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LE COMTE DU VERD01S — LA JUL1A

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« Oui, Julia, vous êtes une belle et sédui- , V

santé créature, je ne m’étonne pas si tous les hommes sont à vos pieds ; et si ce vieux lord anglais s’est pendu de désespoir pour n’avoir pu vaincre vos rigueurs : je trouve qu’il eut raison. Sur mon âme! jamais plus ravissante créature n’est descendue du ciel ici-bas.

— Avez-vous fini, comte ? savez -vous que ce que vous me dites là, plus de cent personnes me l’ont déjà dit; je sais très-bien que je suis belle, très-belle;.. A quoi boit me le répéter?

Au lieu de me débiter des fadeurs, vous feriez bien mieux d’aller me chercher chez Maretti ce collier que nous avons admiré hier en promenant. »

Le comte ht une légère grimace, le collier valait la bagatelle de vingt mille francs.

« Eh bien, vous n’êtes pas encore parti !

— Écoutez, Julia, dit le comte, ce collier vous l'aurez, mais j’y mets une condition.

— Je les ai en horreur.

— Écoutez d’abord ; celle-ci vous plaira, fantasque enfant, car c’est un défi.

— Un défi ! et elle fixa sur le comte un regard interrogatif.

— Oui, il est un homme dont je vous défie de tourner la tête... si vous y parvenez, le collier est à vous.

— Et cet homme se nomme...

— Le vicomte de Yerdois, mon fils. »

Pour le coup, la courtisane n’y comprit plus rien. C’était la première fois qu’elle voyait un

père demandant à une femme comme elle de tourner la tête de son fils. Gette proposition l’étonna.

« Eh pourquoi, s’il vous plaît, désirez-vous que je fasse la conquête de votre fils ?

— D’abord, je ne vous ai pas dit que je désirais que vous fissiez sa conquête, je vous ai défiée de la faire.

— Voyons, comte, jouons cartes sur table ; si vous ne désiriez pas que votre fils devînt amoureux de moi, vous ne me feriez pas ce défi, car vous savez bien que, si je le veux, je réussirai.

— Vous avez raison, jouons éartes sur table:

je désire, en effet, que vous parveniez à vous faire aimer de mon fils.

— Que je parvienne!!! savez-vous, comte, que vous êtes impertinent?

— Si je crains que vous ne réussissiez pas, ce n’est pas, croyez-le bien, Julia, que je doute de votre pouvoir; mais mon fils a, bêlas! un

amour au cœur, et vous ne l’en chasserez pas

facilement.

— Bien, je comprends ! vous êtes un adepte de l’homœopathie, similia similibus, vous voulez qu’un second amour chasse le premier. Guérir l’amour par l’amour ; l’idée est assez originale...

— Oui, c’est là mon but, seulement, puisque nous jouons à jeu découvert, je vous avouerai que je voudrais que ce second amour fût moins tenace que lè premier*

— A merveille, une fois le premier amour guéri, vous ne vous souciez pas non plus du second.

— Vous devinez ma pensée avec une rare perspicacité.

— C’est un joli rôle que celui que vous voulez me faire jouer!

— C’est une mission de haute importance que je vous confie, vous àurez droit à ma re-

connaissance et le fameux collier sera à vous.

— Mais est-ce très-prudent ce que vous faites

là? Car enfin, après vous être débarrassé de l’amour qui vous gêne, êtes-vous bien sûr de celui que je ferai naître pour moi? Qui vous dit que si votre fils vient à m’aimer, il ne m’aimera pas éternellement. »

Le comte eut un mauvais sourire : « En amour, ma chère, je ne crois pas à l’éternité.

— Alors, pourquoi n’attendez-vous pas que

ce premier £$aour finisse de lui-même ?

— C’est que celui-ci pourrait bien durer toujours.

— Ah ! ceci est encore flatteur pour moi.

— Écoutez-moi attentivement : la jeune fille qu’aime mon fils est une enfant pure et candide

— Bravo ! et moi je suis une fille perdue. On peut bien m’aimer, n’est-ce pas, pour un temps déterminé et puis me laisser là!! »

Julia dit cela avec amertume ; elle se sentait blessée au cœur. Elle reprit après un instant de silence : « Mais il y a un cas que vous n’avez

pas prévu, cher comte, si je devenais amoureuse de votre fils, croyez-vous que je le céderai facilement ?

— Vous, aimer mon fils! et le comte partit d’un franc éclat de rire... Je vous dois un aveu, chère Julia... mon fils n’est point riche, dans un mois il sera ruiné. »

La courtisane se mordit les lèvres et enveloppa le comte de ce froid regard de la couleuvre prête à étouffer sa victime. Je me vengerai, pensa-t-elle.

Puis, reprenant son plus gracieux sourire, elle continua : «Vous avez raison de rire de moi, je divague. Une femme comme moi peut-elle aimer! a-t-elle un cœur?... Bien, cher comte, j’accepte votre défi, ou plutôt , j’acquiesce à votre proposition, je me charge de rendre votre fils amoureux de moi , juste assez pour le guérir de l’amour qu’il a au cœur. Après cela, je vous le rends, sans autre sentiment pour moi, que celui qu’on éprouve pour une femme

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qui vous a fait passer quelques heures agréables. Est-ce là ce que vous voulez ?

— Parfaitement, voici une bague comme arrhes, le collier viendra après. »

Elle prit la bague, la mit à son doigt après avoir daigné l’honorer d’un regard distrait.

« Maintenant, chère Julia, convenons des moyens d’exécution.

— Ceci me regarde seule, dit Julia avec hauteur; croyéz bien, cher comte, que je n’ai jamais eu besoin d’auxiliaire pour me faire aimer. Dans

un mois votre fils m’adorera et ne songera plus

à sa fiancée. »

« Quelle fantasque créature, » se dit le comte en rentrant chez lui ! !

» Quel suprême impertinent, se dit la Julia en lissant ses cheveux noirs devant sa glace, et comme il me le paiera cher ! ! »

Raoul ne se doutait même pas de la conspiration qui se tramait contre lui: tout au souvenir de sa jolie fiancée, il menait une vie calme et retirée, remplissant avec tout le zèle possible les devoirs de sa charge, n’aspirant qu’au moment du retour vers celle qu’il aimait.

L’exemple de son père, dont il connaissait la vie orageuse, loin de l’entraîner dans cette voie, lui avait plutôt servi de préservatif, et il était ce qu’on pouvait appeler un jeune homme sage et rangé. Los passions avec leurs débordements lui étaient complètement inconnues.

Comment fera Julia pour captiver Raoul, qui a un cœur bon, des sentiments nobles et élevés, qui aime et qui est aimé, qui ne recherche pas les émotions ? •

Sans doute elle échouera !

Allons donc ! Mettez en présence le bien et le mal ; s’ils se livrent un combat, c’est le bien qui sera vaincu. Mettez en face la vertu et le vice, trop souvent, hélas ! c’est le vice qui l’emportera.

Quel est l’homme et des meilleurs qui, même ayant donné son cœur et engagé sa foi, saura résister aux beaux yeux d’une coquette qui lui dira : « Avant de te connaître, je ne connaissais pas l’amour, je ne connaissais que le plaisir, maintenant j’aime î je t’aime... J’étais perfide, astucieuse, à présent je me sens bonne, régénérée. Je n’avais aucun remords de la folle vie que je m’étais faite, maintenant je donnerais dix ans de mes plus belles années pour avoir toujours été chaste et pure, afin de me croire digne de toi. »

Et si, en lui disant cela, cette même femme le couve d’un regard ardent, passe amoureusement ses bras autour de son cou et lui dit tout bas : « Mon amour, ma vie, aime moi !... » quel est l’homme qui résistera? Je crois qu’il est encore à naître ! Il est possible que dans les passions de ce genre le cœur ne compte pour rien, et qu’un homme n’oubliera que momentanément auprès d’une coquette, celle qu’il aime

véritablement, mais enfin il l’oubliera, et tout en se faisant illusion sur sa conduite, il rendra à la courtisane, mots d’amour pour mots d’amour et baisers pour baisers.

C’est ce que fit Raoul, quinze jours après la conversation du comte avec la Julia.

Comment elle était parvenue à attirer notre jeune diplomate chez elle!... C’est un mystère que je ne me charge pas, ami lecteur, de vous expliquer. Le fait est que, quinze jours après, Raoul sortait de chez Julia à deux heures du matin, moins triste qu’il n’y était entré.

Qu’elle avait été séduisante cette perfide charmeuse ! qu’elle avait bien su l’enivrer de voluptés et d’amour !

Il ne l’aimait pas certainement; mais il était charmé, fasciné, et si l’image d’une femme lui apparut dans son sommeil, et ne fut pas à coup sûr celle de Clémentine.

« Dans un mois, avait-elle dit au comte, votre fils m’adorera et aura oublié sa fiancée. »

Un mois après, jour pour jour, le comte vint chez la Julia. Elle était coquettement enveloppée dans un peignoir de cachemire blanc, richement garni de guipure antique, ses petits pieds nus s’abritaient dans des mules de satin noir; elle était étendue, ou plutôt gracieusement pelotonnée sur une chaise longue, où elle effeuillait distraitement les fleurs d’un bouquet.

« Bonjour, belle enfant, comment ça va-t-il ?

— Mais très-bien, comte, vous voilà aussi exact qu’un billet à ordre.

— C’est que, voyez-vous, il m’importe beaucoup de savoir si vous avez réussi.

— En douteriez-vous, par exemple? sachez bien, cher comte, que si les ambassadeurs étaient- de notre sexe, aucune ambassade n’échouerait.

— Ainsi, Raoul vous adore ?

— Il m’aime, comte, ce qui vaut mieux.

— Décidément, Julia, aucune nuance ne vous échappe, vous êtes belle comme un ange, spiri-

tuelle comme un lutin, comment ne feriez-vous pas des miracles ?

— Je vous ai dit que votre fils m’aimait, mais je dois vous en donner la preuve.

— Je vous crois sur parole.

— Non, je tiens à vous le prouver (regardant à sa montre). Il est trois heures moins dix, à trois heures il sera ici, entrez là, dans ce boudoir, il est grand, vous y avez un bon divan, et vous vous y trouverez à votre aise. Mais avant cela, donnez-moi votre parole d’honneur que vous n’en sortirez pas quoi que vous entendiez.

— Je vous la donne, Julia, et je m’y engage. »

En cet instant, un coup de sonnette retentit dans le vestibule. Le comte entra prestement dans le boudoir en faisant retomber sur lui la double portière qui devait cacher sa présence.

Julia reprit sa pose nonchalante.

Raoul apparut. Il était pâle et ému. Se mettant à genoux devant-elle et lui prenant la main, il leva vers elle un regard humide et suppliant,

et lui dit : « Ah! dites-moi, Julia, que cette maudite lettre n’était qu’une épreuve, dites-lemoi ; assurez-moi que vous n’avez pas l’intention de me fuir, de partir... Vous voir partir avec un autre!! mais j’eD mourrai de rage et de douleur ! »

Et comme elle se taisait

« Eh bien ! Julia, vous n’aveZ donc pas pitié de moij vous ne me répondez rien?

— Que voulez-vous, ami, que je réponde?

tnes paroles ne pourront qu’augmenter votre douleur, car la vérité est que je pars irrévocablement;

— Oh! ne dites pas cela, Julia..; je voils en Conjure! me laisser seul !... partir... mais que vous ai-je donc fait, grand Dieu ! Pourquoi vouloir me faire mourir de désespoir?

— Vous, mourir de désespoir, vicomte...

allons donc! 11 faudrait pour cela que vous m’aimiez, et vous ne m’aimez pas. »

La Julia dit ces paroles avec une sombre amertume.

« Je ne vous aime pas !... Oh ! tenez, ne répétez pas ce blasphème ! ! depuis que je vous connais, l’amour le plus ardent, le plus insensé, a pénétré dans mon cœur, vous m’avez fait connaître une vie nouvelle, que je ne soupçonnais même pas ! Et à présent que l’amour a envahi tout mon être, lorsque vous êtes plus nécessaire à ma vie que l’air que je respire, vous voulez m’abandonner ! ! Oh ! non ! votre cœur ne connaît donc pas la pitié, il ne sait pas ce que c’est que l’amour ! !

— Non, vicomte, mon cœur est sensible à la pitié, vous lui avez fait connaître l’amour. Je le croyais mort en moi... vous m’avez ressuscitée, aussi, croyez que j’en garderai un souvenir éternel de reconnaissance.

— Quoi ! vous dites que vous m’aimez et vous voulez m’abandonner? puis-je croire à ce que vous dites? soyez généreuse, Julia !

— Voyons, vicomte, asseyez-vous là, près de moi, et causons sérieusement. Écoutez-moi avec calme et alors vous conviendrez vous-même que j’ai raison d’agir comme je le fais. »

De la main elle lui désigna un fauteuil tout près d’elle.

« Vous me dites, Raoul, que vous m’aimez, et que si j’ai de la pitié dans le cœur, je ne dois point vous abandonner. Mais le puis-je ? ce vieux général russe, vous savez qu’il est amoureux fou de moi, et il m’a dit que si je partais avec lui, non-seulement il m’assurerait une fortune, mais qu’il m’épouserait dans deux ans si pendant ces deux années je lui restais fidèle. Avec lui, comme vous voyez, ma position est assurée, et je puis, si l’envie m’en prend, échanger contre une position honorable, la triste existence que je mène, et même me réhabiliter. Avec vous, que puis-je espérer?... En admettant même que mon amour pour vous soit assez fort pour me faire renoncer à l’oflre brillante dont

je suis poursuivie, que me donnerez-vous en retour de cet immense sacrifice. Quelle position me ferez- vous dans le monde ? »

Raoul n’eut pas de peine à comprendre la logique de ce raisonnement. Son silence le prouva, mais cette logique l’accablait, car que pouvait-il offrir lui-même ?

« Vous vous taisez, Raoul? Moi je vais vous dire quel serait mon sort avec vous... Pendant six mois, un an, vous m’aimeriez peut-être... mais le jour où vous auriez obtenu l’avancement que vous attendez, vous m’abandonneriez sans un regret, sans un remords, sans vous préoccuper même de ce que je deviendrais, sans vous souvenir de ce qué j’aurais sacrifié pour vous... Vous me laisseriez là; sans faire attention à mes larmes î à ma douleur, et vous iriez offrir votre hom et votre main à celle que vous aimez toujours et qui est Votre fiancée ! »

A ce souvenir, le cœur de Raoul se serra douloureusement, la gracieuse image de la jeune

fille passa devant ses yeux... mais ce fut l’impression d’un moment. La Julia était si belle ! !

Elle continua : « Notez bien, vicomte, qu’en agissant ainsi, le monde vous donnerait raison, chacun applaudirait à votre conduite et pas une voix ne s’élèverait pour vous dire : Cette femme était une courtisane, il est vrai, mais elle vous aimait sincèrement, elle a refusé pour vous la fortune et un nom honorable; vous manquez donc de cœur en l’abandonnant ainsi, en la laissant dans la misère et la douleur ! ! Non ! ! personne ne vous dirait cela, et vous même vous n’y songeriez pas. La Julia resterait toujours, aux yeux du monde, une femme sans cœur et sans vergogne, et vous un gentleman parfait.

Ai-je raison, n’est-ce pas là le sort qui me serait réservé ? Vous le voyez donc, je ne puis rester avec vous. Donnons-nous une bonne poignée de main, et quittons-nous en amis. »

Et elle lui tendit sa petite main blanche et

mignonne.

« Non, Julia, nous ne nous quitterons pas ainsi, j’aime mieux mourir là sous vos yeux, que de vous voir partir avec un autre homme que moi... Répondez-moi franchement... m’aimez-vous comme je l’entends?

— En doutes- tu Raoul ? je donnerais tout ce que j’ai dans le monde pour être une pure et chaste jeune fille, digne de toi, et avoir le droit de te sacrifier mon existence...» Et elle le regardait de son regard le plus enivrant en l’enlaçant de ses bras.

Raoul la serrait sur son cœur... « Ecoute, Julia, lui dit-il d’une voix émue, telle que tu es, je t’aime comme jamais femme n’a été aimée, entre la mort et te perdre je n’hésiterai pas un instant. Je t’offre donc de te sacrifier ce que j’ai de plus cher en ce monde, mon honneur, ma fiancée... de partager mon avenir avec toi.

» Croiras-tu après cela que je t’aime?... tu le sais, il y a à Paris une belle et bonne jeune fille à qui j’ai engagé ma foi... je deviendrai

Diqitiz

parjure, je romprai l’engagement que j’ai contracté, je t’épouserai secrètement, et puis, dès

que nous serons dans une autre ville, je te re-

connaîtrai publiquement pour ma femme, et tu deviendras la vicomtesse du Verdois.»

A ce moment on gratta discrètement à la porte.

« Entrez, » dit Julia. Un valet de chambre en grande livrée entra. « Mon maître m’envoie pour demander à madame si les préparatifs de voyage sont faits, et si l’on pourra charger ce soir les bagages sur la chaise de poste de monsieur.

— Attendez un instant, dit Julia, pour le moment je suis occupée, je vous rendrai réponse tantôt.

— Eh bien, Julia, reprit Raoul, répondezmoi, je vous en conjure; dites-moi que vous acceptez, que vous allez faire dire à votre général que vous ne voulez plus partir ?

— Et qui m’assure, vicomte, que vous êtes sincère? l’amour est une faible garantie.

— Je vous engage ma parole d’honnète homme de vous épouser secrètement dans quinze jours; après cela je demanderai mon rappel de Naples, et dès que nous aurons quitté cette ville, je vous reconnais publiquement, à la face de Dieu et des hommes, pour mon épouse légitime. Me croyez-vous à présent?...

— Oui, vicomte, je vous crois ; mais trop de précautions ne nuit jamais ; une autre femme a déjà votre parole, et vous venez de la retirer; manquer deux fois à sa parole ne doit pas être plus difficile que d’y manquer une seule fois ! Donnez-moi donc votre engagement par écrit. »

Le rouge de la honte monta au front de Raoul. « Vous êtes implacable, Julia, est-ce à vous à me reprocher mon parjure!... Mais vous avez raison de vous défier de moi, vous me faites expier mon parjure; je vais vous donner l’écrit que vous demandez. » Et Raoul s’assit devant une table et d’une main fiévreuse traça les lignes suivantes :

« Moi, vicomte du Verdois, je m’engage sur l’honneur à épouser Julia Yioretti, et la reconnais dès aujourd’hui comme ma femme légitime devant Dieu et devant les hommes. — Naples, le »

Pendant qu’il écrivait, la portière du boudoir où était le comte s’agita ; la Julia entra dans le boudoir et laissa retomber la portière derrière elle.

« C’est ainsi que vous tenez votre parole, lui dit à voix basse le comte hors do lui.

— Restez là tranquille, et surtout gardez-vous de paraître, je tiendrai ma promesse, soyez-en certain, je n’épouserai pas votre fils, et je partirai demain avec mon Russe.

— Mais alors, pourquoi cette comédie ? reprit le comte, pourquoi lui faire signer cet écrit?

— Pour mieux servir vos desseins ; mais chut! taisez-vous, tantôt je vous expliquerai tout. » Et elle rentra dans le petit salon.

Elle lut ce billet avec calme, le plia et le mit

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dans sa poche... « Ou je ne m’y connais pas, vicomte, ou votre engagement est en bonne et due forme... Alors, vous voilà tout à fait décidé à abandonner votre jolie fiancée et à faire de la Julia votre femme...?

— Oui, Julia, car je sens que sans votre amour, sans vous , la vie me serait désormais impossible. » Et il porta à ses lèvres la main de sa belle maîtresse, la couvrant d’ardents baisers.

Jnlia le regarda un instant... un rayon d’orgueil illumina son front, un sourire de triomphe passa sur ses lèvres.

Puis, partant d’un éclat de rire diabolique, elle reprit : « Eh bien ! vicomte, si pour vivre il vous faut mon amour, il ne vous reste plus qu’à mourir, car je ne vous ai jamais aimé, je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais... Et moi, la Julia Vioretti, courtisane, fille perdue, qui a eu autant d’amants qu’il y a de perles à ce collier (et elle montrait un superbe collier en

perles noires suspendu à son cou), j’ai l’honneur de refuser la main de monsieur le vicomte du Yerdois. »

Raoul se leva comme mu par un ressort; il était là, devant elle, pâle et stupéfait ; son grand œil la regardait fixement... il ne comprenait plus rien à ce qui arrivait.

Elle sonna. — Une soubrette à la taille fine, au regard mutin, entra :

« Dis au valet de chambre du général que tout sera prêt ce soir pour notre départ ; ensuite, dépêche-toi et ferme toutes les caisses.

— Oui, madame, que madame soit tranquille.»

Et elle s’en alla en sautillant, heureuse de songer qu’elle aussi allait voyager.

Raoul passa la main sur son front, se croyant sous le poids d’un cauchemar affreux. « Qu’estce que cette plaisanterie, dit-il à Julia, et pourquoi me torturez- vous ainsi?

— Ce n’est pas une plaisanterie, rien n’est plus sérieux que ce que je vous ai dit, je refuse

votre main, et je pars avec mon général russe.

— Mais vous n’avez donc pas de cœur, Julia !

Vous êtes un démon mis par l’enfer sur mon chemin pour me faire mourir de chagrin... C’est une horrible comédie que vous avez jouée avec moi ! ! !

— Je ne sais si elle est horrible, mais je conviens que j’ai joué une comédie... Et si vous y tenez, je vais vous dire pourquoi... Un homme m’a défié de faire votre conquête... Ceci n’était rien... Mais il m’a insultée, en prétendant que, si même je parvenais à me faire aimer par vous, ce ne serait qu’un amour passager et éphémère, tel enfin qu’une fille comme moi pouvait en inspirer, et non un sentiment profond, durable.

« J’ai juré de me venger et de lui faire expier son insolence... Maintenant, je suis satisfaite, car vous m’avez aimée assez pour trahir votre serment et m’offrir votre nom... Que voulez-vous, les jolies femmes sont fantasques ! Je

me suis passé la fantaisie de refuser votre main: c’est un caprice tout comme un autre.»

Elle était là devant lui, le regard fier et superbe; il la regardait l’œil en feu... «Quelle misérable créature, se disait-il !! et pourtant je l’aime...

» Ce que vous avez fait, Julia, est mal, bien mal. Si votre corps a la beauté qui enivre, votre âme est noire et glacée... Et pourtant je t’aime, Julia, je t’aime encore ! ! Tiens, me voilà à tes genoux, te suppliant de me laisser t’aimer, d’être à moi, de devenir ma femme...!

— Allons, allons, vicomté, décidément vous avez peu d’amour-propre, voüs allez vbus faire irefuser pour la seconde fois;

— Mais je t’aime, moi ! entends-tü?

— Et que me fait vdtre amour? il y a longtemps que je ne sais plüs ce que c’est. J’avais un cœur jadis, mais un homme l’a foulé aux pieds; c’est à mon tour maintenant de briser le cœur des autres... Je me venge, voilà tout... Adieu,

vicomte. » Et elle lui montra la porte du doigt.

« Julia ! je vous jure que je me tuerai là, devant vos yeux, si vous ne me dites pas que tout cela n’est qu’une épreuve, que vous m’aimez et que vous serez à moi.» ,

Pauvre Raoul ! il faisait peine à voir ; ses yeux brillaient d’un sombre éclat, une pâleur mortelle couvrait sa figure. Et pourtant elle ne jeta sur lui qu’un froid regard, et lui dit avec un mouvement d’impatience : « Eh bien ! tuezvous, j’adore les émotions violentes... »

Le vicomte sortit un révolver de sa poche, en appuya la bouche sur son cœur. — Une détonation terrible ébranla le salon, les vitres volèrent en éclats. Tout cela fut fait en moins d’une minute.

Il chancela et tomba dans les bras de son père, arrivé juste à temps pour le recevoir... La Julia ne poussa pas un cri, ne fit pas un mouvement.

Comme les domestiques accouraient au bruit

de la détonation ; « Pierre, dit-elle, aidez M. le comte à transporter son fils dans la voiture, et chez lui s’il le désire, vous Jean, nettoyez le parquet, et que le concierge aille prévenir la police qu’un homme vient de se tuer chez moi. — Toi, Marietta, veille à ce que tout soit prêt pour mon départ, je pars demain. »

Le malheureux père, sans voix et tout tremblant, soutenait le cadavre de son fils.. .. Les domestiques descendirent dans la voiture l’infortuné, dont la plaie béante laissait échapper des flots de sang, et qui, les yeux fermés, la face livide, paraissait déjà appartenir à un autre monde. Le comte le suivit, soutenu par deux domestiques ; il semblait avoir perdu l’usage de ses sens. Il n’adressa aucun reproche à la courtisane, seulement il fixa sur elle un regard terrible.

Quant à elle, elle assista au départ de ce lugubre cortège avec le calme le plus parfait. Elle se rassit sur le canapé, reprit sa pose noncha-

lante, donna des ordres pour enlever le sang qui recouvrait les meubles et le tapis... Puis, apercevant le revolver, elle le prit et le regarda curieusement, et alla le placer sur une étagère. Elle s’assit devant son bureau, écrivit sur une enveloppe l’adresse de M n# Marfeld, 128, avenue de Neüilly, mit dans cette enveloppe l’écrit par lequel le vicomte s’était engagé à l’épouser, et ajouta sur un petit Carré de papier :

«Moi, Julia Vioretti , courtisane célèbre, Connue à Naples et dans le monde entier par ma beauté sans rivale et le nombre de mes amants, ayant refusé la main de M. le vicomte du Ver- 1 dois, il s’est tué d’un coup de révolver, aujourd’hui, Chez moi.»

Elle cacheta soigneusement cette lettre et là lit porter à la poste en donnant l’ordre de la charger, afin qu’elle ne pùt s’égarer; puis elle entra dans sa chambre et se mit à sa toilette en attendant son nouvel amant. « Demain, se disait elle, tout Naples saura que j’ai refusé la main

I/flOMME DE QUARANTE ANS

du jeune vicomte du Verdois, qui s’est tué de désespoir ; toute l’Europe le saura dans quinze jours. Mon nom sera dans tous les journaux, je deviendrai une femme célèbre, et si mon Russe ne m’épouse pas, je trouverai dix Anglais prêts à m’offrir leur nom et leur fortune, ce qu’ils ne feraient certainement pas pour une sage et candide jeune fille !

» Oh ! les hommes ! les hommes ! ! et ils nous reprochent après d’être perverses et insensibles ! Mais n’est-ce pas leur faute? Lorsque j’étais jeune, j’étais belle, plus belle qu’à présent; j'étais aussi chaste et pure, je n’avais que le tort d’être pauvre ; aucun homme ne m’a offert de m’épouser, le seul qui me l’a proposé ne l’a fait que pour me tromper, car, lorsqu’il eût abusé de mon innocence, lorsqu’il m’eùt séduite, il m’a lâchement abandonnée !

» Mais à présent, que je suis une courtisane, une fille sans cœur, vendant mon amour à celui qui le paye, ils sont tous à mes pieds, m’offrent

à l’envi leur cœur et leur main... Lesquels sont les plus méprisables d’eux ou de moi ? Nous sommes, nous autres femmes, ce que les hommes nous font, et ils ont tort de nous condamner lorsque nous tombons dans le vice. »

Voilà ce que se disait Julia, en faisant sa toilette et en demandant à l’art ce que sa beauté rendait presque inutile.

« Son Excellence le général A rchinoff, » annonça la camérière.

Le général était grand et bel homme : âgé d’environ cinquante ans, la moustache blanche, les cheveux noirs encore.

« Qu’est-il donc arrivé chez vous, chère amie ? dit-en entrant.

— Ne m’en parlez pas ; vous me voyez au désespoir. Je vous avais dit qu’un jeune Français, le vicomte du Yerdois, me faisait la cour ; ayant appris que je partais avec vous, il est venu tantôt me faire une scène de jalousie, me supplier de rompre. avec vous, delepouser. Et comme je

lui ai dit que je ne pouvais l’épouser par la bonne raison que je ne l’aimais pas et que je vous aimais, vous, bien tendrement, il s’est tiré là, devant moi, un coup de pistolet au cœur, sans que j’aie eu le temps d’arrêter son bras.

— Pauvre garçon! s’écria le général; et il est mort?

— Je l’ignore. Son père arrivait au même instant; il l’a fait transporter chez lui. Je crois qu’il est mort, ou peu s’en faut.

— Mais alors, Julia, bien vrai, vous m’ai-»

mez?

— Ingrat ! si je vous aime !

— Là, bien vrai?

— Comment! vous en doutez encore, alors que, pour vous, je viens de refuser le titre de vicomtesse, en poussant au désespoir un jeune et beau garçon ?

— Oui, vous avez raison, ma charmante amie ; je suis fou et ingrat. » Et il la pressa sur son cœur et l’accabla de tendresses. « Oui, Julia, je

saurai vous récompenser du sacrifice que vous avez fait pour moi; sous peu, vous serez ma femme, et en attendant, voici ce que je vous avais promis. » Et il lui tendit un contrat qui lui assurait dix mille roubles de rentes.

Le soir même, tous deux quittaient Naples.

Julia rêvait à un avenir de luxe et de dépenses, le général s’endormait dans l’amour satisfait.

Laissons rouler dans leur chaise de poste, ce couple amoureux. Quittons Naples et retournons à Paris.

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