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LE MARQUIS DE BOLENE, SON RETOUR A PARIS

Après sept mois de voyages en Orient, le marquis de Bolène se trouvait un soir à Smyrne, installé dans une mauvaise fcliambre de l 'Hôtel des Deux- Augustes.

Quoique l’on pense généralement en Europe que l’hiver est doux et clément en Orient, le vent soufflait ce soir-là froid et incisif.

« Au diable l’Orient et son prétendu beau climat ! » disait le marquis en se promenant à grands pas dans sa chambre pour essayer de se réchauffer. «On y gèle, on y grelotte, pas de cheminée, pas de poêle, et ces fenêtres ! ! On appelle cela

des fenêtres ! autant vaudrait être couché à la belle étoile !

» Jean, sonnez, dit-il à son valef de chambre.

— Mais, Monsieur, c’est qu’iei les sonnettes sont chose inconnue.

— G’ost vrai, je l’oublie toujours; eh bien ! frappez dans vos mains. »

Jean obéit et frappa dans ses mains, mais inutilement. Enfin, de guerre lasse, il descendit et remonta avec un domestique, ou plutôt le fils du maitrè de l’établissement, gros lourdaud, bête et mal élevé, ; ‘ /

« Garçon, ce n’est pas une chambre que vous m’avez donnée là, c’est un puits. Elle est humide et par dessus le marché, l’air entre par les croisées. Donnez-moi donc Un appartement, ayant une cheminée ou un poêle, avec des fenêtres qui ferment. »

Le garçon le regarda avec étonnement.

' «Mais, Monsieur, nous n’avons pas de chambre avec poêle ou cheminée, il fait si chaud ici !

— Oh ! bien oui ! merci de cette chaleur, et vous n’avez pas un meilleur appartement?

— Mais non, Monsieur, celui-là est le plus cher. » Et le garçon s’en alla en grommelant : « Quel original ! demander à avoir du feu à Smyrne ! »

« Ah ! monsieur le marquis, dans quel affreux pays nous sommes tombés ! dit Jean d’un air piteux. Je viens d’aller faire untourde promenade, les rues sont sales et si mal pavées que j’ai failli me rompre le cou.

— Às-tu demandé s’il y a un hôtel meilleur que celui-ci ?

— Oui, Monsieur le marquis, on m’a dit qu’il y en avait un dans la Grande rue qui s’appelle Hôtel d'Europe. J’ai été le voir, il est encore plus mauvais que celui-ci.

— Eh bien, va t’informer s’il y a demain un bateau qui parte, et où qu’il aille, arrête deux places pour nous.

— Où qu'il aille?... Mais, monsieur, s’il allait en Amérique ou en Chine?

— N’importe. »

« Pas de danger, se dit Jean en sortant, je commence à en avoir assez; c’est-il laid, bon Dieu! cet Orient! les canards seuls peuvent s’y plaire, car ils peuvent y barbotter tout leur soûl dans la boue; mais des chrétiens! C’est h en mourir ! je me méfie de tous les pays à présent, et ma foi, vive Paris ! S’il y avait seulement un bateau partant pour la France, comme je prendrais les places avec bonheur ! »

' Le marquis continua sa promenade de long en large dans sa chambre. « Voilà, se disait-il, sept mois que je mène une vie errante, vagabonde, pour essayer de m’étourdir et d’oublier! Y suis-je parvenu? Non... L’image de Clémentine est toujours là dans mon cœur; c’est en vain que je cherche à me faire une illusion, mais je l’aime plus que jamais... Ne pas la voir... ne pas avoir de ses nouvelles, quel supplice!...

Yoilà trois mois que je n’ai pas reçu de lettre... Il se peut que Raoul soit à. Paris... peut-être vont-ils se marier! Cette pensée me glace le cœur ; j’ai beau raisonner, la jalousie l’emporte. . . Mais pourquoi ne m’écrit-elle pas? Sans doute, elle m'a oublié... que suis-je pour elle? un ami... C’est si vague ce mot amitié, et il est si souvent le synonyme d’indifférence ! »

Jean interrompit à ce mot les réflexions du marquis en entrant brusquement; il était rayonnant dejoie.

« Monsieur, Monsieur le marquis, je viens de l’agence, il y a un bateau en partance pour demain ; voilà.les deux places !

— Et où va ce bateau? dit le marquis d’un air distrait.

- — A Marseille, Monsieur.

— Mais, imbécile ! je ne t’ai pas dit que je voulais retourner en France.

— Monsieur le marquis m’a dit : Va voir s’il

part un bateau, et qu’il aille n’importe où, prends deux' places pour nous. J’ai obéi.

— Au fait, se dit lq marquis, tant mieux, j’aurai au moins des nouvelles. Je saurai ce qui cause son silence, et puis, je crois que je préfère encore le supplice de la voir , sans pouvoir lui dire combien je l’aime, que de vivre ainsi loin d’elle... Mais si j’allais la trouver mariée!... »

A cette pensée soit front se rembrunit. « Ce-

pendant qui sait, se dit-il, si la vue de son bonheur ne hâterapas ma guérison.

» Jean, tu peux tout préparer pour notre départ; demain nous nous embarquerons pour Marseille. » •

Jean fit un bond de joie.

Maintenant que le marquis était décidé à retourner à Paris, il se sentait pris d’une impatience fiévreuse. Il ne dormit pas de la nuit et se trouva à bord dès le lendemain à dix heures, quoique le bateau ne dût partir qu’à midi.

La traversée lui parut d’une longueur interminable, et une fois débarqué à Marseille, il monta en chemin de fer sans prendre un jour de repos.

Le lendemain soir il arrivait à Paris, son cœur battait de joie et d’émotion, il revoyait enfin cette ville qu’il avait fui pour se distraire de son amour ! ! 11 courut à son hôtel ; tout y avait cet aspect froid, lugubre d’un appartement inhabité depuis longtemps. Sans pouvoir s’en rendre

compte, il se sentit pris d’un sentiment de tris-

tesse ; il dîna et s’habilla à la hâte.

Il était à peine huit heures et demie, lorsqu’il sortit de chez lui ; la pensée de revoir Clémentine l’agitait d’une étrange façon. Son hôtel était situé aux Champs-Elysées ; il voulait se rendre à pied chez Clémentine, espérant que l’air et le mouvement dompteraient son émotion. Il se mit donc à cheminer lentement.

« Comment va-t-elle me recevoir, se disait-il? que s’est-il passé pendant ces derniers trois

mois? » 11 fut interrompu par un de ces incidents qui ne sont que trop fréquents à Paris et qui n’attirent guère l’attention des passants.

Un homme appuyé contre un arbre et caché à demi par son ombre lui dit en le voyant approcher : « La charité s’il vous plaît, Monsieur. »

Le marquis tressaillit au son de cette voix, et s’avança vers le mendiant. Celui-ci dont le chapeau enfoncé sur les yeux cachait en partie la figure, répéta sa phrase : « La charité s’il vous plaît. »

Le marquis ouvrit son porte-monnaie, eu sortit un louis, et le tendit.au malheureux. A la vue de cette pièce d’or, le mendiant poussa une exclamation de joie ; « Que Dieu vous bénisse, mon bon Monsieur ! » et il se sauva à toutes jambes.

Mais dans le mouvement brusque qu’il fit sou visage se découvrit.

Le marquis poussa lui aussi une exclamation

de surprise et il s’élança à la poursuite du malheureux.

Lorsqu’il l’eut atteint, il le prit par le bras.

« Oh ! laissez-moi, Monsieur ! laissez-moi 1 lui dit le mendiant; elles meurent de froid et de faim.

— Mais qui, elles? dit le marquis de plus en plus impressionné ! » Le mendiant, sans répondre, voulut se dégager : un faux mouvement lui fit tomber son chapeau à terre... deux cris de surprise se firent entendre !

« Toi, Jacques ?

— Vous, Monsieur le marquis? »

Tous deux restaient stupéfaits, ne pouvant comprendre ce qui se passait.

Enfin le marquis se remit le premier... « Mais dis-moi, tu as donc quitté la famille Marfeld?

— Moi, les quitter! oh ! pouvez-vous le croire, Monsieur le marquis ! Ma vie leur appartient, jusqu’à mon dernier soupir je ne les abandonnerai pas.

— Mais alors, reprit le marquis à voix basse, pourquoi mendiais-tu là ? »

Jacques courba la tête et se tut.

« Mais parle-donc, parle ! tu me fais mourir d’angoisse. »

Jacques fondit en larmes... « Pardonnez-moi, Monsieur le marquis , elles l’ignorent ; mais pouvais-je, hélas! les laisser mourir de faim?

— Mourir de faim, de misère, elle Clémentine 11 et moi qui voyageais loin d’elle, moi qui l’ai abandonnée, lâche que je suis 1 »

Puis prenant Jacques par le bras et le serrant contre son cœur, il lui dit, la voix étranglée par les larmes : « Mon bon, mon noble Jacques, tu vaux mieux que moi, tu as su l’aimer mieux que moi ; tu as tendu la main pour elle 1 1 — Oh! Monsieur le marquis, qu’elles ne le sachent jamais ! elles rougiraient de savoir que le pain de la charité les a nourries 1 et je donnerais ma vie pour leur éviter cette humiliation. — Si, Jacques, elles le sauront un jour ; elles

n’en rougiront pas et elles apprendront à t’apprécier. Mais que s’est-il donc passé, dis-le moi?

— Je vous conterai ça plus tard, maintenant courons à la maison, car elles n’ont pas mangé d’aujourd’hui et je tremble de les trouver mortes de faim.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu! lâche que je suis!» Et le marquis tenant Jacques par le bras, marchait au pas de course.

Arrivé devant un modeste restaurant, Jacques s’arrêta pour prendre un bouillon... Mais le marquis dit au garçon : « Voilà, cent francs, apportes du consommé, de la viande , du vieux Bordeaux; apporte]- le tout à l’instant et tu auras un louis pour boire... »

Le garçon s’inclina respectueusement, et le marquis reprit sa course. Enfin, on arriva au numéro 128 de l’avenue de Ncuilly, et comme le marquis se dirigeait vers le rez-de-chaussée: « Pas là, dit Jacques, c’est au cinquième qu’elles demeurent.

— Au cinquième !

— Hélas ! oui, on nous a chassés du rez-dechaussée, et nous avons été trop heureux après la mort de M. Marfeld , qu’on ait bien voulu nous laisser dans la mansarde.

— M. Marfeld est mort ! s’écria le marquis.

— Comment, Monsieur ne le savait pas?

— Mais non, je ne sais rien ; je n’ai aucune nouvelle depuis un siècle.

— Je m’en doutais, lit Jacques, je me disais toujours : Il faut que M. le marquis de Bolène soit bien loin d’ici, qu’il jie soupçonne pas notre misère, car sans cela il ne nous abandonnerait pas ainsi.

— Mais Raoul, le vicomte du Verdois n’est-il pas ici ?

— Chut, chut, Monsieur, ne prononcez jamais ce nom devant ces dames; plus tard je vous dirai pourquoi. »

Ils étaient arrivés au cinquième. Jacques ouvrit une mauvaise petite porte ; elle donnait dans

une salle obscure ; de là, on arrivait dans une grande pièce délabrée. Le marquis s’arrêta sur le seuil, saisi d’une émotion invincible, au navrant spectacle qui se présenta à ses yeux.

Dans cette grande et froide chambre, quatre chaises en paille et deux mauvais lits complétaient l’ameublement. Sur l’un de ces lits était couchée M mo Marfeld, si pâle, si défaite, si vieil- , lie qu’il eût peine à la reconnaître. Sur l’autre était Clémentine ; son teint était coloré par la fièvre, ses paupières étaient gonflées par . les larmes. Toutes deux dormaient.

Jacques s’approcha d’elles avec précaution et baissa tristement la tête.

« Mademoiselle est encore reprise par la fièvre, » dit-il.

Le marquis entra à son tour, il vint s’agenouiller auprès du lit de la jeune fille... et no put retenir ses larmes : « Pardonnez-jnoi, balbutia-t-il tout bas, de vous avoir ainsi aban-r donnée.,.» puis, prenant sa iuein, il essaya de la

baiser. Mais Clémentine était incapable de le reconnaître; dévorée par une fièvre ardente, elle était là, inanimée, insensible.

Le marquis, saisi d’épouvante, appela Jacques du regard, et lui dit d’une voix étranglée : (t Envoie au plus vite chercher mon docteur par le concierge, peut-être en est-il temps encore. » Jacques ne bougea pas.

« Eh bien ! tu n’y vas pas ?

— Monsieur le marquis, je crains que le concierge ne me refuse ce service. 11 est si dur, si insolent pour nous, qu’il ne voudra pas se

déranger. Nous devons un terme, et

— Tiens, voilà ma bourse; donne-lui tout l’or qu’il voudra et qu’il aille au plus vite. »

Jacques prit la bourse et descendit prestement.

Quant au marquis, il se laissa tomber sur une chaise, anéanti par la douleur qui l’accablait ; son cœur était inondé de larmes. En voyant ces deux grabats sur lesquels, à demi-mortes, ces

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deux femmes étaient étendues, son désespoir fut au comble, et tout leur passé de luxe et de bonheur surgit tout à coup à ses yeux. Clémentine était si belle encore, malgré ce qu’elle avait souffert, malgré la fièvre qui la dévorait 1 II se demandait par quel concours de circonstances étranges, ces deux femmes avaient pu passer si vite de l’opulence à la misère. Il lui semblait impossible que faute d’un peu d’or on soit condamné à mourir ! 1 Serait-il vrai que l’or dispose ainsi de notre vie et que les plus lières natures sont obligées de subir le joug de ce tyran ?

Pendant qu’il faisait ces réflexions, M mo Marfeld, d’une voix faible, demanda à boire. Il s’approcha d’elle et lui tendit un verre d’eau sucrée ; elle le but d’un seul trait. . . Il voulut alors lui tendre la main, lui parler; mais le grand œil terne de la malade se fixa sur lui sans le reconnaître.

Pendant ce temps, Clémentine s’agitait dans pon délire; elle prononçait mots sans suite ;

les noms de Raoul et de Julia revenaient souvent sur sa bouche... Qu’était-il donc arrivé?... Raoul, oubliant sa foi donnée , aurait-il épousé une autre femme?...

Jacques rentra, le marquis le regarda avec stupeur.

« Maintenant que je vous sens là, près d’elles, dit Jacques, je n’ai plus peur, moi ; mais si vous saviez ce que j’ai souffert, Monsieur le marquis, pendant votre absence, si vous le saviez ! Je les voyais toutes deux mourantes, sans argent pour les soigner, que pouvais-je faire ? Le désespoir me gagnait parfois, mais je me disais: Si je me casse la tête, que deviendront-elles? Alors, je priais Dieu de venir à notre aide, et il m’a exaucé, car vous êtrè revenu ; à présent je suis tranquille.

— Mon brave Jacques, en attendant l’arrivée du docteur, raconte-moi ce qui s’est passé depuis mon départ, je veux connaître tous les détails.

— Hélas! Monsieur le marquis, le malheur s’est abattu sur notre maison avec une ténacité effrayante. Quelques semaines après votre départ, Monsieur est tombé malade. Les médecins ont déclaré que son sang avait tourné, à cause des chagrins qu’il avait eus. Nous l’avons gardé un grand mois au lit; un jour il allait mieux, un jour plus mal, mes pauvres maîtresses se désolaient, il fallait voir! Mademoiselle cessa de donner ses leçons, d’abord parce qu’elle avait le cœur trop gros, ensuite parce qu’elle était bien fatiguée. Elle passait toutes ses nuits au chevet du lit de son père... Madame, de son côté,, était accablée par la fièvre.

» Enfin, un jour le docteur m’appela en sortant, et me dit : « Mon pauvre Jacques, tout est fini, ton maître n’a plus que quelques heures à vivre ...» Si vous saviez quel coup affreux cela me fit ! ! ! Mes jambes ne pouvaient plus me soutenir. L’idée que mon pauvre maître pouvait mourir, ne m’était pas venue jusque-là ; je me

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(lisais: « Dieu aura pitié de nous, il a déjà bien assez éprouvé cette pauvre famille pour la frapper encore de cette dernière douleur. » — « Je n’ai pas le courage, me dit le docteur, de dire la vérité à ces dames... ; mais toi, mon garçon, tu vas les prévenir. » Là-dessus, il partit. J’étais anéanti, je ne savais plus que faire.

— Et moi qui n’étais pas là! » murmura le marquis.

Jacques continua: « Je me dis cependant, il faut que j’aie de la force pour tout le monde, sans cela qui aidera mes pauvres maîtresses à soutenir le malheur qui les menace? Deux fois j’ai voulu dire quelque chose a Madame, lui laisser entrevoir la vérité ; mais je la voyais si accablée que je n’ai pas osé.

» A quoi bon leur enlever le peu d’espoir qui leur restait! Enfin, vint la nuit fatale que je n’oublierai jamais ! Je vivrais cent ans, quelle resterait gravée dans mon souvenir. Le vent, la pluie, faisaient entendre comme une triste com-

plainte, ce pauvre Monsieur râlait sourdement ; Madame élevait ses bras vers Dieu avec désespoir; Mademoiselle, au pied du lit de son père, sanglotait en priant. La douleur de ces femmes aurait attendri un rocher. Elles faisaient pitié à voir... Mon cœur se brisait dans ma poitrine, et je ne savais plus à quel saint me vouer. Entre l’agonie de mon maître bien-aimé, et le désespoir de mes maîtresses, ma tête se perdait.

« Enfin, comme la pendule sonnait le dernier coup de minuit, le malade fit un mouvement, comme pour se relever, nous nous précipitâmes sur lui: il avait rendu le dernier soupir!

» Pendant toute la nuit, on n’entendit plus que nos sanglots, et les hurlements plaintifs de notre pauvre Médor, qui, de sa niche, semblait avoir deviné que la mort avait frappé au logis de son maître. »

Jacques, à ce souvenir, versait encore de grosses larmes ; le marquis, lui aussi, pleurait. Il se passa quelques instants pendant lesquels

les deux hommes restèrent muets. Enfin, Jacques rompit le silence.

« La maladie avait coûté beaucoup d’argent, je voyais avec effroi que les ressources diminuaient. Lorsqu’il a fallu songer à l’enterrement, il n’y avait plus que 500 francs à la maison; je n’ai pas voulu en parler à ces dames et je m’occupai de tout. Je disais à Madame ; « Restez dans l’autre chambre, tâchez d’avoir du courage pour cette pauvre demoiselle, qui, sans cela, tombera malade. » A Mademoiselle, je disais : « Ne pensez qu’à votre mère ; » et toutes deux, par amour l’une pour l’autre, essayaient de dissimuler leur désespoir.

*» L’enterrement n’a été que bien modeste et pourtant il a coûté 700 francs. Pour suppléer aux dépenses, j’ai engagé ma montre et un peu d’argenterie, toujours sans leur rien dire à ces pauvres dames.

» Allez, Monsieur le marquis, ceux qui ont vu fcet enterrement n’ont pu supposer que celui

qu’on conduisait ainsi au cimetière était le même qui, à peine un an avant, avait encore un bel hôtel et de nombreux domestiques ! Cela m’a bien serré le cœur de le voir enterrer comme un pauvre diable, sans qu’il y ait même une pierre sur la tombe ! C’est ça qui mine ainsi ces dames.

— Sois tranquille, mon bon Jacques, dès demain les choses changeront; je donnerai des ordres pour cela.

— A partir de la mort de Monsieur, le malheur n’a plus quitté la maison, et la misère est arrivée à grands pas. Pendant trois semaines ces dames sont restées malades. Pour pourvoir à leurs besoins, j’engageais chaque semaine quelque chose au Mout T de-Piété. Toute l’argenterie y a passé, puis les petits bijoux de Mademoiselle Enfin elle s’est levée mieux portante, mais bien accablée.

» Alors, je Pai prise à part, et je lui ai parlé de l’état de nos finances, en lui avouant que j’a-

vais été forcé d’avoir recours au Mont-de-Piété.

« Tu as bien fait, me dit-elle, mais n’en dis rien à ma mère ; pour elle, il faut que je sois forte et courageuse. Demain j’irai reprendre mes leçons. »

» En effet, elle alla le lendemain chez ses anciennes élèves, et me laissa à la maison pour soigner Madame ; mais elle rentra désespérée. « Jacques, me dit-elle, la fatalité nouspoursuit! Deux de mes élèves sont en voyage ; dans une autre famille, la jeune fille est malade. Me voilà donc sans leçons. 11 faut en chercher ailleurs. »

» Elle a fait bien des courses inutiles, elle frappa à la porte de toute ses anciennes connaissances, mais sans succès. Je me disais : Mon Dieu, que le monde est ingrat! Il avait tant d’amis, Monsieur, quand il était riche ! et maintenant tout le monde neus abondonne.

— Tu as raison, Jacques, le monde est cruellement égoïste, Mais pourquoi n’as-tu pas songé à m’écrire?

— Que voulez-vous, Monsieur le marquis, Mademoiselle disait comme ça : « Que vous voyagiez loin, bien loin et qu’on ne savait plus où vous trouver. » Je pensais bien à vous, j’avais deviné que vous étiez, vous, un véritable ami ; mais vous n’écriviez pas ; cela inquiétait tout le monde.

» Enfin, un jour que Mademoiselle était sortie pour chercher encore des leçons en ville, elle rentra avec un petit paquet sous le bras... Puisque je ne trouve pas de leçons, dit-elle, eh bien je vais travailler autrement. Et elle se mit à coudre nuit et jour, qu’elle en avait les yeux tout gonflés.

» Alors, la pauvre Madame, comprenant tout, devint plus triste encore : « Vas- tu te tuer, disait-elle, ma pauvre fille, sommes-nous assez malheureuses!...» Et elle pleurait en embrassant Mademoiselle, qui lui répondit : « Mais, non, mère, rassure-toi, cela ne me fatigue pas ; » et pour la consoler elle l’encourageait de ses plus

douces paroles. Madame, toute faible qu’elle était, voulut coudre, elle aussi. Mademoiselle se mettait à ses genoux pour l’en empêcher, mais elle répondait : « Ce n’est pas juste que tu travailles toute seule. » C'étaient ainsi des combats entre elles toute la journée. Mais en travaillant, même du matin au soir, c’est à peine si elles gagnaient 2 ou 3 francs par jour.

» J’économisais tant que je pouvais, je ne mangeais qu’un morceau de pain ; malgré cela, nous étions à sec bien souvent. Alors, j’allais au Mont-de-Piété, tout y a passé, même les robes et le linge.

» Quel chagrin c’était pour moi ! je me creusais en vain la tête pour inventer un autre moyen. Enfin j’eus l’idée de m’offrir pour le gros ouvrage dans la maison. A mes moments perdus j’allais frotter les trois étages, ces dames l’ignoraient, et je disais aux domestiques que cet argent qu’on me donnait était pour moi- Je gagnais

ainsi 5 ou 6 francs par semaine et l’ajoutais à la caisse commune.

» Un jour, le concierge me signifia de payer le loyer, Le terme était échu depuis quinze jours ; il ne pouvait attendre plus longtemps, Je le suppliai de prendre patience ; le vilain homme refusa. Il entra chez ces dames et leur fit une scène. Que je lui aurai volontiers cassé la tète! !

» Madame était toute rouge et confuse. Mademoiselle, de sa voix douce, lui dit avec politesse, qu’elle le priait de demander au propriétaire quelques jours de répit. Il s’en alla eu maugréant.

» Il nous fallait près de 300 francs ! où les trouver? En réunissant toutes nos ressources, nous n’arrivâmes qu’au chiffre de 150 francs. Alors, d’après les ordres de ces dames, j’allai trouver le propriétaire et le priai d’accepter cet à-compte, eu nous donnant du temps pour le reste. 11 me reçpt assez mal, et quand je lui eus ditcpn)bjepme§ njaîtregsps étaient malheureuses,

il me répondit durement : «Eh bien ! puisqu’elles sont dans la misère, qu’elles montent aux mansardes ; il y a là haut un logement suffisant pour elles. »

» J’étais indigné, mais Mademoiselle, à qui je rendis la réponse, me dit : « Il a raison, cet homme-là, le logement d’en haut est de moitié moins cher; prenons-le ; j’aime mieux être dans une mansarde que d’implorer la pitié de mon propriétaire. »

» Voilà comment nous sommes montés du rez-de-chaussée à la mansarde.

» Un jour Mademoiselle i*eçut unfc lettre de Naples : depuis un mois, elle n’en recevait plus, ce qui, soit dit entre nous, augmentait sa tristesse. Elle poussa un cri de joie. Puis elle pâlit en ouvrant la lettre : « Ce n’est pas l’écriture de Raoul, serait-il malade, lui aussi? » Tout en lisant, elle changeait de couleur, sa main tremblait, enfin elle tomba évanouie.

» Nous la déposâmes sur son lit, où elle reprit

connaissance ; mais la fièvre s’était emparée d’elle, la (Jouleur l’accablait.

» Madame prit la lettre et la lut : « Pauvre enfant, dit-elle, comme elle va souffrir ! » et elle me tendit la lettre. Je crus comprendre que Monsieur Raoul était mort, et qu’une autre femme qu’il aimait l’annonçait à Mademoiselle.

— Raoul mort ! il aimait une autre femme!!

que me dis-tu là ?

— Mon Dieu 1 oui, Monsieur le marquis, c’est ainsi. Vous êtes le seul ami qui leur reste, elles n’ont pas de secret pour vous, je vais donc vous montrer cette lettre, vous la comprendrez sans doute mieux que moi. »

Jacques se leva et alla chercher la lettre que nous connaissons déjà, celle dans laquelle la Julia envoyait la promesse de mariage faite par le vicomte et annonçait sa mort tragique.

Après l’avoir lue, le marquis comprit tout le désespoir de Clémentine. Mille sentiments agitaient son àme et l’indignation faisait place 4

une tristesse bien légitime. 11 avait été l’ami de

Raoul, cette mort tragique le faisait frémir.

Mais au milieu de ces impressions diverses, un autre gentiment se faisait jour: il aimait Clémentine avec passion, et il se disait, malgré lui, que la mort du vicomte le débarrassait d’uu rival redoutable. Ces réflexions l’absorbèrent si bien qu’il oublia où il était.

« Monsieur le marquis comprend-il quelque chose à ces chiffons de papier? dit Jacques étonné de son silence.

— Oui, mon ami, je t’expliquerai tout cela un jour ; mais achève ton récit ; je t’en prie.

— Mon Dieu, ce sera bien vite fait. Depuis la réception de cette maudite lettre, nôtre pauvre demoiselle n’a pas cessé d’être malade, Madame s’est fatiguée, tuée, à force de la soigner et de travailler pour vivre. Malgré cela, la misère s’installait chez nous, si bien qu’elle aussi la pauvre dame est tombée dangereusement malade, et voilà dix jours qu’elles sont là toutes les

deux sans savoir ce qui se passe autour d’elles. Le médecin vient, ordonne des drogues et puis s’en va. J’ai, comme vous voyez, tout vendu, sauf les lits. Ne sachant plus où donner de la tête, n’ayant plus un sou vaillant en poche, je me suis dit que miéux valait aller mendier pour elles, que de les laisser mourir de froid et d’inanition. Depuis six jours, chaque soir, mon chapeau sur les yeux, je me mets dans un coin et je tends la main aux passants ; tremblant d’être an-été par la police, car je me disais sans cesse 2 « Si l’on me conduit en prison, que deviendront mes chères maîtresses? » Cette pensée, voyez- Vous, me tuait. Aussi, lorsque vous me prîtes par le bras, je me Sentis une peur horrible» »

Le marquis, profondément ému et plein d’admiration pour cette nature inculte et honnête qui avait poussé si loin le dévouement, et qui croyait avoir fait seulement la chose la plus simple du monde : « Ecoute, Jacques, lui dit-il avec effusion, tu es le meilleur cœur que je con-

naisse. Ce que tu as fait pour tes maitresses, bien peu l’auraient fait à ta place. Touche là, mon brave garçon, » et il lui tendit la main.

Jacques n’osait serrer de sa main rouge et calleuse, la main line et aristocratique du marquis ; mais celui-ci la lui prit vivement et la serra avec force : « Oui, Jacques, dès ce jour je te considère comme un ami. »

Jacques se sentait confus, étonné, il n’avait fait, disait-il, que son devoir, et ces démonstrations du marquis l’embarrassaient.

Le docteur arriva sur ces entrefaites. Il examina les malades et déclara que M mc Marfeld avait une fièvre nerveuse, qu’elle était dans un grand état de faiblesse, mais que des soins et une nourriture fortifiante la remettraient promptement. Quant à Clémentine, sa fièvre était d’une nature plus pernicieuse et il ne répondait de rien.

A cette dernière déclaration, le marquis pâlit affreusement. L’idée d’être arrivé trop tard, de

voir peut-être mourir sous ses yeux, celle qu’il aimait si tendrement, lui donnait le vertige... Un morne désespoir s’emparait de son cœur...

« Docteur, dit-il, venez la voir souvent, bien souvent, sauvez-la, je vous en conjure!

— Oui, je vous promets de ne rien négliger ; du reste, elle est jeune, et avec la jeunesse il ne faut jamais désespérer de rien. »

Le marquis s’établit dans le modeste logis, qui, grâce à ses soins, prit bientôt un aspect nouveau. Des tapis furent mis partout, des meubles furent apportés... Jacques alla tout retirer du Mont-de-Piété. Était-il heureux, ce bon Jacques, de voir que ses maîtresses ne manquaient plus de rien, il ne sayait comment en exprimer sa reconnaissance.

« Tu aimes donc bien M llc Clémentine? lui dit un jour le marquis.

— Si je l’aime, Monsieur!! Je l’aime comme on doit aimer un petit ange qui a eu pitié de vous, qui, vous voyant détesté, maltraité de tous,

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vous a tendu sa petite main blanche et mignonne... » Et il raconta au marquis comment 31"' Clémentine l’avait pris à son service, les bontés qu’elle avait eues pour lui,- pauvre enfant disgrâcié et lourdaud dont chacun se moquait... « Si je l’aime ! mais autant qu’on peut aimer line créature du bon Dieu, si bien que je donnerais volontiers ma vie pour qu’elle fût sauvée !... »

Le marquis se prenait d’une véritable affection pour Jacques, et celui-ci aimait le marquis à cause de l’affection qu’il témoignait à ses maîtresses. Tous deux causaient comme de vieux amis, sans oublier de soigner leurs malades, avec un zèle et un dévouement admirables. Des Sœurs de charité n’auraient pas mieux fait !

L’hiver vient de finir; le printemps a fait reverdir les arbres, les premiers parfums de la nature qui se réveille embaument l’air : les oiseaux chantent gaîment pour célébrer le retour de la beile saison. Tout dans la campagne invite à la joie et à l’amour, tout y respire la vie et le bonheur.

Suivez-moi en plein Berry ; jetez les yeux sur

cette grille ouverte, sur cette longue allée de marronniers en fleurs, et vous verrez au bout un joli petit château, style Renaissance. Un joli escalier en marbre blanc conduit au perron, tout orné de vases de fleurs. voix gaies et joyeuses se font entendre à l’intérieur ; elles partent d’un salon tout frais, tout coquet qui se trouve à notre gauche. Entrons.

Une dame est paresseusement couchée sur une causeuse ; dans un fauteuil à côté d’elle, est assise une belle jeune fille un peu pâle. A les voir calmes, douces et souriantes, l’on dirait qu’elles cherchent à reprendre des forces. C’est

qu’elles reviennent à la vie, après avoir vu la mort de bien près; c’est quelles se trouvent heureuses, après avoir bu à la coupe de l’adversité. Elles éprouvent les sensations de quelqu'un qui s’éveille d’un cauchemar affreux.

Avons-nous besoin de les nommer ? Qui ne reconnaîtrait en elles Clémentine et sa mère ?... Un homme est assis aux pieds de Clémentine, c’est le marquis de Bolène. Le bonheur empreint sur son visage fait tellement rayonner son front, qu’il paraît rajeuni de dix ans. N’a-t-il pas raison d’être heureux? C’est grâce à lui que les deux malades sont en pleine convalescence.

« Qu’elle charmante idée vous avez eue là, marquis, de nous amener ici ; comme la campagne fait du bien après tant de mois passés au lit dans une mansarde ! »

Le marquis sourit à cette pensée de M œo Marfeld, et demanda à Clémentine si elle aussi se trouvait bien chez lui?

™ Pouvez-vQiis eu (Jouter ? Ne voyez-vous

pas comme je redeviens forte et bien portante, dans votre joli château d’Aiglemont? Et puis, j’adore la campagne. Tenez, ajouta Clémentine, je ne comprends pas que, possédant une aussi jolie habitation, vous puissiez la quitter pendant sept grands mois pour aller dans cet affreux Paris?

— C’est que, ma chère Clémentine, un nid n’est agréablo qu’autant que l’on n’y est pas seul, et moi, je suis ordinairement tout seul dans le

mien Aujourd’hui je trouve d’Aiglemont un

paradis, les autres années il me semblait une prison. Oui, c’est affreux la solitude! !

— Mais, vous me disiez un jour, cher marquis, reprit M œ “ Marfeld, que le comble du bonheur était une liberté complète, qu’être seul au monde avait un grand charme pour vous ; car, cela vous permettait d’aller où bon vous semblait, sans avoir à rendre compte à personne de vos projets, sans laisser aucun regret derrière vous*

— J’étais fou, Madame, et à présent je me dis que le comble du bonheur serait tout le contraire. Mais à quoi bon dire tout cela? ce sont des rêves!... parlons d’autre chose. Je suis chargé d’exécuter les ordres du médecin, une promenade en voiture vous est ordonnée tous les jours : il fait beau, l’air est doux, voulezvous que je fasse] atteler?

— Oui, oui ! dirent les deux femmes, nous allons bien vite faire notre toilette, et puis nous sommes à vous.»

Il les suivit du regard. « Quel mystère, se disait-il, que le cœur d’une jeune fille! en voilà une qui, à peine échappée à la fièvre et au délire, me voit auprès d’elle, me tend la main, me sourit; elle me témoigne de la reconnaissance, me parle de mille choses. — Et du passé, pas un mot! de son fiancé, elle n’en prononce pas même le nom ! ! Depuis trois semaines qu’elle est ici, elle jouit de la campagne, elle semble revenir à la vie... Mais, dans toutes nos causeries, pas la

moindre allusion au passé! Jamais elle ne laisse échapper un souvenir! Sa mère, pas plus que moi, n’y comprend rien... La nouvelle de l’infidélité de Raoul a-t-elle tué tout amour en elle? ou bien cet amour a-t-il résisté à toutes les déceptions? Quand je la vois rêveuse, je souffre; quand elle reprend sa gaîté, mon espoir reparaît. Ces émotions et cette incertitude me tuent... et pourtant je n’ai pas la force de m’en plaindre. Moi, qui passais pour un Lovelace, je me sens timide auprès de cette jeune fille ! je n’ose pas lui avouer mon amour, car j’ai peur qu’elle ne me dise : Vous ! vous m’aimez d’amour, quelle folie! Mais vous pourriez être mon père ! comment voulez-vous que je vous épouse...? » Une autre crainte se mêle à celle-là, c’est que si je lui laisse deviner toute l’étendue de mon amour, elle est capable, par reconnaissance, par bonté d’âme, de se sacrifier, tout en n’ayant pour moi qu’une simple amitié... Cette idée me rend

jnuet ! ! » Et il restait là, la tète appuyée dans

ses mains , à réfléchir sur ce qu’il avait à faire.

« Eh bien! est-ce attelé, s’écria Clémentine en rentrant dans le salon.

— Étourdi que je suis! figurez-vous que j’ai môme oublié d’en donner l’ordre !

— A quoi pensez-vous donc, mon ami, vous paraissez tout préoccupé?

— A quoi je songe , Clémentine, à mille choses.

— Dites m’en une seule pour commencer.

— Curieuse! vous ne le saurez pas ; du reste, en quoi cela peut-il vous intéresser ?

— Fi, le méchant! croyez-vous que ce qui vous intéresse ne m’intéresse pas aussi?

— Eh bien, je songeais que si un jour vous quittiez ce château, il deviendrait bien triste sans vous! »

Clémentine le regarda de ses grands yeux, resta un instant silencieuse, et puis, comme pour détourner la conversation, elle dit en sou-

riant : « De grâce, faites atteler, ma mère va descendre, et j’ai hâte de me promener. »

Le marquis s’éloignant en se demandant : « At-elle compris? ou bien ne soupçonne-t-elle pas, dans son ingénuité, que je puisse avoir pour elle un autre sentiment que celui de la plus tendre amitié ?»

Dix minutes après, ils montaient tous ti’ois dans une élégante calèche de promenade. Jacques les contemplait avec joie du haut du perron. On lui fit un petit geste d’amitié, car il était l'ami de la maison sans cesser d’être un serviteur dévoué. Aussi était-il enchanté d’être à Aiglemont, et de voir ses chères malades si bien soignées? « Sans ce cher marquis, se disait-il souvent, que serions-nous devenus? c’est Dieu qui nous l’a envoyé. . . » Et dans son honnête simplicité, devinant l’amour du marquis pour Clémentine, il faisait des vœux pour leur union, . Avec lui, pensait-il, elle sera heureuse.

La vie cjue l’on menait à Aiglemopt était char-

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mante : une promenade eu voiture chaque jour, Je soir de douces causeries, puis venait le tour de la musique, et les journées s’écoulaient dans une monotonie pleine de séductions. La santé, des deux femmes s’améliorait sensiblement ; Clémentine surtout semblait reprendre toute la vigueur de la jeunesse. Lorsqu’elle chantait dé sa voix fraîche et sympathique, ses accents raisonnaient comme une céleste musique dans le cœur du marquis. Depuis qu’il la voyait dans cette

constante intimité, sa passion n’avait fait que \

grandir : il ne pouvait admettre l’idée de s’en séparer, et il se demandait ce qu’il deviendrait, si un jour ces dames, par excès de délicatesse, prenaient le parti de le quitter pour aller s’établir ailleurs. Cette pensée le tourmentait cruellement, et il redoublait de soins pour rendro plus agréable à ses hôtes le séjour du château. 11 fallait voir comme il devinait leurs désirs, comme il prévenait leurs caprices et éloignait d’elles toute préoccupation !

Aussi se laissaient-elles aller au charme de cette vie nouvelle, et acceptaient-elles ses soins avec reconnaissance. Clémentine témoignait toujours au marquis la plus vive amitié; mais il était impossible de distinguer si cette amitié était restée la même qu’autrefois, ou bien, si dans la jeune tille, avertie du changement du marquis à son égard, cette amitié s’était aussi transformée en un autre sentiment. Il était même impossible de deviner si elle comprenait l’amour du marquis et si elle se croyait capable d’y répondre.

Souvent il hasardait un mot tendre ; alors ses grands yeux étonnés se fixaient sur lui purs et candides, et il n’osait plus achever sa pensée.

Il souffrait, ce pauvre marquis, car il passait sans cesse de l’espoir à l’incertitude. Pourtant, cette souffrance avait un charme indicible pour lui. Celle qu’il aimait était là, près de lui, personne ne pouvait lui ravir son trésor; il pouvait le voir, s’enivrer de sa présence, respirer ce

doux parfum que la beauté répand autour d’elle.

Un jour, l’air était si tiède, le soleil si brillant, que Clémentine s’était installée dans un petit kiosque de verdure et couchée à demi sur un banc ; elle lisait un volume des Méditations de Lamartine. Le marquis vint la rejoindre. Il s'arrêta, étouffant le bruit de ses pas. Elle ne l’avait pas entendu approcher, tant elle lisait attentivement.

Le marquis se souvint du jour où il l’avait vue, presque dans la même pose, au jardin de l’avenue de Neuilly, et où pour la première fois il s’était aperçu qu’il l’aimait d’amour.

Mais alors elle était la fiancée d’un autre, aujourd’hui la situation avait changé. Je n’ai plus de rival, pensait-il, qui sait si je n’ai pas remplacé peut-être dans son cœur une image que le temps a pu en effacer. Du reste l’incertitude me tue et il vaut mieux en finir. Il s’approcha de Clémentine et vint se mettre à genoux au-

près d’elle, il prit sa main et la couvrit de .baisers.

Elle le regardait avec un tendre sourire, mais

rien ne trahissait en elle un autre sentiment.

« Comment avez-vous fait pour découvrir ma retraite, lui dit-elle ? ' ,

— Mon cœur, Clémentine, vous retrouverait au bout du monde... Il faut me pardonner si je suis venu troubler votre solitude ; je ne puis plus vivre sans vous. Si vous saviez combien je vous aime ! ! Sa voix tremblait en faisant cet aveu.

— .Mais je l’ai deviné, dit Clémentine, et convenez que je n’ai pas un grand mérite à cela?

— Serait-il possible, Clémentine ! vous avez

deviné toute l’étendue du sentiment que je vous porte ! ! » Et il attendait la réponse avec une anxiété facile à comprendre. t

Elle se tut un instant, puis reprit sans le moindre embarras : « Comment voulez-vous que je ne sache pas que vous nous êtes profon-

dément dévoué, que vous êtes un bon et noble ami, quand je pense à tous les soins dont vous nous entourez depuis quatre mois.

— Mais non, Clémentine, vous ne me comprenez pas ; ce n’est pas seulement de l’amitié, du dévouement que j’ai pour vous; c’est un amour ardent, insensé...

— Dieu ! que vous me croyez peu perspicace, interrompit la jeune fille, et elle se mit à rire avec un peu d'intention de raillerie.

— Eh bien ! si vous l’avez deviné, dites-moi, je vous en conjure, si vous me permettez de vous aimer ainsi? »

A cet instant, un gros pas lourd se fit enten-

dre sur le sable de l’allée. Le marquis se leva impatienté et s’assit auprès de Clémentine, en maudissant celui qui venait ainsi les troubler.

Jacques parut une lettre à la main. « Monsieur le marquis, un homme du village voisin vient d’apporter cette lettre, il dit que le Mon-

sieUr qui l’envoie lui a recommandé d’attendre la réponse*

— » Du village voisin ! qui donc peut m’écrire?

dit le marquis étonné. Il prit la lettro, considéra la lettre attentivement, Clémentine, qui le regardait, le vit pâlir et rougir à la fois,

— Non , non , c’est impossible ! murmurat-il.

Qu’est-ce donc, demanda la jeune fille?

— Rien, rien, Clémentine, mais il faut que je vous quitte un instant, je monte chez moi pour lire cette lettre et y répondre. Il prit sa main, la baisa, puis se détourna pour fixer sur elle un long regard qui la fit frissonner.

— Que veut dire tout cela ? se dit Clémentine quand il fut parti ; je crois qu’il avait des larmes dans les yeux. De qui peut être cette lettre? je crains un malheur. »

Elle aussi, devint triste et rêveuse, et quitta le pavillon pour rentrer au château, car elle avait hâte de savoir ce qu’annonçait cette lettre ,

dont l’adresse seule avait tellement troublé son ami. ,

Nous rejoindrons le marquis de Bolène dans son cabinet de travail, où il s’était retiré, afin d’avoir plus vite la clé de ce mystère. Jacques est avec lui, tous deux ont l’air bouleversé. Le marquis ressemble à un trépassé, une pâleur mortelle couvre ses traits.

« Oui, Jacques, mon ami, il n’est pas mort, ' Raoul; il me dit seulement qu’à la suite d’un aqcident, il est resté trois mois entre la vie et la mort. Qu’à peine hors de danger, il avait écrit à Clémentine, mais que ne recevant pas de ré- *> ponse, inquiet et étonné de ce silence, il avait pris le chemin de fer, il était venu à Paris. Là, il avait appris que ees dames avaient été très- , malades, qu’elles se trouvaient maintenant à la campagne chez un ami. La fatigue du voyage lui ayant occasionné une rechute, il fut obligé de garder le lit pendant un mois encore, et ce n’est que tout récemment qu’il venait d’appren-

- -Diaitiz^bv CjQOÇile

dre que ces damés se trouvaient chez moi à Aiglemont ; qu’il arrivait tout heureux de revoir enfin sa chère fiancée, mais qu’il me priait de la préparer à ce retour inattendu.

— Mais que voulait donc dire cette lettre que vous savez ? Il n’en parle même pas I...

— Non, il n’en dit pas un mot. Voici ce que je suppose : C’est qu’il ignore que cette lettre ait été écrite; il croit que Clémentine ne sait rien, et il veut lui laisser tout ignorer.

— Oui, mais il sera bien attrappé, et il verra comme Mademoiselle le recevra !

— Hélas non, mon pauvre Jacques, je vais te dire ce qui va arriver : Clémentine le reverra et l’aimera de nouveau, car il saura plaider sa cause; elle lui pardonnera et l’épousera.

— Mais ce serait affreux ! et vous qui l’aimez tant, vous qui lui avez si bien prouvé la sincérité de votre amour, elle vous abandonnerait ainsi 1 elle ferait votre malheur ! Pour devenir la femme d’un homme, qui, trois mois après l’avoir

quittée, s’engageait à épouser une fille de rien... Oh non ! Mademoiselle ne fera pas cela, elle a trop de cœur et de dignité.

— Hélas, oui elle le fera ! ! Que veux-tu Jacques. elle aime Raoul, ce fut son premier amour; il est jeune, il est beau, et moi, je ne suis rien de tout cela. Elle ignore même mon amour.

— Qu’en savez-vous, Monsieur le marquis?

Moi, voyez-vous, qui ne suis qu’un gros paysan, je me suis bien aperçu pourtant, combien vous l’aimiez; comment voulez-vous, qu’elle, qui a tant d’esprit, ne l’aie pas deviné aussi?

— Vois-tu, mon bon Jacques, mon cœur saigne horriblement. Je sens que cette journée va être un jour néfaste pour moi. Elle sautera de joie en apprenant que Raoul vit encore, qu’il est là à une heure d’ici, qu’il va arriver et se jeter à ses pieds. Elle lui pardonnera et dans quelques semaines il deviendra son mari.

Dieu m’est témoin que, si je savais qu’elle

dût être heureuse avec lui, je me résignerais à cela. Mais, celui qui n’a pu résister aux séductions d’une courtisane, qui a perdu, sous l’empire do ses charmes, sa raison et son honneur, celuilà n’est pas digne d’être le mari de Clémentine ; car il se laissera entraîner de nouveau, et la pauvre enfant sera encore une fois délaissée, pour la première fille qui essayera de le séduire... Raoul est jeune ; jusqu’à présent il n’avait pas connu les entraînements de la jeunesse, maintenant qu’il a goûté à cette coupe empoisonnée, il y boira encore... C’est ce qui me désole et m’inquiète.

Un vieux proverbe dit : Qu’il faut que jeunesse se passe... Le proverbe a raison et il n’en exclut pas les gens mariés.

Clémentine, avec sa nature bonne et aimante, aura cruellement à souffrir, Raoul la rendra malheureuse, tout en l’aimant peut-être, et moi, qui l’aime si sincèrement, j’assisterai au triste spectacle d’un ménage malheureux. Oui, mon

bon Jacques, il n’est pas de douleur plus grande que celle de se voir enlever par un autre, celle qu’on aime, celle pour qui on donnerait sa vie I

— Mais, Monsieur le marquis, il faut empêcher ce mariage ; il faut l’empêcher à tout prix 1 il faut parler à M œe Marfeld, lui dire tout ce que vous savez ; elle fera comprendre à Mademoiselle, qu’elle ne doit point épouser M. Raoul.

— Non, Jacques, je ne puis faire cela, car ce serait indélicat de ma part; la reconnaissance pourrait influer sur la décision de Clémentine, et si elle venait à m’épouser, tout en aimant encoreRaoul, un jour viendrait, où elle me regarderait comme son ennemi et me reprocherait la perte de son bonheur... Oh, vois-tu, il est une chose qui doit être plus terrible encore que de voir épouser par un autre celle qu’on aime, c’est de devenir le mari d’une femme qu’on adore, et de savoir que, pauvre victime, elle subit votre amour et ne le partage point 1...

Non, je ne m’exposerai pas à cela, je me'dévoue-

rai jusqu’à la lin et Clémentine ne saura jamais te qui se passe en moi. Je vais lui annoncer "que Raoul n’est pas mort, qu’il arrive ; étudier l’impulsion de son cœur. Si elle l’aime assez pour lui pardonner, qu’elle l’épouse 1 Je cacherai si ' bien mon désespoir, qu’elle n’aura pas même le chagrin d’un remords. Quand elle sera mariée, je dirai à M mc Marfeld : « Ce jeune couple est sans fortune, ils vont être exposés à mille désagréments, il leur faut un espoir et un guide. Pour que je puisse accepter ce rôle, il faut que j’en aie le droit. Épousez-moi, vous serez ma compagne et ma sœur; alors nous pourrons veiller ensemble sur eux, et je laisserai ma fortune à votre fille, ipie j’aime comme mon enfant.

M mB Marfeld aime Clémentine , elle coin-

prendra mon intention... et j’aurai la consolation de pouvoir toujours veiller sur celle que j’aime... Tu es mon ami, Jacques, tu es un bon et noble cœur : voyons, ne m’approuves-tu pas?"

— Quoi ! vous l’aimez assez pour faire cela?

— Oui, Jacques, je l’aime par dessus tout au

monde ! Et dire qu’elle n’en saura rien !

Il faut donc avoir du courage. Descends chez ces dames et préviens-les que j’ai à leur parler. J’annoncerai avec tous les ménagements possibles, à Clémentine, que Raoul vit, qu’il demande à la voir. Pour le reste, je m’en rapporte à la Providence. »

A ce moment, la portière du cabinet où était le marquis s’agita un peu, un pas léger qui s’éloignait avec précaution se fit entendre, mais les deux hommes étaient si préoccupés de leurs impressions, qu’iis n’y prirent même pas garde. Clémentine, comme nous l’avons dit, se sentit

inquiète et mal à son aise. Curieuse de savoir

ce qui se passait, elle questionna les domestiques et apprit que le marquis était dans son cabinet de travail.

Elle voulut l’y rejoindre, mais arrivée à la porte du cabinet, elle s’arrêta, La conversation qu’elle entendit la cloua sur place. Peut-être

bien la discrétion lui aurait commandé de s’éloigner! mais elle était femme, et ce qu’elle entendait l’intéressait si fort, que, ma foi, il faut bien lui pardonner de ne pas l’avoir fait.

Le marquis la retrouva assise dans le salon, cachant son trouble sous l’apparence d’une profonde indifférence. Elle s’occupait à assortir les laines de ses broderies. M“ c Marfeld lisait.

Ému et tremblant, le marquis s’approcha d’elle : ce fut en vain qu’il essaya de raffermir sa voix. Son émotion trahissait le trouble de son àme. Cependant, avec tous les détours et les ménagements possibles, il leur apprit que c’était à tort qu’on avait cru Raoul mort, qu’il n’avait été que très-gravement malade ; et, qu’à peine rétabli, sa première pensée avait été pour elles* M“ e Marfeld poussa un cri de surprise; Clémentine resta muette, se contentant de cacher un peu plus sa tète dans ses broderies.

Le marquis continua, s'adressant à M œe Marfeld : « Raoul est ici tout près, dans les envi-

rons, et il demande à revoir sa fiancée. Que faut-il que je lui réponde, Madame ? » En disant cela, il n’osait pas regarder Clémentine. *

— C’est à ma fille qu’il faut adresser cette question, je la laisse complètement libre de ses sentiments. Elle seule sait ce qui se passe dans son cœur ; et si 1 odieuse conduite de [celui qui était son fiancé, n’a pas tué son amour, je ne veux pas influencer sa décision. C’est de son bonheur surtout qu’il s’agit.

— Je vous remercie, ma mère, dit Clémentine, de la liberté que vous me laissez, veuillez, pour toute réponse, renvoyer ces deux lettres au vicomte de Verdois. » Et elle sortit d’un portefeuille la promesse de mariage de Raoul et la lettre de Julia. « Dites-lui, aussi que celui

qui a déposé aux pieds de la Julia Vioretti son cœur et son nom, n’est plus qu’un étranger pour moi. Il a repris la parole qu’il m’avait donnée, je suis donc dégagée, moi aussi; nous sommes libres tous les deux. Dites-lui aussi

qu’il est inutile qu’il cherche à me revoir, car celui que j’ai aimé de toutes les forces de mon âme est mort pour moi, et que je n’ai plus pour l’amant de la Julia Vioretti qu’une parfaite indifférence.

Le marquis poussa son amour pour Clémentine, jusqu’à l’exagération : « Sondez bien votre cœur, lui dit-il, ne laissez pas à votre dépit le soin de donner une décision que vous regretterez peut-être un jour. Raoul vous aime sans doute encore, et il est trop jeune pour qu’on ne puisse lui pardonner un entraînement involontaire.

— Non, marquis, je n’ai bas besoin de som* der mon cœur, il ne saurait aimer ce qu’il ne peut estimer, et depuis longtemps l’image de Raoul est effacée de mon souvenir. »

Malgré lui, le marquis, tout rayonnant de joie, s’approcha d’elle, prit sa main dans les siennes, et lui dit d’une voix tremblante d’émotion :

« Bien vrai, Clémentine, vous ne l’aimez plus?...

— Mais non, ami, je ne l’aime plus et si vous en voulez la preuve, je vous dirai que depuis deux mois j’en aime un autre.

— « Un autre ! fit le marquis.

— Comment! vous ne devinez pas? Mon Dieu ôtes vous aveugle? et faudrait-il (pie je vous dise son nom? Et elle le regardait tendre ment.

— Dites ce nom, Clémentine, car je n’ose y croire.

— Eh bien! il s’appelle le marquis de Bolène. »

Le marquis tomba à ses genoux en Versant des larmes de joie. « Décidémeut, dit-il, le bonheur ne tue pas ! Merci, ma douce et bonne Clémentine, d’avoir deviné tout l’amour que j’ai pour vous; croyez que ma vie entière vous sera consacrée.

— ■ Vous n’avez pas besoin de me le dire, je sens bien qu’avec vous je serai heureuse, »

et elle lui serra les mains avec tendresse.

M m0 Marfeld était toute émue de cette scène inattendue.

Le marquis se releva et s’adressant à elle, il lui dit : « Voulez-vous, Madame, m’accorder la main de votre fille ?

— Avec la plus grande joie, cher marquis, et maintenant, quand Dieu voudra me rappeler à lui, je quitterai cette terre sans inquiétude, car je suis tranquille pour l’avenir de ma chère enfant. Moi aussi, j'ai su apprécier votre grandeur d’àme, vos bonnes et vos nobles qualités... et je remercie le ciel de la bonne inspiration de ma fille.

— • Je vous disais bien, Monsieur le marquis, dit Jacques qui assistait à cette scène dans un coin du salon, je vous le disais bien, je vous le disais bien... Le brave homme, étouffé par la joie et le contentement, ne pouvait en dire davantage.

— Oui Jacques, tu avais raison, mais je ne

pouvais croire «à tant de bonheur !

— Tu ne nous quitteras plus, n’est-ce pas mon bon et brave Jacques, dit Clémentine en lui serrant la main, nous t’aimons trop et nous ne pouvons nous passer de toi.

— Moi, vous quitter, Mademoiselle ! Comment pourrai-je avoir cette pensée? Vous êtes tous trois ce que j’aime le plus au monde !

— Oh ! je connais bien encore une personne que tu aimes, vilain sournois... lui dit le marquis en riant.

Jacques devint tout rouge et tout confus.

« Oui, oui, ma chère Clémentine, j’ai surpris son secret, et ma foi je vais le dévoiler... Jacques n’ôst pas insensibles aux beaux yeux et au frais minois de Rosette , la fille du fermier.

— Vraiment, mon ami? eh bien, tant mieux, nos mariages se célébreront le même jour.

— Oh ! Mademoiselle, j’aime bien Rosette, ça c’est vrai, mais je comprends bien, qu’une jolie fille comme elle, ne pourra avoir de l’amour

pour un gros lourdaud comme moi, et je me suis résigné à ne jamais le lui dire.

— Tu es trop modeste, Jacques, tu n’es pas beau, c’est vrai; mais tu es si bon et si dévoué, que Rosette serait bien ingrate si elle ne te payait d’un peu de retour.

— Mon ami, dit le marquis, quoi qu’il arrive, laisse-moi t’offrir la petite ferme que tu connais et ses dépendances, M me de Bolène se chargera du trousseau de Rosette.

— Merci, Monsieur le marquis, vous êtes mille fois trop bon, pour moi ; mais, voyez-vous, je préfère encore rester avec vous et ces dames.

— Mais tu seras toujours avec nous, mon brave Jacques, et je te promets même que si j’ai des enfants, ils seront confiés à tes soins.

— Alors, j’accepte; mais je crains bien que Rosette ne veuille pas de moi.

— Nous verrons cela! répondirent le marquis et Clémentine en riant. »

M“ c Marfeld écrivit au viconte de Verdois

dans le sens indiqué par sa fille ; celui-ci fut tout confus et étonné de la réponse. Malgré sa passion pour Julia, il aimait toujours Clémentine et ne pouvait se résigner à la perdre. « Comme les femmes sont inconstantes, se disait-il en retournant à Paris! elle m’aimait tant... et voilà qu’elle en épouse un autre ! Il faisait de bonne foi ces reproches à Clémentine, lui qui avait voulu se suicider parce que la Julia lui refusait sa main ! !

Oui, les hommes sont étonnants, ils se croient tout permis, inconstance, trahison, parjure, folies de toutes sortes, et ils voudraient empêcher les femmes de trouver cela mal, et les forcer à les adorer quand même ! . .

Un mois après les événements que nous venons de raconter, le curé du village d’Aiglemont, bénissait la double union, du marquis de Bolène et de M Ue Marfeld et de Jacques Durand et Rosette Ferry.

Le château d’Aiglemont devint un vrai paradis terrestre, le bonheur le plus parfait y régnait. Le marquis adorait sa femme et lui disait souvent : « Tu vois que je n’ai plus envie de quitter mon nid. « Ni l’un ni l’autre n'avait le désir de retourner à Paris, tant ils craignaient de troubler leur bonheur en le déplaçant. Clémentine fit l’heureuse expérience que si l’homme de quarante ans est moins séduisant que celui de vingt-cinq, en revanche il est constant, dévoué, rachetant par un amour profond et inaltérable le léger défaut de ses cheveux blancs.

Six mois plus tard, les vœux du comte de Verdois étaient exaucés, Raoul épousait la fille d’un gros marchand enrichi, du boulevard Saint- Denis.

Le marché f t vite conclu : le vicomte apportait son titre, la jeune fille soixante mille livres de rentes et des espérances.

Ce mariage eut le sort commun à toutes les associations de ce genre. Au bout de quelques mois, le mari entretenait une ravissante actrice du Palais-Royal, et Madame avait, disaient les mauvaises langues, des bontés pour un jeune attaché d’ambassade.

Que devint la Julia? On dit qu’elle se fit épouser par son général russe, puis qu’elle vint habiter Paris. Là elle se mit dans les bonnes œuvres, devint exclusive et intolérante au point de se faire une réputation de sainteté dans le monde dévot. En digne et bonne épouse qu’elle était, elle adorait son mari. Suivant en tout la direction d’un abbé dont l’assiduité fut pourtant

remarquée par quelques gens mal intentionnés.

Probablement elle finit par convertir le général, mais les détails nous manquent à ce sujet.

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