‹ L'homme devant les AlpesChapitre 13 sur 27 · LVIII · texte numérisé non relu

LVIII

... 'évOeoi i% ToO àrfioû. (Pausan., liv. IX, ch. v.)

In vecordiam vertit, (Justin., lib. I.)

Tous ces détails sont empruntés à la savante note 105, E. B., de VHist. gén, du Languedoc, t. II. Privât, éd. Toulouse, 1876.

térêt à exploiter la pieuse crédulité des fidèles, reculaient jusqu'à deux ou trois mille ans l'âge de leur oracle, et cette ancienneté ajoutait à son prestige. Les offrandes (àvaôtifxaTa) abondaient de tous les points de la Grèce et de l'Asie Mineure, et on ne tarda pas à établir, au-dessus du soupirail mystérieux, le fameux trépied sur lequel s'asseyait la pythie, — vierge, jeune et belle, — triple qualité assez éphémère sans doute, par suite de la vie énervante qu'elle menait, qui recevait ainsi à la sortie du rocher le souffle de l'esprit divin, s'agitait, couverte de sueur, dans des convulsions désordonnées et traduisait ensuite les pensées les plus intimes du dieu.

Le vrai temple de Delphes, celui qui succéda au temple primitif détruit par l'incendie de l'an 548, était d'une richesse d'ornementation qui dépassait celle de tous les édifices connus jusqu'alors. Les sculptures du fronton qui servait de couronnement au portique représentaient les grands dieux de la triade delphique, Latone, Diane et Apollon, entourés par le cortège des Muses. Au-dessus étincelait le char du Soleil, conduit par le dieu lui-même couronné de ses rayons. Sur les bas-reliefs étaient figurés des chœurs de bacchantes et de ménades, groupés autour de Bacchus; sur les métopes, Bellérophon combattant la Chimère, les travaux d'Hercule et la lutte épique des dieux et des géants.

Les offrandes en objets d'art et d'argent, bijoux, vases, cratères, statues, constituaient déjà aux temps homériques un trésor incomparable, et on évaluait à plus de sept mille talents — quarante millions à peu près de notre monnaie — la valeur des présents

envoyés par les seuls rois de Lydie. Depuis lors, les dons n'avaient cessé d'affluer. Les principales villes grecques et leurs colonies envoyaient chacune le leur, et les particuliers rivalisaient quelquefois de générosité et d'ostentation avec des provinces entières. Les lingots et les disques d'or et d'argent étaient déposés par les prêtres et les serviteurs du temple dans l'enceinte sacrée, et dès le huitième ou septième siècle avant notre ère, tous les métaux précieux revêtaient déjà les formes de l'art le plus varié, vases de toute taille et de toute forme, coupes, armes, statues, groupes d'hommes et d'animaux, que l'on disposait artistiquement sur la terrasse qui précédait l'entrée du temple et qui lui donnaient l'aspect d'un musée. On sait que Néron, dans son voyage en Grèce, enleva cinq cents statues, choisies d'ailleurs avec un véritable goût d'artiste et d'archéologue, et qu'il en restait encore plus de trois mille sous le règne de Vespasien (i).

Mais l'une des séductions principales du sanctuaire était l'oracle lui-même, ou plutôt elle-même. Dans le principe, aux époques de grande foi, il y en avait même plusieurs, et on les choisissait parmi les jeunes filles les plus nobles, les plus riches et surtout les plus belles de la Grèce.. Vêtues comme nous les représentent les vases antiques, d'une xystis en laine blanche aux longs plis flottants qu'accentuaient tous les contours et qui s'entr'ouvrait dans les grands moments de l'inspiration prophétique, les jambes nues, les pieds chaussés du cothurne, les cheveux

(i) Pausan., X, 7.

relevés en boucles sur le front et retombant derrière la tête, où ils étaient retenus par une résille d'or, leur beauté était encore relevée par le délire divin, et ce n'était pas sans un véritable sentiment d'adoration qu'on les voyait s'avancer lentement vers le trépied sacré, mâchant de leurs dents nacrées le laurier symbolique, entourées de prêtres qui se prosternaient devant elles et prononçant des phrases entrecoupées sur une mélopée lentement accentuée, dont la monotonie solennelle contrastait avec l'éclat de leurs yeux qui semblaient percer les ténèbres. C'était le dieu qui parlait par leur bouche et animait tout leur être.

A l'émotion divine devaient très certainement se joindre bien souvent des sentiments d'une nature plus humaine ; et, depuis l'esclandre célèbre du Thessalien Ecchéchratès, qui avait enlevé de vive force, assisté de quelques amis, une des plus jolies pythies du temple, dont la beauté l'avait enivré jusqu'à la folie, on avait renoncé à choisir les pythies parmi les plus belles filles du pays et essayé de tempérer un peu la ferveur des adorateurs que ces convulsions et ces spasmes, bien que d'une origine soidisant divine, impressionnaient toujours d'une manière assez profane (x).

On conçoit facilement que ce culte mystérieux et surtout l'entassement des richesses accumulées dans le temple aient excité à plusieurs reprises bien des convoitises publiques ou privées, et, bien antérieurement au coup de main que tentèrent d'exécuter les

(i) DioD. Sic, XVI, 26.

Gaulois, l'histoire a enregistreur! certain nombre de déprédations en règle. Celles des Phocidiens en particulier sont restées célèbres; et Diodore rapporte qu'après avoir commis toute sorte d'excès, ils emportèrent du temple dix mille talents, c'est-àdire près de soixante millions de notre monnaie. Mais le désastre fut bientôt réparé, et les offrandes continuèrent si bien à affluer à Delphes que le dieu avait recouvré son ancienne opulence lorsque le brenn gaulois, débouchant des Alpes, vint planter ses tentes au pied du Parnasse. La tentative, d'ailleurs, ne fut pas tout à fait heureuse. Une première fois repoussés des Thermopyles par les Athéniens, les barbares tournèrent la position et saccagèrent la Phocide. Le rocher de Delphes fut pris d'assaut, l'enceinte extérieure forcée, une partie des richesses enlevée; mais le temple lui-même demeura inviolable, et, au moment où les Gaulois allaient porter la main sur le trésor d'Apollon, un de ces violents orages, si fréquents dans la chaîne du Parnasse, éclata sur leurs têtes. Les Grecs s'imaginèrent y reconnaître l'assistance, les Gaulois le courroux des puissances célestes. La panique s'empara des assaillants, qui refluèrent en désordre vers leur camp. Le lendemain, les Grecs ralliés assaillirent de toutes parts les envahisseurs entassés dans les gorges étroites qui environnent Delphes. Le brenn et une troupe d'élite dévouée à sa personne, « les plus hauts de stature, dit Pausanias, et les plus vaillants de tous (i) », sauvèrent l'armée ; mais une grave blessure mit le

(i) Pausan., X.

brenn hors de combat et le décida à la retraite. Il parvint à rejoindre, avec ses bandes décimées, le reste de l'armée qui était restée en réserve sur le Céphise; puis, ne voulant plus vivre après avoir reculé devant l'ennemi et jugeant nécessaire d'alléger l'armée pour la sauver, il fit brûler tous les chariots et égorger dix mille blessés. Blessé lui-même, il donna l'exemple, se fit apporter du vin et se poignarda. Malgré ces terribles sacrifices, la retraite fut désastreuse. Harcelés par les populations levées en masse, les Gaulois regagnèrent à grand'peine le Nord de la Macédoine, où ils purent trouver quelque repos. Là se fit le partage du butin entre les survivants de cette désastreuse aventure, et la débandade commença. Pendant des années, les Gaulois errèrent en pillards par grandes bandes, en Thrace et en Asie, cherchant fortune, vendant leur sang à bon marché, à la solde de tous les successeurs d'Alexandre, aux gages de Pyrrhus ou de Carths^e, et faisant trembler tour à tour leurs ennemis et leurs maîtres (i). Puis, fatigués de ce vagabondage, ils se décidèrent à retourner chez eux par le chemin qu'ils avaient déjà pris (2). Une partie s'arrêta au confluent du Danube et de la Save. Ceux que l'on nomma les Tectosages retournèrent en Gaule, à Tolosa même, leur ancienne patrie, et peut-être le fameux « or de Toulouse », volé plus tard par Cé-

(i) Voir en particulier la fameuse guerre des mercenaires de Carthage, qui a servi de thème aux premiers chapitres de Salammbô, de G. Flaubert.

(2) Per eadem vestigia qua vénérant. (Trog. Pomp., Hist, philipp., lib. XXXII, cap. 3.)

pion, provenait-il en partie du butin sacrilège qu'ils n'avaient cessé de traîner avec eux.

Le Brenner, la Corniche et probablement aussi le montGenèvre paraissent avoir été les seules routes suivies par ces premières expéditions qui ont traversé les Alpes.

Le passage par les Alpes Maritimes était d'ailleurs connu bien antérieurement à l'époque de toutes les migrations des Celtes et des Gaulois en Italie. Dix ou douze siècles avant notre ère, toute la région littorale était en effet occupée par ces populations primitives qui ont donné leur nom à la côte de la Ligurie ; et à cette époque la marine phénicienne avait fait déjà quelques apparitions dans le bassin de la Méditerranée.

Une des plus anciennes traditions orientales, qui s'est répandue successivement de l'Asie en Grèce, en Italie, en Gaule et en Espagne, où elle a subi une série d'altérations qui en ont dénaturé quelquefois le fond, parle des voyages accomplis sur tous les rivages de la région méditerranéenne par le dieu tyrien Hercule. Un commencement de civilisation, une sorte de premier polissage des peuples barbares aurait été, dans tout l'Occident, la conséquence du passage ou du séjour de ce héros mystérieux, à la fois guerrier et commerçant ; et le vague souvenir d'un état meilleur, dû à l'intervention d'étrangers

puissants, de conquérants d'une race supérieure et presque divine, se retrouve à l'origine de l'époque gauloise ou celtique (i).

Le nom d'Hercule est resté sur tout ce rivage. La route qui reliait sur la côte de Provence les comptoirs grecs et phéniciens s'appelait la « voie Héracléenne », via Herculea, Plusieurs villes littorales de la Ligurie portaient le même nom, — Héraclée dans les lagunes du petit Rhône, près de Saint- Gilles ; Heraclea Caccabaria^ près de Saint-Tropez, qui rappelle l'une des plus anciennes désignations de Carthage, Kaccabé. Monaco surtout était le port sacré d'Hercule, portus Herculis Monœci, et le rocher pittoresque qui se découpe en presqu'île comme Gibraltar, l'ancienne Calpê phénicienne, où se trouvaient les célèbres colonnes d'Hercule, était autrefois couronné par le temple de l'ancien Melkarth tyrien, le dieu seul, le dieu fort et sans rivaux, qui ne souffrait ni émules ni voisins (Monoïcos, jxovo; olxtp, seul dans la maison) et dont le culte n'était associé dans son temple à celui d'aucune autre divinité (2) .

(i) Amédée TiERRY, Hist. des Gaulois, i* partie, ch. i, 1828. Ch. Lenthéric, La Grèce et V Orient en Provence, ch. x, VI,

(2) Ptolémée mentionne même, sur cette partie de la côte ligurienne, deux ports d'Hercule distincts : l'un dans la rade de Villefranche, l'autre dans le petit havre de Monaco.

Ma(>(TaXi(i>TÔ5vNixata 28° » 43* 5'

*Hpax)iouç Xi(XT^v 28'' 15' 42* 45'

Tpoicaia Sega^Toù 28* 30' 42° 30'

MovoCxou XtjAfjv 28<* 40' 42* 40'

(Ptol., Geog., III, 2.)

Ce Melkarth tyrien est devenu l'Héraclès ou l'Hercule classique du polythéisme grec; mais le nom même du dieu n'a pas changé ; il a été seulement retourné, la première lettre du mot devenant la dernière, suivant le sens de lecture des inscriptions phéniciennes (i).

La plus grande confusion régnait, à vrai dire, dans l'esprit des anciens au sujet d'Hercule. Une sorte de syncrétisme religieux, bien antérieur à l'histoire écrite, avait réuni, dès la plus haute antiquité, sur un seul personnage et fondu en quelque sorte dans un même moule le héros thébain, fîls d'Alcmène, qui a peut-être existé réellement et est considéré comme la personnification de la race dorienne, deux divinités à la fois bienfaisantes et guerrières. Tune d'origine égyptienne, l'autre d'origine phénicienne, et toute une série de types légendaires assez confus et de fictions naturalistes dont on retrouve le vague souvenir chez tous les peuples d'origine aryenne (2) .

Mais la multiplication des hauts faits du héros ou du demi-dieu a nécessairement conduit à le dédou-

(i) Si on observe que les lettres M et S sont le même signe pris dans un sens différent, et que les consonnes T et D peuvent être très bien substituées Tune à l'autre à cause de leur presque identité de prononciation, on voit que l'Héraclès hellénique, HPAKAEl ou 0PAKAEM, devient par une lecture rétrograde le Melkarth tyrien MEAKAPO. De même la Diane grecque, DIANA ou TIANA, devient l'Anaît phénicienne, AN AIT.

(2) Plutarch., De Herodoi.malign., cap. xiv.

DiOD. Sic, lib. IV, cap. xix.

DiONYS. Halic, lib. I, cap. xli.

Ch. Lenthéric, Le Rhône, Hisi, d'un fleuve, impartie, ch.ii, II.

bler plusieurs fois, et la division a même été poussée à l'extrême. C'est ainsi que Diodore de Sicile compte trois Hercules, Cicéron six, et Vairon quarantetrois, sans compter un certain nombre de guerriers de différentes nations qui se joignirent à eux. Chaque peuple a voulu avoir le sien, et les mythologies anciennes nous parlent tour à tour d'un Hercule égyptien, fils du Nil, d'un Hercule crétois, d'un Hercule lydien, d'un Hercule persan, d'un Hercule indien, d'un Hercule latin et même d'un Hercule germain, tous conquérants, voyageurs, ingénieurs même, puisqu'ils construisaient des routes, perçaient des isthmes et détournaient le cours des fleuves, grands redresseurs de torts, grands pourfendeurs de monstres et portant à qui mieux mieux les mêmes attributs, la peau de lion, la massue, l'arc et les flèches, représentant, en un mot, la domination, le génie et la force, ptr; 'Hpax).£iri (i).

Le plus important de tous ces Hercules, — le plus réel même, serions-nous presque tenté de dire, — est celui dont les poètes et les géographes nous ont raconté le merveilleux voyage depuis la chaîne du Caucase jusqu'aux rivages de l'Ibérie et de la Celtique et qui a parcouru successivement la vallée du Danube, longé les côtes de la Méditerranée et traversé les Alpes (2) . Cette magnifique épopée du Melkarth tyrien n'est, en somme, que la traduction poétique des grandes entreprises phéniciennes qui remontent au treizième ou au quatorzième siècle avant notre ère.

(i) HÉsiOD., Scutum HerculiSf v. 52, 69, no. (2) Strab., Géos^r., liv. IV, ch. i.

Voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde, fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes, Melkarth, Héraclès ou Hercule n'est en réalité que le peuple lui-même qui a exécuté ces grands travaux, et la légende du dieu est l'histoire poétisée de ses adorateurs (i).

Il est très probable que nous ne connaîtrons jamais qu'imparfaitement l'histoire intérieure de la Phénicie; et les explorations modernes ont pu à peine jeter quelque jour sur ce territoire, jadis célèbre, qui ne nous offre aujourd'hui de son passé que des ruines émiettées, des nécropoles plusieurs fois violées et des cendres sans nom (2) .

Cette Phénicie dont le nom rappelle les magnifiques palmiers disparus (3) nous apparaît, antérieurement à toutes les époques historiques, comme une réunion de tribus chamitiques qui vécurent d'abord de la vie nomade, oscillant en caravanes de la Méditerranée au Tigre et de la pointe méridionale de l'Arabie au Caucase. Comprimée ensuite par la grande supériorité numérique des deux plus puissantes monarchies de l'ancien monde, l'Egypte et l'Assyrie, elle fut graduellement refoulée sur les côtes de l'Asie Mineure et réduite à une zone étroite de cinquante lieues à peine de long sur dix de large.

(i) Ch. Lenthéric, La Grèce ei V Orient en Provence, ch. x, VI.

(2) Ernest Renan, Mission de Phénicie, 1862. E. ViNET, L'art et l'archéologie, 1874.

(3) *oîviÇ, palmier, symbole de Tyr, *oiv(xri, Phœnice, Phœ nicia.

(Servius, ad VirgiL ^n, I,)

Ainsi acculés à la mer, les Phéniciens la prirent pour patrie. La côte, découpée en baies profondes, leur présentait partout des abris sûrs ; la chaîne du Liban qui la dominait leur fournissait les bois nécessaires à leur flotte. La nature et leur génie propre en firent des explorateurs, des commerçants et des marins (i).

L'antiquité deTyr, la principale ville de la Phénicie,se perd dans la nuit des âges mythologiques. On en attribue la fondation à Baal, sur le compte duquel on est d'ailleurs assez peu fixé ; mais Hérodote, qui fit un voyage à Tyr vers l'an 450, affirme qu'elle comptait à cette époque deux mille trois cents ans d'existence (2). C'est donc probablement la plus ancienne ville du monde (3), et on peut reporter bien avant toutes les époques historiques les premiers voyages des Phéniciens dans la région occidentale de la Méditerranée et sur la côte ligurienne au pied des Alpes. Le nom seul de Phœnice^ donné à l'une des trois îles du petit archipel noyé dans la rade de Marseille, est en quelque sorte la signature du peuple qui l'a occupée. On est même fondé à croire que les Phéniciens ne limitèrent pas leur occupation à quelques points du littoral ou à quelques comptoirs échelonnés dans la région maritime des grands fleuves. La présence de leurs monnaies dans les vallées supérieures démontre au contraire qu'ils pénétrèrent assez avant dans les terres et qu'ils y firent un séjour assez

(i) EzÉcHiEL, XXVII, 7, 13, 14, 17.

(2) HÉRODOTE, III, ch. CXII.

(3)... quœ gloriahatur à diehus priscinis in antiquitaie sua, (ISAÏE, XXIII, 7.)

prolongé. Trafiquant d'une main et combattant de l'autre, ils exploitèrent les mines d'or et d'argent que recelaient à fleur du sol les Pyrénées, les Cévennes et les Alpes, et on a même dit qu'ils construisirent pour cette exploitation une route d'une hardiesse et d'une solidité merveilleuses, qui partait des Pyrénées Orientales et descendait en Italie par le col de Tende(i); mais cette assertion est loin d'être prouvée. Il est beaucoup plus probable que cette route, la plus longue et la plus ancienne de l'Europe occidentale, ne fut, dans le principe, qu'un simple frayé pratiqué dès les premiers âges historiques par les migrations pélagiques, que ce frayé fut suivi et peut-être rectifié par les tribus ibériennes et ligures qui oscillaient le long de la région littorale, et que les Phéniciens la transformèrent un peu plus tard en une route régulière, assurant ainsi par terre la communication entre tous les ports naturels ou artificiels de la côte. Ce fut en réalité la doublure de leur ligne de cabotage.

Elle existait, d'après Polybe, bien avant la seconde guerre punique. Hannibal dut la trouver toute tracée lorsqu'il traversa la Gaule, et elle était déjà empierrée, peut-être même pavée, suivant la méthode carthaginoise, qui n'était qu'une tradition tyrienne (2). Les Grecs de Marseille, qui, dès le sixième siècle avant notre ère, commençaient à se

(1) H. Martln, Histoire de France, t. I.

Cf. Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, t. I.

(2) Primum Pœni dicuntur lapidibus vias stravisse : postea -Romani per omnem pêne orbem disposuerunt ,

(IsiDOR. Sev., Deorigin,, lib. XIV.)

substituer aux Phéniciens dans le bassin occidental de la Méditerranée, ne manquèrent pas de l'utiliser à leur tour pour le service de leurs colonies échelonnées sur les côtes de Tlbérie et de la Celtique et y plantèrent même, de huit en huit stades, des bornes pour indiquer les distances parcourues (i). Ce fut l'assiette sur laquelle s'établirent plus tard les deux grandes routes militaires du Midi de la Gaule, la voie Aurélienne, des Alpes à Arles, et la voie Domitienne, d'Arles aux Pyrénées.

Mais ni les Phéniciens ni les Grecs n'ont été de véritables continentaux, et leur part dans le développement des populations de l'intérieur a été assez faible. Ils ont fondé des comptoirs, introduit des marchandises, créé avec leurs monnaies un instrument précieux d'échange ; mais ils n'ont pas en réalité pris possession du sol et n'ont occupé dans la région littorale que des territoires relativement restreints aux abords de leurs villes de commerce et de leurs ports.

Il est donc assez peu probable, malgré l'opinion, du reste sans preuve, de quelques historiens classiques, que cette voie passât au col de Tende, ce qu'elle n'aurait pu faire qu'en remontant les gorges étroites et escarpées de la Vésubie ou de la Roya, où il aurait fallu exécuter des travaux considérables dont nous trouverions encore quelques traces. On sait d'ailleurs que le passage du col de Tende est

(2) Tavra yàp Tt5v ps6T](iaTÎaTai,xal(Teaî^(xet(otatxal xaTà^radiouc oxTfa) Stà P(o(iat(i>v éi:i\uktàç.

(Ptol., IIL cxxxix.)

tout à fait moderne et ne remonte pas à plus de trois siècles. La route phénicienne qui traversait les Alpes s'écartait en réalité très peu de la côte, doublait au Sud les derniers contreforts de la grande chatne des Alpes et passait un peu au-dessus des deux ports d'Hercule, à travers les gorges et les rochers dénudés du mont Agel, probablement sur le plateau où devait s'élever plus tard le trophée de la Turbie. Diodore de Sicile, Silius Italicus et Ammien Marcellin racontent, dans un langage un peu imagé peut-être, mais qui donne cependant des indications assez précises, que c'est par là qu'Hercule escalada les Alpes et construisit en face de la mer une route « qui fendait à la fois les nues et les rochers (i) ». Cette route est évidemment la route phénicienne classée sous l'Empire comme embranchement de la grande voie Aurélienne, sous le nom de via Julia Augusta. Peu après la Turbie, elle suivait les premières pentes des Apennins, doucement

(i) Hercules, in Italiam tendens^ iterqueper Aîpes faciens, ita difficiîem aditu, asperatnque viam stravit, ut postea exercitibus cum jument is impedimentisque facile esset.

(DiOD. Sic, lib. V.) Primant viam Tkebanus Hercules.., prope Maritimas composuit Alpes.

(Amm. Marc, XV.)

Primus inexpertas abiit Tyrinthius arces, Scindentem nubes, frangentemque ardua montis. Spectarunt Superi, longisque ab origine sœclis Interner ata gradu, magna vi, saxa domantem.

Herculei ponto cœpere existere colles Et nebulosa jugis attollere saxa Afonœci. (SiL. Ital., I, V. 568 et suiv.)

inclinées vers la mer, et devait les franchir par un de ces nombreux cols aux altitudes moyennes qui donnent accès dans Tune des vallées tributaires du Pô. Le choix était facile, et l'un d'entre eux, celui de Cadibone en particulier, est un véritable seuil géographique entre la plaine du Piémont et la région du littoral. Sa hauteur n'atteint pas cinq cents mètres, et il peut être considéré comme un large fossé qui sépare les Alpes de l'Apennin. Les pentes, du côté de la mer, sont très faciles ; du côté du Nord, on suit l'un des affluents de la Bormida à travers des prairies et de petits bois d'oliviers, qui ont été de tout temps fertiles, dans un pays enchanteur dont les petites villes et les moindres bourgs modernes retentissent encore de l'éclat de nos armes : Montenotte, Mondovi, Millesimo. C'est essentiellement un passage stratégique, le mieux dessiné, le plus accessible, le plus hospitalier de toute la chaîne des Alpes, presque une route de plaisance et qui a été certainement connue et suivie dans la longue série des siècles par les peuples et les armées.

En résumé, le lecteur qui voudra bien jeter une dernière fois les yeux sur la carte du monde connu des anciens reconnaîtra, au seul aspect de cette carte, les deux grandes routes naturelles qui s'offraient pour ainsi dire d'elles-mêmes aux grandes migrations de l'Orient vers l'Occident : l'une est la route de terre, c'est la vallée du Danube ; l'autre est la route de mer, c'est la Méditerranée. Entre les deux s'étend la chaîne des Alpes, à peu près infranchie pendant les époques antéhistoriques et lé-

gendaires. Deux points seulement de la grande chaîne présentent un passage facile : l'un dans les Alpes Rhétiques, le col du Brenner {1,362 mètres), l'autre dans les Alpes Cottiennes, celui du mont Genèvre (1,852 mètres); le premier permettant de passer de la vallée de l'Inn et du Danube dans la vallée de l'Adige, le second conduisant de la haute Durance dans la plaine du Pô. Au Sud enfin, la chaîne pouvait être franchie plus aisément encore par l'un des cols aux altitudes très basses qui découpent la crête des Alpes Maritimes. Le plus accessible était le seuil de Cadibone, qui marque l'extrémité du massif alpin et offre une route des plus faciles entre la région littorale et les campagnes du Piémont. Tels sont vraisemblablement les trois seuls passages que les peuples anciens ont fréquentés d'une manière régulière dans leurs incessantes migrations. D'autres ont été certainement connus de tout temps par les montagnards ; mais ils n'ont été pratiqués que par des voyageurs isolés qui nous sont restés inconnus et n'ont laissé aucune trace, aucun souvenir sur le sol. La grande chaîne des Alpes, comme nous l'avons déjà dit plus >haut, a été une barrière respectée pendant toute la période antéhistorique et même dans les premiers siècles de notre histoire. Les peuples l'ont regardée comme un mur insurmontable et l'ont presque toujours tournée. Nous allons voir que c'est à l'époque de la conquête des Gaules par les Romains qu'elle a été pour la première fois abordée de front. C'est seulement depuis lors qu'elle a été régulièrement franchie.

Jïa'ix^ Imp Ihifhênojf

Page 1