‹ L'homme de quarante ansChapitre 2 sur 9 · LE PÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LE FILS

Suivons le comte de Verdois chez lui, où il rentrera assez déconfit. « J’ai fait un pas d’écolier, se dit-il. »

Son fils l’attendait avec l’impatience d’un amoureux qui va recevoir la nouvelle de son bonheur. En voyant l’air déconcerté de son père, il pâlit et lui dit :

« On vous a refusé la main de Clémentine?

— Mon cher, donne-moi un fauteuil et laissemoi respirer, je te conterai cela après.

— Voilà un fauteuil, mon père ; mais, de grâce, dites vite.

— Voyons, es-tu sérieusement amoureux?

— Oui, moh père, j’aime Clémentine de toute mon âme, et je serais bien malheureux si l’on me refusait sa main.

' — Mais qui te dit que l’on te refuse?...

— Ah ! je respire ; vous m’avez fait peur ; tenez, le cœur me bat.

— Allons donc! est-ce qu’un homme doit avoir le cœur si sensible ?. . . Est-ce qu’un homme d’esprit mêle mariage avec amour? L’amour, vois-tu, mon fils, c’est um chose, et le mariage, c’en est une autre.* De nos jours, le mariage est une association où chaque partie tâche de tromper l’autre; le tout est de n’être pas la dupe... Les pères des jeunes filles se font passer pour riches afin de bien marier leurs filles ; les pères des jeunes gens font la même chose. Une

fois l’association consommée, alors que les deux

associés se frottent les mains de satisfaction d’avoir mis dedans la partie adverse, ils s’aperçoivent qu’ils se sont dupés mutuellement, et

alors... Ah! alors, reproches, querelles, s'installent en tiers dans le mariage. 11 y a un autre genre d’association, c’est celui que je recherche pour toi. L’un a un nom, des quartiers de noblesse, mais pas le sou ; l’autre a un nom rotu- *

rier, mais des écus, qui, pour être roturiers, n’en sont pas moins très-appréciés.

— Mais, père, que signifient ces phrases ?

hélas ! je les sais par cœur ! Vous êtes sorti pour aller demander la main de Clémentine pour moi, eh bien! je vous en conjure, répondez, M. Marfeld m’accepte-t-il pour gendre, oui ou non ?

— Mon Dieu! je crois qu’il serait très-heureux de t’avoir pour gendre ; c’est moi qui ne veux plus de sa fille pour bru, et qui le lui ai fait comprendre avec toute la politesse et la délicatesse possibles.

— Vous ne voulez plus de M lle Marfeld pour

bru, dites-vous Et pourquoi, s’il vous

plaît? »

Victor articula cette phrase d’une voix émue et saccadée.

Le comte lui répéta mot à mot sa conversation avec le banquier... Arrivé à la manière dont il s’était retiré, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres, sourire qui voulait dire : « Ai-je été assez diplomate pour me tirer de ce mauvais pas?... »

Il regarda son fils, mais son sourire s’envola en voyant son air sévère et grave : on aurait dit un juge toisant un accusé... Il y eut un moment de silence... Enfin Victor se leva, fit quelques pas dans le salon , ensuite, venant se placer devant son père, il lui dit avec une amère tristesse :

« Est-ce bien vrai, mon père, que vous avez fait cela?... est-ce bien vrai?... Oh! dites-moi que c’est une épreuve que vous avez voulu me faire subir. Dites-moi que, lorsque M. Marfeld vous a annoncé sa ruine, vous lui avez tendu la main, en lui disant que, plus que jamais.

vous lui demandiez la main de sa fille, et que le malheur qui le frappait vous faisait désirer encore plus cette union... Dites-moi vite cela, père !

— Mais, pour dire une pareille chose, il aurait fallu que je fusse triplement fou, mon fils. Depuis longues années, je caresse pour toi un riche mariage, mariage qui nous rende le luxe que nous n’avons plus, et tu veux que je persiste à demander la main de la fille d’un homme, alors que cet homme m’avoue qu’il est ruiné ?

— Mais vous n’avez donc pas réfléchi qu’en agissant comme vous l’avez fait, vous avez dit clairement à cet homme : « Ce n’est point votre fille que mon fils enviait, c’est sa dot... Je venais vous vendre ce titre, dont je suis si fier, pour quelques mille livres de rentes... Vous n’avez plus d’argent;... vous êtes malheureux; adieu; je vais proposer mon marché à un autre !... »

— Tu tournes cela d’une façon un peu bru-

taie. Du reste, Marfeld a trop d’esprit pour n’avoir pas bien pris la chose... Il sait bien que, si le faubourg Saint-Germain s’allie au faubourg Saint-IIonoré, c’est qu’il a un blason à redorer ; sans cela, pour prendre femme, il ne passerait point les ponts... »

Victor était indigné, et il faisait de vains efforts pour réprimer sa colère. Il reprit, en se contenant : « Mais vous n’avez donc pas songé que j’aime Clémentine, que j’estime ses parents, et que je tiens à leur estime, et que, partant, je ne veux pas qu’ils croient un instant, un seul instant, entendez-vous, que je partage votre manière de voir?...

— Victor, Victor, vous oubliez à qui vous parlez...

— Pardon, père... j’aime, je souffre... Si jamais dans votre vie votre cœur a battu pour un noble et pur amour, souvenez-vous-en et soyez indulgent pour moi.

— Oui, je serai indulgent ; je veux même,

mon fils, t’aider à te guérir de cet amour. Ce soir même, je t’emmène en Italie... »

Il voulait éloigner son fils par prudence.

« Partir. . . me guérir de mon amour, que ditesvous, père?...

Et Victor se redressa et fixa sur son père un regard clair, limpide, où une ferme résolution se lisait... « Mais n’avez-vous donc pas compris que j’aime Clémentine?... que je suis heureux qu’elle soit sans dot? Car à présent mon amour n’a plus l’air d’un calcul, et que je vais à l’instant dire à M. Marfeldque je le supplie de m’accorder la main de sa fille... »

Le comte, en entendant ces paroles, se leva comme un lion blessé par une balle imprudente, ses yeux lancèrent un éclair de colère... Victor ne broncha pas ; il répondit à son regard courroucé par un regard assuré et calme.

« Vous ne ferez point cela, Victor ; je vous le défends !

— Père, je vous ai toujours obéi comme un

fils soumis doit le faire, il me serait pénible de vous désobéir... J’espère que vous deviendrez plus raisonnable et ne mettrez pas plus longtemps en ligne de compte le bonheur de votre fds avec quelques sacs d’écus... J’ai donné mon cœur : si j’épousais une autre femme, je ne l’aimerais pas et je serais malheureux.

— Baste ! ricana le comte, je n’étais point amoureux de votre mère, et pourtant je n’ai point été malheureux avec elle ! »

Ces paroles s’enfoncèrent comme un trait aigu dans le cœur du vicomte. Je l’ai déjà dit, le souvenir de sa mère était vivace dans son esprit, il l’aimait, il la pleurait, il avait pour elle ce tendre sentiment du fils pour celle qui l’a mis au monde... Jamais le plus tendre des pères n’est aimé autant par un enfant, par un fils surtout, qu’une mère... Et lorsqu’un homme est mauvais mari, alors qu’il fait une victime de celle qui lui a confié sa vie, son bonheur, alors qu’il lui fait répandre des larmes de désespérance,

qu’il se dise: « Ces petits auges, qui sont mes enfants, qui, à présent, vont, boudeurs et attristés, sécher sous leurs baisers les larmes de leur mère ; qui semblent, par leur petit regard courroucé, me demander pourquoi je fais du chagrin à celle qu’ils aiment plus que tout au monde... un jour, alors qu’ils seront grands, ils se souviendront de ces larmes, et ce souvenir diminuera le respect et l’affection qu’ils me doivent. »

Rai’ement un mauvais mari est chéri de ses enfants...

Cette désaffection est un châtiment que Dieu lui impose.

Victor répondit au comte, et dans sa voix l'on devinait un reproche :

« Si vous, vous n’avez pas été malheureux, ma pauvre mère, elle a été malheureuse! »

A son tour le père fut blessé.

« Qu’en savez-vous, Monsieur? Qui est-ce qui vous donne le droit de me parler ainsi ?

— Ce que j’en sais !... D’abord, mes souvenirs me retracent encore sa figure pâle, amaigrie, ses yeux rougis par les larmes... Ensuite, j’ai lu, moi, ces pages que vous, peut-être, n’avez pas lues... ces pages où elle épanchait son cœur, alors que vous la laissiez seule au logis pour aller gaspiller avec des femmes, de ces femmes qui n’ont ni cœur ni esprit, l’argent quelle vous avait apporté en dot... »

Il alla à un secrétaire, en sortit un petit cahier de papier couvert d’une écriture fine et élégante et le tendit au comte ; ensuite il prit son chapeau et sortit, laissant son père muet de colère et peut-être aussi de honte.

Il se demandait comment Victor, si doux, si soumis, avait pu lui tenir un pareil langage. Il ne savait pas combien l’amour seul transforme un homme, lui qui n’avait jamais aimé.

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