‹ L'homme des boisChapitre 6 sur 8 · BOIS · texte numérisé non relu

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entraînante, parurent dérider la Malaise. Elle entendait encore ce langage admiratif auquel son oreille était habituée, elle était sous le charme de ces flatteries ampoulées devenues comme un besoin pour sa nature coquette et orgueilleuse. Elle sourit afin de montrer ses dents d'or, et reprit d'un ton plus doux :

— Que Yaw écoute mes paroles : Mon père a été tué par les orangs, et son âme est allée dans le corps d'un nini (tigre); c'est bien. Si Tueur d'éléphants eût vécu, il eût exigé un jour jour (1), pour prix de sa fille et il eût retenu tous mes bijoux, parce qu'il était avare et joueur. A présent tu n'auras pas de jourjour à donner et tu posséderas les riches bijoux qui me rendent belle ; regarde.

Elle ouvrit un grand coffre de bois d'ébèue, et en tira des slandani de soie, des anneaux d'or et d'argent, des épingles d'or, des colliers de sequins, dont elle se mit à se parer avec une impatience fébrile, jusqu'à ce qu'elle en fût surchargée. Le coffre contenait encore des boîtes de siri d'un travail admirable, des

(d) Suivant les usages malais, le futur époux doit faire à la famille de sa fiancée un présent en rapport avec sa fortune, et ce présent s'appelle joM/yoMr.

éventails chinois, de charmants étuis d'ivoire, cadeaux de plusieurs générations d'admirateurs, et ces cadeaux étaient en assez grand nombre pour fournir une boutique. Yaw ébloui redoubla de tendresse envers la gadise défigurée ; elle était i la fleur de son jardin, le soleil de son ciel, la perle de son collier. Ses cicatrices avec leurs filets rouges ressemblaient à des incrustations de bois de santal, dans l'ambre jaune de son teint. Dès à présent. Légère était son épouse, sa mandarine. /> Cependant il s'empressa de remettre lui-même dans le coffre les ornements dont la gadise venait de se parer.

— En voyant Légère si séduisante, dit- il, les plus fiers jeunes gens parmi les seranis, les Malais et les Hindous envieraient le bonheur de Yaw et voudraient la disputer à son époux.

La Malaise semblait ravie de cette ardente admiration; le Chinois ajouta en minaudant ;

— Légère veut-elle entendre des paroles couleur de vermillon? Eh bien, le coffre qui contient ces richesses ne peut rester dans cette case ouverte où la reine des gadises serait incapable de le défendre. Yaw va donc transporter le coffre qui contient la dot de sa femme dans la maison où sont déjà ses pro-

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près richesses. Sa jolie fiancée, l'œil de son visage, le sourire de sa bouche, la joie de son âme, ne veut-elle pas lui donner en garde ces précieux ajustements qui ne peuvent manquer d'enflammer tous les cœars du Céleste-Empire?

Légère, éblouie, fascinée par ces adulations passionnées, ne fit aucune objection. Mon gaillard Chinois, tout en protestant que le mariage aurait lieu le lendemain matin, ferma le coff're, le chargea sur ses épaules robustes et quitta la case. Il était déjà sur l'échelle, qu'il continuait ses litanies de " fleur, de soleil, de mandarine, » et il avait disparu que la gadise l'entendait encore. Quand il fut loin, elle tira de sa ceinture un petit miroir et se mira longuement.

— Légère est moins belle qu'autrefois, murmura-t-elle enfin en soupirant, et ici on la dédaignerait; mais en Chine peut-être, en efi"et, domptera-t-elle tous les cœurs.

Cependant une scène bien différente avait lieu dans la maison des maîtres. Autour de l'amiral Stevenson se trouvaient réunis Richard, toujours triste et abattu, madame Surrey et Anna, James Stewart et enfin le docteur Van Stetten, que ses services et son

affection avaient fait admettre dans cette réunion de famille. Sir Georges disait en serrant la main de son gendre :

— Adieu, Richard, vous dont j'ai connu, trop tard pour tous, les grandes et nobles qualités.. Peut-être ne nous reverrons-nous plus, car vous savez que je suis venu dans ces mers pour chercher et combattre l'ennemi de l'Angleterre, et je dois remplir ma mission. J'espérais, en débarquant dans cette colonie, m'acquitter de devoirs plus chers et plus doux; Dieu ne l'a pas voulu !

L'émotion lui coupa la parole; il reprit après une courte pause :

— J'aurais aussi vivement désiré que vous pussiez vous embarquer tous sur un des bâtiments de mon escadre qui va faire voile pour Batavia. Ainsi j'aurais encore eu l'espoir de vous rencontrer aux Indes, d'être témoin du bonheur de ces deux jeunes gens. Mais puisque vous voulez, Eichard, vivre et mourir ici, auprès des tombes de ceux que vous avez tant aimés, c'est à M. Stewart et à sa charmante femme que je recommande de vous prodiguer les consolations dont vous avez besoin. Eux aussi refusent d'abandonner la colonie, ainsi que cette excellente^ madame Surrey, tant que

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leurs soins et leur tendresse pourront vous être nécessaires.

— Milord, répliqua Eichard d'une voix sourde, je les remercie de leur abnégation, mais je ne la mettrai pas à une trop longue épreuve.

Des réclamations, des protestations affectueuses s'élevèrent de toutes parts.

— Laissons cela, reprit l'amiral, et hâtonsnous, car le temps presse... Prenez ce paquet, Eichard, dit-il en présentant au colon une lettre scellée de plusieurs larges cachets , il contient mon testament. Si je trouve la mort d'un marin et d'un soldat dans quelqu'une de mes entreprises hasardeuses, je veux que toute ma fortune, destinée autrefois à ma fille et à mon petit-fils, revienne à cette chère Anna dont la douceur et le dévouement ont tant contribué à embellir leurs jours... Ne remerciez pas... Anna, Richard, pas un mot, je vous prie... Voici encore, poursuivit-il en tirant de sa poche un papier qu'il remit au gouverneur, une acte qui pourra plus tard être de quelque utilité à M. Stewart : c'est un pouvoir pour nommer gouverneur à sa place l'officier de cette colonie qui lui paraîtra le plus digne de cet honneur, dans le cas où, après mon départ, il

lui prendrait fantaisie de quitter le Nouveau- Drontheim.

— Mille grâces, milord , dit le gouverneur avec vivacité; mais ni miss Surrey, ni moi, nous ne partirons d'ici, à moins que M. de Beaulieu . . .

— Acceptez, mon cher James, dit Eicliard avec un sourire mélancolique; cette pièce pourra vous être nécessaire.

— Enfin, continua l'amiral en montrant un troisième papier, je désire aussi acquitter la dette de reconnaissance que nous avons tous contractée envers le bon docteur Yan Stetten. Sa position de prisonnier de guerre ne l'a pas exposé jusqu'ici, que je sache, à de bien dures épreuves ; cependant, comme il paraît porter sa chaîne avec une certaine impatience, voici un ordre en vertu duquel M. Van Stetten est autorisé à quitter les possessions anglaises quand et comme il voudra, avec tous ses bagages, sans qu'il soit besoin d'attendre un cartel d'échange.

Le docteur n'accueillit pas avec un bien grand enthousiasme cette faveur inattendue.

— Milord, balbutia-t-il, je suis pénétré de reconnaissance. La liberté est un bien si précieux... Cependant, à vrai dire, j'ai tant d'at-

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tachement pour mes amis de la colonie, et puis le soin de mes collections commencées. . . Enfin, milord, je ne suis pas encore prêt à quitter Sumatra.

— Ah ! docteur, quelle bonne pensée ! dit la pauvre madame Surrey d'une voix dolente j que deviendrais-je sans vous?

— Je sais quelles peuvent être les craintes du savant docteur, dit l'amiral avec malice, et je crois avoir pourvu à toutes les éventualités en laissant la date en blanc... Mais allons !,.. poursuivit-il d'un ton différent, l'heure est venue... il faut nous séparer.

On s'embrassa avec l'effusion de gens qui ne comptaient plus se revoir sur la terre.

Au moment où l'amiral allait partir, Anna lui dit tout bas :

— SirGeorges,avez-vousbien voulu, comme vous me l'aviez promis, donner des ordres pour que Yaw, notre ancien contre-maître , fût admis sur celui de vos navires qui se rend à Batavia? De là cet homme, qui a fait quelques économies à notre service, pourra regagner son pays natal.

— Votre souhait est accompli, mon enfant, à telles enseignes que ce Chinois doit être à bord avec tous ses bagages... — Adieu donc.

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Anna, chère enfant, et que le ciel exauce mes vœux pour votre bonheur.

Quelques instants plus tard, le canon annonçait à la colonie que l'escadre mettait à la voile, et, le lendemain matin, Légère constatait avec désespoir la fuite de son jeune fiancé : Yaw était bien parti avec le coffre contenant la dot, mais il avait oublié la femme.

Richard avait repris ses chasses solitaires dans la forêt. Il n'était plus poussé, comme autrefois, par l'espoir de retrouver son fils, mais il voulait encore le venger, et peut-être aussi la solitude était-elle devenue un besoin pour sou esprit blessé et misanthrope. Malgré les instances de M. et de madame Stewart, il restait absent des semaines entières ; quand il revenait à l'habitation, il paraissait de plus en plus abattu, malade et désespéré. Cependant, pas une fois, dans ses longues excursions, il

n'avait rencontré de nouveau les orangs ; soit que la plupart de ces terribles quadrumanes fussent morts de leurs blessures, soit que l'essai qu'ils avaient fait de leurs forces contre les armes des Européens leur eût enfin prouvé leur infériorité dans la lutte, ils avaient abandonné le canton de la forêt qu'ils fréquentaient autrefois, et s'étaient réfugiés sans doute dans des régions où nul être humain ne pouvait les suivre.

Quoi qu'il en fût, peu de mois après les événements que nous venons de raconter, Richard ne revint pas, au jour fixé, d'une de ses excursions dans les bois. Stewart, très-inquiet, réunit quelques gens du pays et poussa une reconnaissance dans la partie du désert où il espérait trouver le malheureux chasseur. On finit par découvrir, dans le voisinage des marais que nous connaissons, un cadavre mutilé, à demi dévoré par les bêtes féroces; c'était celui de Richard. Maintenant, comment avait -il péri? avait-il succombé dans une lutte contre les orangs, avait-il été surpris par un tigre, ou bien, miné par la maladie et le chagrin, s'était-il trouvé tout à coup incapable d'agir et de marcher? C'est ce qu'on ne sut jamais.

Il avait bien annoncé aux jeunes gens qu'il ne les retiendrait pas longtemps à Sumatra.

En effet, quand Stewart eut rendu les derniers devoirs à son oncle, il résolut de quitter pour toujours ce pays funeste. Usant des pouvoirs que lui avait laissés l'amiral, il désigna un officier pour le remplacer dans le gouvernement du Nouveau-Drontheim, et, après avoir vendu avantageusement l'habitation, il s'embarqua avec sa femme et sa belle-mère sur un navire qui partait pour l'Inde anglaise.

Il va sans dire que, pour cette fois, le docteur Van Stetten voulut bien renoncer à la captivité, et qu'il abandonna la colonie avec ses amis. Le navire sur lequel il s'embarqua faillit couler sous le poids des caisses contenant des herbiers, des insectes, des peaux d'oiseaux et de mammifères qu'il destinait à l'académie de Leyde Mais, au grand désespoir du savant nauraliste, cette volumineuse collection ne renfermait pas la dépouille d'un orang-outang, et, malgré les dangers qu'il avait bravés pour atteindre ce résultat, il n'avait pas mesurer le fameux angle facial de ces peu maniables animaux.

Depuis cette époque la science a été plus heureuse; plusieurs cabinet d'histoire naturelle

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en Europe contiennent des peaux d'orangs. En revanche, jamais un orang; adulte n'a été vu vivant en Europe, et l'histoire de cette espèce présente encore un grand nombre d'obscurités. Les opinions des voyageurs sont contradictoires à son égard, et certains d'entre eux n'ont pu décider encore si les orangs de Sumatra et de Bornéo sont les premiers des singes ou les derniers des hommes.

Vn voyageur moderne, savant distingué, M. Domeny de Eienzi, quia longtemps habité la Malaisie et qui a lui-même possédé pendant quelques mois un orang privé, résume ainsi son opinion sur ces êtres bizarres : » L'oiang " n'a pas le don de la parole, quoiqu'il pa- « raisse comprendre jusqu'à l'expression de fl notre physionomie. S'il parlait, nous ne fe- * rions aucune difficulté de le considérer « comme égal aux individus de la race enda- " mène ou australienne et de la hottentote, et K à celle de la variété bosjimane, variété la 1 plus abrutie de la race hottentote. Les cré- " tins des Alpes, des Pyrénées et du Caucase « m'ont par u plus machines qu e mon orau g (1) . *

(i) Océanie, par M, de Rienzi, t. I, p. 38. EIN.

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