EX. LEG. XIIII. GEM
POENINO. V. S. L.M.
dans laquelle on doit lire> au lieu de mic, mhc (missus honesta missioné) .
« Felicio (ayant reçu congé comme soldat de la légion XI V^ . Gemma et Terrena Priscaont acquitté leur vœu à Pœninus ».
(i) LuiTPRAND, Hisior., \, ix.
Carlo Promis, Le antickità di Aosta, op. cit.
De l'autre côté du massif du mont Blanc, se trouve le sommet du petit Saint-Bernard, le mons Gratus [i\ qui a donné son nom à la chaîne des Alpes Graies (2). Le col qui conduit de la Maurienne dans la vallée d'Aoste a une altitude un peu plus faible (2, 192 mètres) que celui du grand Saint-Bernard; mais le passage est aussi difficile, le pays aussi sauvage. Le sommet, comme celui du Penninus, était aussi consacré à Jupiter. L'hospice du petit Saint-Bernard s'est appelé, jusqu'en 1777, « la maison des pauvres du mont Jupiter, domus pauperum montis Jovts v (3). Sur la crête de la montagne se dressait une colonne de gneiss porphyroïde qui s'appelait columma Jovis, « colonne de Joux ou de Jupiter » , plantée dans les premiers siècles de notre ère, en l'honneur du maître des dieux. Au douzième siècle, le plateau supérieur qui domine le col portait encore le nom de « mont Jouvet ». C'est d'ailleurs sans aucune raison sérieuse que Pline et Ammien Marcellin, s'appuyant sur la légende d'Hercule, ont donné à cette partie de la chaîne le nom d' « Alpes <jrecques, Alpes Grœcœ (4) », et il est beaucoup plus
(1) Legiones.,, Penninis Cottianisque Alpibus, pars Monte Graîo, iraducuntur (Tacit., Hist.^ IV, lxviii).
(2) "Ev aè Taîç 'AXweaiv. (Ptol., III, i, 373.)
(3) Domus sancti Bemardi Montis Jovis, Hospitaîe Montis Jovis, Voir chartes de 1177 et 1193. (Carlo Promis, L^ antichità di Aosta, Torino, 1862.)
(4) ... ejusdem exercitus (Herculis) et Graios fuisse Graiorum Alpium incolas. (Plin., III.)
Amm. Marcell., XV, X, 9.
Varro, Ap, Servium ad Virg, ^neid., X, xiii.
PÉTRON, Satiricon, I22.
MIGRATIONS DES PREMIERS SlàCLES. 207
logique de penser que la désignation latine de Graias (Alpes Graies) a été engendrée par le vocable crau ou craig, qui rappelle à la fois le celtique kartij kairn, pierre sacrée, et l'ionique, xpavaoç, pierre, rocher, peut-être aussi le nom primitif de quelque divinité topique analogue au dieu Penn du grand Saint-Bernard (i).
Comme dernière preuve enfin de la fréquentation du petit Saint-Bernard aux époques les plus reculées de l'histoire de la Gaule et du caractère religieux qu'on lui attribuait, il convient de mentionner le cromlech si fièrement planté au-dessus de la route moderne et qui se compose d'une cinquantaine de pierres brutes d'un demi-mètre cube environ, disposées circulairement à trois mètres de distance les unes des autres et dessinant une circonférence de soixante-dix mètres de rayon (2). Ce cromlech, le plus élevé peut-être qui existe au monde, — son altitude est de deux mille cinq cents mètres, — fut très certainement, à l'origine des temps, le temple primitif de la divinité protectrice du passage.
(i) Dans le dialecte savolsien, crau signifie encore rocher. (E. Desjardins, Gaule romaine, t. I, ch. i.)
(2) Carlo Promis, Le antichiià di Aosta, op. cit.
BoRREL, Étude sur les monunients de l'antiquité dans la Tareniaise, 1875.
2o8 l'HOMMB devant les ALPES.
11 y a une trentaine d'années, on n'avait que des idées fort vagues, et même assez fausses, sur les premières peuplades qui ont habité la plus grande partie de l'Europe. Le nom de « temps préhistoriques » est d'ailleurs d'une élasticité qui donne à toutes les chronologies une marge très accommodante; et, à vrai dire, il est assez difficile d'avoir des notions un peu précises sur ces temps sans histoire qui remontent au delà du douzième et même du dixième siècle avant notre ère. Les documents écrits font absolument défaut. Les récits authentiques anciens sont incomplets et le plus souvent erronés. L'un des plus sérieux écrivains de l'antiquité, le grave Polybe, ne connaissait de la Celtique — et très sommairement encore — que quelques versants des Alpes d'une altitude moyenne et la région de la Méditerranée ; il n'avait jamais mis le pied dans la vallée du Danube. Les contemporains de Cicéron et Cîcéron lui-même n'étaient pas beaucoup plus avancés, a J'ignore absolument, écrivait-il à son frère Quintus, où se trouve le pays des Nerviens (i). » C'étaient la Flandre et le Hainaut. a Ce sont des contrées, dit-il ailleurs, qu'aucun livre, aucun récit n'ont fait connaître et dont personne ne sait le nom ; nos légions les ont bien traversées, mais nous
(i) Cicéron, Ep,^ 161.
n'occupons qu'un sentier dans la Gaule ; tout le reste est au pouvoir de nations inconnues, féroces et belliqueuses jusqu'aux limites de notre empire (i). »
Ce n'est que depuis quelques années que la science historique, l'ethnographie, la linguistique et l'archéologie ont cherché à dégager la vérité de toutes les légendes confuses dans lesquelles se meuvent ces grandes agrégations d'hommes, tantôt fixées sur de vastes territoires continentaux, tantôt occupant de longues étendues de côtes, le plus souvent divaguant de l'Orient à l'Occident, du plateau central de l'Asie aux rivages de l'Atlantique et de la mer du Nord dans un va-et-vient assez confus. Cette nuit d'un passé sans dates précises commence à s'éclairer cependant d'une certaine lueur, et on n'en est plus maintenant à croire que les Ligures, les Ibères, les Celtes et les Galls ou Gaulois ont été les premiers habitants de notre Europe centrale et occidentale et que leur arrivée simultanée remonte à une quarantaine de siècles, c'est-à-dire entre le quinzième et le vingtième siècle avant notre ère. On a abandonné de même, avec non moins de raison, l'idée d'une Europe primitive qui aurait été complètement sauvage et presque déserte jusqu'à l'arrivée des tribus aryennes. Le texte le plus ancien que l'on connaisse et qui se rapporte aux premières populations de la partie de l'ancien monde comprise entre l'Afrique et les régions boréales et englobant presque tout notre continent européen, est un vers qui fait partie d'un « périple » ou description de la
(i) CicÉRON, Deprov, consul. ^ c. xiii.
terre, attribué à Hésiode et datant par conséquent du huitième ou du neuvième siècle avant Jésus- Christ. Ce vers a été depuis emprunté par Ératosthène à la fin du troisième siècle et cité par Strabon (i). Il mentionne simplement les Ligures comme occupant dans le monde connu de l'époque une place intermédiaire entre les Scythes du Nord et les Africains ou Éthiopiens du Sud. Thucydide reporte leur existence avant la guerre de Troie (douzième siècle avant notre ère) et croit qu'ils peuplaient à cette époque l'Ibérie, l'Italie et la Sicile. Les textes sont, à la vérité, fort obscurs ; ils permettent cependant de regarder comme probable que, douze ou quinze siècles avant notre ère, les Ibères et les Ligures occupaient une partie de la région méditerranéenne de l'Europe.
On connaît la légende très caractéristique qui explique la formation de la grande plaine de la Crau, qui s'étend sur la rive gauche du Rhône entre Arles et la mer. Suivant Eschyle, Hercule, après avoir délivré Prométhée, enchaîné sur le Caucase, se rend au jardin des Hespérides. Prométhée lui trace sa route : « Tu arriveras, lui dit-il, dans une plaine battue par Borée. Tu y rencontreras le peuple des Ligures. Là, malgré ta valeur, tu te trouveras sans défense; car le destin veut que tes flèches soient épuisées, et tu ne trouveras pas même une pierre à lancer contre tes ennemis ; le terrain n'en fournit pas. Mais Jupiter sera touché ; il couvrira le ciel
(i) 'Aiôioiraç, Ai-pc ts loè Zxuda; IwwoïioXyoOç. (STRAB.,liv. VIII, Ch. III, ^ 7.)
d'épais nuages et fera pleuvoir une grêle de pierres rondes avec lesquelles tu repousseras l'armée ligurienne (i). » De là le nom de Campus lapideus sive Herculeus que portait la Crau dans l'antiquité. Cinq siècles plus tard, Strabon et Pomponius Mêla reproduisaient la même fable avec quelques variantes de peu d'importance (2) .
Tous ces récits se ressemblent et se complètent, et il en ressort assez nettement que, dégagé de tout le prestige de la fable et de tous les accessoires mythologiques dont on l'affuble ordinairement. Hercule, demi-dieu ou héros, appartient au quinzième ou au seizième siècle avant notre ère, et que les rois légendaires Albion et Bergion, fils de Neptune, contre lesquels il eut à combattre, étaient tout simplement des chefs de quelques-unes de ces tribus littorales qui constituaient la grande race ligurienne, dont l'existence réelle à ces époques primitives ne saurait être niée.
Hécatée, qui est un peu antérieur à Eschyle, peuplait de Ligyens les lagunes de Narbonne et dit formellement que Marseille et Monaco étaient des villes ligures (3). Le grammairien ApoUodore, qui
(i) Fragment de Prométhée enchaîné^ tragédie perdue d'Eschyle, faisant partie de la trilogie de Prométhée,
(2) Alioquin littus ignobile est, Lapideum (ut vacant) ; in quo Herculem contra Aîbiona et Bergion Neptuni liber os, dimicantem cum tela defecissent, ab invocato Jove adjutum imbre la» pidum ferunt. Credas pluisse, adeo multi passim et latejacent.
(PoMP. Mêla, De sit. orb., lib. Il, cap. v.)
(3) MoadokioL icéXiç rîjç Aiyv^rix^ç xarà n^v KeXrtxi^v ; Môvoixoç icôXic AiyvoTixi^. (HÉCATéE, Fragm, Histt gracor.^ éd. Did., I, 32, 23.)
écrivait vers le milieu du second siècle et recopiait en général, en les revisant un peu, les textes de ses prédécesseurs, ajoute que dans son voyage de la ville ibère d'Abdéria jusqu'en Tyrrhénie (i), c'està-dire du Sud de l'Espagne au golfe de Gênes, Hercule traversa tout le pays des Ligures et qu'il y tua les deux fils de Neptune, Albion et Dercynos ou Bergion, qui voulaient lui enlever ses bœufs.
On sait d'ailleurs qu'au temps d'Hérodote (2), les troupes mercenaires qu'on levait sur les côtes de la Méditerranée étaient recrutées de Phéniciens, de Ly biens, d'Ibériens et de Ligyens. Ces derniers étaient pris sur les côtes de l'Italie, de la Gaule et de l'Espagne. Ce ne fut que bien après, vers le quatrième ou même vers le troisième siècle, que le recrutement eut lieu chez les Celtes, qui furent, par rapport aux Ligyens et aux Ibères, des « tard venus » ; et ce n'est qu'alors qu'on les rencontre en très grand nombre dans les armées d'Afrique, de Sicile et d'Asie Mineure.
La grande migration des Celtes fut donc relative ment récente ; leur origine aryenne, comme celle des Ibères et des Ligures, d'ailleurs, est à peu près certaine ; mais il est probable qu'ils n'atteignirent qu'assez tard les côtes occidentales de la Méditerranée occupées depuis longtemps par les Ligures, et qu'ils n'arrivèrent que bien après la colonisation phénicienne et même après la fondation de Massalia par les Grecs. Ce furent eux en grande partie qui
(i) 'ASÔripa, près de Cadix. (Voir Steph. Byz. et Strab.)
(2) HÉRODOTE, VII, s 165.
MIGRATIONS DES PREMIERS SliCLES. 213
constituèrent la nation gauloise, et l'appellation romaine de Gallia, Gaule, n*est que la traduction altérée du nom de Celtique, KeXrtx^ Celtica. Les Celtes, qui occupaient la presque totalité de la Gaule centrale, sont descendus peu à peu sur le littoral, où ils ont fondé divers établissements, entre autres la ville de Narbonne, qui est déjà désignée par Hécatée sous le nom de a ville et marché celtique » (i). L^invasion de cette nouvelle race dans le Sud de la Gaule, antérieurement occupé par les Ibères et les Ligures, a donc eu pour résultat de changer l'appellation géographique de la région ; et cette œuvre de dépossession de la race ibéro-ligurienne au profit de la race celtique, commencée avant le sixième siècle, était entièrement accomplie au temps de Polybe (deuxième siècle avant J.-C), qui abandonne dès lors la dénomination de « terre des Ligyes » , AiyuarixÀ pî, et désigne sous le nom général de « Celtique », KcXtix^ tout le pays habité antérieurement par les Ligures et les Ibères.
Les Volkes ou Volces, dont l'origine ethnographique est la même que celle des Celtes, n'ont occupé que bien après les mêmes régions, où, divisés en Volkes Arékomiques et en Volkes Tectosages, ils constituaient des tribus régulièrement organisées avec lesquelles Hannibal eut sérieusement à compter dans sa marche des Pyrénées aux Alpes (2) .
(i) Nàp6(dv, i|&ic6piov xal iroXic xeXxixiq. (HécATéE de Milet, Fragm., 19, éd. Muller-Didot) .
(2) Hist. gén, de Languedoc^ I, II, ch. x et xi, et notes Edw. Barry, pass.
Toutes ces grandes migrations de l'Orient vers l'Occident resteront longtemps enveloppées d'une obscurité difficile à pénétrer. Toutefois, il est certain que l'Europe était déjà habitée bien avant l'époque de l'invasion aryenne ; et c'est une vérité banale aujourd'hui que diverses races d'aborigènes s'y sont développées avant la période glaciaire et ont été contemporaines de plusieurs espèces animales éteintes ou émigrées, le mammouth, le rhinocéros à narines cloisonnées, le grand cerf d'Islande, le grand hippopotame, l'ours et l'hyène des cavernes. Ce fut la première époque de l'humanité, celle dont nous avons décrit plus haut les deux âges, l'âge paléolithique et l'âge néolithique, et qui s'est prolongée dans l'Occident jusqu'à une date relativement récente. L'homme, en effet, a vécu chez nous presque à l'état sauvage, ne possédant encore que quelques industries très rudimentaires, alors que la Grèce, l'Egypte, la Chaldée, l'Assyrie jouissaient depuis plusieurs siècles d'une civilisation avancée et étaient même déjà en décadence. Les seules traces qu'il a laissées sont des monuments mégalithiques , — pierres de souvenir, dolmens, menhirs, cromlechs, — en assez grand nombre sans doute, mais qui, s'ils parlent, ne peuvent dire exactement ni leur âge ni leur origine. Or, il est curieux de constater que ces monuments n'existent pas ou existent à l'état d'exception partout où les grandes civilisations antiques se sont développées, en Grèce, en Italie, en Egypte, et qu'ils abondent au contraire dans la région du Nord et dans l'Europe centrale et occidentale, et jusque sur les plages de l'Afrique septentrionale.
C'est par milliers qu'on les a rencontrés en Suède, dans le Danemark, en Allemagne, en Gaule, en Angleterre, en Russie, en Espagne, au Maroc, en Algérie, dans le Caucase. Il faut donc chercher peut-être ailleurs que sur les hauts plateaux de l'Asie le point de départ de l'émigration aryenne (i) . Une remarque curieuse a été faite ; c'est que les types primitifs des plus anciennes maisons mycéniennes, avec toit en pente, rappellent les exigences des climats pluvieux, et il n'est pas téméraire, dès lors, de penser que les hommes qui les ont construites venaient du Nord. Une inscription assyrienne du roi Adad-Ninar, qui date du quinzième siècle avant notre ère et qui contient, après les titres et la généalogie du prince, le récit de la restauration du temple du dieu Assour sur le Tigre, mentionne le nom d'un peuple, des Guti^ qui paraft indiquer la nation germanique des Goths (2). On peut enfin induire de la présence de nombreuses poteries de style égéen, dans quelques villes d'Egypte, vers l'an deux mille cinq cent avant Jésus-Christ, qu'une civilisation gréco-libyenne, commune à la Gaule, à la Hongrie et à l'Afrique du Nord, identique à la civilisation de l'époque du bronze, s'est trouvée de bonne heure en contact avec l'Egypte, peut-être vers deux mille huit cents ans avant Jésus-Christ (3) . Les documents épigraphiques de l'époque gallo-
(1) Salomon Reinach, U archéologie celtique. Paris, 1891.
(2) Rev, archéoL, juillet-août 1893, p. 114.
(3) Pétrie, Joum, Hell. stud., 1890.
Salomon R^inach^ Rev, archêol. janvier- février 1892, chron. d'Orient.
2l6 l'homme devant les ALPES.
romaine mettent d'ailleurs en évidence deux mytho logies distinctes, l'une caractérisée par un panthéon de grands dieux officiels, l'autre composée d'une légion de petites divinités topiques aux attributions assez vagues, qui variaient suivant les localités et dont la nomenclature s'augmentait tous les jours. Ce polythéisme primitif, qui paraît antérieur même au panthéon celtique et à la célèbre triade d'Ésus, de Teutatès et de Taranis, fut la religion des peuples constructeurs de dolmens, et il est curieux de constater qu'elle n'a rien de commun avec les religions orientales. Les grands monuments cyclopéens construits en bloc ne rappellent aucun des modèles classiques des temples primitifs de l'Assyrie, de la Chaldée, de l'Egypte ou de la Grèce ; on ne trouve dans tous les débris de leurs mobiliers funéraires, ni cylindres, ni scarabées caractéristiques de l'Orient, et on peut dès lors concevoir que le grand courant de la civilisation pélagique a pu prendre son origine vers rOuest ou le Nord de l'Europe, dans des pays déjà habités par une population peut-être assez clairsemée, mais chez laquelle l'architecture mégalithique s'est maintenue très longtemps en honneur, sans altération et sans influence étrangère (i) . Cette manière de voir, qui se résume eh somme à cette idée fondamentale que le Nord a eu sur les destinées du monde primitif une action plus puissante qu'on ne le croyait jusqu'à présent, peut paraître au
(i) Salomon Reinach, Les monuments de pierre brute dans le langage et les croyances populaires, — Rev, archéoL^ 3^ série, 1. XXL mai, juin, 1893.
premier abord paradoxale et hardie et rompt un peu avec les théories générales communément adoptées . Dans cet ordre d'idées, l'origine de la grande civilisation pélagique ne devrait pas être cherchée en Asie. Les Pelages, comme les Étrusques, auraient pénétré au centre du continent asiatique vers le vingtième siècle et auraient été les précurseurs de toutes les migrations d'Occident en Orient. Quelques-uns seraient restés en Europe ; mais ceux qui auraient poussé jusqu'en Assyrie et en Chaldée se seraient civilisés et « orientalisés » et ne seraient revenus que plusieurs siècles après en Europe, en Italie, en Gaule, au milieu de leurs frères arriérés, vers qui ils se sentaient attirés par une sorte d'affinité d'origine. Ces conceptions ont sans doute quelque chose d'hypothétique; mais il est tout au moins intéressant de les indiquer (i).
Il serait d'ailleurs plus que téméraire de chercher à déterminer les itinéraires suivis par ces premières migrations se dirigeant, à l'origine des âges, de la région du Nord vers le centre de l'Asie et retournant ensuite en Europe, après avoir été affinées par le contact des grandes civilisations orientales. Toutefois il paraît difficile d'admettre que dans ce double courant la chaîne des Alpes ait été franchie, et il est très probable que le grand relief de T Europe a dû être seulement effleuré au Nord par la vallée du Danube et contourné au Sud par l'Italie et la région
(i) Salomon Reinach, Le mirage oriental. Paris, 1893. Cf. les Chroniques d^ Orient du même savant dans la Revue archéoL^ années 1892^ 1893.
2l8 l'homme devant les ALPES.
littorale de la Méditerranée. Mais on est encore ici en pleine hypothèse, et il est plus prudent de ne pas trop s'aventurer dans ces théories séduisantes sans doute, mais un peu vagues, et dont les horizons, assez mal définis, resteront vraisemblablement enveloppés pendant longtemps d'une brume que la science aura quelque peine à dissiper.
On peut sans doute concevoir que le sol de l'Europe a pu être, dès les temps les plus nébuleux, occupé par une ou plusieurs couches de populations autochtones plus ou moins clairsemées, correspondant aux âges de la pierre éclatée et de la pierre polie, antérieures à l'arrivée des premiers Aryas en Occident; mais, cependant, il est encore aujourd'hui presque universellement admis que la marche générale de la civilisation a eu lieu de l'Orient au couchant et que c'est l'Asie qui a été le berceau du genre humain, la ruche première de laquelle ont essaimé les principales races qui ont peuplé le monde. L'Arye est la terre sainte des premiers âges. C'est sur ce sol sacré qu'a pris naissance la grande famille indo-européenne ou japhétique ; c'est de là que sont partis les différents rameaux qui se sont successivement développés et étendus en suivant d'une manière générale la direction du couchant. Cette Arye primitive, dont les légendes dominent les plus anciennes traditions de l'Inde et de la Perse, comprenait tous les hauts plateaux situés entre rOxus et le Tanaïs d'Asie (l'Iaxartas). C'était à peu près la région du Turkestan et de la grande Boukharie. Gaëls, Galls ou Gaulois, Scythes, Cimmériens ou Kymris, Germains, Embrons ou Om-
briens, Pelades, Étrusques, Sicanes ou Sicules, Galates, Sigynnes, peut-être même Ibères et Ligures, ne sont que des branches issues du même tronc. Toutes les langues de ces peuples, le grec, le latin, le slave, le tudesque, sont liées par une lointaine parenté avec les idiomes sacrés des brahmes et des mages, le sanscrit et le zend, et paraissent dériver d*une langue mère disparue. Les grands courants continentaux qui ont poussé toutes ces races de l'Asie vers l'Europe ont été à peu près les mêmes et peuvent se résumer en deux principaux, l'un vers le Nord, par la vallée du Dnieper, l'autre vers l'Ouest, par l'Éridan ou l'Ister, notre Danube moderne. Toutes ces migrations avaient dans le principe pour objectif, indépendamment d'un vague désir de conquête et l'attrait de l'inconnu, le commerce de l'ambre des mers glaciales et celui des métaux, que l'on recueillait presque à fleur de terre dans le Caucase et dans l'Oural. Ce commerce de l'ambre associé à celui de l'étain fut à lui seul le grand mobile de la navigation phénicienne. L'ambre était recueilli sur les bords de cet Éridan primitif qui, d'après Hérodote, devait se jeter dans le grand Océan qu'on appelait la « mer Brumeuse », aux limites de la terre. C'était là que Phaéton s'était noyé et que sa mort fut pleurée par son parent le roi Cycnos, dont la transformation en cygne est le point de départ de toutes les légendes Scandinaves, où cet oiseau figure dans le cortège des héros (i). Dans le principe, le trafic de l'ambre
(i)HéRoooTEjiv. III, ii5,etlîv. IV, 11. Cf. Hygin, fable 154.
descendait par le Borysthène jusqu'à la mer Noire et son dépôt principal était Olbia, que les Milésiens avaient fondé à l'embouchure du fleuve, où ce trafic se joignait à celui des fourrures et de l'or du Caucase; mais, par suite du refoulement des Celtes et des Galates et des invasions scythiques, il se déplaça du côté de l'Adriatique. Le port d'Adria succéda à celui d'Olbia, et c'est de cette époque que date le nom ancien d'Éridan que le Pô, après le Danube, a pris au Dnieper, comme il lui avait pris le commerce de l'ambre et de l'étain.
En résumé, à côté du grand courant hyperboréen qui, aux époques antéhistoriques, a peuplé toute la région occidentale de l'Europe et y a constitué la civilisation qu'on peut appeler mégalithique, se dessine, dès l'origine des âges, un autre courant général bien plus puissant dont le point de départ paraît avoir été le Pont-Euxin, la vallée du Caucase et les grandes plaines arrosées par le Don et le Volga. Le plus important de ces courants a été sans contredit celui de la vallée du Danube, qui est resté, dans tous les temps, la grande artère de communication entre l'Orient et l'Occident. Il apparaît à la première aurore de l'histoire légendaire. C'est la voie suivie par Jason dans cette expédition demi - fabuleuse , demi-réelle des Argonautes, qui se rattache à tous les récits mythologiques de la vieille Grèce ; elle n'a pas été abandonnée depuis ; elle restera pendant de longs siècles la grande route transversale de l'Europe, qui considère la libre navigation sur le fleuve comme un intérêt international de premier ordre. C'est en suivant cette voie que les premières popu-
lations lacustres ont établi leurs pittoresques demeures. De Belgrade au lac de Constance d'un côté, au lac de Garde de Tautre, on compte en effet sept grands lacs au moins dont les rives témoignent qu'ils étaient habités par des populations ayant les mêmes mœurs que les tribus de la vallée du Phase et du lac Prasias : le lac de Neusiedel en Hongrie, au Sud de Presbourg; l'Attersee (avec cinq stations); le Traunsee; les lacs de Mond et de Gmund, au Sud de Salzbourg; le lac de Keutschach sur la Drave, en Carinthie, et enfin le lac de Laybach, en Camiole, une des stations légendaires des Argonautes (i). C'est par cette voie encore que les émigrants de l'Orient et des contrées transcaucasiennes ont apporté tous les germes de la civilisation, les métaux, les cultures, les animaux domestiques, les rites funéraires. Ce fut le grand courant de l'Asie vers l'Europe. Quelques groupes isolés sont venus sans doute par mer, ont pu aborder sur les côtes, aux embouchures des principaux fleuves, dans la large vallée du Pô en particulier, d'où ils sont descendus le long de la péninsule et ont poussé en Gaule en longeant le littoral et en remontant le Rhône ; mais la grande migration a suivi la vallée classique de l'ancien Ister et celles de ses principaux affluents.
On ne peut mieux, d'ailleurs, se faire une idée de la marche générale de ces migrations qu'en jetant
(i) Très probablement Nauportus des anciens géographes. (Al. Bertrand, La Gaule et les Gaulois d'après les monuments et les textes, Paris, 1891, p. 179.)
les yeux sur une carte du monde connu des anciens. Nous donnons, d'après les meilleurs documents, celle qui résulte des connaissances géographiques au temps d'Hérodote, cinq cents ans environ avant J.-C.{i).
Le grand historien considérait comme « pays inconnus » tout ce qui se trouvait au Nord du Danube. Ce n'était cependant pas un désert absolu, et les monuments mégalithiques retrouvés en si grand nombre en Scandinavie et dans les îles d^Érin démontrent surabondamment l'existence dans l'extrême Nord de populations arrivées à un certain degré de civilisation. Mais les anciens ne les connaissaient pas. Ce qui domine dans cette carte et ce qui indique d'une manière saisissante le rôle que le Danube a joué dans le grand mouvement des peuples, c'est l'importance donnée à cette vallée de l'ancien Ister. Elle traverse l'Europe tout entière de l'Orient à l'Occident. C'est la principale, on peut même dire la seule grande route de toute la région continentale. Au-dessous et parallèlement se développe la longue barrière des Alpes. Au Sud des Alpes, la Méditerranée, la mer classique de la Bible et de l'Iliade, celle que les anciens appelaient a notre mer, mare nostrum ». L'indication erronée qui prolonge le cours de l' Ister à travers toute l'Europe jusqu'à l'extrémité de la Celtique est même tout à fait suggestive; c'est comme une preuve, d'une part, de la prééminence de la race aryenne, mère commune de toutes les populations celto-gal-
(i) Rawlxnson, The World of Herodotus, t. II, in fine.
liqueSy et d'autre part du chemin qu'elles ont suivi. Cette carte est, par son inexactitude même, une sorte de révélation. Elle montre de la manière la plus nette que le point de départ de toutes les peuplades primitives de l'Europe a été la région du Caucase et le Pont-Euxin, et que les courants généraux se sont dirigés par les rivières tributaires de la Caspienne et de la mer Noire, l'Oural, le Volga, le Tanaïs, le Borysthène vers le Nord, par le Danube surtout vers l'Occident.
On a beaucoup discuté sur l'identité ou la diversité de toutes les peuplades de la grande famille indo-européenne, Celtes, Gaulois, Belges, Kymrîs, VoHces, Galates, etc. Il est prudent d'être fort réservé. On peut cependant considérer que toute ces tribus appartenaient à la même souche, à la grande race gaélique ou celto-galate.
A l'origine de notre ère, la Celtique, assez mal définie par les géographes, avait pour limites les Pyrénées, les Alpes, le pays des Thraces et celui des Scythes, et se divisait en deux grandes parties : la Galatie à l'Ouest du Rhin, la Germanie à l'Est (i). C'était à peu près toute l'Europe connue. Diodore de Sicile dit formellement que les Germains que César rencontra au Nord et à l'Est du Rhin étaient
(x) Denys d'Halicarnasse, liv. XIV, ch. u
des Galates (i). La fable et la poésie s'en sont mêlées, et l'un des plus ingénieux des historiens grecs du troisième siècle avant notre ère, le Sicilien Timée de Tauromenium (aujourd'hui Taormina), donne le premier une origine curieuse de ce nom de « Galate ». Galate, d'après lui, était un des fils de Polyphème et de Galatée. Galatée était cette belle Néréide chantée par Homère et par Hésiode, qui avait eu pas mal d'aventures et s'était jouée, comme il le méritait, de l'affreux cyclope Polyphème dont Ulysse creva l'œil unique (2). Cette idée des amours de Polyphème et de Galatée fut ingénieusement travestie par le poète Philoxène, qui vivait en parasite et en courtisan à la cour de Denys le Jeune, tyran de Syracuse. Denys avait une maîtresse qui portait précisément le nom de Galatée et pour laquelle il avait la faiblesse de composer des strophes dithyrambiques. Les vers de rois sont en général assez médiocres. Galatée préféra ceux du poète, auquel en outre elle accorda très libéralement ses faveurs. Le double rival du tyran eut assez de peine à se tirer de cette galante équipée. Mais Denys fut relativement clément et, pour calmer son ardeur, se contenta de l'envoyer travailler aux carrières. Le poète s'y consola en composant une jolie petite pièce dont les principaux personnages étaient Polyphème, Galatée et Ulysse. Sous le nom de Polyphème, il donnait une caricature de Denys, et
(i) ... Tow; nipav xaroixovvTac otOiov [i*^vov] ToXaTac. (DiOD. Sic, liv. V.ch. 25, ^4).
(2) HoMBRB, Iliade, XVIII, 45 ; Théogonie, 250.
SOUS le nom d'Ulysse (i) il essayait de se dépeindre lui-même. Ce fut sa vengeance.
Timée, exilé à Athènes, avait cette fiction présente à l'esprit quand des hordes gauloises envahirent la Macédoine et la Grèce et vinrent piller le temple vénéré de Delphes. Cette violation souleva dans toute la Grèce un cri d'indignation dont l'écho a retenti jusqu'à nous. Les soldats barbares qui avaient commis ce sacrilège s'appelaient précisément a Galates » dans leur langue nationale. Timée imagina que ces Galates descendaient de Galatée et tiraient d'elle leur nom. Ils auraient été issus de l'union de la Néréide avec le cyclope Polyphème(2) qui, dans l'Odyssée, parle de son mépris des dieux et se nourrit de chair humaine. En attribuant ainsi cette origine aux spoliateurs du temple de Delphes, Timée expliquait à la fois leur tempérament sanguinaire et leurs actes impies. En même temps, l'exilé sicilien, qui aimait toujours sa patrie, éprouvait une joie secrète à reconnaître des compatriotes dans ces guerriers dont les exploits faisaient trembler la Grèce (3).
Ainsi, d'après Timée, il faudrait chercher l'origine des Galates en Sicile. C'est aussi l'opinion d'Appien, qui les confond un peu avec les Sicules et les Sicanes et les fait venir comme eux de l'Ibé-
(i) Phanias d'Erèse, fragment 13, Didot-Muller : Fragmenta historicorum gracorum, t. II, p. 298.
(2) Timée, fragm. 37, Didot-Muller : Fragmenta kistoricorumgracorum, t. I, p. 200.
(3) D'Arbois de Jubainville, Les Celtes, les Galates, les Gaulois. Rev.arch.^iSj $.
rie (i). a Au Nord des Pyrénées, dit-il, habitent les Celtes, appelés aujourd'hui Galates et Gaulois (2). » Mais, d'après un grand nombre de classiques (3), tous ces peuples sembleraient avoir une origine commune, et le nom de Galates aurait été appliqué très souvent aux Germains et aux Galls ; Gaulois ou Gain serait ainsi le synonyme romain de Celtes ou de Galates, KeXto^, TaXotTai. Tout cela est, comme on le voit, enveloppé d'une certaine obscurité, et il convient seulement de retenir d'une manière générale que toutes ces tribus appartenaient au même groupe ethnique, et que les expressions de Celtes, Gaulois, Galates, KeXto^, roXàtat, Galli^ ont désigné souvent indifféremment des rameaux distincts issus d'une souche commune (4).
Mais en revanche tous les textes sont d'accord sur le céu^actère guerrier de cette grande race celtique ou gauloise. Nous y reconnaissons bien nos ancêtres, et nous y retrouvons à la fois nos qualités et nos principaux défauts. Grands, blonds, à la peau blanche, aux yeux clairs, avides de bruit, courageux jusqu'à la plus folle témérité, recherchant les couleurs voyantes et les tissus éclatants, vaniteux à l'excès, les bras chargés de bijoux, la poitrine couverte de massives chaînes d'or, naïfs et en-
(i) Appien, Illyrica, 2, éd. Did.
(2) ... ôffoiFaXàxai ts xal FàXXoi vôv wpo(jaYop£uovTai.(App., Hisp,, éd. Did.)
(3) Alex. Bertrand, Les Gaulois, Rev. archéol., 1875. /</., La Gaule avant les Gaulois. Paris, 1891.
(4) E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. IL ch. 11, S 6.
thousiastes, faisant assez bon marché de la vie, ayant tous les vices et toutes les qualités des sympathies rapides, se roulant en aveugles dans les plaisirs, moins ivrognes cependant que les Germains, mais amoureux de fêtes, de festins et d'orgies, dissolus, mobiles, intarissables causeurs et toujours généreux (i). Ils se faisaient un point d'honneur de ne reculer devant rien. Lorsque l'éclair fendait la nue, ils tiraient des flèches au ciel pour le défier (2). Si l'Océan débordait, ils marchaient au-devant des vagues et les menaçaient comme des fous. Ils combattaient nus et bravaient la mort sans raison, par simple caprice. On en voyait qui montaient sur une estrade, distribuaient du vin et de l'argent à leurs amis, se couchaient sur leur bouclier et tendaient la gorge (3). Athénée et Ammien Marcellin nous ont laissé le récit de leurs repas largement arrosés de vin de Marseille ou d'une sorte de bière faite de froment et de miel, et pendant lesquels on ferraillait presque toujours jusqu'à ce que quelques-uns des convives restassent sur le carreau. Cinquante ans avant César, le philosophe Posidonius, voyageant à travers le pays des Celtes, nous a décrit leurs sacrifices, leurs sanglants présages tirés des convulsions des mourants, leur coutume barbare de clouer à la porte des maisons les têtes de leurs ennemis, comme les paysans le
(i) Strabon, Géogr., liv. IV, pass.
DioD. Sic, liv. V, pass.
Athénée, liv. XIII, ch. viii.
(2) Aristot., De morib.^ lib. III., cap. x.
(3) PosiDON., liv. XXIII, ap. Athén. liv. IV, ch. xiii.
font aujourd'hui pour les oiseaux de nuit, souvent même, pour les plus illustres, de les renfermer soigneusement dans des cassettes, après les avoir ointes d'huile de cèdre, afin de mieux les conserver et les montrer avec orgueil aux étrangers (i). Peuple de guerre et de bruit, ils ont couru le monde î'épée à la main, rarement poussés par l'intérêt ou le désir d'acquérir, attirés plutôt par l'inconnu et par un désir vague de voir, d'agir et de détruire. Grands parleurs surtout, oublieux de tous leurs engagements, ils promettaient, riaient, et tout était dit (2). On sait qu'à Rome, les crieurs publics, les trompettes et surtout les avocats étaient d'origine gauloise .
Aucun peuple n'a été plus remuant que les Celtes et les Gaulois ; leur vie a été un mouvement perpétuel. A peine arrivés en Occident, vers le quinzième ou le seizième siècle, guerroyant tous les
(i) Tb>v 6è iTcvovTcov 7ioXe(ii<i)v xàç xeçoiXàç àçapoùvTSç iieptanTOwi Tov; aOxé<Ti Tûv îîTTCwv (Diod. Sic, V, xxix.)
Voir les bas-reliefs du monument d'Entremontsj près d'Aix en Provence, représentant des tètes humaines coupées, et des cavaliers gaulois dont les chevaux portent, attachées au poitrail en guise de trophée, les têtes des ennemis vaincus.
C^s., Bell. GalL, lib. VI, xxii et seq.
D' Otto Hirschfeld, Lyon à l'époque romaine. Rev, épîg. du midi de la France, trad. Allmer. Vienne, 1877.
(2) Ridendo fidem frangere, (TxT. Liv.)
Insuber, id est, mercator et prœco. (Ciceron, Or, contra Pisonem et Or. pro Fonteio.)
Pleraque Gallia duas res industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argutè loqui. (G^to, in Charisio.)
'AweiXriTai xal àvataTixol, xaltexpà Ywôr]nivoi.(DiOD. Sic, liv. IV.)
jours, ils marchent sans cesse, descendent jusqu^au fond de l'Espagne, reviennent sur leurs pas, pénètrent en Italie, les uns en suivant toute la zone littorale de la Méditerranée, les autres par la vallée de la Durance et le col très adouci du mont Genèvre. Presque à la même époque, d'autres bandes s'avancent dans la vallée du Danube après avoir pris possession de la Thrace, de l'IUyrie et de la Germanie méridionale ; elles pénètrent en Italie par le col du Brenner, le plus accessible de toute la chaîne des Alpes et qui permet, sans atteindre la région des neiges et des glaciers, de passer en quelques heures de la grande vallée de l'Ister dans celles de l'Adige et du Pô, de la région du Danube dans les riches plaines de l'Italie. Quelques siècles après, une nouvelle poussée a lieu à travers les Alpes Rhétiques, et le col du Brenner est encore le chemin tout naturellement indiqué. Puis, vers le sixième siècle, survient l'invasion des Kymris, chassés du Nord par les Scythes, qui se répandent dans la vallée du Rhin, occupent la forêt Hercynienne, pénètrent en Gaule, passent de là dans l'île d'Albion, viennent se perdre dans la mer Brumeuse, — c'est ainsi qu'on appelait la mer Glaciale — et peuplent la Chersonnèse cymbrique (le Jutland), qui a conservé leur nom.
Ces premiers grands mouvements de Thistoire nomade de la race celte ou gauloise n'appartiennent réellement pas à l'histoire proprement dite, et c'est tout au plus si l'on peut considérer comme tout à fait historiques les grandes expéditions de Bellovèse en Italie et de Sigovèse en Orient, par cette vallée du Danube qui fut suivie plus tard par les armées des premiers croisés. Cet événement, d'ailleurs, l'un des plus considérables de notre histoire, ne nous est connu que par des renseignements bien postérieurs à leur date, qui reste encore incertaine. Deux historiens classiques en ont surtout parlé : Tite-Live et Plutarque. Mais leurs récits diffèrent d'une manière notable, et l'un et l'autre n'ont fait que reproduire, en les arrangeant à leur façon, des traditions héroïques originaires, selon toute apparence, de la Gaule elle-même, où les événements avaient été quelque peu oubliés et n'existaient plus qu'à l'état de dramatiques légendes un peu confuses dans l'imagination populaire vivement surexcitée. Suivant Tite-Live, Ambigat, brenn de la tribu celtique des Bituriges, décida une grande émigration pour écouler le tropplein de son peuple. Ses deux neveux, Sigovèse et Bellovèse, furent choisis pour conduire avec eux deux armées composées non seulement de Bituriges, mais aussi de plusieurs peuplades voisines avec lesquelles on entretenait des liens de clientèle ou de
fédération. Le sort décida que Sigovèse irait vers le Nord, Bellovèse au Midi. Le premier s'engagea dans la prodigieuse forêt qui s'étendait depuis les Carpathes jusqu'aux sources du Danube et du Rhin, cette Hercynie dans laquelle on pouvait marcher, sans en trouver la fin, plus de soixante jours en longueur et plus de neuf jours en largeur, qui couvrait la plus grande partie de la Bohême et dont la forêt Noire n'est plus qu'un débris et un souvenir. Bellovèse descendit la vallée du Rhône, arriva sur le littoral de la Méditerranée, porta secours en passant aux Marseillais inquiétés par les Ligures, pénétra en Italie en passant par le pays des Taurins et vint occuper la vallée du Pô. L'historien latin n'hésite pas à placer cette expédition sous le règne de Tarquin l'Ancien (162 de Rome — 590 avant J.-C).
Plutarque est beaucoup plus sobre de détails. Il ne nomme pas les chefs de l'expédition ; il dit seulement que, pressés par la famine, une partie des Celtes quittèrent leur pays avec femmes et enfants, et que deux courants s'établirent, l'un vers le Nord, l'autre vers le Sud, entre les Alpes et les Pyrénées. Ce dernier ne déboucha en Italie que longtemps après, et l'invasion dans la plaine du Pô fut provoquée par des dissensions intestines qui divisaient les Étrusques. Grâce à elles, les Celtes occupèrent la Toscane, fondèrent plusieurs villes entre la mer Tyrrhénienne et l'Adriatique et, poussant ensuite vers le Sud, engagèrent avec Rome une série de guerres qui devait durer plus de deux cents ans.
Les deux récits sont, comme on le voit, assez discordants. La narration de Plutarque paraît ce-
pendant la plus probable. Quelque vague qu'elle soit, elle n'assigne prudemment aucune date précise à l'expédition des Gaulois en Italie, à leur arrivée aux portes de Clusium, à la bataille de l'Allia et au fameux siège de Rome, si complaisamment raconté par Tite-Live. Malgré le respect dû aux historiens classiques de notre histoire nationale gauloise (i), il est impossible, en effet, de ne pas repousser aujourd'hui le synchronisme que Tite-Live établit entre la fondation de Marseille et l'expédition des Celtes au Sud de la Gaule et en Italie. D'après l'érudit Zeuss (2), la grande expédition des Celtes vers l'Est eut lieu au commencement du quatrième siècle avant J.-C, et c'est à cette époque que leur invasion en Italie est fixée par les renseignements que nous fournissent Polybe (3), Diodore (4), Appien(5), Dion-Cassius(6)et Justin(7). Tite-Live seul s'éccirte des autres historiens d'une manière importante, en plaçant au temps de Tarquin l'Ancien le passage des Alpes par les Celtes. Il se met d'ailleurs en contradiction avec lui-même, puisque dans son récit des événements qui eurent
(i) Am. Thierry, Histoire des Gaulois, Henri Martin, Histoire de France, MiCHELET, Histoire de France,
(2) Zeuss, Die Deutschen und die nachbare Staamme,
(3) Polybe, II, 17-18, éd. Didot, t. I, p. 80.
(4) Diodore, XIV, 113, éd. Didot, t. I, p. 621.
(5) Appien, lib. IV, De rébus gallicis, cap. 2, éd. Didot, p. 25.
(6) Dion Cassius, éd. Bekker, p. 23.
(7) Justin, XX, 5, et XXIV, 4, éd. Teubner-Teep, p. 126,
lieu de Tan 395 à l'an 387 avant J.-C. , les Gaulois, qui seraient arrivés, d'après lui, deux cents ans plus tôt, sont appelés, par l'assemblée générale des Étrusques, des « hommes nouveaux », des « guerriers aux armes inconnues » , des « aventuriers venus en Italie des extrémités les plus septentrionales de la terre » (i). C'est donc sur une fable, comme il le fait malheureusement trop souvent, qu'il a échafaudé son récit ou plutôt sa thèse chronologique ; car le récit lui-même peut être exact ; il avance seulement de près de deux siècles l'époque de l'arrivée des Celtes en Italie. Tite-Live raconte en effet qu'au moment où les Phocéens débarquèrent pour jeter les premiers fondements de Marseille, qui, soit dit en passant, était déjà fondée par les Phéniciens, ils reçurent un accueil hostile de la part des tribus liguriennes des Salyens et obtinrent le secours des Gaulois, alors en marche vers l'Italie. Rien n'est moins historiquement prouvé, et des traditions beaucoup plus anciennes reproduites par Athénée d'abord, d'après Aristote(2), par Justin (3) ensuite, parlent de l'accueil hospitalier que les Salyens reçurent d'abord des Phocéens, avec lesquels ils n'eurent des démêlés que beaucoup plus tard. D'après Mommsen (4), il est peut-être possible
(i) Gentem invisiiatam, novos accolas. (TiT. Liv. V, 17.) Formas hominuminvisitata et genus armorum. {Id., V, 37.) Jnvisitato aique inaudito hosie ab oceano ierrarumque ultimis oris bellum ciente, {Id., V, 37.)
(2) Aristote, éd. Didot^ t. IV, 2* partie.
(3) Justin, XLIII, 3.
(4) Mommsen, Rœmische Geschickie, t. I.
qu'à une époque fort ancienne, il y ait eu quelques incursions ou quelques invasions isolées ; mais les grandes expéditions gauloises dans l'Italie du Nord ne doivent pas avoir précédé le déclin de la puissance étrusque, c'est-à-dire la seconde moitié du troisième siècle de Rome (503-454 av. J.-C). On doit donc admettre avec Tite-Live (V, 34), Justin (XXXIV, 4) et César (VI, 24) la réalité de l'expédition faite en même temps par Sigovèse dans la forêt Hercynienne et en Pannonie ; mais c'est seulement vers l'an 387 ou 388 qu'il faut placer la date de la grande expédition gauloise qui traversa les Alpes et eut pour épilogue le siège de Rome(i).
On peut même se demander si les Gaulois qui ont été entraînés par Sigovèse et Bellovèse, les uns dans la forêt Hercynienne, les autres dans la vallée du Pô et la campagne romaine, sont bien réellement partis du centre de la Gaule et si, d'accord avec Polybe, il ne faut pas reporter dans la vallée du haut Danube et dans les Alpes Tyroliennes et Rhétiques le centre de toutes les invasions gauloises, aussi bien en Italie qu'en Grèce et en Asie (2). Quoi qu'il en soit, si l'on admet une grande migration celtique de la Gaule en Italie, qui aurait suivi la vallée du Rhône, aurait séjourné ensuite aux abords de Marseille et longé le littoral, on est assez naturel-
(i) D'Arbois de Jubainville, Comme^itaires du ch. xxxiv du livre V de Tite-Live. — Procès-verbaux de la Société des antiquaires de France, 10 novembre 1875.
(2) Alexandre Bertrand, Celtes, Gaulois et Francs. — Procèsverbaux de la Société des antiquaires de France, 4 février 1874.
lement conduit à considérer les derniers contreforts des Alpes Maritimes comme le point de passage de Ja grande chaîne alpine que les Celtes auraient ainsi tournée en suivant les pentes et les plateaux qui dominent la mer. Tout au plus peut-on le reportera l'extrémité de la vallée de la Durance, au mont Genèvre ; mais il est impossible d'admettre que les hordes celtiques se soient engagées dans la Maurienne ou dans la Tarentaise pour aller se heurter contre le mur des Alpes Pennines, qu'il aurait fallu contourner par le grand ou le petit Saint- Bernard. Si, au contraire, on accepte la version de Polybe et si on considère la vallée du Danube comme le point de départ de la migration celtique, c'est dans les Alpes Rhétiques et vraisemblablement au Brenner qu'il faut placer le passage dans la plaine du Pô.
Près d'un siècle après eut lieu une nouvelle poussée des bandes gauloises en Macédoine, en Grèce, en Thrace, en Pannonie. Ces formidables expéditions, d'ailleurs, ne nous sont guère connues que par les récits des historiens grecs encore sous l'impression de la terreur profonde qu'elles leur avaient inspirée. Les Gaulois dévalaient en effet de tout l'Occident, de la Gaule, de la forêt Noire, du Danube, au milieu de populations relativement tranquilles, brisant tout comme un vent de tempête. On connaît le texte de Pausanias. « Les villes, dit-il, étaient saccagées, et on y commettait des barbaries si horribles qu'il n'en existe peut-être aucun exemple dans le monde. L'humanité est forcée de les désavouer, car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des Lestrygons... Ils massa-
craient tout ce qui était du sexe masculin, sans épargner les vieillards ni même les enfants, qu41s arrachaient du sein de leur mère pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et se rassasiaient de leur chair. Les femmes et les jeunes filles qui avaient quelque pudeur se donnaient elles-mêmes la mort ; les autres se voyaient livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent imaginer des barbares aussi étrangers aux sentiments de l'amour qu'à ceux de la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient dans le sein ; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et de sommeil. Mais les barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles leurs brutalités, lors même qu'elles rendaient l'âme et, sur quelques-unes, lorsqu'elles étaient déjà mortes (i). »
Tout en faisant la part de l'exagération, on voit qu'après trois siècles le souvenir des Gaulois était resté comme une épouvante. L'indifférence féroce avec laquelle ils abandonnaient leurs morts et achevaient même leurs blessés, leurs cris aigus, leur agitation incessante, leurs sacrilèges surtout, avaient stupéfié ces douces populations de la Grèce et de l'Orient un peu amollies par le luxe des arts, le charme d'une religion poétique et toutes les séductions de la nature et du climat.
L'une des principales attractions de cette irrup-
(i) TouTOïv 6è xa\ xà^tnàrw ydlXoexToç wiorepa àitoxxsivovTeç, gTctvov te ol rocXarai toO aîfxaTOç, xal î^wtovto tôv ffaxpûv. (Paus., X, 22.)
tion des Gaulois en Grèce était ce merveilleux temple de Delphes dont le monde entier parlait quelquefois sans trop le connaître, et que Ton disait contenir à lui seul plus de richesses que n^en possédaient ensemble tous les rois et tous les peuples de la terre.
Ce temple, le plus célèbre de l'antiquité avec celui d'Olympie, occupait l'un des sommets de la petite chaîne du Parnasse, et l'on sait qu'il fut fondé dans la première année de la soixante et unième olympiade (536 ou 535 ans avant notre ère), à l'époque de la royauté de Servius TuUius à Rome et de Pisistrate à Athènes. Ce fut environ deux siècles après qu'il eut à subir le siège des bandes gauloises parties, soit du Sud de la Gaule et traversant le mont Genèvre en suivant la Corniche, soit plus probablement de la haute vallée du Danube et traversant le Brenner. Il avait remplacé un sanctuaire beaucoup plus ancien, incendié la première année de la cinquante-huitième olympiade, c'està-dire l'an 548, et celui-ci avait même été précédé par plusieurs générations de « lieux saints » (i). Une popularité immense entourait, dès le temps d'Homère, l'oracle et le sanctuaire de Pytho ; mais on est réduit à des conjectures un peu vagues sur l'âge du monument primitif. Il se composait vraisemblablement d'une série d'enceintes à ciel ouvert (lepov, T£fiL£voç) dans lesquelles on avait élevé plusieurs édicules en forme de coupoles massives, que l'on dési-
(i) HÉROD., I, 50, II, 180, et V, 62. Pausan., X, ch. V.
gnait d'une manière fort juste sous le nom de trésors (&r,aaupoij et qui renfermaient les offrandes des fidèles.
C'est au centre de Tenceinte intérieure, au pied des magnifiques roches phsedriades, ainsi nommées à cause de l'éclat et du brillant de leurs arêtes (^aiopoç, poli, luisant) et qui couronnaient la montagne sacrée du Parnasse, que s'ouvrait la grande fissure rocheuse qui avait frappé de très bonne heure les imaginations naïves des premiers peuples de l'Hellade. Les pâtres, dont les troupeaux paissaient en liberté sur ces hauteurs alors désertes, avaient remarqué, en effet, que leurs chèvres ne franchissaient jamais cette espèce de fondrière sans se rouler sur elles-mêmes et se démener d'une manière insensée. Les hommes, et les femmes plus encore que les hommes, éprouvaient, comme les animaux, l'influence vertigineuse de ces exhalaisons souterraines qui troublaient l'esprit en décuplant sa puissance et ouvraient parfois des échappées divines dans le domaine de l'avenir interdit aux mortels. C'était, croyait-on, du sein de ces profondeurs inconnues de la terre que jaillissait le « souffle sacré » (^vauixa, halitus^ spiritus) (i). (Stra- BON, DiODORE, Justin, pass.)
Les Delphiens et les prêtres, qui avaient tout in-
(i) ... TTuevjia évOov^iaoTixov. (Strab., pass.)
... Tô év6oT.(ya<7Tix6v Kvçûfxa. (Plutarch., De defect. orat., cap.