoyé par ses parents, en butte à la moquerie méchante des gars de son âge, il était devenu misanthrope; on le voyait souvent assis dans un coin, pleurer en regardant avec distraction devant lui. Un jour, Clémentine était venue pour boire du lait à la ferme ; elle avait alors douze ans. Jacques, à qui son père ordonna d’aller traire une vache pour servir Mademoiselle, arrivant près d’elle avec son bol de lait, trébucha contre une pierre, et le lait tomba moitié sur

la robe, moitié par terre. Son père, furieux, l’envoya à dix pas avec un vigoureux coup de pied.

Clémentine poussa un cri. N’écoutant que son cœur, elle s’élança près de lui. Il était tombé sur une pierre qui lui avait fait un trou à la tête; elle-même pansa le pauvre Jacques avec son fin mouchoir de batiste ; elle étancha le sang qui coulait de sa plaie, une larme même tomba de ses beaux yeux sur le front du paysan.

Le père, plus brutal que méchant, voulut s’avancer ; mais elle le regarda d’un air de colère, et lui dit :

« Je vous défends de le toucher. Vous êtes un vilain homme; si mon père vous avait vu, il vous aurait chassé, et il aurait bien fait...

— Mais, balbutia le fermier, c’est un fainéant, Mademoiselle, un bon à rien, qui fait notre désespoir : ça n’est bon qu’à manger et ça ne sait rien faire.

— Eh bien,! dit Clémentine, je me charge de

lui; je le prends à mon service et lui donne 25 francs par mois. »

Les parents de Jacques furent enchantés de cette bonne fortune, et depuis ce jour il était au service de la jeune fille, soignant ses fleurs, faisant ses courses, nettoyant la cage de ses petits oiseaux. Comme tous ces pauvres parias que la nature s’est plu à rendre disgracieux, difformes, qui ont été bafoués, rudoyés de tous, même de ceux qui les ont mis au monde, Jacques, trouvant enfin une créature, un petit ange, bon pour lui , le traitant avec bienveillance , douceur, s’était profondément attaché à sa bienfaitrice . Clémentine était pour lui une fée, il aurait donné sa vie pour elle; son désir de lui plaire était si grand que même il était devenu moins gauche, moins maladroit. Les oiseaux de sa maîtresse étaient choyés par lui, parce que sa maîtresse les aimait.

Tel était Jacques, le seul domestique qui n’eût point encore présenté son compte.

« Et toi aussi, mon pauvre Jacques, tu vas me quitter; mais sois tranquille, je te chercherai moi-même une place où tu ne seras pas malheureux.

— Moi, vous quitter, Mademoiselle!... Jamais. » Et deux grosses larmes tombèrent sur ses joues. « Qu’ai-je donc fait pour que vous me chassiez?

— Mais rien, mon ami ; tu es un brave garçon que j’aurais voulu garder toujours; mais, hélas ! nous sommes minés.

— Ruinés... Mais alors, raison de plus pour que je reste. Jusqu’à présent vous me gardiez par bonté d’âme, je ne vous étais pas utile ; mais à présent, tout rustre que je suis, vous le verrez, Mademoiselle, allez, Jacques vous sera bon à quelque chose.

— Certainement, mon ami ; mais il faut nous réduire à la plus stricte économie.

— Tenez, Mademoiselle, demandez-moi de me tuer, le bon Dieu m’est témoin que je le

ferai de gaieté de cœur, pour vous plaire ; mais vous quitter; jaflaais... Non, j’en mourrais. »

Il cacha sa tête dans ses mains et éclata en sanglots.

Clémentine avait le cœur trop sensible pour n’ètre pas émue à la vue de rattachement de ce pauvre garçon ; ses beaux yeux se mouillèrent de larmes.

« Tu es un noble cœur. Puisque tu le veux, tu partageras notre mauvaise fortune, Jacques, et tu ne nous quitteras pas.

— Oh ! merci, merci, s’écria-t-il avec effusion et reconnaissance. Allez, je ne vous coûterai pas grand’chose; j’ai été, vous le savez, habitué à la dure, un morceau de pain me suffira; il me paraîtra meilleur, mangé à votre service, ‘que les meilleurs mets chez les autres. Mais vous quitter, à présent que, n’ayant plus tous ces domestiques, je pourrai vous être utile... ça m’aurait fendu le cœur, voyez-vous ; j’en serais mort...

— Faut être bien bête comme ce gros lourdaud, murmurèrent les autres domestiques, pour vouloir rester au service de gens ruinés...

— Bah ! dit le cocher, moi j’ai servi chez un monsieur qui a fait faillite trois fois, et à chaque fois il n’était que plus riche, et nous faisions meilleure chère, bien sùr, que les créanciers

eux-mêmes. »

Lorsque ses parents descendirent, Clémentine leur annonça ce qu’elle venait de faire. En la voyant si courageuse, ils se sentirent plus forts contre l’adversité.

On se réunit au salon pour attendre l’arrivée des créanciers convoqués la veille.

Jacques, qui occupait depuis quelques heures les fonctions de valet de chambre, annonça M. le comte de Verdois.

Vj Pendant qu’ils échangent les premières phrases de politesse, je veux, lecteur, vous donner quel j ques détails sur M. de Verdois.

C’était un de ces nobles à demi-ruinés par le

jeu et par les femmes. Il avait un fils unique de vingt-cinq ans, duquel il espérait faire son ancre de salut. Il l’aimait tendrement, le soignait, le cajolait, comme une mère agit avec son fils chéri ; seulement le comte faisait par ambition, par intérêt, ce qu’une mère fait par affection et par tendresse. Froid, hautain, cœur sec, égoïste, aimant le plaisir, la débauche, le comte avait rendu sa femme fort malheureuse. Alors qu’avec l’argent qu’elle lui avait apporté en dot il entretenait avec un luxe princier une danseuse de l’Opéra, sa femme vivait modestement, pauvrement même. Une seule bonne la servait; ses robes étaient loin d’être aussi belles que celles que portait la femme de chambre de la maîtresse de son mari. Douce, timide de caractère, craignant de s’attirer des paroles dures, elle n’osait se plaindre : elle se contentait de pleurer en silence ! Enfin, Dieu eut pitié d’elle, il la rappela à lui.

Le comte resta veuf avec un jeune enfant

-Bi g i feod by G oogle

A cette époque, sa fortune était déjà ébréchée. N’ayant plus aucune entrave , il se jeta à corps perdu dans la débauche. Sa vie, des plus

accidentées, se divisait en trois parties : le temps donné aux orgies, aux chevaux et aux lorettes. Quelques années après, il était complètement ruiné. Son fils avait à peine quatorze ans.

Il réfléchit sérieusement sur ce qu’il avait à faire. Il ne lui restait que dix mille livres de rentes : pour lui, c’était la misère ! Travailler, occuper un emploi, il n’y songea pas un instant. 11 était de ces nobles qui croient qu’il vaut mieux faire des dettes, mourir à l’hôpital, que de travailler: le travail leur paraît un déshonneur pour le nom de leurs ancêtres, nom qu’ils traînent pourtant dans la boue... Heureusement que ces nobles-là deviennent de plus en plus rares. Enfin, ses réflexions le conduisirent à croire qu’au moyen de son fils il referait sa fortune, il redorerait son blason, en l’unissant avec une roturière ayant une dot baillante.

Un nom pour des écus ! ce marché-là se voit tous les jours. Il se résigna donc. Il vendit chevaux, voitures, hôtel, il se rangea enfin, car il avait encore dix ans à attendre.

Il passa ces dix ans, et, miracle! sur deux cent mille francs qui lui restaient, il n’en mangea que cent... Du reste, le terme de ses épreuves arrivait; son fils Victor avait vingt-quatre ans, de belles moustaches, des yeux noirs fendus en amande ; cela, joint au titre de vicomte, le faisait un parti parfait.

Son père ne lui avait pas caché les espérances qu’il fondait sur lui. Il lui avait toujours parlé du mariage comme d’une spéculation ; on ne devait commettre la folie de se marier, lui disait-il, qu’alors que l’on avait des dettes* Que la femme fût laide, vieille, méchante, peu importait : on en trouvait d’autres avec la dot de la femme légitime.

Vous allez me dire que ce comte, tel que je le peins, était un triste homme... Eh mon Dieu!

oui, j’en conviens; mais ce qui est plus triste encore, c’est que Paris fourmille de comtes de Yerdois. Cherchez bien, fouillez votre mémoire, et vous verrez que vous en avez connu, que vous en connaissez.,.

Celui que je mets en scène ne se gênait nullement pour raconter à son fils qu’il n’avait épousé sa mère que parce qu’elle était riche, tandis qu’il n’avait plus que son nom, ce qui ne l’aurait pas empêché d’aller à Clichy ; qu’une fois marié, il avait mené gaiement la vie, laissant sa femme à son foyer, comme il convient à une honnête femme.

Avec un pareil père, une pareille morale et un exemple aussi mauvais, Yictor, par un de ces miracles de la Providence, était pourtant resté une excellente nature, un cœur naïf, bon : c’est que les conseils et les sentiments élevés de sa mère lui étaient restés gravés dans le cœur. Au moral, il ressemblait à sa mère, et au physique, à son père.

Il écoutait donc le comte en fils soumis, sans rien répondre, mais dans son for intérieur il était froissé d’entendre la morale de son père. Ses souvenirs confus lui retraçaient l’image de sa mère, à l’air triste et doux, aux yeux rougis. Comprenant alors pourquoi elle pleurait si souvent, il se sentait tout prêt à détester son père. Les caresses, les étreintes fiévreuses de sa mère, étaient pour lui un doux souvenir; tout son amour se reportait vers elle ; il allait souvent pleurer sur sa tombe.

Victor n’ayant d’autres parents que son père, sa nature aimante en souffrait : il avait besoin d’aimer et d’être aimé. Tout en étant un fils soumis et respectueux, il aimait peu son père; la vie qu’il lui voyait mener n’était point celle qu’il rêvait!... Il aspirait, lui, aune bonne vie de famille; il espérait trouver une femme au cœur chaste et pur, qu’il aimerait bien tendrement, une femme faite à l’image de sa mère.

Son père, en vue de ses projets, s’était lié

avec de riches financiers; il les cajolait, les choyait, ceux surtout qui avaient des filles à marier.

De ce nombre était M. Marfeld. Ce dernier passait pour un des riches banquiers de l’époque; il avait une fille dont la plus grande qualité, aux yeux du comte, était d’être unique. Donc, il jeta son dévolu sur elle ; il présenta son fils dans cette famille, en ayant grand soin de lui recommander d’être aimable pour Clémentine.

Victor suivit, en partie, les ordres de son père; mais il avait pris la résolution de ne point faire la cour à cette jeune fille; épouser une femme pour sa dot, lui répugnait trop. Mais quand il eut vu Clémentine si jolie, si candide, si séduisante par ses grâces charmantes, il sentit que son cœur n’était plus libre , qu’il s’était donné à son insu. 11 lutta longtemps contre cet amour : il se disait qu’elle était riche, lui pauvre, et qu’il y aurait indélicatesse de songer à

l’épouser, que son amour aurait l'air d’un calcul.

Les raisonnements de son père lui revenaient à l’esprit, et son front rougissait de honte. Il voulut s’éloigner d’elle, mais il y revint plus amoureux. Lorsque Clémentine lui eut dit de sa voix argentine : « Pourquoi êtes-vous resté si longtemps sans venir?... » il sentittout son courage l’abandonner et se laissa entraîner par son amour avec d’autant plus de bonheur, que la jeune fille avait tout l’air de le payer de retour.

Ceci se passait à l’insu des Marfeld, qui ne se doutaient pas le moins du monde que le vicomte de Verdois faisait la cour à leur fille, et encore moins que celle-ci payait son amour de retour. Il est vrai qu’elle même ignorait encore qu’elle avait donné son cœur.

Le comto do Verdois assistait à la soirée des Marfeld. Le soir, en sortant, il dit à son fils :

« Comment trouves-tu M lle Marfeld?

— Très-bien, répondit Victor en rougissant.

— Ah ! ah ! reprit le comte, tu rougis comme une jeune fille. Serais-tu amoureux d’elle, par hasard? Cela tomberait à merveille, car je voulais te dire qu’elle aura, sans doute, une belle dot, qui ferait bien notre affaire. Si tu n’y vois pas d’obstacle, je demanderai sa main à son père demain. »

Victor répondit en soupirant :

« Ah! si elle était moins riche, je serais bien plus heureux ! »

Le comte partit d’un franc éclat de rire.

« Oui , oui , c’est cela : tu rêves une chaumière et son cœur. Comment, tu en es encore là, mon pauvre garçon !

» Ce n’est pourtant pas faute de bons conseils, se dit tout bas le père, s’il est encore aussi ingénu. »

Bref, il fut décidé entre eux que le comte irait le lendemain demander la main de Clémentine.

Ce dernier était porté à cette démarche par l’in-

teret; le premier se laissait entraîner à regret par son cœur.

Voici donc pourquoi M. de Verdois rendait visite ce jour-là aux Marfeld.

M œo Marfeld et sa fille étaient dans un petit noudoir à côté du salon, qu’elles quittèrent par discrétion, le comte ayant annoncé qu’il avait une grave demande à faire.

Si ses parents avaient été moins préoccupés, ils auraient pu s’apercevoir qu’à cette phrase une forte couche de carmin s’était répandue sur les joues de leur fille, car elle devinait, elle, la nature de cette grave demande.

Le comte est donc seul avec M. Marfeld.

Écoutons leur conversation.

« Oui, mon cher Marfeld, voilà un an que je vous connais; il me semble que vous avez toujours été mon meilleur ami. Je suis comme cela, moi. Aussi, je vous jure que, lorsque mon fils m’a dit : « Père, j’aime de tout mon cœur M lle Marfeld, je serais heureux si elle

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consentait à devenir ma^emme! » je me suis, écrié tout de suite : « Et moi je serais heureux d’appeler ce bon, cet excellent Marfeld mon frère. »

— Comment, M. le vicomte aime Clémentine ! s’écria le banquier stupéfait ; mais je ne m’en étais pas aperçu.

— Bah ! est-ce qu’un père voit ces choses-là ! Moi non plus, je ne savais rien de l’amour de Victor pour elle ; mais j’avoue que cela a été pour moi une très-agréable surprise... Voir mon fils entrer dans votre famille me comble do joie, car moi je n’ai pas de préjugés, comme tous ceux de ma caste ; j’aime mieux voir mon fils épouser votre fille, qui est M 1Ie Marfeld tout court, puisqu’il l’aime, que s’il épousait une marquise qu’il n’aimerait pas. »

M. Marfeld est tant soit peu étourdi de cette brusque entrée en matière, aussi balbutie-t-il :

« Mais, mon cher comte, ça a tout l’air d’une demande en mariage, [ce que vous me dites là.

— Mais ça en a l’air et la chanson. Voyons, voyons, jo vois que vous tenez à la forme habituelle, mon ami. (Se levant) Monsieur Marfeld, M. le comte de Verdois a l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour M. le vicomte de Verdois, son fils. »

M. Marfeld se lève, veut aller près du comte ; mais il retombe sur son fauteuil, pâle et ému. Le comte rie comprend rien à l’émotion du banquier; il lui prend la main en lui disant :

« Voyons, mon ami, je comprendrais cela de la part de M mc Marfeld : une mère, voyezvous, regarde toujours de mauvais œil celui qui vient se mettre de moitié avec elle dans le cœur de sa fille... Mais vous, vous êtes un homme, et un homme, que diable ! n’a pas le cœur si sensible. »

M. Marfeld se remet cependant, il prend alors la main du comte, la serre avec force en lui disant :

« Mon ami, vous êtes un noble cœur, j’ap-

précie toute la délicatesse, la générosité qui vous porte à me faire une pareille demande aujourd’hui ; je suis heureux, dans mon malheur, d’avoir pour ami un homme tel que vous : c’est la joie qui m’a troublé, voyez-vous. Ça fait quelquefois du mal. »

Le comte ne comprend rien au langage de M. Marfeld, il se sent inquiet peut-être, et il reprend :

« Mais, mon cher, je vous jure que je ne comprends rien absolument ni à votre émotion, ni à ce que vous appelez ma générosité, et encore moins à votre malheur. Je vous dis : « Mon fils aime votre fille ; il a un beau nom, peu de fortune ; votre fille n’a pas de titre, mais beaucoup de fortune... Cela se trouve à merveille, et cela fera un mariage assorti.

--Ah! se dit tout bas le pauvre banquier, il ne sait rien; il me croit riche.

« Mais, comte, vous parlez de la fortune de ma fille ; le moment est mal choisi, car aujour-

d’hui même eet hôtel va devenir la proie de mes créanciers... En un mot, je suis ruiné, et ma pauvre Clémentine n’aura plus de dot que sa beauté et ses aimables qualités. Voyez si cette dot vous suffit. »

11 aurait pu parler longtemps encore, le comte était foudroyé...

«Ruiné! ruiné! se disait-il tout bas. Quelle chance diabolique j’ai contre moi ! Comment me tirer de là? car enfin je ne puis lui dire : « Je voulais la dot, une belle dot... Vous êtes ruiné, bonsoir; je vais chercher ailleurs ma bru... » C’était dur à dire.

Il se leva poui’tant, et il dit d’une voix émue :

« Pardonnez-moi, mon ami, j'ignorais votre ruine ; je viens comme un sot vous conter des balivernes dans un moment où, je le comprends, vous devez avoir de tristes préoccupations.

Dans ces moments-là on a besoin d’être seul ; je me sauve. Plus tard nous reparlerons de cela.

En attendant, croyez à ma sympathie et à ma sincère amitié. »

Sans attendre qu’on lui répondit, après avoir serré une main qu’on ne lui offrait pas, il s’esquiva en murmurant : « Je m’en suis tiré avec esprit. »

Resté seul, M. Marfeld se dit : « Ah ! le monde ! le monde ! c’est une triste chose ! Bien sot est celui qui croit à une amitié désintéressée...

» Hier, ma fille était fêtée, recherchée; aujourd’hui, elle est dédaignée. »

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