‹ L'homme devant les AlpesChapitre 10 sur 27 · V. s. L. M., — EXVOTO RESTITVIT L. M., — V. S., etC · texte numérisé non relu

V. s. L. M., — EXVOTO RESTITVIT L. M., — V. S., etC

IÇS l'homme devant les ALPES.

dance avec une patère, quelquefois un fuseau ou un enfant sur les genoux. Elles appartenaient à cette catégorie de divinités secondaires « qui peuplaient l'air, les eaux, les forêts, les montagnes et les vallées, se manifestaient par le cours des fleuves, rémergence des sources, l'ascension de la sève dans les arbres, l'efflorescence et la fructification de tous les germes féconds renfermés dans le sein de la terre, divinités fatidiques, dispensatrices de l'abondance et représentant en général les forces productives de la nature (i) ».

Le col du mont Genèvre, le plus facile à franchir pour passer de l'Italie en Gaule, de la plaine du Pô dans la vallée du Rhône, était considéré comme l'un des principaux séjours et en quelque sorte le quartier général de ces Matrones. La montagne en portait même le nom, tnons Matrona (2).

C'est tout à fait par erreur que quelques anciens géographes la désignaient quelquefois sous celui de mons Genua ou mons Janus et voulaient y trouver une consécration au dieu romain du même nom. Sur le plateau très adouci qui dessine le col doublement ondulé, présentant, suivant l'expression pittoresque d'une vieille histoire manuscrite des Alpes, « deux

(i; Fl. Vallbntin, Le culte des Matrx dans la cité des Voconces, Paris, 1880.

(2) Mansio Birigantum

Inde ascendens Matronam Mutatio Gesdaone mil X.

{Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, — Manuscrit de Vérone, Rev. arch., nouv. sér., X, p. 100.) E. Desjardins, Gaule romaine, ch. i.

mamelles qui vuident d'un mesme estomach et d'un mesme ventre deux rivières célèbres, la Durance et la Doria(i) », on a retrouvé un petit autel votif (2), des vestiges de temple antique assez nombreux, déjà signalés par le chroniqueur de la Novalaise au onzième siècle, des briques avec estampille (3), des fragments de frise, des pierres de taille reliées avec des crampons. Ces rares débris informes proviennent probablement du temple consacré aux divinités protectrices de la montagne, à ces déesses mères, d'une bonté pour ainsi dire familiale, Matras ou Matrottas y qui lui avaient donné son nom et appartenaient à la catégorie de ces dieux intimes et familiers dont nous avons parlé plus haut. Ces bonnes et douces mères se diversifiaient à l'infini (4). On les invoquait pour soi, pour l'honneur de sa maison, pour sa famille, pro se et suis, pro natis suis, in honorem domus (5), pour les bons voyages et les heureux

(i) Le R. P. Marc. Fornier, de la Compagnie de Jhésus, Tournonois, Histoire générale des Alpes Maritimes ou Cottiennes et particulière de leur métropolitaine Embrun, chronographique et meslée de la séculière avec l'ecclésiastique, divisée en cinq parties fort abondantes en diverses belles curiosités^ 1626-1643.

(P. Guillaume, 1890.)

(2) CIV... /tir... / MV... / RI

(3) C. IVLI. PR / M /

Cf. Bull, épigr. de la Gaule» 1882, p. 57.

(4) Le catalogue des Matres et Matrona^ dressé en dernier lieu par M. Max Ihm, comprend à lui seul plus de cent noms.

Salomon Reinach, Les monuments de pierre brute dans le langage et les croyances populaires, Rev. arch. , 3* série, t. XXI, mai-juin 1893.

(5) Orelli, 2075, 5929, 5941.

Gruter, 90-3 et 10, 92-2.

retours, ob reditum (i), pour une guérison,^r{> salute, pour les expéditions lointaines, ad Alutum flumen secus montts Caucasi (2).

C'étaient tantôt des Junones, des Virgines, des Suleviœ ^ des Dominœ, des Fatœ^ etc., génies bienfaisants, hospitaliers, gardiens des routes et du foyer, protecteurs et toujours secourables. La mythologie si gracieuse du moyen âge ne fut qu'une survivance des superstitions païennes plus ou moins modifiées par l'influence chrétienne. Les Matras et toutes les divinités analogues se sont alors transformées en fées, en bonnes dames, en dames blanches, en anges gardiens; êtres doux, sensibles et bienfaisants, qui habitaient les rochers, les grottes, les sources, les chaumières et les ruines des vieux châteaux et rappellent un peu les charmants petits génies de la fable (3). De son côté, le christianisme naissant a rattaché les croyances relatives aux Matrœ plus particulièrement au culte de la Vierge, et partout où, dans la grande montagne, s'élevait jadis un temple en l'honneur de ces divinités, on trouve maintenant une humble chapelle, en général consacrée à la Mère de Dieu ; et matin et soir, dans le grand silence des neiges éternelles, et tout le jour et toute la nuit, pendant les orages et les tempêtes,

(i) Or ELU, 2077.

(2) Henzen, 5930.

(3) ces follets

Qui font office de valets, Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage Et quelquefois du jardinage,

(La Fontaine, liv. VII, fable VI.)

la petite cloche rouillée qui la surmonte fait entendre au voyageur égaré son touchant appel et lui donne l'espérance d'un secours prochain.

De même que le mont Genèvre fut consacré spécialement aux Matrones, le grand Saint- Bernard paraît avoir été en quelque sorte le piédestal gigantesque sur lequel trônait le dieu Penn. La mythologie fort complaisante de l'Empire l'engloba tout de suite dans son panthéon , et, dès que les Romains furent maîtres de la région des Alpes, le dieu Penn fut transformé en Jupiter Pœntnus om Penntnus. Le passage de l'Italie en Gaule par le col du grand Saint-Bernard présente des difficultés bien autrement sérieuses que celui du mont Genèvre. L'altitude de la coupure est à 2,472 mètres. A cette hauteur, presque toute vie végétale disparaît, et les animaux meurent de froid. Plus d'arbres. Des rochers nus, couverts de mousses et de lichens, des eaux presque toujours glacées, un silence de mort. La gorge est étroite et resserrée entre des falaises à pic d'une sombre nudité. Du bourg Saint- Pierre, sur le versant suisse, à Saint- Rémy, sur le versant italien, la route praticable pour les mulets est très difficile pour les voitures. Des deux côtés, des escarpements abrupts, des éboulis dangereux, des prairies à pente raide couvertes de blocs énormes, des moraines perdues, charriées par les glaciers latéraux. C'est un spectacle de désolation.

L'hospice, qui occupe exactement la haute tranchée du col, a été bâti et constitué en 963 par saint Bernard de Menthon. C'est l'un des plus merveilleux établissements que la charité chrétienne ait

jamais fondés sur la terre. Une vingtaine de religieux de l'ordre des Augustins l'habitent toute l'année, reçoivent, réchauffent et nourrissent les voyageurs avec une sollicitude et un dévouement dont aucune parole ne peut rendre l'exquise bonté. Près de deux cents lits sont mis à la disposition de ceux qui traversent les Alpes pour passer de la vallée d'Aoste dans celle de Martigny. C'est un secours précieux pour les touristes et les voyageurs de plaisance, qui affluent pendant les mois d'été; mais pendant les trois quarts de l'année, alors que le sol est recouvert de neige durcie, l'hospice devient un véritable port de salut. Tout le monde connaît l'admirable dévouement de ses chiens légendaires; mais on oublie quelquefois un peu que bêtes et religieux ont souvent trouvé la mort à la recherche de voyageurs perdus ou menacés par les avalanches. Aucune région des Alpes n'a en effet un climat plus rigoureux. La température moyenne y est à peine de zéro; c'est celle du Spitzberg. Aucune végétation ne peut y résister ; aucun animal ne peut y être domestiqué. Les modestes jardins des religieux, situés sur de petits terre-pleins, entre les rochers les mieux abrités du voisinage, ontpeine à produire à la fin d'août quelques laitues de la plus petite espèce, et on les cultive moins pour l'utilité qu'on en retire que pour le plaisir de voir croître quelque chose et pour se donner pendant quelques jours l'illusion de la vie. C'est du fond des vallées voisines qu'on est obligé de faire venir les moindres denrées et tous les objets usuels absolument indispensables. Le bois à brûler lui-même, dont il est nécessaire de faire une

grande consommation, doit être transporté à dos de mulet par de durs sentiers de plus de vingt kilomètres, praticables seulement pendant quelques mois. Plus de vingt mille personnes cependant trouvent annuellement un abri dans cette maison hospitalière, et on en a compté quelquefois cinq cents dans une seule journée. Tout y est gratuit; on ne fait même pas un appel discret à la générosité des voyageurs ; c'est à peine si Ton découvre dans quelque recoin caché un tronc où l'on peut déposer une offrande. Deux mille à peine — et bien souvent les moins riches — donnent en moyenne la moitié du prix qu'ils payeraient à l'auberge. Les touristes réfractaires au sentiment chrétien se contentent parfois de quelques plaisanteries malséantes sur l'accaparement des ordres religieux, ou de quelques inscriptions d'un goût douteux sur le registre des visiteurs, ignorant ou feignant d'ignorer qu'indépendamment des ressources matérielles du couvent, cette hospitalité se chiffre à plus de soixante mille francs de dépenses annuelles, et que la plupart des jeunes Augustins qui les servent ne résistent pas plus de dix ans à ce rude labeur, à ce climat rigoureux, et succombent souvent dans des aventures tragiques.

Le petit lac aux eaux glacées qui baigne les murs de l'hospice est entouré de rochers presque à pic et portait autrefois le même nom que la montagne et que le dieu, Pœnus lacus ( i). A son extrémité se trou-

(i) Menus (pour Penus) lacus, table de Peutinger, Segm. IL *II xeçoXi^ ToO ào^ii icoTaftoO i\ xaxà t^v ITotvCvav Xt(Jivr|V (28® 45', 43-45") (PTOL.,ni, 1,24.)

vent les ruines de l'ancien temple de Jupiter Pennin. Il est certain qu'avant d'être consacré au maître de TOlympe, il l'était au dieu celtique Penn. Le nombre de silex taillés, de poteries et d'objets primitifs qu'on a retirés de ces décombres ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Les fouilles que l'on fait de temps à autre ont amené la découverte d'un véritable trésor archéologique : ex-voto, bagues, colliers, armes, médailles, statuettes en bronze de l'époque gallo-romaine. C'est toujours ce même culte des fontaines dont le rite commun à toutes les sources consistait à jeter en offrande dans le nymphée tantôt un objet de parure, de prix ou de combat, tantôt une pièce de monnaie même de la plus infime valeur. Au Saint-Bernard, on s'assurait ainsi la protection de la divinité gardienne du passage avant de mettre le pied sur son redoutable domaine. Trente-trois inscriptions votives y ont été retrouvées, gravées sur des tablettes d'airain jadis encastrées dans les murs du temple (i). Tous ces souvenirs d'un culte passé ont été précieusement

(i) Presque toutes ces inscriptions sont dédiées à Jupiter Pœninus, — lOV. OPT. POEN. ; un petit nombre à Pœninus tout court , qui semble conserver ainsi son caractère de dieu topique ou de génie particulier de la montagne. Voici, d'après le texte de Mommsen, deux de ces inscriptions :

lOVI. POENINO

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