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• (2) Regnum Alpium.,, defuncto Cottio, in provincia formam redegit, (Sueton., Nero, 18.)
tes militaires les plus fréquentées allant de l'Italie en Gaule.
Le massif des Alpes commence à prendre, dans les Alpes Cottiennes, des proportions grandioses, et tout d'abord se dresse à 3,845 mètres de hauteur la superbe pyramide serpentine du Viso, située tout entière sur le territoire italien et que, par les temps sans brume, on distingue très nettement de la pleine mer. C'est le Mons Vesulus des anciens, qui le considéraient comme le plus haut sommet de l'Europe, parce que c'était de ses flancs, couverts de magnifiques forêts de pins et peuplés de sangliers, Q^^^ot\.^\t\Eridanus, le Pô, qu'ils regardaient aussi comme le roi des fleuves (i).
La ligne de faîte, remontant du Sud-Est au Nord- Ouest, depuis le mont Viso jusqu'au mont Thabor (3,205 mètres), se maintient presque partout à une altitude de 3,000 à 3,300 mètres. Elle est très dentelée et présente un grand nombre de cols en général fort élevés et d'un accès très difficile. La plupart sont même absolument impraticables, encombrés de neige pendant la moitié de l'année et flanqués de glaciers. De petits lacs profonds, presque toujours gelés, dorment dans toutes les dépressions, entourés de rochers nus ou couverts à peine de mous-
(i) Vesulus super antissimus inierjuga alpium. (SOLIN., II, 35 .)
Cf. ViRG., ^n., X, 198, et Mêla, II, 4.
On n'avait pas de notions plus exactes au quatorzième siècle. M Le mont Vis, la plus haute pointe de montagne qui soit guère en toute la terre, anciennement appelé Mont Vesules, au pied duquel sourd le fleuve du Pau. » Biaise Vigenaire, Sur ies Com^ menfaires de César, 1576.
ses et de lichens. On ne parvient à ces hauteurs désolées que par des chemins muletiers, et les pentes sont surtout très raides du côté de l'Italie. Nous ne pouvons citer ici que les principaux : le col de Sautron (2,848 mètres) et le col de Mary (3,006 mètres), qui débouchent dans la vallée de la Maira, le .col de Lautaret (2,873 mètres), le col de Longet (2,672 mètres), le col Saint- Véran (2,985 mètres), le col d'Agnello (2,699 mètres), le col de Valante (2,810 mètres), qui font communiquer une série de torrents tributaires de la Durance avec la Vraita. Ce sont des chemins militaires allant de Guillestre et Mont-Dauphin en France à Château- Dauphin en Italie, praticables seulement pour les piétons exercés et les bêtes de somme prudemment conduites. Le plus élevé, le col de la Traversette (2,995 mètres), franchit, sur l'épaulement Nord du mont Viso, la ligne de faîte et permet de passer de la haute vallée du Guil, affluent de la Durance, dans la vallée italienne et presque à la source du Pô. C'est là que se trouve, un peu au-dessous même du col, à 2,914 mètres, un petit tunnel de dimensions bien modestes — 72 mètres de longueur sur 2", 50 environ de largeur et autant de hauteur — presque toujours encombré par les éboulis. C'est très certainement le premier souterrain qui ait traversé les Alpes. On l'appelle le « Trou de la Traversette » ou le et Pertus de Viso » , et l'imagination des archéologues s'est donné libre cours pour en attribuer tour à tour la construction à Hannibal, à Pompée, aux Sarrasins, à François I". Autant d'erreurs. On sait aujourd'hui d'une manière absolument
sûre qu'il a été creusé de 1476 a 148 1, par ordre de Louis II, marquis de Saluces, pour faciliter l'entrée des sels de Provence, dont le transport était trop coûteux par le mont Genèvre et le mont Cenis. Ce fut pendant quelques années une route assez fréquentée par le commerce entre la vallée du Queyras et la vallée du P6 (i).
Le col de Lacroix ou d'Abriès (2,317 mètres) conduit de la haute vallée du Guil dans celle du Pe lice, qui va se joindre, au-dessus de Pignerol, au Chisone, et grossir avec lui le Pô à quelques kilomètres seulement en amont de Turin. Le double col Saint-Martin (2,663 mètres) met aussi en communication le Chisone et le Guil par des sentiers qui suivent des gorges un peu différentes. Les cols de May t (2,800 mètres), de Chabaud (2,140 mètres),
(i) « Entre les dits deux derniers passaiges (le col d'Agnello et le col Lacroix) il y a ung nouveau passaige bien merveilleux pour entrer au pays d'Ytalie. C'est assavoir par ungpertuis qu'on a faict à côté joignant le mont Vissol par une montagne qu'on a percée tout oultre puis vingt-quatre ans en ça ; et dure environ ung traict d'arbalestres le dit pertuis et après l'on descent par le val du Pau dans le marquisat de Salusse en Piémont». (Jacques SiGNOT, La totale et vraie description de tous les passaiges, lieux et destroicts par lesquels on peut passer et entrer des Gaules es Ytalies. Paris, 1515.)
A. DE Fabre, Recherches historiques sur le pèlerinage des rois de France à Notre-Dame d'Embrun, i86o.
Ar. Albert, Le mont Viso, Grenoble, 1865.
L. Blancard , Documents relatifs au tunnel du mont Viso. Draguignan, 1869.
Vaccarole, Le pertuis du Viso, Turin, 1880.
R. P. Marc Fornier, Hist, gèn, des Alpes Maritimes et Cot' tiennes, op. cit.
de Bousson (2,160 mètres), des Trois Frères Mineurs (2,639 mètres), de Désertes (2,683 mètres), conduisent soit directement, soit par de petits ravins, dans la vallée de la Doria Riparia. Les cols de la Grande-Hache (1,735 mètres), de la Chaux d'Acles (2,350 mètres), des Thures (2,283 mètres), le Pas de la Tempête (3,015 mètres), le col des Muandes (2,956 mètres) débouchent au Sud du mont Thabor (3,182 mètres); ils atteignent presque, comme on le voit, la hauteur de la montagne ellemême. Il existe peu de lignes de fatte où les dépressions se maintiennent à de pareilles altitudes. La barrière est presque continue. Les chemins d'accès ne sont praticables qu'aux montagnards exercés. Du côté de l'Italie surtout, ils plongent à pic, serpentent dans des ravins tributaires du torrent de la Bardonnecchia et débouchent par Oulx et Suse sur la route de Turin.
Mêmes difficultés, mêmes altitudes au Nord du Thabor. Les cols de la Vallée Etroite (2,441 mètres), de la Roue (2,566 mètres), de Fréjus (2,528 mètres), de Clavières (2,491 mètres), les deux cols d'Ambin, qui dépassent trois mille mètres, sont dans la région des lacs gelés, des neiges, des avalanches et des glaciers, et les sentiers de chèvre qui les traversent convergent tous du côté de T Italie dans la vallée de la Doria Riparia. Seul le col de l'Échelle (1,790 mètres), situé entre le col de la Chaux d'Acles et le col des Thures et qui fait communiquer la vallée supérieure de la Clairée, affluent de la Durance, avec la Vallée Étroite et la Bardonnecchia, présente un accès relativement facile. C'est le col
le plus bas de la chaîne des Alpes Cottiennes. A cette altitude il serait aisé d'établir une communication permanente entre la France et l'Italie, plus aisé encore de passer au-dessous du col par un chemin de fer qui relierait directement Briançon à Turin.
Les deux seules routes régulièrement carrossables qui traversent les Alpes Cottiennes sont celles du mont Genèvre et du mont Cenis.
La route du mont Genèvre fait communiquer la vallée de la haute Durance avec un petit affluent qui débouche dans la Doria Riparia. C'est le trait d'union entre Briançon, clef de notre défense sur les Alpes, et Cézanne, Oulx et Turin. Il est certain qu'un sentier régulier a traversé de tout temps le mont Genèvre, et la route actuelle, construite en 1806, n'est qu'une magnifique rectification de celle que le roi Cottius fit établir après son alliance avec Rome (i). Le mont Genèvre est le mons Matrona d'Ammien Marcellin et de V Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (2) ; mais, bien avant les Romains et dès l'origine des temps, le col, qui n'est qu'à i ,852 mè-
(i) L'obélisque établi sur le territoire français, au village de Mon t-Genèvre, porte une inscription quadrilingue qui rappelle en noble langage les travaux de nos ingénieurs et la gloire de nos armes : sur la face Nord, une inscription latine de Dacier ; sur la face Sud, une inscription française de la commission des Inscriptions de l'Institut de France ; sur la face Est, une inscription en langue italienne de Visconti ; sur la face Ouest, une inscription en langue espagnole de Correa.
(2) Ad Matrona porrigiturverticem (Amm. Marcell. , XV, x , 6.) 556... Inde ascendis Matronam, {Itinerarium a Burdigala Hierusaient usque. Manuscrit de Paris.)
très, était connu et fréquenté par tous les montagnards. Il s'ouvre très largement, presque à la source de la Durance, à travers des bois de mélèzes et de pins, sur un large plateau couvert de pâturages et de prairies, sillonné par des ruisselets qui s'échappent de pentes latérales doucement inclinées. L'accès en est facile sur les deux versants, et ce n'est qu'au milieu de l'hiver qu'il est recouvert de neige sur laquelle on peut toujours passer, que les regels successifs durcissent assez pour permettre le va-etvient des traîneaux, des convois de mulets et même des voitures légères. Aucun passage des Alpes ne présente un caractère plus hospitalier- Par contre, il n'en est pas qui soit hérissé, des deux côtés de la frontière, de plus de forts, de camps retranchés et d'ouvrages défensifs.
La route du mont Cenis était loin de présenter dans les temps anciens d'aussi grandes facilités. Elle n'est mentionnée sur aucun itinéraire classique, et tout porte à croire que le col, qui est à l'altitude de 2,091 mètres, n'a pu pendant longtemps être gravi du côté de la Maurienne et sur le versant italien de la Novalaise que par des lacets très rapides. Peu à peu ces sentiers ont été régularisés; mais, au commencement du siècle, la route présentait à peu près partout des pentes de plus de dix centimètres sur lesquelles ne pouvaient guère passer que des chars à bœufs remorquant un très faible tonnage. Vingt-six rampes fort raides du côté de la France permettaient d'atteindre le plateau supérieur. Une sorte de palier ondulé traversait le col en conduisant au petit lac glacé d'où s'échappaient
vers r Italie les eaux pures de la Cenise. La descente sur Suze était vertigineuse et avait lieu au moyen de soixante-dix-sept lacets souvent encombrés par les avalanches et les éboulements (i). Napoléon I" a transformé — presque reconstruit — la route du mont Cenis, comme il avait fait de celle du mont Genèvre. De Lans-le- Bourg au col, sur dix kilomètres de longueur, les rampes ne dépassent plus aujourd'hui six centimètres par mètre. Sur le versant italien, beaucoup plus escarpé, elles varient de deux à huit centimètres; mais la route est partout carrossable. Défendue militairement du côté de la France par le fort de l'Essaillon-sur-l'Arc, du côté de l'Italie par plusieurs autres forts qui dominent le plateau, elle a été pendant longtemps la grande voie de communication entre le Piémont et le Dauphiné. Les rampes en sont assez douces, et un chemin de fer à crémaillère a pu, pendant quelques années, faire un service régulier de voyageurs et même de marchandises, empruntant les accotements de la chaussée. Le percement du souterrain du mont Cenis, au-dessous du col de Fréjus, l'a fait délaisser aujourd'hui comme route commerciale; mais elle restera toujours une route stratégique de première importance. Des touristes de plus en plus rares et quelques montagnards la parcourent encore quelquefois d'une extrémité à l'autre ; les chasseurs alpins
(i) Voir les mémoires sur la route du mont Cenis de M. N. Derrieu, ingénieur en chef du corps des ponts et chaussées. Grenoble, i" nivôse an II de la République française ; Suse, 1 1 octobre 18 13. {Manuscrits de la Bibliothèque nationale des Ponts et Chaussées.)
français et les bersaglieri italiens y campent ou y font leurs reconnaissances jusqu'à leurs frontières respectives ; mais le mouvement et la vie ont disparu sur la montagne ; ils la traversent en dessous avec le chemin de fer.
Les Alpes Graies s'étendent du col du mont Cenis au col de la Seigne (2,532 mètres), situé sur Tépaulement Sud du mont Blanc. Comme les Alpes Cottiennes, elles sont orientées à peu près du Nord au Sud avec une légère déviation de l'Est à l'Ouest. Leur longueur est d'environ soixante kilomètres en ligne droite, de cent kilomètres en suivant les sinuosités de la crête. Cette crête est partout très élevée, flanquée de glaciers et de champs de neige. Presque tous les sommets dépassent trois mille mètres; quelques-uns atteignent quatre mille. L'Isère coule à l'Est du côté de la France ; c'est la vallée delà Tarentaise. A l'Ouest se précipitent les diverses ramifications de la Doria Baltea; c'est la vallée d'Aoste. Le grand passage entre les deux vallées a lieu par le petit Saint-Bernard, dont le col esta l'altitude de 2,157 "hêtres. Cette dépression, très sensible dans un massif montagneux dont les sommets dépassent presque partout trois mille mètres, a été de tout temps considérée comme un point de passage; et il est hors de doute que le col du petit Saint-Bernard était connu et très fréquenté dès la plus haute antiquité. Ce qui le prouve, c'est le cromlech celtique fièrement planté au-dessus de la route moderne, et les noms de « mons JoviSy mons Graïus », donnés dans les premiers siècles à
la montagne et qui rappellent le culte propitiatoire rendu à la divinité topique gardienne du passage. On sait, d'autre part, que ce fut par là que César se rendit plusieurs fois d'Italie en Gaule et que passa, un peu plus tard, une des quatre voies militaires qui traversaient les Alpes. Strabon ajoute même qu'elle était déjà carrossable de son temps (i). Mais les Romains ne craignaient pas les fortes pentes, et leurs chariots étaient de très petite dimension et vigoureusement remorqués. Les quelques vestiges que l'on a retrouvés de la route romaine présentent des difficultés qui nous effrayeraient aujourd'hui. La route n'est carrossable que depuis un siècle. C'est la seule d'ailleurs praticable à peu près toute l'année dans cette région des Alpes. Les autres cols voisins, celui du Mont (2,632 mètres), celui de Rhême (3,063 mètres), celui de la Galise (2,998 mètres), situé au-dessus d'un superbe glacier désigné sous le nom de mont Iseran et d'où sort la principale source de l'Isère, le col du lac Noir (2,678 mètres), ne sont accessibles que par des sentiers très escarpés, presque toujours déserts, dangereux même pour les montagnards ; c'est le domaine à peu près inviolable des chamois, qui peuvent y vivre en paix dans le grand silence. Les pics qui les entourent dépassent en général 3,500 mètres. La Testa del Ruistor a 3,486 mètres, l'Aiguille Rousse 3,482, l'Aiguille Noire 3,482, le pic de Charbonnel 3,760, la pointe de Rance 3,618. Presque tous pré-
(i) *H jièv àjiaÇeuéffÔai Suvajiivn 6ià jitqxou; irXeiovoç, ^ 8ià Ksv- Tp(ovc«iv. (Strab., Gèog,y liv. I\', ch. 11.)
sentent des parois abruptes dont l'escalade est à peu près impossible et sont encore vierges de pas humains.
Presque isolé dans sa majestueuse grandeur, le mont Blanc est le plus haut sommet des Alpes et de l'Europe. Il était cependant à peu près inconnu des anciens, et aucun auteur classique n'en fait mention. Par contre, c'est aujourd'hui un des pèlerinages officiels des alpinistes , et depuis la célèbre ascension de Saussure en 1787, c'est par centaines qu'on peut compter les explorations des touristes et des savants (i). Deux observatoires ont pu même être établis à demeure, au prix d'héroïques efforts, l'un en 1890 par M. Vallot sur le rocher des Bosses (4,365 mètres), l'autre sur la crête supérieure par M. Janssen en 1894. Deux noms glorieux qui ne sauraient être oubliés et qu'il est juste de saluer, au nom de la science, lorsqu'on approche du géant des Alpes.
Le mont Blanc est un inextricable enchevêtrement de glaciers étages à des niveaux différents, sillonnés de crevasses, entourés de champs de neige, couronnés de flèches et d'aiguilles d'une incomparable beauté; et la superficie totale de ces masses gelées, qui inspire tout d'abord une assez légitime terreur, est de près de trois cents kilomètres car-
(i) La cime du mont Blanc a été atteinte pour la première fois le 8 août 1786, par Jacques Balmat et Michel Paccard, qui ont été les guides de Saussure dans son ascension du I*' août 1787, la première qui ait eu un caractère scientifique.
rés. Dans son ensemble, il constitue un énorme soulèvement de roches primitives, protogines, granits, schistes, orienté du Nord-Est au Sud-Ouest, mais légèrement infléchi en forme de croissant dont la concavité se tourne du côté de Chamonix. Les pentes sont fort raides : quarante-cinq centimètres par mètre du côté de la France, quarante-sept du côté de l'Italie; c'est presque la limite que peut franchir un pied montagnard sur la terre ferme. Sur la glace et la neige durcie, cette inclinaison est inabordable, et l'ascension n'est possible que par des chemins en lacets. A l'altitude de 2,700 mètres, les pentes augmentent encore, et c'est par des moyens réellement héroïques qu'on peut gravir les flancs de l'âpre montagne. A cette hauteur, la terre n'existe pour ainsi dire plus; c'est un monde de glaces, de séracs et de névés, au milieu desquels émergent de distance en distance des pylônes monstrueux déchiquetés par les météores, des pyramides et des aiguilles colossales qui semblent avoir troué l'enveloppe gelée qui les entoure et projettent vers le ciel leurs arêtes menaçantes. Les deux grands versants du mont Blanc plongent, l'un vers Cormayeur, c'est la vallée de la Doire, Doria Baltea, — l'autre vers Chamonix, c'est la vallée de l'Arve. Au Nord, le massif écoule les eaux de ses glaciers dans la vallée de la Dranse et dans la gorge pittoresque du Trient, dont l'entaille profonde laisse à peine la place du torrent ; au Sud, le col de la Seigne (2,532 mètres) et le col du Bonhomme (2,340 mètres) conduisent aux torrents tributaires de l'Isère.
28o l'homme devant les ALPES.
La plupart des glaciers qui recouvrent le mont Blanc communiquent entre eux soit par des couloirs de neige solidifiée , soit par des brèches , des failles , des défilés, des cols plus ou moins accessibles, dont l'altitude varie de trois mille à quatre mille mètres et qui présentent tous de sérieux dangers. Le col Ferret, qui réunit les hautes vallées de la Doria Baltea et de la Dranse, et par conséquent le P6 avec le Rhône, est à l'altitude de 2,536 mètres; le col de Balme, chemin classique des touristes qui vont de Martigny à Chamonix et sépare la vallée de TArve de la gorge du Trient, est à 2,212 mètres; le col de la Seigne et le col des Fours, qui font communiquer la vallée Blanche et la vallée de Courmayeur avec le torrent des Glaciers et la haute vallée de la Tarentaise, sont encore plus élevés — 2,532 et 2,71 1 mètres. Aucun d'eux n'est praticable aux chars; à plus forte raison le nombre infini des cols qui dentellent les crêtes supérieures du massif et sont pendant les trois quarts de l'année recouverts de neige mouvante. Ce sont à peine des sentiers de chamois que les montagnards eux-mêmes n'ont aucun intérêt à suivre et que les touristes entreprenants osent seuls affronter. Tout autour s'élèvent les plus hauts sommets de la chaîne des Alpes : l'aiguille d'Argentière (3,901 mètres), l'aiguille de Talèfre (3,747 mètres), l'aiguille du Géant (4,019 mètres), les Grandes Jorasses (4,206 mètres), la pyramide de Tacul (4,249 mètres), le dôme du Goûter (4,331 mètres), l'aiguille de Bionnassay (4,061 mètres), l'aiguille du Glacier (3,834 mètres), l'aiguille de Saussure ou des Grands Mulets (3,080 mètres ),
l'aiguille des Charmoz (3,442 mètres), le dôme du Miage (3,688 mètres), le mont Tondu (3,096 mètres), le mont Dolent (3,830 mètres), le mont Maudit (4,471 mètres); et au milieu et au-dessus de cette assemblée de géants se dresse à 4,810 mètres le grand sommet du mont Blanc, celui qu'on ne désigne par aucun qualificatif, le 0 Dôme » par excellence, plate-forme de cent vingt mètres de long environ, légèrement arrondie, recouverte d'une couche de neige dure comme le roc et qu'aucun rayon de soleil ne peut fondre, supérieure à la région des nuages et conservant après le tourbillonnement des neiges et des tempêtes sa même forme majestueuse, son immuable niveau et son étemel éclat.
A aucune époque le massif du mont Blanc n'a été traversé par une route régulière ; il ne le sera vraisemblablement jamais. Seuls les touristes, les explorateurs et les savants ont pu gravir quelquesunes de ses pentes. Dans la chaîne des Alpes, il reste planté comme une barrière insurmontable qui s'oppose à toutes les migrations humaines, à tous les échanges continus. On l'admire, on le redoute, on le tourne, mais on ne le franchit pas.
Les Alpes Occidentales sont flanquées latéralement de chaînes secondaires : — sur le versant italien, le Montf errât et les Alpes du Piémont; — sur le versant français, les Alpes de Provence, du Dauphiné et de la Savoie.
Le Montferrat n'a rien du caractère des grandes Alpes. C'est un plateau très étendu en surface, qui
s'élève à peine à quelques centaines de mètres audessus de la plaine d'alluvion du Pô ; mais les collines du Montferrat ne pouvant être rattachées aux Apennins, dont elles sont séparées par la vallée de la Bormida, sont réellement une dépendance, une sorte de prolongement du massif alpestre auquel elles sont directement soudées. C'est sur la frontière Nord du haut Montferrat que se trouve la célèbre colline de la Superga (716 mètres), dont la terrasse est le plus merveilleux observatoire d'où l'on peut embrasser dans toute leur magnificence la plaine du Pô et le vaste hémicycle des Alpes, depuis les Apennins jusqu'à la Suisse, aux lagunes de Venise et à la presqu'île de l'I strie. Les deux Bormida, le Tanaro, la Stura, la Maira découpent le massif en vallées convergentes, d'un relief très adouci et d'une grâce tout italienne. La flore y est tout à fait méridionale, presque tropicale. Partout l'olivier, la vigne, le figuier; souvent le palmier et l'aloès. Les sombres draperies des pins et des mélèzes ne se développent qu'à l'horizon du côté de l'Ouest, au pied des grandes Alpes, dans le lointain neigeux et embrumé.
Les montagnes du Piémont ont une plus grande importance, et, bien que le mur des Alpes plonge du côté de l'Italie suivant des pentes très raides, deux puissants contreforts se soudent à angle droit, l'un sur les Alpes Cottiennes, l'autre sur les Alpes Craies. Le premier est la chaîne de l'Assiette, le second le massif du Crand Paradis.
La chaîne de l'Assiette, qui se détache à l'Est du
mont Genèvre, est courbée en arc de cercle et présente des cols d'une altitude très élevée : le col de Fenestre (2,174 mètres), le col de l'Assiette (2,472 mètres), le col de Sestrières (2,030 mètres); ce dernier, sur la route directe de Briançon à Pignerol, dans la vallée du Chisone, est d'un intérêt stratégique de premier ordre.
Le massif du Grand Paradis, qui prolonge à l'Est les Alpes Graies sur le territoire italien, a un développement de près de quatre-vingts kilomètres. Limité au Nord parla Doire Baltée, au Sud par l'Orco, deux des plus gros affluents du Pô, il forme entre le val d'Aoste et le val de Locana une haute barrière dont la crête supérieure a une altitude moyenne de trois mille mètres. Le col de la Grande Croix de Ni volet, qui la sépare de la chaîne principale des Alpes Graies, a lui-même une hauteur de 2,641 mètres, et sur la ligne de faîte qui se dirige à peu près exactement de l'Est à l'Ouest, la Trescula atteint 3,609 mètres, le Grand Saint-Pierre 3,692, le mont Emilius 3,559, la Grivola 3,969. Presque au centre du massif, le Grand Paradis se dresse au milieu des névés à Taltitude de 4,061 mètres, flanqué de glaciers qui ne le cèdent en rien aux plus beaux des grandes Alpes, et la puissante chaîne se prolonge par une série d'épaulements jusqu'aux abords d'Ivrée, où commence la plaine du Piémont.
Les chaînes latérales sur le versant français sont les Alpes de Provence, les Alpes du Dauphiné et les Alpes de Savoie. Elles couvrent presque entièrement les trois provinces dont elles portent les noms
284 l'homme devant les alpbs.
et s'étendent, de ramifications en ramifications, presque jusqu'au Rhône.
Les Alpes de Provence présentent en général l'aspect d'un énorme effondrement. Arides, nues, aux flancs âpres et desséchés, ravinées par les torrents, brûlées par le soleil en été, couvertes de neige en hiver, elles n'offrent presque partout que l'image de la désolation. Les plus hauts sommets cependant n'atteignent pas trois mille mètres. Elles sont traversées, déchirées plutôt par des rivières presque toujours à sec, mais qui roulent subitement des masses énormes et torrentielles de graviers et de blocs : la Drôme, la Bléonne, le Buech, l' Aiguës, la Durance, l'Arc, le Verdon. Le sommet des Trois- Évêchés, qui est le nœud autour duquel rayonnent les principaux chaînons des Alpes de Provence, est à l'altitude de 2,927 mètres. C'est le point culminant de la région. Les montagnes de Lure, de Vaucluse, du Luberon n'atteignent pas deux mille mètres. Le mont Ventoux, dernière sentinelle avancée des Alpes, dont la crête chauve émerge solitaire au milieu de la plaine du Comtat, s'élève encore à 1 ,908 mètres. Plus au Sud, les montagnes s'abaissent encore. La gracieuse petite chaîne des Alpines n'est qu'une succession de collines dont le dernier plateau, qui domine Tarascon, fut le campement de Marius pendant sa mémorable campagne des Gaules. Au Sud de la chaîne de la Trévaresse se dresse enfin, à près de mille mètres de hauteur, la célèbre montagne de la Sainte- Baume, dont la pieuse légende auréole la Provence de ses poétiques souvenirs.
Aux approches de la mer, les montagnes des Maures et de TEstérel, isolées par l'Argens, la Siagne et le Gapeau, quoique n'appartenant aux Alpes ni par leur âge, ni par leur structure géologique, complètent l'ensemble du relief orographique du Sud-Est de la France. Mais cette région littorale ne rappelle presque plus l'Europe. On l'a dit quelquefois avec raison, c'est la a Provence de la Provence ». Son nom, sa couleur, ses tours sarrasines, la douceur de son climat, ses bois de pins d'Alep, de lentisques et de palmiers, le parfum de ses orangers, l'éclat de sa flore et par-dessus tout son éblouissante lumière, tout y rappelle l'Espagne et l'Orient.
Les Alpes du Dauphiné s'étendent à l'Ouest des Alpes Cottiennes. Elles couvrent d'une manière générale toute la région qui s'étend de l'Arc à la Durance. Ce ne sont que des contreforts de la grande chaîne des Alpes ; mais ils les égalent par le nombre et l'étendue des glaciers, l'altitude des lignes de crête et des principaux cols.
L'Arc et l'Isère les limitent au Nord, au Sud l'Aigues et la Durance, à l'Ouest le Rhône, à l'Est le tronc vigoureux des Alpes Cottiennes. Deux grandes vallées, celle du Drac ou le Champsaur et celle de la Romanche, occupent le milieu à peu près de la région dauphinoise et forment une sorte de ceinture autour de l'un des plus grandioses soulèvements que l'on puisse admirer. C'est le massif de rOisans. Au centre se dresse le Pelvoux, qui lui-
même est une agglomération de granits et de schistes disposés circulairement et mesurant près de trente kilomètres de diamètre. C^est incontestablement l'une des plus imposantes régions des Alpes ; celle du mont Blanc lui est à peine supérieure. Les vallées qui sillonnent l'énorme massif sont presque partout à l'altitude de mille mètres ; les crêtes et les sommets qui les dominent dépassent tous trois mille mètres, plusieurs même quatre mille. La Grande Ruine atteint 3,716 mètres, le Pic Gaspard 3,880 mètres, le Pelvoux 3,954 mètres, la Meije 3,987 mètres, le Pic Lory 4,083 mètres, la Barre des Écrins enfin pointe dans le ciel sa pyramide triangulaire à 4, 103 mètres. Tout autour un nombre considérable de glaciers de toutes dimensions, orientés dans tous les sens, quelques-uns de plusieurs kilomètres de développement, remplissent de leurs coulées les gorges abruptes, et les neiges amoncelées frangent de longues écharpes blanches les talus dénudés pour s'ébouler en terribles avalanches dans les combes inférieures.
Vis-à-vis du massif du Pelvoux et séparées de lui par la Guisanne et la Romanche, les chaînes du Galibier et des Grandes Rousses, dont la crête a plus de quarante kilomètres de longueur et va se souder au mont Thabor, présentent un magnifique alignement de sommets qui atteignent trois mille cinq cents mètres. Au Nord coule l'Isère, dans cette large et somptueuse vallée du Grésivaudan, l'une des plus fertiles de l'Europe, flanquée à droite par le massif de la Grande Chartreuse, à gauche par la chaîne de Belledonne, dont les rochers dentelés
s'élèvent à 2,980 mètres en face de Grenoble, entrecoupés de névés étincelants.
A rOuest du Champsaur, au Sud-Ouest de l'Oisans, commence la région du Devoluy, dont le nom caractéristique, devolutum, rappelle le chaos des roches et les prodigieux éboulis. Nulle part, même dans les Alpes de Provence et dans les gorges du Queyras, les déboisements inconsidérés n'ont produit de plus déplorables effets. Le Devoluy était autrefois couvert de forêts; ce n'est plus aujourd'hui qu'une immense ruine, un entassement de blocs sans cohésion suspendus au-dessus des précipices, un enchevêtrement de talus croulants ravinés par les pluies torrentielles sur lesquels l'herbe même ne pousse pas et que le travail de l'homme aura bien de la peine et mettra bien du temps à fixer et à reconquérir à l'agriculture.
La nature et le rehef s'adoucissent à mesure qu'on approche du Rhône ; et les massifs du Vercors et du Diois, plus boisés, relativement fertiles, et qui ne sont à côté des grandes Alpes que des collines tout à fait secondaires, n'ont guère de hauteurs supérieures à mille ou quinze cents mètres et finissent par s'abaisser en pentes douces jusqu'à la plaine. Mais, d'une manière générale, les Alpes du Dauphiné constituent une des plus importantes et des plus grandioses parties du massif alpestre; et les cols qui les traversent, bien que n'ayant pas un intérêt de premier ordre au point de vue des migrations historiques, puisqu'ils ne font communiquer entre elles que des vallées latérales, ont une altitude aussi élevée que ceux de la chaîne principale
qui sépare la France de T Italie. Près du mont Thabor, le col de la Madeleine, qu'il ne faut pas confondre avec le col de Larche, qui porte aussi le même nom, traverse le massif des Brousses et fait communiquer, à plus de deux mille six cents mètres d^altitude, la haute vallée de la Clairée, affluent de la Durance, avec le petit torrent de la Valloire, tributaire de l'Arc. A côté, sur la même ligne de crête, le col du Galibier (2,658 mètres), accessible au jourd'hui aux chars de montagne, permet de passer dans la Valloire et la Maurienne ; le col de Lautaret (2,058 mètres), situé presque à la source de la Romanche, conduit dans la vallée du Drac. Au Sud, le col Bayard traverse à 2,046 mètres le massif qui sépare le Champsaur de la Durance, et le col de Vars (2,115 mètres) conduit d'Embrun et de Guillestre dans les vallées de l'Ubaye et de l'Ubayette et au col de Larche. Ce dernier est la porte d'entrée de l'Italie par la vallée de la Stura.
Toutes ces altitudes sont, on le voit, celles des cols les plus élevés des grandes Alpes.
Les Alpes de Savoie sont découpées par trois vallées à peu près parallèles, orientées de l'Est à l'Ouest : — la Maurienne, dans laquelle roule l'Arc, qui vient du mont Cenis, — la Tarentaise, grand couloir de l'Isère, qui naît au pied du Petit-Saint- Bemard, — la vallée de l'Arve enfin, qui reçoit tous les glaciers du versant Ouest du mont Blanc et dont les eaux boueuses vont gonfler le magnifique courant d'émeraude liquide qui sort du lac de Genève et le ternissent à jamais.
La chaîne qui sépare la Maurienne de la Tarentaise porte le nom de « la Vanoise » , massif grandiose, boisé, d'un caractère sauvage, dont le col supérieur fait communiquer par un assez mauvais chemin de mulet les sources de l'Arc et de l'Isère. C'est le centre de dispersion des eaux de quatre rivières importantes : l'Isère au Nord-Ouest, l'Orco et la Stura à l'Est et au Sud-Est, tous deux affluents du Pô, l'Arc au Sud-Ouest. Avant que des mesures géodésiques aient donné exactement la hauteur de cette partie des Alpes, on était conduit à penser que ce nœud orographique devait être une montagne ou un plateau dominant tous ceux de la région, et on l'avait nommé, sans bien le connaître, le « mont Iseran ». Ce faîte imaginaire n'existe pas; c'est un simple col à l'altitude, fort élevée d'ailleurs, de 2,769 mètres, accessible seulement aux mulets pendant quelques mois de l'année et presque toujours encombré de neiges. La crête de la Vanoise est dentelée et présente une série de pics d'une escalade à peu près impossible et de petites dépressions à peine praticables. Elle coupe à angle droit le tronc principal des Alpes Craies et court dans le prolongement du Grand Paradis, qui pénètre en Piémont de l'autre côté des Alpes. La disposition de ces chaînes est l'un des plus remarquables exemples de cette divergence ou de cette structure en éventail qui caractérise les soulèvements des massifs alpestres. Cette crête est bordée des deux côtés par une succession de pics à peu près continue, au milieu desquels pointent des sommets qui dépassent tous trois mille cinq cents mètres. Le dôme
de Chasseforêt a 3 , 597 mètres , laGrande Motte 3 , 663 , la Dent Parrachée 3,712, l'aiguille supérieure de la Grande Casse enfin s'élève à 3,861 mètres.
Sur les chaînes latérales les altitudes sont aussi élevées; laiguille du Midi ou du mont Bornier a 3,422 mètres, le massif du Mont- Pourri 3,788.
Les cols qui traversent la crête entre ces hautes cimes sont en général très difficilement praticables et ne le cèdent en rien à celui du mont Iseran pour la raideur des pentes. Quelques-uns cependant sont accessibles aux chars de montagne. Le col des Encombres est à 2,355 niètres, et le col de la Vanoise, situé au centre même du massif, à 2,527 mètres.
Faisant face au mont Blanc et séparée de lui par la vallée de Chamonix, se développe une série de chaînes de près de soixante kilomètres qui présentent des sommets d'une importance sérieuse. C'est d'abord la muraille de Brévent (2,526 mètres), le meilleur observatoire d'où l'on puisse contempler dans sa gloire le géant des Alpes; à sa suite, le Buet (3,109 mètres), plus loin les Tours-Sallières (2,227 mètres), les Dents Blanches (2,774 mètres), la Dent du Midi (3,260 mètres), qui fait pendant à la Dent de Morcle, située de l'autre côté du Rhône, marque avec elle l'entrée du Valais et dont un contrefort s'est écroulé avec fracas, en 1855, couvrant de ses débris l'étroite vallée du fleuve, le Grammont enfin (2,178 mètres), célèbre aussi par l'éboulement de l'année 563, qui causa une si grande perturbation dans le lac de Genève (i).
(i) Voir, au sujet de ces écroulements de montagnes, Ch. Len-
Dans la partie inférieure des vallées de TArc, de risère et de l'Arve et aux approches du Léman, les Alpes se ramifient enfin en petites chaînes transversales dont les plus hauts sommets ne dépassent pas en général deux mille mètres. A ^exception de la chaîne des Aravis, qui sépare le Fier de TArve et de TAriy, affluent de l'Isère, et dont quelques sommets atteignent et dépassent même deux mille cinq cents mètres (la Pointe de Jallouvre a 2,438 mètres, le mont Charvin 2,414, la Pointe Percée 2,752), les massifs des Bormes, des Bauges, des Dranses, du Chablais et du Faucigny, les monts Salèves et les Voirons, qui forment en quelque sorte la banlieue de Genève, le Semnoz, qui sépare les lacs du Bourget et d'Annecy, ne sont, à côté des puissantes Alpes, que de modestes collines et de gracieuses ondulations.
Les Alpes Centrales occupent la majeure partie de la Suisse et débordent sur les territoires de l'Italie, de l'Autriche et de l'empire allemand.
La chaîne principale, orientée presque exactement de l'Est à l'Ouest, peut se diviser en trois sections assez bien distinctes :
!• les Alpes Pennines;
2* les Alpes Lépontiennes ;
y les Alpes Rhétiques.
Des deux côtés de la chaîne maîtresse, sur le versant Nord et sur le versant Sud, s'étendent de
THéRic, Le Rhône. Hist. d'un fleuve* Le Rhône Alpestre et le Valais, 2* partie, ch. i, XI. Paris, 1892.
puissantes ramifications dont quelques-unes ont la valeur du tronc principal : — au Nord, les Alpes Bernoises, des Quatre-Cantons, de Claris et d'Appenzel, dont l'ensemble forme le groupe des Alpes Helvétiques, les Alpes Algaviennes et de Bavière; — au Sud, les Alpes du Bergamasque et celles du Trentin.
La superficie totale de la chaîne principale et des chaînes latérales est d'environ soixante-quinze mille kilomètres carrés. La confusion est très grande dans ce chaos de soulèvements orientés dans toutes les directions, qui se soudent les uns aux autres dans un inextricable fouillis, dominés par des sommets disposés sans ordre apparent et ne paraissant avoir entre eux aucun lien, aucune parenté géologique, couronnés par des plateaux échelonnés à tous les étages, coupés de vallées profondes, déchiquetées en une infinité de gorges sauvages, flanquées, sur plusieurs centaines de kilomètres, de fleuves de glace et de champs de névés d'une immense étendue. Toute classification est par suite quelque peu arbitraire ; mais d'une manière générale on peut dire que les Alpes Centrales comprennent l'ensemble du massif alpestre dont la crête sinueuse et toujours fort élevée forme la ligne très tourmentée de partage entre les eaux du Pô, du Danube, du Rhône et du Rhin. Cette crête n'a pas moins de six cents kilomètres de développement.
Le nom des Alpes Pennines rappelle celui du dieu celtique Penn, gardien légendaire et redouté du passage. Nous avons déjà dit que l'un des plus
hauts sommets de la chaîne, le Grand Saint- Bernard, s'appelait comme le dieu, Summus Penninus^ et que le petit lac, dernier reste du glacier disparu, qui occupait la gorge supérieure du col, portait aussi le même nom, Pœnus lacus{i). C'est donc avec un peu de naïveté que Tite-Live, trompé par une fausse analogie du mot, attribue cette désignation aux Carthaginois, Pœm, conduits par Hannibal. On peut discuter, on discutera peut-être même longtemps sur l'itinéraire exact d'Hannibal dans les Alpes; mais on doit regarder comme très probable qu'il passa par le mont Genèvre, et comme tout à fait certain qu'il ne passa pas par le Grand Saint- Bernard (2). Du col Ferret (2,536 mètres) au col du Simplon (2,010 mètres), sur une longueur de près de cent quarante kilomètres, la crête des Alpes Pennines, hérissée d'aiguilles, de rochers et de pyramides presque tous inaccessibles, se profile à une altitude supérieure à trois mille mètres. La plupart des sommets dépassent quatre mille, plusieurs atteignent de quatre mille cinq cents à quatre mille sept cents. Point de routes carrossables à ces hauteurs. Le chemin du Grand Saint-Bernard, qui fut à l'époque romaine l'une des principales voies militaires de l'Italie en Gaule, n'était pas au premier siècle praticable aux chariots. La route moderne ne l'est pas davantage, et la traversée du col s'effectue toujours à dos de mulet.
(i) Voir suprà, ch. m, pages 201 et 202. (2) Voir, au sujet du passage d'Hannibal dans les Alpes, Ch. Lenthéric, Le Rhône, i" partie, ch. 11, IV, V, VI et VII.
Aucun passage des Alpes, même à des altitudes plus élevées, n'est plus sévère, plus dur à gravir, plus désolé. C^est l'austérité et le silence du monde polaire. Nous avons vu cependant qu'il fut toujours très fréquenté, qu'un temple existait au col même, sur les rives du lac Pœnus, et qu'un culte régulier y était établi de toute antiquité pour s'assurer les faveurs du dieu — le génie Penn d'abord, puis, après transformation, Jupiter Pœninus — gardien de la montagne (i).
Du côté de l'Italie, le Grand Saint- Bernard descend par des pentes fort raides dans la vallée d'Aoste. Du côté de la France, les épaulements sont plus étendus, et le sentier d'abord, la route ensuite serpentent en lacets qui s'adoucissent peu à peu dans la vallée de la Dranse jusqu'à Martigny. Le Saint-Bernard est le passage le plus direct de la plaine du Pô dans celle du Rhône.
Le mont Vélan (3,680 mètres) et le Grand Combin (4,317 mètres) appartiennent au massif du Grand Saint-Bernard. La gracieuse vallée de Bagnes, occupée par l'un des bras de la Dranse, et le val d'Hérens, l'un des plus séduisants de la Suisse française, au fond duquel la Borgne roule avec fracas dans une poussière d'écume, sont dominés par des sommets presque aussi élevés. Le Grand Colon a 3,644 mètres, le mont Blanc de Seilon 3,871 mètres, le pic de la Ruinette 3,879 mètres. Puis vient le magnifique mont Cervin ou Matterhorn (4,500 mètres), qui dresse d'un seul jet au-dessus de Zermatt sa pointe
(i) Voir suprà, chap. m, page 203 et suiv.
LES CHAtNES, LES SOMMETS ET LES COLS. 295
aiguë et recourbée comme un sorbet gigantesque. Tout autour la dent d'Hérens (4,100 mètres), les Mischabel (4,498 mètres et 4,554 mètres), le Weisshom (4,512 mètres) et le mont Rose (4,638 mètres), le plus haut sommet des Alpes après le mont Blanc. Ces pyramides supérieures dominent de trois ou quatre cents mètres toute une armée de pics aux formes variées, aux arêtes aiguës, aux flancs déchiquetés, et entre tous ces sommets d'immenses champs de névés s'étendent sur plusieurs kilomètres, descendent dans les gorges inférieures, se transformant peu à peu en fleuves solidifiés, en mers de glace, qui communiquent entre eux par des couloirs, des défilés, des entailles, dont l'exploration présente souvent de très grands dangers. Nulle part les Alpes n'ont plus de sévère grandeur et de terrible majesté.
Les cols qui traversent les Alpes Pennines ne sont, à l'exception de celui du Grand Saint-Bernard , que des chemins de chamois à peu près inaccessibles à l'homme. Entre le col Ferret et le Saint- Bernard, les cols de Fenestre (2,699 mètres) et de la Grande Rochère (3,328 mètres) sont presque toujours déserts. Le col de Colon, qui fait communiquer les vallées de la Borgne et de la Viège , a 3 , 1 80 mètres ; le col d'Hérens, qui sépare au milieu des neiges perpétuelles les glaciers supérieurs des deux mêmes vallées, a 3,480 mètres; le col Saint-Théodule ou Matterjoch (3,322 mètres) , que l'on n'atteint qu'avec une extrême difficulté et en serpentant à l'aide de gradins et de cordes au milieu de glaciers crevassés, termine à l'Ouest la longue crête du massif du mont
Rose, qui n'a pas moins de trente-quatre kilomètres de développement.
Tous ces cols principaux et bien d'autres moins élevés sont dans la région des névés et des avalanches. Escaladés seulement par des touristes et des explorateurs désireux d'éprouver les émotions de l'abîme, ce ne sont même pas des chemins muletiers. C'est à peine si, dans la belle saison, quelques montagnards les pratiquent pour passer d'une vallée dans l'autre ; mais les difficultés de l'ascension et le danger des descentes rendent impossible tout transport sérieux, tout échange régulier. A l'exception du Grand Saint-Bernard, dont le passage est déjà assez laborieux, la région des Alpes Pennines présente presque partout une barrière absolument infranchissable.
Les Alpes Lépontiennes doivent leur nom à la peuplade des Lepontii qui occupait, à l'époque romaine, cette partie des Alpes Centrales. Limitées à l'Ouest par le col du Simplon, à l'Est par le col du Splugen (2,117 mètres), au Nord par la vallée du Rhône, la passe de la Furka, l'Oberalp et le Rhin antérieur, au Sud par les vallées de la Toce et du Tessin, elles présentent un développement de près de deux cents kilomètres. Leur crête est moins élevée, leur nature moins sauvage, leurs versants moins abrupts que ceux des Alpes Pennines. La ligne de faîte est traversée par plusieurs routes carrossables qui débouchent sur le lac Majeur et font communiquer la Suisse avec l'Italie.
Tout d'abord, à l'Ouest, la route du Simplon.
Elle a existé de tout temps ; mais ce n'était, jusqu'au commencement du siècle, qu'un sentier praticable seulement pour les piétons et pour les chars. La belle route moderne est l'œuvre de Napoléon, qui voulait se ménager une entrée facile en Italie et établir un lien permanent entre deux nouveaux départements de notre grand Empire, celui du Simplon et celui du Tessin. Elle se détache du Rhône à Brigue, dans le Valais, serpente en lacets habilement tracés sur les flancs du ravin de la Saltine, contourne le Monte- Leone , dont le sommet est à 3,565 mètres, est admirablement protégée des avalanches dans sa partie supérieure par une série de galeries couvertes et atteint le col à 2,010 mètres d'altitude. Une maison hospitalière est établie sur le plateau, ancien lac desséché qui s'est peu à peu transformé en magnifique champ de rhododendrons. La descente est vertigineuse, domine les escarpements du torrent de la Diveria et aboutit à Domo d'Ossola, dans la vallée de la Toce. Deux étapes plus loin, on arrive au lac Majeur. Cette grande route de Genève à Milan a été, jusqu'à ces derniers temps, la meilleure, la plus sûre et la plus fréquentée des routes internationales à travers les Alpes. Œuvre grandiose de nos ingénieurs dont le nom, mêlé à tous les souvenirs glorieux de la France puissante et généreuse, est toujours prononcé dans le pays avec respect, entouré d'un prestige que ni le temps ni les malentendus politiques n'ont pas encore diminué (i).
(i) De Prony et Sganzin, Rapport sur la route de France en
Le centre de la chaîne des Alpes Lépontiennes est occupé par le Saint-Gothard. C'est le plus grand massif, sinon le plus élevé de toutes les Alpes. Sur ce vaste plateau, dont l'altitude dépasse à peine trois mille mètres, et dans toutes les gorges latérales qui l'entourent s'amoncelle pendant huit mois de l'année une quantité prodigieuse de neiges éternelles. L'eau qui s'écoule du Gothard dans les quatre directions cardinales arrose et féconde la moitié de notre vieille Europe. A ses pieds, au Nord et au Sud, s'étendent deux des plus merveilleux lacs du monde, le lac des Quatre-Cantons et le lac Majeur ; un peu plus loin, d'autres bassins non moins admirables reçoivent aussi l'eau de ses glaciers, les lacs de Côme, d'Iseo, de Brienz, de Thun, de Wallenstadt, de Zurich et toute la pléiade des petits lacs suisses. C'est en quelque sorte le laborotoire hydraulique, le château d'eau, le grand régulateur météorologique de l'Europe centrale.
Deux routes magistrales traversent le Gothard et s'y croisent à angle droit: — l'une, allant du Sud au Nord, remonte la vallée du Tessin, val Leventina, passe à Monte-Cenere ^ franchit le col du Gothard à 2, 104 mètres, à côté d'un de ces mille petits lacs qui font le charme de ces plateaux élevés, descend ensuite par le Pont du Diable et le trou d'Uri la sauvage vallée de la Reuss et se dirige vers Zurich ; — l'autre, orientée de l'Est à l'Ouest, gravit la haute
Italie par le Simplon, depuis Genhte jusçu^à Milan. — Milan, I" sept. 1806. {Manuscrit de la Bibliothèque nationale des Ponfs et Chaussées.)
vallée du Rhône, domine même le glacier d'où s'échappe sa source, passe au col de la Furka (2,436 mètres), suit les diverses ondulations du Gothard, traverse le petit village d'Hospenthalet la haute vallée d'Andermatt, ancien bassin lacustre recouvert en été de prairies et de fleurs, en hiver d'un épais manteau de neige, et franchit enfin le col d'Oberalp (2,052 mètres), reliant d'abord le haut Valais à la Reuss, puis la Reuss au Tavetsch, qui est la vallée supérieure du Rhin.
C'est sur le versant Est du Gothard que naît l'un des plus grands bras du Rhin, celui qu'on appelle le Rhin antérieur, Worder Rhein ; le second, le Rhin postérieur, Hinter Rhein ^ sort d'un massif secondaire, le groupe de l'Adula (3,398 mètres), \ Adulas de Strabon et de Ptolémée, la seule montagne des Alpes Centrales qui ait gardé son nom ancien (i). Deux autres branches intermédiaires du Rhin, le Rhin moyen ou du milieu, Mittel Rhein ^ qui occupe le val Medels, et le Valser Rhein ^ sans compter un assez grand nombre d'affluents que l'on pourrait aussi appeler des c Rhins », viennent se jeter dans le Rhin antérieur, et toutes ces eaux réunies à Reichenau constituent le grand Rhin, qui roule désormais dans une large vallée du Nord au Sud, vers le lac de Constance.
Dans cette région centrale des Alpes, les passa-
(i) 'O *AooOXaç To 5po; l\ oO feï xal ô Pf|voc. (Strab., Géogr,, IV, vi, 6.) 'A3o0).aç 6poç, 29^ 30 — 45» 15'.
(Ptol.,11, IX, 5.)
ges sont nombreux entre le versant de l'Adriatique et celui de l'Océan. Sur le versant occidental du Gothard, le col de Boccareccio (2,972 mètres), le col de Kriegalp ou de la Cornera (2,580 mètres), le col d'Albrun (2410 mètres) et le col de Griès (2,460 mètres), tous à peu près à la même altitude, permettent aux piétons seulement de passer au milieu des névés et des glaciers de la haute vallée du Rhône dans celle de la Toce, de la Maggia et du Tessin. Au Sud du Gothard, lapasse de Lukmanier, moins élevée (1,917 mètres) et d'un accès plus facile, fait communiquer le val Leventina^ c'est-à-dire la haute vallée du Tessin, avec le col Medels, où coule le Rhin moyen. Les deux vallées sont encore en communication par un second col, celui de l'Uomo (2,212 mètres), sensiblement plus élevé.
A l'Est du même massif du Gothard, la passe de Greina (2,360 mètres), conduit par un chemin difficile du val Somvix, l'une des branches du Rhin, dans le val Blegno , affluent du Tessin.
L'un des rares passages carrossables est le col de San Bernardino (2,063 mètres). La route serpente au pied du massif neigeux de l'Adula, dont les deux cimes principales, le Rheinwaldhorn et le Gûferhorn, s'élèvent à 3,398 et 3,393 mètres. Le San Bernardino, qui paraît avoir été connu des Romains, portait autrefois le nom de « Vogelberg » et doit sa désignation moderne à la chapelle et à l'hospice que saint Bernard de Sienne y fit construire au quinzième siècle. C'est le passage le plus direct de la vallée du Tessin dans celle du Rhin postérieur par le village du Splugen et le sombre défilé de la Via
Mala, dont les falaises à pic présentent un aspect tragique. Le Rhin bouillonne au fond de la gorge et se précipite en cataractes dans des gouffres insondables. Tout autour et au-dessus, des bois de mélèzes et de sapins, d*une vigueur prodigieuse, tapissent les roches, suspendus sur l'abîme qu'ils enveloppent d'une ombre souvent impénétrable. Aucun paysage des Alpes ne présente une plus sévère grandeur. C'est au pied du San Bemardino, au milieu des crevasses profondes des glaciers et dans un site grandiose et terrible, que naît l'une des principales sources du Rhin, celle même qui a été si singulièrement décrite par Boileau comme une aimable rivière de pastorale, au doux murmure, aux roseaux frémissant à la brise, aux rives émaillées de fleurs (i).
Sur cette partie du Rhin postérieur s'embranche une autre route directe sur l'Italie, qui se détache du village même du Splugen, franchit le col du même nom (2,117 mètres) et descend en pentes très raides sur lesquelles la neige durcie atteint quelquefois plusieurs mètres de hauteur, mais cependant presque carrossable ou praticable pour les traîneaux. La gorge bouleversée du Liro, val San GiacomOy qui vient à la suite, n'est sur plusieurs kilomètres qu'une étroite fissure encombrée de blocs écroulés,
(i) Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne penchante, Dormait au bruit flatteur de son onde naissante. (Boileau, Ép. iv.)
dominée par des roches tremblantes qui présentent un indescriptible chaos. Elle s'élargit brusquement à la rencontre de la Maira. La plaine commence. En une minute, comme par un coup de baguette, tout s'est métamorphosé. La nature alpestre a disparu. L olivier, la vigne, le figuier, les plantes tropicales même tapissent les versants de la vallée. On respire avec délices une atmosphère tout italienne. Il y a peu d'exemples dans les Alpes d'un changement à vue plus rapide, d'un mouvement de paysage plus dramatique.
Les trois vallées de la Toce, de la Maggia et du Tessin, qui écoulent leurs eaux dans le lac Majeur, celles du Liro et de la Maira, qui débouchent sur le lac de Côme, limitées au Nord par le grand arc de cercle que décrit la chaîne principale des Alpes Lépontiennes, sont séparées par une série de ramifications dont l'ensemble constitue la région des Alpes du Tessin. Mais les arêtes de ces différents massifs sont beaucoup moins hautes. Trois ou quatre sommets seulement dépassent trois mille mètres et sont couverts de neiges étemelles. Presque partout l'altitude des lignes de faîte ne dépasse guère deux mille à deux mille cinq cents mètres. Elles s'abaissent graduellement aux approches des deux lacs enchanteurs qui étalent à leur pied leurs magnifiques nappes d'azur. Les cols nombreux qui les traversent ne sont accessibles que par des sentiers muletiers. Ces chemins n'ont d'ailleurs aucune importance pour les échanges ; ils ne conduisent pas aux grandes Alpes, ils ne servent que pour des communications locales de vallée à vallée.
Après les Alpes Lépontiennes, les Alpes Rhétiques. Comme elles," leur nom est celui d'un ancien peuple de l'Helvétie, les Rhètes, Rœti^ dont les descendants sont les Romanches de nos jours. Le pays s'appelait et s'appelle encore la Rhétie. Même direction et même longueur à peu près de la ligne de faîte, deux cents kilomètres environ de développement de l'Est à l'Ouest. Les Alpes Rhétiques finissent la Suisse et commencent le Tyrol. Elles sont limitées : — au Nord par le Voralberg autrichien et la vallée moyenne de l'Inn jusqu'à Innsbruck, — au Sud par la Valteline, val Tellina ou vallée de l'Adda, et par la haute vallée de l'Adige, — à l'Ouest, par le Rhin postérieur, Hinter Rhein, et la route du Splugen, — à l'Est par la grande dépression du Brenner. L'immense région qu'elles occupent est coupée en deux par l'Engadine, dans laquelle coule l'Inn, le plus beau, le plus puissant affluent du Danube. L'Engadine est à la fois la plus admirable et la plus haute vallée de tout le massif alpestre. L'altitude des lacs supérieurs égrenés en chapelet sur le faîte séparatif de l'Engadine et de la vallée de la Maira, val Bregaglia^ est de près de mille huit cents mètres. Le niveau du lac de Sils est à 1,796 mètres, celui du lac de Silvaplana à 1,794, celui du lac de Saint-Moritz, dont les bains ferrugineux connus de tout temps sont devenus depuis quelques années une des plus opulentes villégiatures d'été du monde cosmopolite, est à 1,056 mètres. Le seuil de la Maloggia^ ou a mauvais logis » , qui fait communiquer la haute Engadine et le val Bregaglia, est un peu plus bas (1,811 mètres); c'est du reste
plutôt un plateau qu'un col ou une brèche. La route qui le traverse est aujourd'hui à peu près carrossable, descend brusquement dans le val Bregaglia comme dans un abîme et va rejoindre à Chiavenna la route du Splugen.
A côté de la Maloggia et communiquant avec elle, deux autres passages permettent de rejoindre la route du Splugen : le col de Septimer (1,311 mètres) et celui de Julier {2,287 mètres), qui débouchent tous deux daiis V Oberhelstein Rhetn, affluent de l'Albula, affluent lui-même de VHinter Rhein. Le premier n'est accessible que par des chemins muletiers ; mais la route qui conduit au col de Julier est à la rigueur carrossable, quoique avec des pentes fort raides sur un versant très pierreux. Le col est d'ailleurs l'un des Alpes le moins exposé aux avalanches et le plus tôt débarrassé des neiges de l'hiver. Il paraît avoir été connu de toute antiquité, ainsi que le prouvent deux vieilles bornes anépigraphes de deux mètres de hauteur et qui occupent le sommet du passage. On les appelle les « colonnes Juliennes » . Les archéologues discutent un peu sur leur origine, les attribuant tantôt aux Celtes, qui les auraient érigées en l'honneur d'un dieu topique du soleil assez douteux et qu'ils baptisent « Jul », tantôt à Jules César ou à l'empereur Auguste, qui était de la famille Julia, Un certain nombre de monnaies romaines ont été découvertes aux abords du col ; tout semble donc bien indiquer que c'était le passage de la route militaire qui, partant de Coire, remontait le Rhin inférieur et la vallée de l'Albula, franchissait la Maloggia et descendait par le val Bregaglia jus-
qu^à Chiavenna et au lac de Côme, où elle se soudait au réseau des voies italiennes.
L'altitude de la vallée de TAdda ou val Tellina est inférieure de plus de mille mètres à celle de la vallée de l'Inn. Le niveau élevé de la haute Engadine facilite naturellement beaucoup les communications entre la vallée de l'Inn et celle du Rhin. Ces communications sont d'ailleurs très nombreuses. Les cols de Sertig (2,762 mètres), de la Scaletta (2,619 mètres), de Fluela (2,389 mètres), de Madesimo (2,280 mètres), celui de la Silvretta (3,026 mètres), qui traverse les beaux glaciers du massif du même nom, de Fermont (2,806 mètres), de la Schlappina (2, 164 mètres), pour ne citer que les principaux, conduisent tous à \ Hinter Rhein par des vallées parallèles. Ce ne sont en général que des sentiers muletiers. Seule, la passe de l'Albula (2,315 mètres) est carrossable comme la Maloggia. Au Nord, le massif s'abaisse, et le col de Zeinis ou Zeinerjoch (1,852 mètres) permet de passer dans la vallée de la Trisanna, puis dans celle de Stanz et d'atteindre par là le col de rArlberg( 1,797 mètres).
Les chaînes à peu près parallèles qui dessinent ces différentes vallées ont toutes une altitude de trois mille mètres et ne dépassent pas en général trois mille cinq cents. Elles constituent, à proprement parler, le groupe des Alpes des Grisons. Le Piz Stella a 3,406 mètres, le Piz Délia Duana 3, 133 mètres, le Piz Err 3,395 mètres, le Piz Kesch 3,422 mètres, le Piz Linard 3,416 mètres. Les différents sommets de la Silvretta varient de trois mille à trois mille deux cents mètres.
3o6 l'homme devant les alpes.
Les massifs alpestres qui séparent l'Engadine de la Valteline sont d'une plus grande importance et à une altitude supérieure de plus de cinq cents mètres. Ils se divisent en deux groupes principaux : le Bernina et l'Œtzthal.
Le massif du Bemina atteint 4,052 mètres à son point culminant, 3,675 mètres au Monte Délia Disgragta, dont le nom caractéristique rappelle les pénibles efforts nécessaires pour le gravir. Il domine la haute vallée de Tlnn et la vallée profonde de l'Adda, et c'est au milieu de glaciers et de petits lacs gelés pendant les trois quarts de l'année que s'ouvre le col de Bemina, permettant de passer, à travers d'immenses champs de névés, de l'Engadine dans la Valteline, mettant en communication Samaden et Saint-Moritz, les derniers bourgs de la Suisse, avec Bormio et Sondrio, les premiers de l'Italie.
Un peu au Nord du massif du Bernina, le Piz Langard {3,268 mètres) et le Piz Sesvenna (3,221 mètres), prolongent leurs croupes jusqu'à l'Adige supérieur, l'Etsch, dont la vallée s'appelle le val Venosta. ou le Vintsckgau, Nombreux sont les cols, en général muletiers, qui mènent de la haute Engadine dans le Vintschgau. Grâce à l'altitude des deux vallées, qui est de près de mille mètres, l'un de ces passages est particulièrement remarquable ; c'est le Reischen-Scheideck (1,490 mètres). Le petit lac, situé sur le seuil de près de dix kilomètres qui sépare les deux vallées, est la véritable source de l'Adige, qui coule paisiblement à cette hauteur au milieu de pâturages et descend lentement vers l'Adriatique. Le seuil de Reischen-Scheideck se ter-
mine au Nord par la gorge de Finstermûnz ; c'est la frontière de la Suisse et du Tyrol.
A l'Est de cette profonde coupure, l'ossature des Alpes prend des proportions plus grandioses ; c'est le massif de l'Œtzthal, Œtzthaler^ Ferner ^ très nettement limité à l'Ouest par la coupure de Reischen, à l'Est par celle du Brenner. Le nombre des glaciers de la vallée de l'Œtz, petit affluent de l'Inn, est de deux cent trente, dont l'un n'a pas moins de onze kilomètres de longueur et qui couvrent ensemble une surface de plus de quatre cents kilomètres carrés, supérieure d'un tiers à l'ensemble des glaciers du mont Blanc. Soixante sommets de l'Œtzthal dépassent trois mille trois cents mètres ; une centaine atteignent trois mille. Le a globe de glace » Weisskugel et le « pic sauvage » Wildspitze s'élèvent même jusqu'à près de trois mille huit cents , et tous ces pics reposent sur un socle de près de 1,720 mètres d'altitude. C'est la plus grosse masse minérale de l'Autriche. L'Œtz la sépare du Stubai, Stubater-Ferner, et du Sarnthal; ces deux massifs, quoique moins importants, ont encore quelques crêtes à des hauteurs de plus de trois mille sept cents mètres, dominant à la fois les vallées de la Sill, de la haute Adige et de l'Eisach, l'un de ses principaux affluents.
La vallée de l'Eisach est l'une des plus séduisantes des Alpes. A partir de Botzen, où la gracieuse rivière vient doubler les eaux de l' Adige, elle remonte presque directement vers le Nord jusqu'au col du Brenner (1,362 mètres). Là se trouve un petit lac qui porte le même nom et dont l'émis-
3o8 l'homme devant les alfes.
saire est la Sill, descendant jusqu'à l'Inn par la vallée de Wippthal. Aucune route des Alpes ne présente une succession de paysages plus merveilleux ; aucune n'est plus facile à parcourir. La rivière, la voie carrossable et aujourd'hui le chemin de fer se côtoient et s'entrelacent en quelque sorte sur près de deux cents kilomètres. Le col du Brenner est le plus bas de toutes les Alpes. La nature a ouvert d'elle-même cette route entre l'Adige et l'Inn, mettant ainsi en communication le Danube et la mer Noire avec la plaine du Pô et l'Adriatique. Ce fut de tout temps le chemin des invasions et des migrations des peuples de l'Europe centrale. Ces paisibles montagnes, ces bois séculaires, ces admirables prairies émaillées de fleurs sont toujours restées les mêmes dans la longue durée des siècles ; et le même décor a vu se ruer en tumulte des nuées de barbares avec leurs cris sauvages, leurs appétits de meurtre et de pillage, leur rage aveugle de destruction, et remonter plus tard en ordre l'interminable série des légions romaines sur la grande route consulaire de Vérone à Augsbourg. Ce fut ensuite la grande voie de communication entre l'Autriche et l'Italie pendant tout le moyen âge et, jusqu'au quatorzième siècle, la seule à peu près carrossable qui traversât les Alpes. C'est encore aujourd'hui la seule qui continue à être régulièrement fréquentée, malgré la doublure du chemin de fer. Elle le doit à la douceur de ses pentes et surtout à la faible altitude de son col toujours libre, même dans les hivers les plus rigoureux.
Tout autre est la fameuse route du Stelvio, la
principale des voies de communication entre la haute Valteline et le Vintschgau. Le col de Stelvio — Stilfserjoch ou col de Bormio — est à l'altitude effrayante de 2,750 mètres. C'est de beaucoup le plus élevé de toutes les Alpes, et même de toute l'Europe, qui soit desservi par une route carrossable. Route admirable d'ailleurs, naturellement encombrée de neige à son sommet pendant plusieurs mois d'hiver et même en été. Jusqu'en 1820, ce n'était qu'un sentier de mulet. Les ingénieurs autrichiens l'ont alors transformée. L'empire d'Autriche, qui s'étendait sur la Valteline et le Milanais, voulait pouvoir jeter rapidement une armée en Lombardie. La route la plus directe eût été sans doute celle de l'Engadine et de la Malc^gia ; mais il fut impossible de passer sur le territoire neutre de la Suisse, et la route stratégique dut gravir le massif de l'Ortler. Elle est aujourd'hui à peu près délaissée et destinée à être remplacée par un chemin qui longerait toute la vallée suisse de Munster et conduirait directement de la vallée de l'Adige dans celle de l'Inn. Le val de Trafoï, qui fait suite au Stelvio, le Vintschgau et la Valteline forment très nettement la limite méridionale des Alpes Rhétiques.
La région des Alpes Helvétiques occupe, au Nord des Alpes Centrales, àpeu près le tiers de la Suisse.
Elle est limitée au Sud par la longue coupure dans laquelle coule le Rhône et qui la sépare des Alpes Rhétiques, au Nord et à l'Est par le lac de Constance et le Rhin; à l'Ouest par le lac de Genève, le Jorat, le lac de Neuchâtel et les derniers contre-
3IO l'homme devant les ALPES.
forts du Jura. La Sarine, l'Aar, la Reusset la Linth la divisent en quatre grandes vallées qui convergent au Nord de Zurich et vont rejoindre le Rhin à peu près à égale distance de Bâle et de SchaflFouse. Les Alpes Helvétiques comprennent les Alpes Bernoises, celles des Quatre-Cantons, de Claris et d' Appenzel.
Cette partie des Alpes est aujourd'hui un peu banale à force d'être fréquentée. Elle est devenue une sorte de théâtre réglementé, une féerie à changements de vues, tarifée et servie au détail au monde cosmopolite qui la parcourt en tous sens, pendant trois mois de l'année, avec une docilité moutonnière et un enthousiasme de commande qui ne manquent pas quelquefois d'une certaine naïveté. A vrai dire, nulle part la nature alpestre ne présente, réunis dans le même cadre, une plus grande variété de sites plus admirables et de décors plus merveilleux, les uns d'un charme incomparable, les autres d'une terrifiante beauté ; et aucune description ne peut donner une idée de cette prodigieuse série de sombres défilés, de sommets écrasants, d'écroulements fantastiques, de précipices insondables, de cascades étincelantes, de torrents impétueux, de lacs aux reflets magiques, de forêts impénétrables, de prairies d'une infinie douceur, de champs de neige éblouissants, de glaciers d'une souveraine majesté.
Le seul glacier d'Alestch, l'un des principaux affluents du Rhône, n'a pas moins de vingt-quatre kilomètres de longueur, de cent kilomètres carrés de superficie et contient plus de trente milliards de mètres cubes de glace. Les altitudes des principaux
sommets atteignent et dépassent quatre mille mètres. A partir de la Blumishalp, 1' « Alpe des fleurs » {3,670 mètres), dont les champs de névés et les prairies dominent la vallée de la Kander, commence une série d'ondulations élevées, de vallées supérieures, de cirques et de plateaux, dont l'altitude moyenne varie de trois mille à trois mille cinq cents mètres, immense désert de cinquante kilomètres de longueur, couvert de neiges perpétuelles qui descendent peu à peu en longues traînées de glace, au Nord vers la Reuss et TAar, au Sud vers le Rhône. De distance en distance, au-dessus de ce socle grandiose, se dressent à cinq et six cents mètres des massifs nus et abrupts : l'Altels (3,636 mètres), le Balmhorn (3,711 mètres), le Doldenhorn (3,647 mètres), la Yungfrau ou la Vierge (4,166 mètres), l'Eiger (3,975 mètres), le Mœnch (4,105 mètres), le Finsteraarhorn (4,275 mètres), TAletschorn (4,198 mètres), le Schareckhœrner (4,080 mètres), le Wetterhorn (3,708 mètres), le Bitschorn (3,953 mètres). C'est par centaines qu'on compte ces géants.
Au Nord et au bas de cette formidable barrière s'étage en gradins l'Oberland bernois dont les massifs ^ sauf quelques pics isolés, ne dépassent pas en général deux mille mètres. Point de routes régulières et permanentes à travers le rempart des Alpes Bernoises. Les cols qui séparent les différentes vallées sont presque tous dans la région des neiges et entourés de glaciers. Le col de Grimsel, qui met en communication la haute vallée du Rhône avec la vallée supérieure de l' Aar, l'Ober-Hasli , et où tous les touristes vont admirer la féerique cascade de la
Handeck, est à l'altitude de 2,164 mètres; le col de Lœtsch, qui fait communiquer la Dala, affluent du Rhône, avec la Kander, est plus haut encore (2,680 mètres). A TEst, les cols de Sanetsch et de Rawil, qui permettent d'aller de Sion, la capitale du Valais, à Fribourg par la vallée de la Sarine, ou au lac de Thoune par le Simmenthal, sont à 2,234 et 2,415 mètres. A l'exception de la grande route de poste qui remonte tout le cours du Rhône dans le Valais, passe à la Furka et traverse le plateau du Gothard, tous les passages à travers les Alpes Bernoises ne sont que des chemins de touriste, des sentiers de mulet, des frayés pour les montagnards, ne desservent que des vallées secondaires, n'ont jamais été et ne peuvent être des voies régulières de grande communication.
Un peu moins élevées, mais encore plus séduisantes sont les Alpes des Quatre-Cantons , qui couvrent la plus grande partie des territoires d'Uri, de Lucerne, de Schwyz et d'Unterwald. C'est le pays de la Suisse légendaire, la terre des vieux souvenirs, la région des beaux lacs aux eaux vertes et profondes. Le paysage y revêt un caractère de beauté poétique, quelquefois même dramatique. Au Sud, se dressent dans toute leur gloire des sommets merveilleux : le Dammastock(3,633 mètres), le Rhonestock (3,603 mètres), leGalenstock(3,597 mètres), entre lesquels se divisent les différents bras des glaciers qui alimentent le Rhône. Un peu au Nord, le TitUs (3,259 mètres) domine toute une région de neiges, et le col du Brûnig, l'un des plus bas des Alpes (i ,035 mètres), met en communication, par une
route de plaisance et un chemin de fer à crémaillère, la vallée de l'Aar avec le lac des Quatre-Cantons.
Le massif du Tœdi (3,623 mètres) , dont les neiges alimentent les petites rivières tributaires de la Linth et de la Reuss, le Glœrnisch (2,910 mètres), le Ringelspitze (3,249 mètres) et la longue crête de Calenda (2,808 mètres), qui longe la rive gauche du Rhin, sont les plus hauts sommets des Alpes de Glaris.
Dans les Alpes d'Appenzel, les grandes altitudes ne se rencontrent que sur la rive Nord du lac de Wallenstadt, dominé par la crête escarpée de Churfistein (2,309 mètres) et le Sentis (2,504 mètres). Mais le relief s'abaisse considérablement à l'Est du côté du Rhin et au Nord aux approches du lac de Constance, et le seuil de Sargans (485 mètres), qui sépare les Alpes d'Appenzel de la vallée du grand fleuve, pourrait très bien être surmonté dans un jour de grande crue. Le Rhin reprendrait alors son ancienne route et, au lieu de jeter ses eaux dans le lac de Constance, traverserait comme autrefois les lacs de Wallenstadt et de Zurich.
Les Alpes Algaviennes, qui s'étendent à l'Est du lac de Constance, et les Alpes de Bavière, qui leur font suite, ne sont que de grands épaulements de la chaîne principale; mais un assez grand nombre de sommets dépassent encore deux mille cinq cents mètres, et l'un d'eux, le Parseierspitze, qui sépare la vallée du Lech de celle de l'Inn, atteint même 3,021 mètres. Les Alpes Algaviennes, comme celles de Souabe et de Bavière, forment la séparation des
314 l'homme devant les alfes.
bassins de l'Océan et de la Méditerranée et sont la ligne de partage des eaux de l'Europe. C'est là ce qui constitue leur intérêt au point de vue hydrographique. Un assez grand nombre de cols, d'un accès relativement facile, les traverse de l'Est à l'Ouest. Le plus fréquenté, le plus digne de l'être, est celui de l'Arlberg (1,791 mètres), qui met en communication rill et rinn et, par suite, le Rhône et le Danube, le Vorarlberg et le Tyrol. Son altitude le rend presque toujours praticable; mais il est aujourd'hui à peu près délaissé depuis l'ouverture du chemin de fer, qui passe à cinq cents mètres audessous et qui est devenu l'une des grandes voies internationales de l'Occident à l'Orient à travers l'Europe,
Les chaînes latérales situées au Sud des Alpes Centrales sont les Alpes de la Valteline, appelées dans leur partie méridionale Alpes du Bergamasque, et les Alpes du Trentin. Elles occupent foute la région comprise entre les lacsdeCôme, d'Iseo et de Garde et qui s'étend un peu au-dessus.
Les Alpes de la Valteline consistent principalement en une longue chaîne parallèle au cours de l'Adda, orientée à peu près de l'Ouest à l'Est et la séparant de l'Oglio, dont la vallée porte le nom de Val Camonica. Les sommets ne dépassent pas en général deux mille cinq cents mètres. Deux ou trois cependant approchent de l'altitude de trois mille ; la Punta del Diavolo a 2,930 mètres, le Monte Bleno 2,850, le Monte Redorta 3,042.
Les Alpes du Trentin ont une plus grande impor-
tance; elles se relient par le Stelvio à la chaîne principale et s'étendent au Nord jusqu'à Botzen et Méran sur l'Adige, au Sud jusqu'à Brescia et Vérone, dans la région des lacs italiens. Le col de Tonale (1,884 mètres) divise les Alpes du Trentin en deux massifs principaux, celui de l'Ortler et celui de l'Adamello. L'Ortler est un des géants du monde alpestre. Il domine à la fois le Vintschgau et la haute Valteline. C'est une énorme formation calcaire au-dessus de laquelle pointe à plus de trois mille cinq cents mètres une série de pyramides de roches primitives entourées de neiges et de glaciers. Le pic supérieur de l'Ortler atteint près de quatre mille mètres, puissante corne de dolomite, aux parois verticales, aux arêtes aiguës, qui se dresse superbement vers le ciel.
Moins grandiose est le massif de l'Adamello, qui atteint cependant 3,554 mètres à sa plus haute cime et s'étend entre le Val Camonica et la vallée de l'Adige. De longs contreforts le prolongent au Sud et s'adoucissent graduellement jusqu'aux collines de la Brenta, dans le pays trentin. Le principal col de la région, le seul accessible par une route carrossable, est le Tonale, qui fait communiquer la vallée du Noce, affluent de l'Adige, avec TOglio et le lac d'Iseo. C'est la route de Botzen à Brescia, doublure de celle du Stelvio, aussi difficilement praticable qu'elle pendant une grande partie de l'année.
Les crêtes supérieures des Alpes du Trentin sont coupées par une série de dépressions qui mettent en communication l'Adige, l'Adda et l'Oglio; mais ce ne sont presque toutes que des sentiers mule-
3i6 l'hommb devant les alpes.
tiers. Les deux seules grandes voies de communication entre les trois vallées sont le Tonale et le Stelvio.
La troisième grande section des Alpes — les Alpes Orientales — commence au Brenner et finit près de Vienne, à l'entrée des plaines de la Hongrie. Elle est limitée à l'Ouest par les vallées de l'Inn et de la Sill, de l'Eisach et de l'Adige, au Nord par le Danube, à l'Est par les lacs de Neusield et de Balaton, les vallées du Raab, de la Drave et de la Save, la Carniole et le seuil d'Adelsberg, au Sud par la plaine de la Vénétie. Elle occupe une superficie de soixante-quinze à quatre-vingt mille kilomètres carrés environ. La chaîne principale porte le nom d'Alpes Noriques et est à peu près orientée de l'Ouest à l'Est en remontant un peu vers le Nord, du côté de Vienne. Le Nortcum était une ancienne province de l'empire romain, l'une des plus vastes même, située entre laRhétie, laPannonie et l'Illyrie ; elle était divisée en Norique riveraine, sur le versant Nord des Alpes, du côté du Danube, et en Norique méditerranéenne, sur le versant Sud, du côté de l'Adriatique. La longueur de la crête des Alpes Noriques est de six cent cinquante kilomètres environ. De distance en distance, au Nord et au Sud de la chaîne principale, se détachent de très longues ramifications; celles du versant Nord se dirigent vers le Nord-Est, celles du versant Sud vers le Sud- Est. Elles sont toutes divergentes, et l'ensemble présente l'aspect d'une immense éventail à demi ouvert du côté de l'Orient. Entre les lames de cet
éventail s'engagent, du côté du Nord, Tlnn, la Salzach, la Traun, l'Enns; du côté du Sud, la Save, la Drave, la Muhr, le Raab et la Leitha. Toutes ces eaux vont au Danube, les quatre premières en amont de Vienne, les autres en aval.
Le relief des Alpes Orientales est en général un peu moins accentué que celui des Alpes Centrales et Occidentales. Aucun sommet n'atteint quatre mille mètres, même dans la chaîne principale, et les altitudes vont en décroissant graduellement de rOuest à l'Est. Les cols qui traversent la crête supérieure ne dépassent pas en général seize cents mètres ; la barrière peut donc être partout franchie sans de grandes difficultés. D'autre part, l'entrée par le Danube de toutes les vallées qui s'ouvrent sur le grand fleuve est une indication toute naturelle. Le massif alpestre est donc largement ouvert du côté de l'Orient. Aucun obstacle sérieux pour remonter les longues et larges vallées de la Salzach, de l'Enns, de la Leitha, de la Muhr, de la Drave et de la Save. Leur extrémité occidentale ne présente pas un cul-de-sac étroit, encaissé, une sorte de mur d'arrêt, comme dans plusieurs gorges des Alpes Rhétiques ; elle se relève au contraire progressivement et atteint presque toujours un col d'accès commode, qui permet de passer dans la vallée voisine et de rejoindre la grande coupure du Brenner.
Cette facilité relative de communication de vallée à vallée et d'un versant à l'autre de la ligne de crête principale est ce qui différencie essentiellement les Alpes Orientales des deux autres parties de la grande chaîne. C'est ainsi que la vallée de la Salzach com-
3i8 l'homme devant les alpes.
munique avec la vallée de la Drave par l'intermédiaire des vallées de l'Enns et de la Muhr. Le passage de la Salzach à l'Enns a lieu, soit par le col de Wagrein (898 mètres), soit par celui de Huttaû ou d'Iben (856 mètres); celui de TEnns à la Muhr, par le col des Radstaten Tauern (1,648 mètres), et celui de la Muhr à la Drave par le col des Katsch Tauern (i ,641 mètres). Ces altitudes sont très modérées pour des routes de terre et surtout pour des routes de montagne ; elles assurent déjà des communications à peu près permanentes, et les chemins de fer, qui n'ont eu aucune peine à s'établir depuis quelques années, franchissent ces dépressions à des niveaux sensiblement inférieurs. A l'Ouest, le col de Gerlos (1,500 mètres) met en communication la Salzach et rinn par un chemin muletier d'un accès très facile dominant l'une des plus séduisantes vallées de cet admirable Tyrol autrichien , le Zillerthal, où les cultures variées — prairies, vergers, pâturages, forêts — alternent avec les torrents, les cascades, les petits lacs, couronnés de champs de neige et de glaciers qui n'ont pas l'importance de ceux des grandes Alpes, mais qui forment une série de décors d'une variété et d'une noblesse incomparables. Le col de Toblach (1,204 mètres) conduit, à travers le Pusterthal, de la Drave dans la Rienz, affluent torrentiel de l'Adige; le col de Saifnitz, beaucoup plus bas (797 mètres), relie la vallée du Gail, affluent de la Drave, à la Fella, affluent du Tagliamento. La route très directe qui conduit de l'Adriatique à la chaîne Norique est l'une des plus anciennes de l'Europe. Sous l'Empire, elle débouchait
LES CHAtNES, LES SOMMETS ET LES COLS. 3I9
à Aquilée, dont il ne reste plus que des ruines ensevelies dans la vase des marais et qui comptait près d'un demi-million d'habitants, autant que les deux villes de Venise et de Trieste réunies, qui lui ont succédé. A côté, le col de Brédil (i , 162 mètres), doublure en quelque sorte du précédent, fait communiquer la vallée de la Drave avec celle de l'Isonzo et conduit à Trieste. Ces trois passages sont des portes de T Autriche toujours ouvertes sur l'Italie.
Au Sud des Alpes Orientales, le massif s'abaisse encore, et le seuil d'Adelsberg, qui traverse la région désolée du Karst, battue par la a bora » , plus terrible que le mistral redouté de Provence, n'a que 548 mètres. C'est le pays des rivières souterraines et des grottes magiques qui comptent avec raison parmi les merveilles naturelles de l'Europe.
Tous les groupes de montagnes qui constituent les Alpes Orientales — la chaîne centrale comme les ramifications latérales — pourraient porter le nom d'Alpes Autrichiennes; car ils sont, sauf quelques légers empiétements en Italie, compris dans l'empire d'Autriche-Hongrie. Sans atteindre leur hauteur et leur volume, quelques-uns des massifs des Alpes autrichiennes rappellent les colosses des Alpes suisses et françaises. Tout d'abord à l'Est, aux confins des Alpes Centrales et Orientales, près du Brenner, le Hohe Wand, la a haute muraille », dresse brusquement sa falaise escarpée à la hauteur de 3,287 mètres et est le point de départ d'une longue chaîne de sommets d'une grande puissance qu'on appelle les « Tauern » , dont la direction générale va de l'Est à l'Ouest et qui séparent les vallées
de la Saalach, de la Salzbach et de l'Enns des vallées de la Drave et de la Muhr. Les Tauern — dont le nom qui signifie « tour » , ou peut-être même « échancrure », est indifféremment appliqué, dans toute cette partie des Alpes autrichiennes, à tous les cols, à toutes les dépressions de la crête et même aux principaux sommets et d'où vient probablement l'ancien nom de la peuplade des Taurisques, Taurisci — se divisent en trois massifs principaux : le premier celui du Zillerthal, le second celui des Tauern supérieurs, Hohe Tauern ^ le dernier, le plus avancé du côté de l'Ouest, celui des Tauern inférieurs, Niedere Tauern,
Les deux cimes les plus élevées du Zillerthal ne dépassent guère trois mille cinq cents mètres; rOlperer a 3,489 mètres, le Hochfeiler 3,506; les autres n'atteignent pas en général trois mille.
Le massif des hauts Tauern a une plus grande puissance ; c'est un véritable monde de montagnes accumulées. Près de cent sommets ont une hauteur moyenne de deux mille huit cents mètres; vingt dépassent trois mille. L'énorme massif porte dans ses flancs ou renferme dans ses gorges plus de deux cent cinquante glaciers dont l'un a plus de dix kilomètres de longueur. Le Pic des Trois-Seigneurs, Drei'Herrn'Pïtz, atteint 3,499 mètres. L'observatoire du Sonnblick, la plus haute habitation des Alpes, est à 3,095 mètres; l'Ankogl et le Hochalpenspitze ont respectivement 3, 253 et 3,355 mètres; le Gross Wenediger^ le « Grand Vénitien » , se dresse à 3,673 mètres, et deux de ses contreforts, qui font partie de la chaîne d'Antholz, Antholzer GebirgCy
mesurent 3,390 et 3,443 mètres. Le Gross Glockner enfin, le a Gand Sonneur », domine en maître toute la masse des hauts Tauem, et sa coupole majestueuse, arrondie en forme de cloche, se profile au milieu des neiges à 3,798 mètres de hauteur. C'est la plus haute montagne de l'Autriche.
Les Tauem inférieurs qui font suite n'ont que des altitudes variant de deux mille à deux mille six cents mètres. Les plus hauts sommets se trouvent aux abords du col des Radstœdler Tauem ; ce sont le Hochwildstelle, le Turkewand, le Hoch Feind et le Predigstuhl, qui atteignent respectivement 2,746, 2,646, 2,610 et 2,545 mètres. Toutes les autres cimes sont inférieures à deux mille cinq cents mètres. A TEst, le massif s'abaisse considérablement à mesure qu'on se rapproche de la chaîne du Semmering et de la plaine de la Leitha.
Les chaînes latérales qui se détachent au Nord des Alpes Noriques sont :
Sur le versant du Nord et se dirigeant vers le Nord-Est, les Alpes de Salzbourg et les Alpes de Radstadt ;
Sur le versant du Sud et se dirigeant vers le Sud- Est, les Alpes Cadoriques, Carniques, Juliennes, de Croatie, de Styrie et de Carinthie et le Semmering.
Les Alpes de Salzbourg séparent le bassin de rinn de celui de la Salzach, et ce dernier de celui de la Traun. Les Alpes de Radstadt séparent le bassin de la Traun de celui de l'Enns et sont continuées par la petite chaîne du Kahlenberg jusqu'au Viener-
wald, banlieue de Vienne. Les Alpes de Salzbourg sont des montagnes d'une altitude moyenne. Les plus hauts sommets dépassent à peine deux mille cinq cents mètres ; quelques-uns cependant atteignent presque trois mille. Le sous-sol de toute la région renferme d'immenses bancs de sel cristallisé ou déposé en couches profondes, exploité par des mines depuis la plus haute antiquité. Le sel a donné son nom à tout le pays, à la ville principale, la noble et élégante Salzbourg, aux deux rivières qui y réunissent leur eaux, la Saalach et la Salzach, à la riche et pittoresque vallée de la Traun dont Ischl occupe le centre et qu'on appelle le Salzkammergut. C'est aussi le pays des lacs. Nulle part en Europe on n'en trouve un plus grand nombre, étages à divers niveaux, les uns isolés, les autres en groupe et communiquant entre eux, presque tous de dimension moyenne, traversés par des affluents de la Salzach ou de la Traun, entourés de rochers à pics et en général très profonds. On n'en compte pas moins de trente-cinq dans une partie du Salzkammergut, qui n'a pas plus de deux mille kilomètres carrés. L'ensemble du pays de Salzbourg en contient plusieurs centaines dont l'altitude varie de quatre cents à neuf cents mètres et qui paraissent avoir été habités aux époques primitives.
Depuis l'année 1846, le lac de Hallstatt en particulier et la région qui l'entoure ont été l'objet de savantes explorations de la part des archéologues. Hallstatt est la ville du sel par excellence, et ses carrières salines étaient exploitées il y a plus de deux mille ans. On y a trouvé l'une des plus curieu-
ses nécropoles de T Europe, toute la série des outils des mineurs des premiers âges, des tombes à inhumation et à incinération et un nombre tellement considérable d'armes, de plaques de bronze estampé et d'ustensiles d'origine celtique ou gauloise, qu'on a quelquefois désigné sous le nom de « civilisation Hallstattienne » l'époque, bien antérieure aux Romains, pendant laquelle les Celtes, Galates ou Gaulois occupaient toute cette région des Alpes d'Autriche.
C'est au milieu de tous ces lacs, qu'ils dominent et entourent quelquefois de falaises tellement à pic que les rayons du soleil ne viennent jamais éclairer et réchauffer la surface de leurs eaux presque toujours dormantes, d'un vert glauque ou d'un bleu profond, que se dressent les principaux sommets des Alpes de Salzbourg. A l'Ouest, le Kalzen Kopf etle Birnhorn atteignent 2,532 et 2,63a mètres ; au Centre, entre les vallées de la Saalach et de la Salzach, le massif du Kœnigsee ou ce lac du roi » atteint, au Hochkœnig ou Ewiger Schneeberg, la hauteur de 2,938 mètres et porte sur ses flancs de nombreux glaciers. A l'Est, le Dachstein (2,996 mètres), le plus haut sommet du massif du Salzkammergut, domine le lac de Hallstatt et la vallée de la Traun. Entre toutes ces petites chaînes, les communications sont d'ailleurs faciles par des cols, des défilés ou des seuils qui ne dépassent pas en général mille mètres.
Les Alpes de Radstadt ont à peu près la même hauteur que celles de Salzbourg dans la partie occidentale ; mais la ligne de faîte s'incHne d'une ma-
nière sensible vers TOrient. A TEst de la gracieuse ville d'Ischl, dont les eaux salines et plus encore l'admirable climat et la séduisante nature ont fait le rendez-vous de l'aristocratie autrichienne et même cosmopolite, se dresse au-dessus des lacs le plateau de Todten Gebirge, qui atteint 2,514 mètres. C'est la plus haute altitude des Alpes de Radstadt, qu'on appelle quelquefois les a Alpes autrichiennes » et qui se prolongent jusqu'à Vienne. Du côté de l'Orient, le Hochstaldt n'a que 1,920 mètres ; le Voralp (1,727 mètres), ainsi que son nom l'indique, a Pré-Alpe » , n'est qu'un contrefort de la grande chaîne ; puis viennent la Schnee Alpe (i ,904 mètres) et le Schnee berg (2,075 mètres), qui ne sont point aussi neigeux que leur désignation semblerait le dire, car les neiges ne sont perpétuelles dans les Alpes qu'à une altitude supérieure à deux mille six cents mètres (i). Le Schneeberg marque à peu près la limite orientale du massif alpin, et c'est sur ses dernières croupes que se soude le charmant massif du Vienerwald, ainsi nommé à cause de ses magnifiques forêts et de son voisinage de Vienne. Les plus hautes collines du Vienerwald ont à peine cinq cents mètres de hauteur.
(i) D'après de Saussure, l'altitude des neiges éternelles dans les Alpes est de 2,532 mètres; mais elle varie naturellement suivant les versants. Léopoldde Buch fixait cette limite à 2,760 mè> très. Ces chiffres précis n'ont rien d'exact. Les évaluations faites par divers géologues et naturalistes font varier la limite entre 2,600 et 2,910 mètres.
Cf. Umlauf, Die Aîpen^ et LbvaSSeUR, £«s Alpes^ op, cii.
Les chaînes latérales situées au Sud des Alpes Noriques sont :
Les Alpes Cadoriques,
Les Alpes Carniques,
Les Alpes de Croatie ou de Karawanka,
Les Alpes Juliennes,
Les Alpes de Styrie et de Carinthie,
La petite chaîne du Semmering.
La chaîne des Alpes Cadoriques se détache du tronc des Noriques au Sud du pic des Trois-Seigneurs. Leur longueur est de près de deux cents kilomètres. La ligne de faîte se dirige d'abord directement vers le Sud jusqu'au col de Toblach, qui sépare la Rienz, affluent de l'Adige, de la Drave, puis s'infléchit brusquement vers le Sud-Ouest jusqu'à la rencontre des Alpes du Trentin, dans le voisinage du lac de Garde. Leur constitution géologique les fait souvent désigner sous le nom d'Alpes dolomitiques. La nature de la roche très dure, à grain saccharoïde, grise et quelquefois blanche, aux arêtes et aux cassures fines et aiguës, les dentelures des crêtes, les escarpements à pic des gorges donnent à plusieurs de ces montagnes un aspect étrange, d'une beauté grandiose et presque théâtrale. L'une d'elles, IdiMarmolada, pointe son aiguille supérieure à 3,494 mètres ; autour d'elle sept à huit autres cimes approchent ou dépassent trois mille mètres. Au Nord de la Marmolada, la Croda Rossa ou Rothwand, la Civetta atteignent des altitudes de 3,133 et 3,239 mètres. A l'Est, le Monte Cristallo^ dont le nom rappelle l'éclat éblouissant, s'élève à 3,231 mètres ;
mais la chaîne s'abaisse peu à peu à mesure qu'elle descend vers le Sud et se rapproche del'Adige. Les âpres montagnes disparaissent et deviennent comme par enchantement de délicieuses collines où tout rappelle la grâce et la douceur italiennes.
Les Alpes Carniques, dont le nom vient aussi de l'ancienne peuplade des Carnt\ se détachent, comme les Alpes Cadoriques, du tronc commun des Noriques, ou plus exactement se soudent à elles au seuil de Toblach et descendent au Sud-Ouest vers le Frioul. La principale ligne des crêtes, qui sert de limite entre TAutriche et Tltalie, se dirige vers le Sud-Est, et c'est dans l'angle très ouvert (Est, Sud- Est; Ouest, Sud-Ouest) que forment les deux chaînes Cadoriques et Carniques que naissent la Brenta, le Livenzo, le Tagliamento, l'Isonzo, tous les petits fleuves, toutes les rivières, tous les torrents qui se rendent au fond de l'Adriatique et dont les alluvions ont formé l'immense plaine du Frioul et la région marécageuse de Venise à Trieste. Aucun sommet des Alpes Cadoriques ne dépasse trois mille mètres. Les plus élevés sont le mont Péralba (2,690 mètres), le Sandpitz (2,861 mètres), et le mont Cridola (2,583 mètres) ; mais le massif s'abaisse très sensiblement à l'Est, et le col de Saîfnitz permet de traverser facilement la chaîne à une altitude très faible (797 mètres), conduisant de la Fella, affluent du Tagliamento, dans le Gail, affluent de la Drave (i). C'était là que passait une des plus im-
(i) Ce passage porte aussi les noms de col de Tarvis et de ool de Pontebba.
portantes routes de l'empire romain, celle qui reliait au Norique la riche ville d'Aquilée, aujourd'hui ensevelie dans les lagunes du littoral.
Les Alpes Juliennes sont le prolongement des Alpes Camiques. Elles se détachent d'elles au col de Brédil et se prolongent jusqu'au seuil d'Adelsberg. Les Alpes Camiques et les Alpes Juliennes peuvent donc être considérées comme un seul grand rameau dont la crête principale a près de trois cents kilomètres de développement et qui sépare les vallées de la Drave et de la Save de celles de la haute Adige, de la Piave et du Tagliamento, le bassin de la mer Noire de celui de l'Adriatique, l' Autriche-Hongrie des plaines de la Vénétie. Le massif le plus élevé des Alpes Juliennes est celui du Terglow, Terglou ou Tricorno, le « mont aux trois têtes », qui atteint 2,864 mètres. C'est en réalité le dernier grand sommet des Alpes. Un petit glacier orienté vers le Nord y rappelle encore la nature alpestre. A ses pieds naissent les sources de trois rivières : l'Isonzo, qui descend à l'Adriatique, la Save et la Drave, qui se dirigent vers la mer Noire. Au Sud s'étend le plateau désolé qui porte encore son vieux nom celtique, le « Karst » [kair, kraig^ pierre, rocher), et qu'on appelle dans le pays le Carso. C'est le pays desséché des pierres, des crevasses, des blocs amoncelés, des rivières souterraines, et que l'on traverse par un long seuil qui va d'Adelsbergà Oberlaibach, et dont l'altitude moyenne est de six cents mètres. On croit y reconnaître le Nauportus de Strabon, par lequel ont passé de tout temps les routes de Trieste et de Pola vers l'Au-
triche et T Allemagne, chemin d'invasion bien avant Tépoque romaine, route militaire sous TEmpire, grande voie internationale de commerce pendant tout le moyen âge, porte largement ouverte de l'Autriche sur r Italie. Les Alpes sont en réalité finies au seuil d'Adelsberg. Les massifs montagneux qui les continuent en portent bien encore le nom : Alpes de Dalmatie, Alpes Illyriennes, Alpes d'Esclavonie, etc. ; mais en réalité elles n'appartiennent plus au massif alpestre et font partie du groupe des chaînes pélagiques, avant-coureur des Carpathes et des Balkans.
Les Alpes de Croatie ou de Karawanka, Karawanka Gebirge^ cependant, constituent encore un petit rameau des Alpes. Il se détache des Camiques au col de Brédil, sépare les vallées de la Drave et de la Save et se dirige de l'Ouest à l'Est. Altitudes d'ailleurs assez faibles et qui ne dépassent pas en général deux mille mètres. Seul le massif de la Sann, affluent de la Save, qui sépare les trois provinces de la Styrie, de la Carinthie et de la Carniole, offre des sommets un peu élevés, dont le plus haut, le Grintouz, a même 2,559 mètres; mais les communications entre la vallée de la Sann et celles de la Drave et de la Save sont partout nombreuses et faciles, et les cols ont une hauteur modérée qui varie de six cents à treize cents mètres. C'est presque la plaine.
Les Alpes de Styrie et de Carinthie forment une très longue ramification dont la crête sinueuse a deux cent cinquante à trois cents kilomètres de développement. Comme toutes les chaînes latérales
qui se détachent des Alpes Noriques, elle est orientée vers l'Est. Le rameau principal commence au col des Katsch Tauem (i ,641 mètres) et se prolonge jusqu'au confluent de la Muhr et de la Drave, dont il sépare les deux vallées. Sur la rive droite de la Muhr, les deux principaux massifs portent le nom de massif de Stang et massif de la Lavant. Sur la rive gauche se trouve le massif du Raab, qui confine au Semmering. Les altitudes sont en général assez faibles. L'Eisenhut, dans le massif du Stang, et le Zirbitzkogel, dans le massif de la Lavant, atteignent 2,441 et 2,397 mètres. Les autres sommets se tiennent aux environs de la cote 2,000. Dans le massif du Raab , les altitudes ne dépassent pas même dix-huit cents mètres.
La chaîne du Semmering, enfin, est la dernière ramification des Alpes Noriques. Elle sépare les vallées du Raab et de la Leitha, et ses ondulations vont se perdre sur les rives du lac de Neusield, à quelques kilomètres de Vienne. Le plus haut sommet est le Rax Alp (2,009 mètres) ; mais la ligne de crête s'abaisse assez rapidement. Le Sonnenwendstein, qui domine le col du Semmering et d'où l'œil embrasse l'un des plus vastes et des plus gracieux paysages forestiers de l'Autriche, est à i , 553 mètres. Le col lui-même n'est qu'à 980 mètres et a été de tout temps accessible en toute saison. La voie de fer passe en souterrain à une centaine de mètres au-dessous ; c'est la première qui ait traversé la chaîne alpine, ou tout au moins un de ses principaux rameaux
Quelque longue que soit la description que nous venons de faire, elle est forcément bien incomplète. Ce n^est pas par centaines, en effet, c'est sans exagération par milliers que Ton pourrait énumérer les vallées, les pics, les lacs, les glaciers, les altitudes, et nous n'avons pu présenter qu'une momenclature ingrate et sommaire. Nous avons dû réduire l'ensemble du système à ses grandes lignes, indiquer seulement ses principales divisions, ne faire que l'esquisse du tableau, ne donner pour ainsi dire que la charpente élémentaire, l'ossature de l'immense édifice. C'est une simple classification qui a même le défaut, comme toutes celles qui peuvent avoir été déjà faites, d'être un peu arbitraire. Nous croyons la rendre plus claire en la résumant dans le schéma suivant, qui permettra d'embrasser d'un coup d'œil les différentes sections de la chaîne mattresse et de ses grandes ramifications.
A, — Alpes Occidentales.
(Superficie : 66,000 kilomètres carrés. — Longueur de la crête : 180 kilomètres.)