‹ L'homme devant les AlpesChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les différents Ages géologiques. — Époques primitive, de transition, secondaire, tertiaire, quaternaire. — De l'ancienneté de l'homme. — Egypte et Assyrie. — Les pierres taillées considérées comme amulettes; Cèraunies ou pierres à tonnerre. — Superstitions anciennes ; leur survivance jusqu'au dix-septième siècle. — Les trois âges de la pierre et les deux âges des métaux. — Époques Acheuléenne, Moustérienne, Solutréenne, d'Aurignac, Magdaléenne, Robenhausienne. — Concordance entre la Genèse et la Science. — Les jours mosaïques et les âges géologiques. — L'homme préadamite ; son existence conciliable avec les textes sacrés.

— Absence de chronologie aux époques primitives. — Époque lacustre. -— Procédés de constructions identiques dans tous les temps et dans tous les pays. — Les lacs des Alpes. — Genève lacustre. — L'homme à l'époque glaciaire. — Occupation de la région moyenne des Alpes. — Monuments mégalithiques. — Pierres de souvenir, monimenta; dolmens, menhirs, cromlechs, etc. — Limite supérieure des palafittes,des monuments mégalithiques et des cavernes habitées. — Importation du bronze en Occident et dans les Alpes.

— Fonderies anciennes. — Origine orientale du bronze. — Routes suivies par les importateurs du bronze. — La barrière des Alpes.

Le soulèvement du massif alpin est l'un des derniers épisodes et pour nous l'un des plus importants de l'histoire de la terre. Cette histoire se continue tous les jours sous nos yeux indifférents, quelque-

fois inconscients, et personne ne songe à prévoir les grandes révolutions que l'avenir nous réserve et qui modifieront très certainement d'une manière sensible les conditions physiques, organiques et climatériques de notre monde actuel. Toutes ces révolutions, d'ailleurs, s'opèrent avec une extrême lenteur, et c'est par milliers qu'on peut accumuler les siècles employés à leur accomplissement. L'homme est donc en droit de s'abandonner à une sécurité relative; car, en fait, il ne peut rien contre les lois et les forces inéluctables de la nature ; mais son intelligence lui permet de les observer, de les comprendre et de se rendre compte ainsi de l'harmonie et de la succession des phénomènes dont il est en quelque sorte enveloppé, et c'est là ce qui fait de lui le maître incontestable de l'univers, le roi suprême de la création.

L'époque géologique dans laquelle nous vivons est caractérisée par le grand fait de l'apparition de l'homme. C'était une croyance générale, une sorte d'article de foi, il y a cinquante ans à peine, que la création de l'homme remontait à six mille ans environ et que sa présence sur la terre avait pour ainsi dire clos l'ère des révolutions géologiques. Il n'en est rien. L'homme vit depuis un nombre de siècles qu'il est, en l'état de la science, à peu près impossible de préciser, mais qui dépasse de beaucoup les premiers temps historiques et même légendaires, et sous ses yeux, le sol qu'il habite a éprouvé de terribles épreuves et subi de profondes transformations.

Les grandes époques géologiques, qui constituent

LES TEMPS FRÉRISTORIQUES.

l'histoire de la formation de notre globe depuis le jour où la nébuleuse primitive, suffisamment concentrée et refroidie, a commencé à prendre la forme et la consistance d'un sphéroïde pâteux et s'est recouverte d'une première enveloppe solide, sont au nombre de cinq :

!• l'époque primitive,

2* l'époque de transition,

3** l'époque secondaire,

4* l'époque tertiaire,

5* enfin, l'époque quaternaire, dans laquelle nous vivons et dont les temps actuels ne sont que la continuation — peut-être la fin.

Ces grandes étapes ont absorbé un nombre incommensurable de siècles. La géologie ne nous donne toutefois que des dates relatives ; elle nous révèle l'immensité des temps, mais ne la mesure pas. La valeur absolue de ces temps nous échappe complètement ; mais en revanche nous pouvons très bien nous rendre compte de leurs phases successives et de la continuité des phénomènes qui les caractérisent.

Les différentes couches du sol et les débris végétaux et animaux qu'elles contiennent en nombre infini sont comme les archives de cette histoire grandiose; et le dépouillement de ces précieuses reliques dont l'accumulation régulière a été l'œuvre patiente des siècles, le classement de tous ces documents que nous appelons aujourd'hui fossiles, jadis témoins et contemporains de bouleversements formidables, l'étude de tous ces organismes végétaux ou animaux, si différents de tous ceux qui nous entou-

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rent, presque tous étranges, quelques-uns monstrueux d'une manière invraisemblable, permettent de reconstituer avec sûreté la faune et la flore, le sol et le milieu, tous les éléments en un mot de ces époques disparues.

La première — l'époque primitive — est caractérisée par l'absence complète de tout corps organisé, plante ou animal, quelque infime, quelque rudimentaire qu'il soit; c'est la période « azoïque ». Le globe est encore en voie de formation; il possède une température très élevée ; il est entouré d'une atmosphère épaisse qui ne laisse pas pénétrer les rayons du soleil. Toutes les matières qui le composent sont en ignition, à l'état liquide ou pâteux. Les roches — granit, gneiss, schiste — sont fondues ou cristallisées. L'énorme sphéroïde est soulevé par des explosions gazeuses, agité par de continuelles convulsions, et il entraîne avec lui dans l'espace un panache de vapeurs brûlantes. Des pluies abondantes se précipitent alors sur l'épiderme à peine formé ; mais au contact de ce sol incandescent elles se convertissent presque immédiatement en vapeur, retombent ensuite en cataractes , et cette lutte de l'eau et du feu se termine par une inondation universelle qui permet aux roches primitivement fondues de se figer d'abord à la surface, de se solidifier peu à peu et de se déposer en couches traversées par des filons métalliques ou minéraux encore liquides. Dans ces conditions, la vie ne pouvait exister. L'époque primitive fut en effet uniquement consacrée à la consolidation de la charpente minérale du globe et à la constitution d'une base solide sur la

LES TEMPS PR^HISTORiaUES. 8/

quelle devaient s'étager graduellement les assises stratifiées des époques suivantes.

L'époque de transition a vu se former les premiers dépôts sédimentaires et naître les premiers organismes. Elle se divise en quatre périodes distinctes : la plus ancienne, la période silurienne (i), puis les périodes dévonienne (2) et carbonifère, enfin la période permienne (3) . Les terrains correspondant à ces différentes périodes sont régulièrement stratifiés et portent les mêmes désignations. On dit terrain silurien, terrain dévonien, terrain carbonifère, terrain permien.

C'est pendant le silurien que les plantes et les animaux font pour ainsi dire leur début sur notre terre, ou plutôt dans les eaux troubles et tièdes qui en couvraient alors la plus grande partie. Mais les végétaux ne sont encore que des algues, des varechs, des lycopodes. Quant aux animaux, leur passage est très éphémère;. ce sont des zoophytes, des lingules, n'ayant que les formes les plus rudimentaires de l'animalisation, des crustacés appartenant en général à la famille des trilobites, entièrement disparue aujourd'hui, des mollusques, céphalopodes ou lamellibranches, et quelques rares poissons vertébrés. Les couches siluriennes sont les plus disloquées de

(i) Ainsi nommé par Marchison à cause de son extension dans le Shropshire, en Angleterre, anciennement occupé par les Silures.

(2) Très caractérisée dans le Devonshire.

(3) Très développée dans le gouvernement de Perm, en Russie.

toutes celles que les eaux ont déposées sur notre planète ; et cela se conçoit sans peine, puisque le globe, à peine refroidi, tressaillait encore et éprouvait les dernières convulsions de l'époque primitive. Ces couches sont souvent plissées, redressées quelquefois à deux, trois, quatre mille mètres, comme dans les Andes, avec tous les fossiles dont elles sont en quelque sorte pétries.

La mer silurienne occupait d'ailleurs la presque totalité de la terre. En Europe notamment, tout l'espace compris entre l'Espagne et l'Oural était submergé. La France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, la plus grande partie de l'Allemagne et de la Russie n'existaient pas. Le Nord de la Norvège, de la Suède et de la Laponie russe formait cependant déjà un vaste continent; mais, dans la partie centrale et méridionale de l'Europe, trois grandes îles granitiques, entourées de quelques tlots perdus, émergeaient seules au-dessus des eaux : le plateau central de la France, la Bretagne et le massif des Alpes.

Quelques poissons très rudimentaires commencent à paraître dans la mer silurienne ; ils sont plus nombreux dans la mer dévonienne ; mais en général leur structure est assez différente de celle de nos poissons actuels. A part quelques vertébrés, ils appartiennent à des catégories aujourd'hui disparues. Les uns sont recouverts d'une cuirasse brillante, tapissée d'un émail éclatant comme celui des dents, qui leur a fait donner le nom de a ganoïdes » (yavoç, éclat) ; les autres sont d'énormes mollusques, aux formes bizarres, aux articulations multiples, du

groupe des brachiopodes et des céphalopodes, des radiaires de l'ordre des crinoïdes, des encrines semblables à des plantes minérales, véritables « fleurs de pierre » comme on les appelle si bien en langue vulgaire, fixées à la roche et agitant comme de petites branches leurs tentacules articulés toujours en quête d'une proie. La végétation ne présente encore que des arbustes médiocres, à cause de la demi-opacité de l'atmosphère et de l'absence presque complète de lumière ; elle se réduit à des cryptogames, des mousses, des lycopodes, sortes d'énormes champignons presque incolores aux tiges grêles, aux tissus peu consistants. C'est en somme une flore d'un ordre très inférieur.

Cette flore se développe très rapidement pendant la période carbonifère. La faune est encore très pauvre et ne se compose que de poissons, de mollusques et de coquillages ; mais la végétation prend des proportions grandioses. Si l'atmosphère, très chargée d'acide carbonique, était assez impropre à la respiration des animaux et surtout des animaux aériens, qui n'existaient qu'en très petit nombre, elle favorisait en revanche d'une manière singulière le développement de toutes les plantes. Des pluies abondantes, une très haute température activaient cette végétation ; et c'est ce qui explique l'antériorité de la création des végétaux relativement à celle des animaux, le grand nombre et la taille gigantesque de toutes les plantes de l'époque carbonifère, dont quelques-unes, de la famille de nos lycopodes et de nos mousses rampantes, atteignaient jusqu'à trois cents pieds. La chaleur était alors à peu près

gô l'homme devant les alpes.

la même à toutes les latitudes. Le froid n'existait pas encore aux pôles. Une vapeur chaude entourait toute la terre, qui conservait une très grande partie de sa chaleur d'origine. Cette température propre du globe rendait en quelque sorte superflue, inappréciable même, la chaleur qu'il pouvait recevoir du soleil, qui était d'ailleurs caché par une épaisse atmosphère de gaz surchauffée; et, dans cette température de serre chaude et humide, dans cette lumière pâle, laiteuse, diffuse, sans soleil visible encore et dont la clarté ressemblait à celle qui traverse nos verres dépolis, d'immenses forêts se développaient avec une puissance et une rapidité dont certaines régions basses et pluvieuses de la zone équatoriale peuvent seules nous donner une idée. Depuis leSpitzberg jusqu'aux tropiques, les débris de la flore carbonifère présentent une identité presque complète de composition. Toutes les couches de houilles que nous exploitons et qui contiennent encore les empreintes de végétaux gigantesques sont les monuments grandioses de cette époque d'effervescence forestière. Ce fut l'apogée du règne végétal.

L'époque permienne contient à peu près les mêmes espèces d'arbres et de plantes. L'unification climatérique de l'Europe se maintient encore. Flore identique en Sibérie et en France ; mais les conditions de la végétation commencent à se modifier. L'atmosphère se purifie ; les vapeurs se condensent ; les rayons lumineux peuvent pénétrer directement jusqu'à la terre, et le soleil apparaît.

Voltaire, qui raillait tout, trouvait ingénieux a que Dieu ait su créer la lumière avant le soleil,

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. QI

l'effet avant la cause, la conséquence avant le principe », et déclarait plaisamment « qu'en présence de la Genèse, il n'y avait plus qu'à s'incliner devant le surnaturel ». La science et l'observation ont répondu à ces ironies depuis longtemps, et elles confirment d'une manière absolue la tradition biblique et le texte sacré.

L'époque secondaire marque dans l'histoire de la terre le grand développement des animaux. Elle comprend les trois grands étages du trias, des terrains jurassiques et des terrains crétacés. Ces épaisses assises sont tout d'abord remarquables par la masse innombrable de zoophites, de mollusques et de coquilles qu'elles renferment : polypiers, ammonites, hippurites, térébratules, bélemnites, nautiles, tortues, huîtres de toutes les formes et de toutes les variétés. Les roches sont tellement criblées de leurs fossiles que ces terrains sont quelquefois appelés terrains « conchiliens ».

Mais les principaux personnages de l'époque sont de monstrueux sauriens dont on a peine encore aujourd'hui, malgré les restaurations complètes qu'on en a pu faire, à se représenter les effrayantes proportions. \Jichthyosaure n'avait pas moins de dix mètres de longueur, et il présentait une variété d'organes et des caractères communs à plusieurs de nos animaux actuels. Ce prodigieux reptile marin avait en effet un museau de marsouin, des dents de crocodile, une tête de lézard, des vertèbres de poisson, le sternum de \ ornithorynque (i) et des nageoires

(i) L'ornithorynque vit de nos jours dans les eaux de ia

de baleine ; il respirait, comme les gros cétacés, l'air atmosphérique. Sa mâchoire était garnie de cent quatre-vingt-deux dents coniques qui pouvaient se renouveler plusieurs fois (i). Ses yeux étaient plus volumineux que ceux d'aucun animal connu et pouvaient atteindre la grosseur de la tête d'un homme. Leur structure était particulièrement curieuse ; au devant de l'orbite se trouvait une série de membranes articulées qui pouvaient faire avancer ou reculer la cornée et augmentaient ou diminuaient sa courbure. L'œil était ainsi un merveilleux appareil d'optique, télescope pouvant se transformer en microscope, donnant au monstre, myope ou presbyte à son choix, la faculté de découvrir sa proie aussi bien de loin que de près. Il était en outre merveilleusement protégé par les plaques osseuses et mobiles qui l'entouraient et qui lui servaient de bouclier transparent. Grâce à elles, il pouvait résister aux plus fortes pressions de l'eau au fond des mers, au choc des vagues ou des corps étrangers à la surface. Aucun animal, dans aucune époque géologique, n'a été mieux armé pour l'attaque.

Nouvelle-Hollande. Mammifère marin, quadrupède aux pieds palmés pouvant lui servir de rames, muni d'un bec d'oiseau, le corps recouvert de poils, il plonge au fond de l'eau pour chercher sa nourriture et revient à la surface pour respirer. Cet amphibie à fourrure, qui semble avoir été oublié par la nature dans les cataclysmes de l'époque jurassique et de l'époque crétacée, est un phénomène unique à notre époque, une sorte de produit de survivance de la faune secondaire disparue.

(i) Au-dessous de chaque dent de l'ichthyosaure, on trouve toujours le {^erme osseux d'une dent nouvelle prête à pousser et à remplacer, en cas d'accident ou d'usure, la dent supérieure.

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Un autre saurien, le plésiosaure ^ était une sorte de crocodile ou plutôt de caméléon monstrueux. Muni de nageoires comme la baleine, d'une carapace de tortue, d'un cou très allongé analogue au corps d'un énorme serpent, il faisait à l'ichthyosaure, sur les rivages et surtout dans les eaux de la mer jurassique, une guerre acharnée.

Le téléosaure ressemblait assez au gavial ou crocodile de rinde actuelle. La famille des téléosauriens était nombreuse. Cuirassés, pouvant indifféremment vivre sur les plages ou dans les eaux profondes, munis d'une gueule, de deux mètres d'ouverture, fendue au delà des oreilles et qui pouvait engloutir des animaux de la taille d'un bœuf, très élancés et très agiles, ils étaient bien, comme on les a appelés quelquefois, « les hauts barons du royaume de Neptune, les vrais flibustiers des mers primitives ».

A côté de ces amphibies, vivait, sur le continent jurassique, le mêgalosaurey saurien terrestre d'une structure analogue à celle de tous les iguanes, mais dont les dimensions atteignaient jusqu'à quinze mètres, essentiellement Carnivore, se nourrissant de reptiles de taille ordinaire, de crocodiles moyens et de tortues dont on trouve les débris à côté de lui.

\J iguanodon était plus colossal encore. Ses pattes avaient un volume supérieur à celles de nos plus gros éléphants. Il était surtout herbivore, portait au-dessus du nez une superbe corne osseuse comme nos rhinocéros, et ses dents, en forme de scie, étaient d'excellentes cisailles, très bien disposées pour couper et déchirer les plantes coriaces et les racines qu'il déterrait.

Citons encore ce fameux mésosaure ou lézard de la Meuse, si longtemps connu sous le nom de « grand animal de Maëstricht » et qui a donné lieu, à la fin du siècle dernier, à tant de controverses, après avoir dérouté la science encore naissante des naturalistes et surexcité l'imagination des philosophes. Tels étaient quelques-uns des types de la période secondaire.

Cette faune bizarre, aux formes extraordinaires et presque invraisemblables, disparaît complètement avec la période secondaire. L'époque tertiaire commence, comprenant les trois étages de terrains désignés par ordre d'ancienneté sous les noms à'éocène^àe miocène et àe pliocène [i)^ et présentant une série d'assises de sable et d'argile plastique, de calcaire, de gypse, de molasse et de dépôts meubles, de débris coquilliers, appelés les o faluns » et le « crag ». De nouveaux continents s'élèvent au-dessus des eaux. Paris et les provinces qui l'environnent sont encore noyés ; mais la majeure partie de la France et de l'Europe a déjà émergé, et la terre commence à prendre sur certains points son relief actuel.

L'époque tertiaire marque la naissance des mam-

(i) Le terrain éocène (êtoCt aurore, et xaivôc récent) est ainsi désigné parce qu'il n'y a qu'une proportion très faible de coquilles de cette époque qui puisse être rapportée aux espèces vivantes, et que cette période est en quelque sorte l'aurore de la faune des mollusques actuels. Le terrain miocène ((xeîov, moins) contient une plus grande portion de nos espèces actuelles que l'éocène, mais une moins grande proportion que le terrain pliocène (ttXeîov, plus) .

mifères jusqu'alors inédits. Déjà, à la fin de l'époque secondaire, l'influence de la latitude avait commencé à se faire sentir. Un peu plus tard, dans les dépôts néocomiens, qui constituent un des plus puissants étages de la formation crétacée, apparaissent les arbres dicotylédones, chez lesquels la succession des couches concentriques démontre le jeu régulier des saisons. Dès le commencement de l'époque tertiaire, en effet, l'épaisseur de la couche terrestre est assez forte pour que la chaleur centrale n'exerce aucune action sensible à la surface. L'atmosphère s'est purifiée. Les rayons du soleil éclairent et échauffent la terre. Les climats sont assez nettement déterminés. Le froid commence à se faire sentir aux deux pôles, et la température générale du globe est à peu près celle de notre zone torride actuelle . On estime que le Groenland devait avoir alors sensiblement la température moyenne du Japon méridional, soit près de dix-huit degrés. A la fin de la période éocène, cette température y était encore de douze degrés et celle de la Suisse pouvait être de vingt degrés, environ. Les palmiers et les camphriers continuaient à y pousser en abondance ; mais les prairies remplacent déjà les forêts de l'époque secondaire. Les graminées, les fleurs et même les arbres à fruit se montrent en assez grande abondance. Les continents et les eaux prennent graduellement leurs limites respectives, et la surface de la terre commence à être sillonnée par de grands fleuves et de petites rivières à cours régulier.

La faune et la flore diffèrent assez peu de celles de nos jours. Les aigles, les vautours, les goélands,

les hirondelles, les flamants, les corbeaux, les pies, les perroquets et les moineaux appartiennent à l'époque pliocène. Les eaux encore très troubles de la mer tertiaire contenaient à peu près toutes les espèces de coquilles, tous les mollusques, tous les crustacés, tous les poissons qui vivent encore aujourd'hui dans nos mers transparentes et en quelque sorte décantées. La flore était encore très mélangée, et les plus grands végétaux des époques antérieures vivaient en commun et dans les mêmes terrains que plusieurs sujets nouvellement nés et qui constituent les principaux éléments de notre flore actuelle. A côté des hauts palmiers presque disparus aujourd'hui se dressaient des bouleaux, des chênes, des aunes, des charmes, des noyers et presque toutes les espèces de conifères, les ifs, les pins, les sapins, les cyprès, les genévriers, les thuyas.

Mais la caractéristique de cette époque géologique est la prédominance des mammifères, qui vont devenir les rois de la terre. Tout d'abord apparaissent les pachydermes, le palaoetherium ^ sorte de tapir gigantesque dont les paisibles troupeaux ont peuplé, pendant de longs siècles, les environs de Paris; le dinotherium^ le plus grand de tous, dont les formes rappellent assez celles de l'éléphant; le mastodonte^ que Buffon appelait « l'éléphant de l'Ohio » et que les indigènes de l'Amérique du Nord, les premiers qui en découvrirent un nombre considérable d'ossements, désignaient d'une manière pittoresque sous le nom de « père des bœufs » ; le terrible rhinocéros, aux narines cloisonnées, rhinocéros tic horhinus, A côté d'eux un nombre considérable de

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cerfs dont l'un, le sivatherium^ ainsi nommé en souvenir de l'idole de Siva adorée dans cette partie de l'Inde où l'on a retrouvé ses débris, avait la taille de l'éléphant, puis des hippopotames, des chameaux, des chevaux, des bœufs, à peu près semblables aux espèces actuelles. Sauf quelques sujets disparus, c'était la faune de nos jours.

La transition entre l'époque tertiaire et notre dernière époque géologique — celle dans laquelle nous vivons et qui porte le nom d'époque quaternaire — a eu lieu par degrés insensibles. L'homme va apparaître, si même il n'a pas déjà paru. La terre est en effet désormais constituée ; les continents et les mers nettement délimités, l'atmosphère dégagée de ses vapeurs épaisses, transparente, parfaitement respirable, les climats bien définis ; les saisons divisent l'année en périodes régulières ; la faune et la flore ne diffèrent de celles de nos jours que par quelques sujets, témoins et souvenirs des âges passés.

L'époque quaternaire est cependant troublée par de nouveaux cataclysmes ; mais leur action est en quelque sorte restreinte et locale et ne modifie que temporairement l'économie générale du globe. Ces accidents passagers sont les déluges et la période glaciaire. Mais l'homme résiste à ces épreuves, et la caractéristique de l'époque quaternaire, le grand

fait qui la domine et qui couronne toute l'œuvre de la création est le développement de l'espèce humaine à la surface de la terre.

Nous disons le développement, et non l'apparition.

La très grande ancienneté de l'homme sur le globe est en effet aujourd'hui universellement reconnue. Les anthropologistes continueront longtemps, peut-être toujours, à être divisés sur l'époque où il a paru, soit en Europe, soit en Asie, soit en Amérique. Il est cependant un fait à peu près démontré par la science moderne, c'est que son existence doit être reportée bien au delà de toutes les époques historiques et même légendaires. 11 ne saurait d'ailleurs être question, sur un pareil sujet, de dates proprement dites. Les dates n'existent que dans l'histoire, et les souvenirs, les traces, les débris, les outils même que l'homme a laissés et que nous avons retrouvés sur toutes les parties de la terre remontent à bien des siècles avant les temps historiques les plus nébuleux.

On a pu cependant inventorier et on continue tous les jours à classer méthodiquement toutes les épaves, tous les monuments intacts ou mutilés de l'industrie de nos ancêtres ou de nos prédécesseurs dans la première période des temps quaternaires. On a établi ainsi une sorte de chronologie préhistorique qui permet de reculer à l'origine de notre époque géologique, peut-être même plus loin, la naissance de notre espèce. Mais la question de savoir en quel endroit s'est manifesté nettement le premier homme est loin d'être scientifiquement résolue ; et tout ce que l'on peut dire, c'est que si

TAsie a été le berceau du genre humain, comme le veut Topinion générale, il a fallu certainement un très grand nombre de siècles pour que les populations asiatiques devinssent denses au point de se déverser sur les autres parties de la terre. Mieux vaut donc avouer franchement son ignorance sur un sujet si délicat et encore très obscur, et ce n'est qu'avec de prudentes réserves qu'il convient de Taborder.

La grande antiquité de l'homme dans la vallée du Nil est aujourd'hui reconnue. Il y a à peine quelques années, on regardait comme apocryphes et mensongères les fa,meuses listes des rois d'Egypte, dressées par l'érudit Manethon, qui attribuaient aux plus anciennes dynasties une date extrêmement reculée. On qualifiait plaisamment ces dynasties du nom de a Pharaons imaginaires ». Depuis lors, l'illustre Mariette a fait les fouilles que tout le monde savant connaît, et tous les égyptologues lisent aujourd'hui les cartouches et les légendes de ces Pharaons retrouvés aussi facilement et aussi sûrement qu'une inscription de la belle époque romaine ou une charte du moyen âge. Un nombre considérable de petits objets mobiliers, de bibelots de toilette de toute espèce, exhumés presque intacts des ruines de Thèbes, sont d'une élégance, d'un fini de travail, d'une variété et d'une richesse de couleurs véritablement surprenants et ne dépareraient pas l'étagère d'une de nos élégantes modernes ; ils remontent à la onzième dynastie, c'est-à-dire deux siècles environ avant Abraham. L'une des portes de la grande pyramide à degrés de Sakkara, qui est aujourd'hui

lOO l'homme devant les ALPES.

l'un des trésors les plus précieux du musée de Berlin, faisait partie d'un monument encore plus ancien, construit sous le roi Omennéphès, qui appartenait à la première dynastie (4895 ans avant J.-C.) (i). Quarante-neuf siècles avant la naissance du Christ ! C'est là une antiquité prodigieuse pour des monuments et des œuvres d'art ; et ni l'Inde, ni l'Asie, ni l'Assyrie n'ont rien conservé de plus ancien (2). Les plus vieux rois d'Our, en Chaldée, peuvent seuls rivaliser avec ces premiers Pharaons de l'Egypte.

(i) N. JOLY, Uhomme avant les métaux. Les anciens monuments égyptiens, Paris, 1888.

(2) On peut juger du développement de la civilisation et des arts en Egypte quatre à cinq mille ans avant notre ère par les collections de nos musées. Quelques-uns des bijoux trouvés à Thèbes sont d'un fini merveilleux. Colliers, bracelets, miroirs ^ haches ciselées, poignards damasquinés, vases émaillés sont comparables, quelquefois même supérieurs aux plus gracieux produits de la Grèce ; quelques-uns datent de l'époque où Joseph était ministre du Pharaon alors régnant. Les statues de Chafra ou Chephren,le quatrième roi de la quatrième dynastie, à qui l'on doit la seconde des grandes pyramides, étaient, l'une en diorite et l'autre en basalte vert et sont encore si bien conservées qu'on les dirait sorties de l'atelier du sculpteur. Dans le genre grandiose, il suffit de citer le fameux temple de Karnak« dont la superficie était quatre fois plus grande que celle de Notre-Dame de Paris, bien qu'exclusivement réservé aux exercices religieux du Pharaon et qui était un véritable musée d'objets précieux. — F. Lenormant, L'antiquité à l'Exposition universelle, GoMetfe des Beaux- Arts, i" septembre 1867.

Cf. les découvertes toutes récentes faites par MM. Naville, Pétrie et de Morgan, et qui mettent au jour tout un matériel d'objets usuels et artistiques remontant au cinquième siècle avant notre ère.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. lOI

On croit pouvoir reconnaître quatre races principales dans les populations qui se sont succédé en Assyrie : la première, qui serait autochtone, d'un type très inférieur et d'une origine inconnue, aurait produit les peuples qui, sous le nom de Touraniens, de Ligures ou d'Ibères, ont envahi l'Europe occidentale dans les premiers temps historiques. Puis serait arrivée d'Afrique une race sémite par le langage, mais différant par les traits du type sémite aujourd'hui connu. Une troisième race lui aurait succédé et se retrouverait dans quelques types des Aryas primitifs. La dernière race enfin serait la race arménienne actuelle (i).

Tout cela est sans doute un peu confus. Mais en fait de documents précis, il est curieux de citer un cylindre contemporain de Nabonide, roi de Babylone, conservé au Bristish Muséum, qui porte l'une des plus anciennes dates connues en Orient (3750 ans avant notre ère) (2) ; — une figurine en cuivre représentant un personnage divin, agenouillé, qui daterait, d'après M. Oppert, de quatre mille ans environ avant Jésus-Christ ; — une inscription cunéiforme enfin, datant du règne d'Assurbampal (VI !• siècle avant Jésus-Christ) , qui rappelle une conquête de la Babylonie (1635 ans avant la prise de Suze, soit 2280 ans avant l'ère chrétienne) et qui mentionne en outre trois cent cinquante rois antérieurs à cette date, précédés encore d'une époque mythologique

(1) M** DE Nadailhac, V Homme, Paris, 1892. Journ» anthr. Inst, of Great Britain, 1888.

(2) Rawlinson, Athenaeum, 1880.

indéterminée (i). Il est peut-être prudent de faire un peu la part de l'exagération de ces textes. Toutefois, il est très probable que les races qui ont peuplé la vallée du Tigre et de l'Euphrate remontent à une antiquité comparable à celle des peuples de la vallée du Nil. Ce qu'il y a de véritablement prodigieux et ce qu'il m'importe surtout de remarquer, c'est que ces œuvres, d'un travail fini, sont la manifestation évidente de sociétés fortement constituées, arrivées à un très haut degré de civilisation, et que ces sociétés ont été très certainement précédées de sociétés primitives et moins policées, vivant de la vie pastorale, puis, en remontant plus haut encore, de tribus et de hordes sauvages ignorant les arts, ne connaissant pas les métaux, ne cultivant pas la terre, comme le dit très nettement l'Écriture (2), et se rapprochant par les instincts, par les goûts, par les mœurs, des animaux auxquels ils disputaient le sol et qui leur servaient presque exclusivement de nourriture.

Tout le monde sait que les naturalistes ont retrouvé des débris humains dans les mêmes couches qui renferment des ossements d'animaux disparus,

(i) G. Smith, Earfy Hist, of Babyîonia,

L'étude des cycles sothiaques, qui se rapportent à l'étoile Sirius ou Sothis, a permis de vérifier que cette étoile a été vue et observée dans l'île Tylos (golfe Persique) en même temps qu'une éclipse solaire dont la date est certaine, le 29 avril 11,542 ans av. J.-C. C'est la date la plus reculée de l'humanité connue jusqu'à ce jour. (Comm. de M. Oppert à TAcad. des inscriptions et belles-lettres, 31 août 1894).

(2) Genèse, ch. 11, v. 5.

que les archéologues ont exhumé un peu partout, dans l'ancien comme dans le nouveau continent, des monuments appartenant aux temps les plus primitifs, que les ethnographes enfin, en comparant tous ces objets antiques à ceux qui servent actuellement aux usages d'un grand nombre de peuplades dont la vie diffère à peine de celle delà brute, ont reconnu leur parfaite identité. Ignorance complète des métaux, usage de la pierre éclatée d'abord, de la pierre pohe ensuite, pour faire la guerre aux animaux ou se la faire entre eux, outillage rudimentaire, des os grossièrement travaillés, des coquilles percées pour servir d'armes, d'ornements ou d'amulettes, des peaux de bête pour vêtements, des huttes en branches et feuillage, quelquefois même de simples grottes, pour demeures, tels sont les traits qui caractérisent les premières agrégations humaines. En un mot, l'homme a débuté partout par l'état sauvage, qui a cessé en Egypte et dans l'Orient civilisé depuis sept à huit mille ans, qui s'est prolongé beaucoup plus longtemps dans notre Europe et se main tient encore chez certaines peuplades en retard de l'Afrique et de l'Australie.

Si donc on considère que, six à sept mille ans avant notre ère, l'Egypte et l'Assyrie étaient en pleine expansion, que leurs populations très denses occupaient d'immenses territoires, qu'elles possédaient des villes considérables, des palais, des temples, des trésors, des tombeaux dont les dimensions, le nombre et le luxe sont encore pour nous un sujet d'étonnement, on voit dans quelle profondeur du passé il faut rejeter les peuplades primitives et sauvages qui

ont précédé les premières civilisations de l'Afrique et de l'Orient.

Mais on peut reculer ces limites jusqu'à des horizons bien autrement lointains. De tout temps en effet et dans tous les pays, la charrue du laboureur a exhumé, on a même souvent ramassé à la surface du sol, des pierres finement polies, indices d'une certaine civilisation. Les Grecs et les Romains surtout avaient remarqué celles de ces pierres qui présentaient une forme triangulaire, semblables à de petites haches et qu'ils appelaient des ceraunies, c'est-à-dire des « pierres de tonnerre » ou des « pierres de foudre » (xepauvoç, foudre, éclair) ; et aujourd'hui, comme dans les temps antiques, le peuple continue à leur attribuer des vertus extraordinaires et les regéirde comme des talismans (i). L'excellent Pline, qui n'est jamais en reste lorsqu'il s'agit de raconter quelque superstition populaire, dit qu'il y avait deux espèces de céraunies, « une noire et une rouge, toutes deux ressemblant à des haches, simtles securtbus ». La noire, quand elle était ronde, servait à prendre des villes et même des flottes entières ; on la nommait bétyle et on l'adorait comme une idole (paiTuXoç ou Abadir, nom de la pierre que Saturne avait avalée par erreur en place de Jupiter enfant). On en hono-

(i) M. S. DE Rossi, Rapporta sugli siudi et sulle scoperte paleœtnologiche, Rome, 1867.

John Evans, Les âges de la pierre. Paris, 1878.

E. B. Tylor, Early History of mankind,

Em. Cartailhac, L'âge de la pierre dans les souyenirs et superstitions populaires, Paris, 1878; La France préhistorique d'après les sépultures et les monuments, Paris, 1889.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. I05

rait aussi une troisième espèce, très rare et très recherchée des magiciens parthes, parce qu'elle ne se trouvait que dans les lieux frappés de la foudre.

On raconte que Galba, voyant un jour tomber la foudre dans un lac de l'Hispanie Tarraconaise, le fit immédiatement fouiller par ses troupes qui en retirèrent une douzaine de pierres polies en forme de hache. Le futur empereur, qui préludait ainsi d'une manière bien inconsciente aux recherches archéologiques qui devaient plus tard nous révéler les trésors des cités lacustres, regarda cette découverte comme un présage de son élévation prochaine au pouvoir suprême, et l'Espagne conquise lui offrait en hommage une pierre de foudre. Une de ces pierres y décorait le diadème de la statue d'Isis et en beaucoup d'autres points de l'Empire les statues de Junon. Les guerriers germains les appelaient des pierres « radieuses » et en faisaient l'ornement principal de leur casque d'or. M. Oppert a trouvé en Chaldée une de ces pierres véritablement sacrées à leur époque, remontant au trentième siècle au moins avant notre ère et qui portait une inscription en langue primitive bien antérieure à la langue sémitique. On en a recueilli un peu partout, en Egypte, en Asie Mineure, en Grèce, couvertes d'inscriptions gnostiques. Au troisième et au quatrième siècle avant notre ère, il y en avait même de nombreuses contrefaçons que les sectes mithriaques mettaient en circulation et distribuaient à leurs dévots.

L'Écriture nous apprend que Josué, par l'ordre de Jehovah, avait fait fabriquer des couteaux en

I06 l'homme devant les ALPES.

pierre pour circoncire les Israélites, et cette opération fut longtemps pratiquée chez les Juifs avec de petites pierres taillées. A la même époque, les prêtres de Baal en avaient de semblables pour se faire ces fameuses incisions qui les initiaient aux mystères du dieu; et c'est aussi avec de petites haches en silex finement aiguisées que les prêtres de Cybèle se mutilaient d'une manière affreuse. Dans le temple de Jupiter Feretrius, auquel on consacrait les dépouilles opimes, le dieu en personne, Jupiter Lapis ou Jupiter Fulgur, était représenté par une pierre en silex taillé, et on conservait ainsi en pleine civilisation romaine les traditions et les usages des ancêtres de l'âge delà pierre.

Pendant tout le moyen âge, ces petites pierres triangulaires servaient d'amulettes. On les appelait des haches du ciel, des « astropelekies » {5<rTpov, soleil, ciel ; TcsXfxu;, hache); et, lorsque l'empereur de Byzance, Alexis Comnène, envoya, en 1081, à l'empereur d'Allemagne Henri IV une série de présents et des reliques des corps saints, il y joignit une a astropelekia » richement montée en or. Au dixseptième siècle, on voit même un haut dignitaire de l'Église, le prince de Lorraine, évêque de Verdun, recevoir de l'ambassadeur du roi de France à Constantinople une pierre de foudre qu'il s'empresse de porter sur les reins, à cause de sa vertu merveilleuse pour préserver et guérir de la gravelle, « comme l'expérience le faict voire journellement ». La curieuse petite hache est conservée précieusement au musée lorrain de Nancy. C'était une de ces a flesches de foudre d'une renommée si

LES TEMPS PRÉHISTORiaUBS. IO7

constante et approuvée de tant de personnes, que si quelqu'un vouloit combattre cette opinion communément tenue et y desnier son consentement, il paroistroit fol ».

Déjà cependant, dans cette seconde moitié du treizième siècle, un modeste intendant des jardins du Vatican, dont le nom est presque inconnu, Michel Mercati, avait osé publier, grâce à la protection éclairée du pape Clément XI , un mémoire très net sur la véritable origine de ces amulettes et n'hésitait pas à reconnaître que toutes ces pierres de foudre n'étaient que des matériaux travaillés par des hommes à des époques remontant au delà des âges connus, alors qu'on ne connaissait pas encore les métaux. Il comprenait dans la même catégorie tous les silex éclatés et taillés, tous les instruments en pierre, en corne et en os; il était en un mot le précurseur de l'archéologie préhistorique.

Toutes ces haches en silex ou en diorite poli ne sont cependant pas les premiers outils que l'homme a fabriqués. Le polissage est déjà un perfectionnement, et, bien avant d'arriver à cette main-d'œuvre qui exige beaucoup de temps, une réelle habileté de main, presque un certain goût artistique, on s'était contenté d'outils beaucoup plus rudimentaires consistant en pierres éclatées au feu ou taillées très grossièrement à l'aide d'autres pierres de même nature qu'on employait comme ciseaux ou 'percuteurs.

Notre intention ne saurait être de faire ici, même d'une manière sommaire, le résumé des découvertes qui ont permis d'établir les étapes successives de

loS l'homme devant les ALPES.

rhumanité primitive. Ces travaux, qui ne remontent guère à plus d'un demi-siècle, ont confirmé tout d'abord ce que les philosophes et les géographes classiques, Hérodote, Platon, Diodore, Strabon, Lucrèce, etc., avaient pressenti, c'est-à-dire qu'un âge de la pierre avait précédé l'âge des métaux (i) et que, pendant ces époques fort nébuleuses et indéfiniment éloignées de nous, l'homme avait vécu dans un état de civilisation très inférieur (i) .

Il nous suffira de rappeler le principe fondamental sur lequel repose toute l'archéologie préhistorique. Ce principe est que les objets fabriqués ou les débris fossiles recueillis dans une couche de terrain sont contemporains de cette couche elle-même, pourvu qu'elle n'ait pas été remaniée et bouleversée par des causes naturelles ou artificielles. La conséquence est que ces objets et ces fossiles peuvent donner sinon l'âge absolu de l'épave recueillie ou exhumée, du moins son âge relatif par rapport aux dépôts supérieurs et inférieurs. De là une sorte de chronologie des époques antéhistoriques.

On a été ainsi conduit à attribuer à l'humanité primitive une série de périodes définies par la nature, le nombre et surtout la profondeur au-dessous du sol des objets retrouvés, et on a pu établir que les temps historiques ont été précédés sur toute la surface de la terre, en Europe comme en Asie, dans le vieil Orient comme dans la jeune Amérique,

(i) Arma antiqua manus, ungues dentesque fuerunt. Et lapides, et item sylvarum fragmina remi. (Lucrèce, De nat. rer., liv. V, v. 1282 et suiv.)

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. lOÇ

par deux grandes époques d'une durée inconnue : la première , pendant laquelle l'homme ne connaissait pas les métaux, habitait généralement dans des cavernes ou sous des huttes grossières et ne se servait, pour tous les usages de sa vie, que d'instruments en pierre; la seconde, qui marque un progrès sensible, pendant laquelle il a commencé à se servir des métaux, du cuivre d'abord, puis du bronze, enfin du fer. Dans la première période, il a presque toujours habité des grottes naturelles et n'a vécu que des produits de sa chasse ; dans la seconde, il a bâti quelques cabanes qui furent les premiers villages, construit des demeures régulières dans les lacs, commencé à cultiver la terre et à lui demander des ressources pour son alimentation. On a enfin rattaché ces deux périodes aux principaux sujets des faunes alors existantes et qui comprenaient plusieurs espèces aujourd'hui disparues ou émigrées.

L'âge de la pierre a compris ainsi trois époques : !• l'époque la plus ancienne, au cours de laquelle l'homme ne se servait que de pierres éclatées au feu ou grossièrement taillées et vivaient encore le rhinocéros à narines cloisonnées, l'éléphant laineux, l'aurochs, le grand ours des cavernes, le mammouth. C'est l'époque « palaeolithique » ou des animaux d'espèces éteintes ou disparues ;

2* l'époque des animaux émigrés et refoulés par les déluges et l'extension des glaciers, pendant laquelle le renne peuplait la majeure partie de l'Europe et était le principal objet de la chasse de rhomme ; cette période en a pris le nom ; on l'ap-

pelle l'époque du « renne > ou des animaux contemporains émigrés ;

2"" l'époque de la pierre polie, qui a vu l'homme perfectionner son outillage et qu*on appelle l'époque « néolithique », ou l'époque des animaux contemporains asservis.

L'âge des métaux vient à la suite et a été divisé à son tour en deux périodes : l'époque du bronze et l'époque du fer. C'est au cours de la période du fer, quelquefois même à sa fin, que commencent les temps historiques.

Cette classification s'applique principalement à l'Europe. Il n'y a d'ailleurs aucun synchronisme entre les différents âges de la pierre et des métaux dans les diverses parties du monde ; et certaines peuplades de l'Afrique du Sud se maintiennent encore dans un état de barbarie et de bestialité à peu près complète, vivant comme des animaux sauvages, ne cultivant pas la terre et possédant un outillage tellement primitif qu'on peut les considérer comme n'étant pas encore sortis de l'âge de la pierre.

Dans l'ardeur de leur nouvelle science, les archéologues ont multiplié les subdivisions de ces grandes époques, suivant qu'ils prenaient pour termes de comparaison les espèces animales qui vivaient en contact avec l'homme, ou qu'ils classaient les outils et les débris qu'il a laissés. Ils ont été ainsi conduits à faire une nomenclature des différentes étapes de l'humanité préhistorique, et ils ont successivement essayé d'établir : d'abord un âge du grand ours des cavernes, ursus speiéeus, accompagné le plus souvent

de l'hyène et du grand chat ou lion des cavernes, felis spelœa^ tous trois disparus; à la suite un âge de l'éléphant mammouth, elephas primigenius ou anticus et du rhinocéros à narines cloisonnées, rhinocéros ttchorhinuSy qui avaient pour compagnons à peu près inséparables le grand hippopotame et le cerf à bois gigantesque, dont les espèces sont aussi complètement éteintes; puis un âge du renne, cervus iaranduSy qui vivait alors en troupeaux, sur quelques points même domestiqué, et ne se trouve plus aujourd'hui qu'à l'état sauvage dans les régions septentrionales; enfin un âge de l'aurochs, qui abondait aussi dans toute l'Europe, ne vit plus de nos jours que dans le Caucase et dans certaines forêts de la Lithuanie. Le renne et l'aurochs, confinés aujourd'hui dans le Nord, sont ainsi les deux seuls représentants, dans l'Europe tempérée, des espèces caractéristiques des premiers siècles de la période quaternaire.

D'autre part, en prenant pour termes de comparaison les différentes stations où l'on a trouvé des débris de l'homme ou de son industrie, on a établi une sorte de chronologie préhistorique, depuis les découvertes très discutées faites dans les carrières de Thenay (Loir-et-Cher), où des silex taillés et craquelés ont été retirés dans des couches argileuses déposées pendant l'époque tertiaire, jusqu'aux temps beaucoup plus récents des dernières stations lacustres ; et on a cru pouvoir reconnaître cinq époques différentes que l'on a désignées du nom de la caverne ou de l'ossuaire principal et en quelque sorte type de chacune de ces époques :

I" l'époque des sablières de Saint- Acheul, près d'Amiens, oudeChelles (Seine-et-Marne), situé dans la vallée de la Marne, dite époque « Acheuléenne » ou « Chelléenne » , caractérisée par des haches taillées en amande ou en langue de chat, pour employer l'expression des archéologues, et par l'absence à peu près complète d'instruments en os ;

2* l'époque de la grotte du Moustier (Dordogne) ou « Moustérienne », remarquable par ses racloirs et ses lances triangulaires retaillées d'un seul côté ;

3* l'époque du rocher de Solutré (Saône-et-Loire) ou « Solutréenne » , pendant laquelle les pointes de silex sont très perfectionnées et l'arme principale est un casse-tête anguleux ;

4'* l'époque de la grotte d'Aurignac (Haute-Garonne), intéressante par le grand nombre d'instruments de toute nature, principalement en os, les plus perfectionnés en bois de renne ;

5* enfin l'époque de la grotte de la Madeleine (Dordogne), caractérisée par la présence de nombreux produits artistiques sculptés ou gravés sur la pierre ou sur l'os.

Immédiatement après, on entre dans la première époque lacustre, dite « Robenhausienne », où l'on voit apparaître les premiers dolmens. Puis vient la série des temps lacustres, l'âge du bronze, enfin celui du fer(i).

(i) Cf. MoRTiLLET, Matériaux pour servir à Vhistoire primitive et naturelle de l'homme.

J. Evans, Les âges de la pierre.

N. JOLY, V homme avant les métaux.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. II3

Mais, on doit le reconnaître, ces divisions un peu systématiques, qui peuvent être applicables à une région déterminée, perdent une grande partie de leur valeur en dehors des limites où les découvertes ont été faites. Tout ce que l'on peut et doit regarder comme certain, c'est que l'homme a été contemporain de plusieurs espèces animales éteintes au seuil de la période quaternaire, et il n'est même pas téméraire de penser que l'on peut reculer encore cette limite. La question de l'existence de l'homme tertiaire a donc pu être posée. Mais, à vrai dire, les débris humains recueillis jusqu'ici dans les sables argileux et les diverses couches de terrains miocènes sont assez peu nombreux, discutables et discutés. Ils prêtent aux interprétations, et il serait peut-être imprudent de conclure trop tôt.

Les hypothèses et les théories que le problème délicat de la détermination de l'âge de l'homme sur la terre ont provoquées sont de nature à éveiller bien des susceptibilités respectables. Le fait seul, indéniable aujourd'hui, de placer l'apparition de l'homme à l'origine des temps quaternaires, c'est-àdire bien avant les époques historiques les plus éloignées, a paru longtemps en contradiction avec les traditions religieuses et les textes sacrés, et le père Gratry s'était trouvé d'accord avec l'évêque d'Ox-

ford pour déclarer que supposer l'espèce humaine âgée de plus de six mille ans, c'était cesser d'être chrétien (i). En de pareilles questions, le mieux est de se maintenir rigoureusement sur le terrain scientifique, et toutes les incursions dans le domaine des religions ne peuvent donner lieu qu'à de fâcheuses controverses. L'existence de l'homme tertiaire et même de l'homme quaternaire est très discutable. La question a été d'ailleurs, on doit le reconnaître, singulièrement obscurcie par des solutions inspirées trop souvent par des à priori ayant leur source dans les théories les plus opposées (2) et est devenue, comme tant d'autres qui auraient dû rester exclusivement scientifiques, le prétexte des luttes du dogmatisme et de la libre pensée.

Bien que les premiers restes de l'homme fossile, fait observer M . E . Levasseur (3) , aient été découverts dès le commencement du dix-huitième siècle, Cuvier, le fondateur de la paléontologie, se refusait à s'aventurer sur le terrain de l'anthropologie préhistorique. Sans se prononcer d'une manière absolue, il ne croyait pas à la coexistence de l'homme et des animaux antédiluviens que son génie reconstituait. Les découvertes faites depuis l'année 1840 par

(i) A. DE QuATREFAGES, Homme fossile ei homme sauvage. Et udes d'antk ropologie , ch . il . L 'homme des époques paléoîith ique et néolithique, Paris 1884.

(2) De Baye, L'archéologie préhistorique. Paris, 1880.

A. DE QuATREFAGES, L'cspèce humaine^ 1880. Journal des savants (décembre 1881).

(3) E. Levasseur, Esquisse de l'ethnographie delà France,

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. II5

Boucher de Perthes ne permettent plus aujourd'hui d'en douter (i).

Mais, on l'a dit avec raison et on ne saurait trop le répéter, on ne trouve dans la Genèse aucune date limitative des temps où a pu commencer l'humanité ; ce sont des chronologistes imprudents et aventureux qui se sont efforcés de faire rentrer les faits bibliques dans les arrangements de leurs systèmes. Plus de cent quarante opinions ont été données sur la seule date de la création; et entre les variantes extrêmes, il y a un désaccord de 3,194 ans pour la période comprise entre le commencement du monde et la naissance de Jésus-Christ. Cet écart porte surtout sur les siècles les plus proches de la création. La question des origines humaines doit donc être dégagée de toute subordination aux dogmes et rester ce qu'elle doit être, une thèse scientifique discutable et susceptible de recevoir la solution la plus conforme aux faits, aux découvertes et à l'expérimentation (2) .

Elle est loin d'ailleurs d'être nouvelle. L'hypothèse d'un homme préadamite fut émise pour la première fois au dix-septième siècle par Lapeyrère, gentilhomme attaché à la maison du prince de Condé ; elle fut combattue avec une ardeur extrême par les théologiens d'alors, regardée comme une hérésie et

(i) Boucher de Perthes, La Création, essais sur l'origine des êtres, 1841.

(2) Ed. Lartet, Nouvelles recherches sur la coexistence de V homme et des grands mammifères fossiles ^ réputés caractéristiques de la dernière période géologique. Annales des sciences naturelles, t. XV.

Il6 l'homme devant les ALPES.

condamnée naturellement par l'Inquisition. Lapeyrère dut se rétracter, bien que l'Église ne se fût pas prononcée dans un concile, ni même que le pape ait pris aucune décision ex cathedra, La question donna lieu plus tard à une discussion fort vive entre Buffon et les encyclopédistes ; elle a été de nouveau soulevée en Amérique, vers 1860, à l'époque de la guerre de la sécession, et a fait l'objet d'une lutte passionnée entre les États esclavagistes et les États anti-esclavagistes.

L'idée d'une race préadamite pouvant assez facilement conduire à l'hypothèse de la pluralité des races, on conçoit très bien la résistance — on peut même dire la réprobation — qu'elle doit provoquer en présence du texte de la Genèse et de l'opinion généralement admise que tous les hommes sont fils d'Adam. On a essayé de tourner la difficulté par une interprétation du texte mosaïque qui ne manque pas d'ingéniosité. La création de l'homme aurait été la grande œuvre du sixième jour (i); mais la création de la race adamite aurait eu lieu pendant le septième (2) . Entre la création des premières races de la Genèse et la création de la race adamite se serait passé le long espace de temps qui sépare la fin de l'époque tertiaire de l'époque quaternaire ; et c'est pendant cette période que la terre aurait été habitée par des hommes primitifs, nos « précurseurs », qui, d'après le texte sacré, a ne travaillaient pas la

(i) GsNèsE, ch. I, vers. 27.

(2) Genèse, ch. 11, vers. 7.

terre » (i) et seraient les plus anciens hommes de rage de la pierre éclatée, de la pierre polie, peut-être même, sur certains points du globe, des premiers temps de l'âge des métaux. On retrouverait encore ces races d'hommes à l'état sauvage dans plusieurs contrées du monde, et, d'une manière générale, ce seraient la race jaune et la race noire qui constitueraient les races préadamites créées pendant le sixième jour, tandis que la race d'Adam, dont nous descendons, serait postérieure, ne daterait que du septième et constituerait le couronnement de la création.

A Tappui de ce système un peu hasardé on invoque l'existence, reconnue dès les premiers siècles de l'histoire, d'une race noire très nombreuse en Egypte ; on s'appuie même sur différents passages de la Genèse, notamment sur la rencontre faite par Caïn de populations dont il avait redouté tout d'abord le contact, qui existaient dans la partie du monde située à l'origine de l'Éden (2) , c'est-à-dire à l'Est des vallées du Tigre et de l'Euphrate, et parmi lesquelles il trouva une femme ; on fait observer que la Bible elle-même paraît faire une distinction entre les enfants de Dieu et les filles des hommes (3) , qu'elle parle à l'origine même des temps d'une race de géants qui n'existe plus aujourd'hui (4), ce qui per-

(i)... et homo non erat qui operaretur terram, (Genèse, ch. 11, vers. 5.)

(2) Genèse, ch, iv, vers. 14 etsuiv.

(3) ...ingressi suntfilii Dei ad filias hominum, illaque genueruni.,. (Genèse, ch. vi, vers. 4.)

(4) Giganies autem erant super terram. (Gen. ch. vi, vers. 4.)

Il8 l'homme devant les ALPES.

mettrait de supposer que des races antérieures primitives, non prédestinées comme la race d'Adam, auraient existé avant le peuple de Dieu ; on invoque même le déluge mosaïque, déluge tout à fait local, puisqu'on n'a trouvé, ni en Europe, ni en Afrique, ni dans l'extrême Asie, des dépôts diluviens provenant de ce cataclysme spécial , qui par conséquent n'aurait exterminé que la race blanche ou même seulement une partie de cette race ayant mérité, à l'exclusion de la famille de Noé, le châtiment de Dieu ; on oppose enfin à la limite de six à sept mille ans, assignée à l'existence des premiers hommes et que l'on n'avait pas osé jusqu'à présent reculer par respect pour le texte de la Genèse, les documents en nombre toujours croissant d'objets en silex taillé, d'empreintes, de traits réguliers, de dessins faits à la pointe, ayant une certaine valeur artistique et dénotant une main intelligente, sur des os appartenant à des animaux antédiluviens et disparus (i),

(i) Voir notamment les découvertes, faites par M. Capellini à Monte Aperto en Toscane, d'incisions sur des os de balenotus lisses sur un bord, rugueuses sur l'autre. Seul un instrument tranchant, habilement manié, agissant obliquement et soulevant des éclats qui se détachent, peut faire de semblables entailles. On a essayé à diverses reprises de les imiter en employant d'autres procédés et d'autres instruments ; on a toujours échoué.

A. DE QUATREFAGES, Op, Ctt,

Cf. Capellini, L'uomo pliocenico in Toscana, 1875. Congrès international d'anthropologie et d' archéologie préhistoriques, session de Bruxelles, 1873, et session de Buda-Pesth, 1877.

L'abbé Bourgeois, Étude sur des silex travaillés trouvés dans des dépôts tertiaires de la commune de Thenay, près Pont-Levoy, (Loir-et-Cher) . Congr. intern. d'anth. et d'arch.préhist^ session de

LES TEMPS PRÉHISTORIQUES. lU;

quelques débris humains même retrouvés dans des alluvions très anciennes (i) ; et on n'a pas craint d'en conclure que l'homme de la Genèse n'était pas le premier qui eût paru sur la terre et qu'il avait été précédé de plusieurs siècles par un autre homme, son ancêtre ou son précurseur (2) .

C'est sans doute rompre en visière d'une manière complète avec le texte sacré tel qu'on Ta jusqu'à

Paris, 1868. Découverte d'instruments en silex dans le dépôt à Elephas meridionalis aux environs de Chartres. {Comptes rendus de TÂcadémie des sciences, 1869.)

(i) Desnoyers, Note sur les indices matériels de la coexistence de rhomme avec /'Elephas meridionalis dans un terrain des environs de Chartres plus ancien que les terrains de transport quaternaires des vallées de la Somme et de la Seine. (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1863).

G. CoTTEAU, L'homme tertiaire de Thenay. Bulletin de la Sociétê des sciences historiques et naturelles de V Ko»»^. Auxerre, 1 885 .

(2) En creusant les alluvions du Mississipi, près de la Nouvelle- Orléans, on a trouvé^ au-desscus delà terre végétale, quatre couches distinctes renfermant les débris superposés de quatre forêts de cyprès gigantesques successivement enfouies. Dans la couche inférieure était un crâne humain bien conservé, présentant le type actuel de la race indigène de l'Amérique du Nord ; ce crâne est contemporain de la forêt avec laquelle il a été enseveli. En étudiant la couche végétale actuelle, qui supporte des cyprès vivants âgés de plus de cinq mille ans, on a évalué à un minimum de quatorze mille ans l'ancienneté de cette couche moderne; puis, supposant que les trois couches oii gisent des cyprès aussi volumineux correspondaient à des périodes d'une égale durée, on a évalué que la couche inférieure où gisait le crâne humain avait disparu sous les alluvions du fleuve depuis environ cinquante-sept mille ans.

Broca, Mémoire d' anthropologie ^ t. I, 1871.

De Lagrené, Histoire de la Terre, Étude de ses transformations successives, Paris, 1892.)

présent docilement et littéralement interprété. Mais ce texte même, si on veut bien le considérer pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire le résumé très sommaire des transformations successives de la terre ou plutôt du monde solaire jusqu'à l'apparition de l'homme, est cependant en harmonie parfaite avec les vérités qui découlent des découvertes de la science moderne. Et, tout d'abord, il nous paraît inutile d'insister sur la prodigieuse durée des temps écoulés depuis l'origine des époques géologiques. Le premier verset de la Genèse nous apprend que Dieu a créé en six jours le ciel, la terre et tout ce qu'ils renferment. On ne saurait entendre par là que le temps écoulé depuis la période silurienne jusqu'à la formation des derniers dépôts pliocènes, qui précèdent immédiatement la période quaternaire dans laquelle nous vivons, ne dépasse pas six fois vingt-quatre heures. Le mot hébreu y om, employé dans la Genèse, dans l'Exode et dans le Deutéronome, n'a pas la signification unique et exclusive de (c jour solaire » , mais a été au contraire souvent employé par les prophètes pour désigner une période de temps indéterminée. Saint Augustin, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Athanase, saint Eucher, Albert le Grand, saint Thomas et bien d'autres s'accordent tous pour dire que les jours de la Genèse sont des périodes et que par suite les mots de « soir » et « matin » , qui précèdent et suivent le mot « jour » dans le texte biblique, signifient le commencement et la fin de chacune de ces périodes. L'étude des transformations successives de la terre, depuis son état primitif de nébuleuse, absorbée d'abord dans la

LES TEMPS FRÉHISTORIâUES. 121

grande nébuleuse solaire jusqu'à sa constitution actuelle résultant des dernières dislocations géologiques, ne permet pas de soutenir sérieusement que ces événements, continus ou séparés par des coupures dont on ignorera toujours la durée, ont été l'affaire d'une semaine. C'est par milliers et même par millions de siècles qu'il faut ici compter ; et il est absolument impossible de fixer, même avec la plus large approximation, les nombres correspondant à chaque époque géologique ; mais, si ces nombres pouvaient être connus, ils seraient comparables à ceux qui mesurent les distances astronomiques et qui écrasent par leur grandeur les minuscules divisions chronologiques en rapport avec l'étendue de notre vie et de nos périodes historiques (i).

Il est intéressant cependant d'établir une concordance entre le texte sacré et les différents phénomènes qui ont marqué l'histoire de la terre, et cette concordance est tout à fait satisfaisante. C'est ainsi que le premier jour mosaïque, pendant lequel la terre était a invisible et non encore composée », invisibilis et incomposîta (trad. de la Vulgate), où les ténèbres recouvraient la surface de Tabtme, où l'esprit de Dieu planait sur la face de la matière fluide, et qui se termine par la création de la lumière, représente parfaitement la période primitive, pendant laquelle tout notre ensemble planétaire, d'après la théorie de Laplace, était encore à l'état gazeux, la lumière n'étant et ne pouvant être que le résultat

(i) E. Carthailhac, La France préhistorique ^ ch. ii. Paris,

de l'incandescence des gaz qui constituaient la nébuleuse animée, dès l'origine des temps, du mouvement vibratoire initial que Dieu lui avait donné, engendrant à la fois la chaleur, la lumière et l'électricité.

Le deuxième jour mosaïque est, comme le premier, antérieur aux époques géologiques. C'est celui où Dieu créa le firmament. Mais le mot hébreu que l'on traduit par « firmament » signifie plus exsLCtement expansto, épanouissement, et donne assez bien ridée de cette masse de vapeurs et de gaz qui constituaient encore la terre et dont la condensation et la précipitation abondantes semblent désignées sous les noms d' « eaux supérieures » et d' « eaux inférieures » par rapport au firmament (i). C'est au cours de cette période que la grande nébuleuse planétaire s'est concentrée et divisée, que la terre s'est détachée de la masse solaire et a commencé à avoir sa vie propre, indépendante, présentant tout d'abord l'aspect d'un énorme sphéroïde liquide, puis pâteux.

Au troisième jour mosaïque seulement commencent les époques géologiques ; car c'est alors qu'a lieu la séparation des eaux et des continents, ou, pour employer le terme du texte sacré, de l'a aride » . Sur cet aride encore brûlant, point de vie organique à l'origine; mais, avec le refroidissement continu, la végétation commence à se montrer, d'abord humble et terne, s'accroissant bientôt et se développant enfin dans toute son exubérance pendant la période

(i) Genèse, ch. i, vers. 6 et 7.

carbonifère. Ce troisième jour de la Genèse correspond assez bien à l'époque géologique primitive et à la première partie des terrains de transition.

Le quatrième jour mosaïque représente la fin de la période de transition, à la sortie de la période carbonifère, avant la formation des premiers terrains tertiaires. Le ciel était jusqu'alors obscurci par l'épaisseur de l'atmosphère, et c'est seulement à la fin de cette période, pendant laquelle la terre n'était éclairée que par une lumière diffuse, laiteuse, crépusculaire, répandant partout, de l'équateur aux pôles, une chaleur uniforme et humide, que les vapeurs se sont condensées, que la température s'est modifiée avec la latitude, que les climats ont partagé l'année en périodes régulières, et qu'enfin le soleil a éclairé directement la terre de ses rayons (i).

Avec le cinquième jour mosaïque apparaissent les animaux ; d'abord les reptiles et les oiseaux. On a vu que les plus anciennes traces d'oiseaux ont été trouvées dans le trias qui est à la base des terrains secondaires, et que les grands sauriens se sont surtout développés dans les terrains jurassique et crétacé. Le cinquième jour mosaïque correspond donc très bien à la période géologique désignée sous le nom d'époque secondaire.

La terre est déjà formée et habitable, et nous arrivons au sixième jour, celui de la création mammologique par excellence. Les oiseaux et les poissons abondent ; les monstres marins de la période précédente tendent à disparaître ; la végétation

(ï) Genèse, ch. i, vers. 14, 15, 16, 17 et 18.

forestière s'éclaircit ; la terre se couvre de prairies, de fleurs et se peuple de troupeaux. L'homme peut désormais venir. Les premiers débris que l'on a trouvés de son industrie ont été recueillis en effet dans les terrains pliocènes, à la fin de la période tertiaire.

On le voit donc, il y a un accord parfait entre le récit de Moïse et les données de la science.

Le point délicat, il faut bien le dire, sera toujours celui de la date précise de l'apparition de l'homme sur la terre. Les textes sacrés sont intentionnellement muets et laissent prudemment le champ libre à toutes les chronologies. La science, de son côté, ne peut fournir sur la durée des temps écoulés pendant les époques préhistoriques que des dates relatives, sujettes encore à bien des interprétations. L'homme a très probablement vécu pendant toute la durée des temps quaternaires, peut-être même à la fin de l'époque tertiaire ; mais nous ignorons complètement la durée de ces temps. Ce n'est pas que les archéologues et les anthropologistes n'aient essayé plusieurs fois de la déterminer avec beaucoup d'assurance ; malheureusement, leurs chiffres diffèrent dans de telles proportions qu'il est difficile de les prendre bien au sérieux. Il faut toujours un peu se méfier des sciences jeunes, et l'archéologie

LKS TKMPS PRÉHISTORiaUES. I25

préhistorique date pour ainsi dire d'hier. On en aborde Tétude avec une ardeur inconsidérée, le plus souvent sans préparation ni méthode, et c'est, pour certains esprits aventureux, une sorte de sport scientifique dans lequel l'esprit de système et l'imagination tiennent quelquefois une grande place.

L'un des plus érudits de cette pléiade de savants modernes n'hésite pas à fixer à 222,000 ans l'évolution des temps quaternaires pendant lesquels il affirme l'existence de l'homme. Il faudrait encore ajouter à ces deux mille siècles les six mille ans de l'époque historique et une durée de près de dix mille ans qui se serait écoulée entre les temps géologiques et les premières civilisations reconnues en Egypte. Cela ferait à peu près deux cent trente à deux cent quarante mille ans (i). Ces chiffres ne reposent, à vrai dire, sur aucune preuve. Ils paraissent absolument fantaisistes, et, par un effet de réaction tout aussi peu motivé, on a été conduit à les réduire d'une manière non moins exagérée. Déjà sir Ch. Lyell fixait à trente-cinq mille ans seulement l'âge des chutes du Niagara, que l'on s'accorde généralement à placer à la fin de l'époque glaciaire en Amérique, dans cette période de réchauffement

(i) M. de Mortillet divise les temps quaternaires en quatre périodes distinctes qu'il classe d'après les débris de l'industrie hamaine (voir suprà^ p. 112). La période chelléenne aurait duré soixante-dix-huit mille ans ; la période moustérienne cent mille, la période solutréenne onze mille, la période magdalénienne trente-trois mille ans; total deux cent vingt-deux mille ans. {Le préhistorique, i" édition, p. 627.)

M^ DE Nadaillac, L*homme/Uf Paris, 1892.

pendant laquelle l'homme a probablement existé (i). Depuis lors , on a été conduit à abaisser encore cette limite, et on l'a portée à dix mille et même à sept mille ans (2); c'est déjà, pour l'homme américain, une antiquité assez respectable. Quoi qu'il en soit, on voit que la marge est grande entre les dix ou quinze mille ans proposés par les uns, et les deux mille siècles comptés par d'autres ; et d'aussi prodigieux écarts justifient assez bien le nom de <f roman préhistorique » que l'on a quelquefois donné à toutes les descriptions de la vie et des mœurs de l'homme primitif pendant la durée si incertaine des temps quaternaires (3).

Tout cela, il faut en convenir, n'est pas fait pour éclairer beaucoup la question dans ce qu'elle a d'un peu aigu au point de vue dogmatique.

Dans une étude très documentée sur « l'âge de l'homme d'après la Bible » , un érudit prêtre de l'Oratoire, le P. Henri de Valroger, rappelle que le nombre des systèmes chronologiques ayant pour but de déterminer le temps qui s'est écoulé entre la création et l'ère chrétienne est de soixante-dix à soixante-quinze. Les chiffres varient de trois mille sept cents à sept mille ans, ce qui donne une différence de trois mille trois cents ans (4) . a Pas plus que

(i) Principes of géologie. Traveh in Norths America, t. 1.

(2) Proc, Boston soc. of Natural History, t. XXIII.

(3) M" DE Nadaillac, op. ait,

(4) H. DE Valroger, Sur V accord de la science et de la religion. L'âge du monde et de V homme d'après la Bible et l'Église. Paris,

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. 12/

la Bible, dit-il, l'Église ne conteste aux géologues, aux archéologues, aux chronologistes, le droit de chercher scientifiquement la mesure des temps écoulés depuis la création du monde et de l'homme. » Nous n'avons, il est vrai, aucun moyen pour évaluer en années la durée de ces temps ; mais la découverte de silex qui ont paru taillés dans les terrains miocènes rejette évidemment l'existence de ceux qui les ont façonnés dans un passé très lointain. Les hommes de foi se trouvent ainsi placés dans la nécessité de nier les faits observés, ou de renoncer à la croyance de la création relativement récente de notre espèce, ou enfin d'attribuer à des êtres préadamites ces ébauches d'une industrie qui devait acquérir plus tard un développement si remarquable. Le P. de Valroger a accepté nettement cette dernière interprétation. « Si, dit-il, le règne animal fut couronné jadis par des Primates anthropomorphes supérieurs à ceux qui existent encore, la Providence aura laissé périr ces « précurseurs de l'homme «avant de créer nos premiers parents (i) ». Le P. Monsabré a accepté aussi le même moyen de conciliation entre les données bibliques et les découvertes de la science : « De deux choses l'une, déclare-t-il, ou bien les savants reconnaîtront qu'ils ont exagéré la valeur de leurs chronomètres et se verront obligés de rajeunir leurs terrains, ou bien de nouvelles découvertes nous mettront sur la trace d'un être anthropomorphe qui fut, dans l'admirable progression du plan divin, l'ébauche et le précurseur

^i) H. DE Valroger, op. cit.

de l'homme, et auquel il faudra attribuer les instruments de l'époque tertiaire (i) ».

Un professeur de la Faculté de théologie de Paris, M. l'abbé Fabre d'Envieu, a même cru pouvoir dire, tout en restant fidèle à sa foi et sans se départir du respect dû aux dogmes mosaïques acceptés par toutes les communions chrétiennes, que « l'archéologie préhistorique et la paléontologie peuvent, sans se mettre en opposition avec la sainte Écriture, découvrir dans les terrains tertiaires et dans la première partie de la période quaternaire des traces de préadamites , et que la révélation biblique nous laisse libres d'admettre l'homme du diluvium gris, l'homme pliocène et même l'homme éocène (2) ».

Mais, tout en acceptant la possibilité de l'existence de ces hommes primitifs, l'abbé d'Envieu fait remarquer avec raison qu'on n'en a encore découvert aucun ossement incontestable et qu'on ne connaît encore l'homme tertiaire que par quelques spécimens de son industrie. C'est sans doute déjà beaucoup ; mais ce n'est pas assez pour affirmer d'une manière absolue que l'homme, tel que nous le considérons aujourd'hui, a existé à ces époques éloignées ; et, comme le dit très bien le prêtre

(1) Conférences à Notre-Dame de Paris, 1875, citées par M. de Baye et M. A. de Quatrefages. Journal des savants^ décembre 1881.

(2) Fabre d'Envieu, Les origines de la terre et de l'homme diaprés la Bible et d'après la science, ou VHexameron gênésiaque considéré dans ses rapports avec les enseignements de la philosophie^ de la géologie, de la paléontologie et de l'archéologie préhisto^ rique. Paris, 1873.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. 129

orthodoxe, « on est seulement fondé à conclure de l'existence de tous ces travaux d'art, que l'on a trouvé des traces d'un animal raisonnable dans les terrains tertiaires, et on ne peut pas soutenir qu'il n'y a pas eu, pendant les formations anté-hexamériques, des intelligences servies par des organes différents des organes humains ». Certaines entailles découvertes dans des os recueillis dans les terrains tertiaires peuvent être « le fait d*un ouvrier raisonnable autre que l'homme... Dieu a pu attacher l'intelligence à d'autres espèces animales dont le développement artistique, bien qu'il nous soit manifesté par un nombre considérable d'objets de parure, d'armes et d'outils, a été en somme assez peu sensible Rien ne nous empêche de croire que des

races d'hommes ou de quelques animaux raisonnables ont existé pendant le déroulement des deux dernières époques géologiques. Un animal doué d'une âme intelligente couronnait chacune de ces créations. Ces êtres ont eu leur temps d'épreuves ; ils ont accompli leur destinée terrestre, et, lorsqu'elle a été terminée. Dieu leur a donné une récompense ou un châtiment (i). »

L'abbé d'Envieu et les géologues du groupe de Darwin se rencontrent donc en ce sens qu'ils accordent à l'homme actuel des précurseurs. Mais les deux écoles leur attribuent un rôle bien différent. Dans la pensée du prêtre croyant, chaque création a eu son être intelligent, capable d'en comprendre les beautés et d'en offrir l'hommage à son créateur.

(i) F.\BRB d'Envieu, op, cit.

Puis, lorsque le temps pour les races qui nous ont précédés fut terminé, Dieu détruisit, dévasta leur demeure. Il la restaura ensuite et procéda à la création d'une nouvelle race d'adorateurs (i).

Pour les disciples de Darwin, au contraire, les créations successives s'engendrent et se continuent. L'homme actuel se rattache au plus ancien de ses devanciers par une filiation ininterrompue. Ses formes se sont seulement modifiées, son intelligence a grandi; mais nous n'en sommes pas moins, dans toute l'acception physiologique du mot, ses arrièrepetits-fils.

L'homme, d'ailleurs, au point de vue du corps, n'est qu'un mammifère. Mais il est doué d'une élasticité, d'une faculté d'adaptation aux divers milieux dont il a donné, dont il donne chaque jour la preuve. Grâce à elles, il a pu traverser toute une époque géologique différente de celle où il est aujourd'hui ; il a pu vivre sur la terre entière, combattant et surmontant toutes les difficultés de l'existence que lui imposaient les climats et les milieux les plus variés. Il n'y aurait donc rien d'impossible à ce qu'il fût né aux plus anciens temps de la création mammologique.

L'homme occupe en effet, dans le monde organique, une situation tout à fait exceptionnelle. Aucune espèce vivante, animale ou végétale, n'a habité, n'habite et n'habitera jamais comme lui la presque

(i) De Baye, L'archéologie préhistorique. Paris, 1880. A. DE QUATREFAGES, U espèce A « mat «tf, Paris, 1880. Journal des Savants (décembre 1881).

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. I3I

totalité du globe. C'est le seul être organisé qui sache employer la ruse, la force et l'intelligence pour triompher des obstacles matériels, le seul qui sache se défendre contre le froid et le chaud et qui, même à l'état sauvage, s'organise en société. Il n'y a rien donc d'impossible à ce qu'il ait fait la conquête de l'Asie, de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique au début des temps quaternaires, peutêtre avant. « A l'époque miocène, dans un paradis terrestre presque sans limites, il a dû passer d'un continent à l'autre sans changer de climat, sans rencontrer ces conditions d'existence diverses que le Nord ou le Midi devaient lui imposer plus tard et qui rendent aujourd'hui l'acclimatation si meurtrière. Il ne faut pas perdre de vue cependant que le type humain, si tant est qu'il eût de l'unité à une époque très reculée, se montre très diversifié dès qu'on le rencontre, c'est-à-dire immédiatement au début de la période de l'ère quaternaire. Certaines races étaient déjà fixées et portaient le sceau indélébile des milieux longtemps subis, de l'hérédité, du métissage, en un mot de tous les agents qui ont pu déterminer des variations d'intelligence, de qualités physiques, de formes et même de couleur (i).

La constitution de l'homme lui permet d'exister partout où un mammifère peut vivre. Il a donc pu être le contemporain des premiers animaux de ce type qui remontent, comme on sait, jusqu'à l'époque secondaire. L'existence de l'homme secondaire n'au-

(i) A. DE QuATREFAGES, L'espèce humaine, Paris, 1877, pass.

rait donc rien de contraire aux données de la science. A plus forte raison en est-il de même pour l'homme tertiaire (i).

La question s'élargit donc à mesure qu'on l'étudié; et si l'on est obligé d'avouer, avec M. de Baye, que la solution de ce grand problème encore à l'étude pourra se faire attendre longtemps, on peut sans hérésie dire, avec l'abbé d'Envieu, que « l'idée des précurseurs mystérieux du règne humain n'a rien d'hétérodoxe (2) ».

La croyance à un couple unique relativement récent et de race blanche, duquel seraient sortis tous les hommes, est sans doute généralement acceptée, et l'idée de la pluralité originelle de l'espèce humaine est, il faut en convenir, une de celles qui semblent ne pouvoir s'accorder avec le dogme chrétien. L'économie du christianisme repose en effet sur cette donnée initiale qu'un premier homme et une première femme, vivant dans l'Éden en contact direct avec Dieu, sont tombés par leur faute de leur gloire première, que cette faute a rejailli sur leur postérité, que tous les hommes en portent le poids et qu'il a fallu, pour les réconcilier avec le Créateur, que le Fils de Dieu, Dieu lui-même, se fît homme, s'offrît en holocauste et rachetât de son sang l'humanité dégénérée. Le dogme de la Rédemption semble donc s'opposer d'une manière absolue à l'existence de races antérieures à Adam, qui ne

(i) Polybiblion, 1876.

(2) Cf. DE Baye, Fabre d'Envieu, A. de Quatrefages, op, cit.

LES TEMPS PRéHISTORiaUES. I33

peuvent avoir contracté ni par hérédité, ni par complicité, la moindre solidarité avec la prévarication de rÉden. Mais, à vrai dire, on peut, sans y porter atteinte, croire que le sang d'un Dieu n'avait pas une vertu limitée à une race de pécheurs, et que la moindre goutte de ce sang divin avait la puissance de racheter du même coup toutes les races d'hommes vivant sur la terre, quelles qu'aient été leur provenance, leur origine ou leur ancienneté. Si l'on admet que des hommes ont existé sur la terre avant Adam, qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas disparu depuis, qu'ils soient nos ancêtres, comme le pensent les darwinistes, ou des précurseurs éteints, comme le disent quelques savants orthodoxes, on peut regarder comme assez probable que ces hommes primitifs ont commis des fautes tout comme Adam et ses successeurs directs. Les déluges successifs qui ont bouleversé les différentes parties du monde vers la fin de l'époque quaternaire sont considérés par toutes les traditions de l'ancien et du nouveau monde comme l'expiation de ces fautes. Les faits ont dû se passer partout de la même manière, et toutes les peuplades primitives, en Amérique aussi bien qu'en Europe et en Orient, ont vu en effet dans leur déluge spécial un châtiment infligé par des puissances supérieures à toute une race de pécheurs ou de révoltés, à l'exclusion d'un groupe de justes ou d'une famille prédestinée qui avait mérité de survivre au catalcysme. La légende est partout la même. Le sauvetage a toujours lieu sur un bateau qui porte quelques hommes et quelques animaux. Le lieu de l'abordage seul varie;

c'est tantôt le mont Ararat, tantôt l'Himalaya, tantôt le pic mexicain de Colhuacan ou l'île océanienne de Toa-Marana (i). En somme, le récit de Moïse ne s'applique qu'à un ^eul de ces déluges, à celui qui s'est produit en Arménie et dans les pays voisins environ 2,242 ans après la naissance d'Adam, d'après la version des Septante. Pour des esprits sérieux et éclairés, ces considérations ne sauraient altérer, même au point de vue scientifique, aucune des vérités primordiales contenues dans les livres saints et exposées dans un magnifique langage figuré dont le vrai sens nous échappera peut-être toujours . Pour nous, chrétiens respectueux de tout ce que l'Église enseigne, qui croyons à l'inspiration divine qui a dicté la Bible, à la vérité absolue et révélée de tout ce qu'elle contient, nous tenons à constater qu'elle n'est en contradiction avec aucune des découvertes scientifiques modernes, et nous nous sommes plu à démontrer qu'il était possible de faire concorder le récit de la Genèse et son exposé sommaire des diverses périodes de la formation du monde avec toutes les hypothèses, toutes les doctrines, toutes les découvertes de la science sainement et loyalement interprétées. Ce qu'il importe de dire, c'est que ce sont les commentateurs seuls qui ont cherché à établir des systèmes chronologiques, et que le moindre défaut de tous ces systèmes est de ne pas

(i) Voir les traditions des Hindous, des Chinois, des Chaidéens, des Perses, des Thibétains, des Égyptiens, des Grecs, des Romains, des Galls, des Celtes et des Lapons et celles de l'Amérique et de rOcéanie. — L'abbé E. Lambert, Le déluge mosat^Mtf, l'histoire et la géologie, Paris, 1870.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. I35

s'accorder. Or il n'y a pas de chronologie biblique aux premières époques du monde, et les chrétiens, pour rassurer leur conscience, les savants surtout, pour être sincères, devraient se pénétrer de cette vérité que l'histoire primitive de l'humanité échappe complètement à toute chronologie précise. « La chronologie, en eflFet, n'existe que là où se rencontrent des éléments réels, là où l'on possède des monuments qui contrôlent l'exactitude des chiffres transmis par les historiens, et surtout où l'on connaît la mesure exacte du temps employé par le peuple dont on cherche à reconstituer les annales. Une faut donc pas chercher dans les livres saints ce qui n'y est pas, ce qui ne peut et ne doit pas y être> c'est-à-dire une chronologie fixe et certaine (i). » La Genèse n'est ni un cours d'histoire générale, ni un cours de géologie, d'anthropologie ou d'ethnographie comparée, encore moins une encyclopédie ; c'est uniquement le récit des principaux faits concernant le f peuple de Dieu » , qui a vécu sur une portion très restreinte de la terre, lequel récit est précédé d'un exposé général très sommaire de la création du monde. L'objet de ce récit n'est d'ailleurs pas de faire connaître comment, mais par qui le monde a été créé. A l'époque où Moïse écrivait, les hommes avaient une tendance à rendre un culte aux objets les plus brillants de la nature, au soleil, à la lune, aux étoiles; et, dans son récit de la création, l'auteur de la Genèse parait surtout s'être proposé de mettre les Israélites en garde contre le polythéisme et l'ido-

(i) Fr. Lenormant, L'Égypte, op, cit.

latrie des peuples qui les entouraient, en leur annonçant que ces corps célestes, si magnifiques qu'ils soient, n'étaient pas des dieux, mais des ouvrages d'un Créateur tout-puissant auquel seul ils devaient leurs hommages et leur adoration. On ne saurait donc trouver dans la Genèse un récit détaillé de tous les phénomènes naturels, ni des renseignements historiques sur toutes les opérations du Créateur dans tous les lieux de la terre et à toutes les époques de la création. La Genèse est un livre essentiellement révélé, et la science n'a jamais été offerte aux hommes sous le caractère d'une révélation. C'est à eux de l'acquérir. « A moins d'admettre une communication divine d'omniscience, à quel objet, à quelle limite la révélation aurait-elle dû s'arrêter pour ne pas encourir le reproche de quelque omission plus ou moins importante (1)? » Tels ne pouvaient être d'ailleurs les desseins de Dieu ; car, toutes les fois qu'il s'est manifesté à sa créature, il s'est très peu préoccupé de lui inculquer des doctrines ou des théories scientifiques et n'a voulu seulement lui imposer que des préceptes et des lois, un enseignement moral et des vérités éternelles.

Il est presque impossible, comme on le voit, d'effleurer cette question de l'homme primitif sans être entraîné sur le terrain de la polémique religieuse. C'est un peu la région des tempêtes, et nous avons

(i) BucKLAND, La géologie et la minéralogie considérées dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Londres, 1832; Montpellier, 1838.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. I37

hâte d'en sortir. Rentrons dans le domaine des faits et des documents indiscutés. L'horizon est encore assez vaste, quelquefois même un peu indécis; et, si la présence de l'homme dans la région centrale de l'Europe ne saurait être mise en doute bien avant les temps historiques, elle n'a laissé que très peu de traces dans la plus grande partie du massif supérieur des Alpes.

D'une manière générale, l'homme primitif, — celui que l'on est convenu de désigner sous le nom de « préhistorique », en donnant à cette appellation toute l'élasticité qui lui convient, — a laissé des traces de son passage, des débris incontestables de son industrie, quelquefois même des ossements dans les alluvions anciennes, dans les grottes, dans les lacs. Très peu dans les alluvions ; beaucoup dans les abris sous roche et les cavernes; dans les bassins lacustres, au contraire, une véritable population.

Inutile de parler des restes humains qui peuvent se trouver dans les alluvions de la région des Alpes. Les rares fragments recueillis sont contestés. Les diverses phases de la période glaciaire ont d'ailleurs presque tout bouleversé.

Les épaves rencontrées dans les grottes sont plus nombreuses, et dans les couches déposées par les divers diluviums on retrouve chronologiquement stratifiés les débris de l'homme des cavernes, les

traces du feu qu'il avait allumé, les ossements des animaux avec lesquels il a vécu, qu'il a tués et mangés, son mobilier et son outillage presque exclusivement composé d'objets en pierre taillée ou polie et en os, rarement en cuivre,, jamais en fer. On a ainsi une perception assez nette de sa vie domestique, de ses rites funéraires, de ses instincts religieux, de son tempérament de chasseur, de son alimentation presque exclusivement Carnivore; et il en ressort surtout ce fait capital que l'homme a vécu, pendant l'époque quaternaire, en contact avec des espèces animales émigrées ou même tout à fait disparues : l'éléphant laineux, le rhinocéros à narines cloisonnées, le lion, le grand ours, le renne, l'aurochs. Toutes les cavernes, d'ailleurs, naturelles ou creusées artificiellement, se trouvent dans la région moyenne des vallées, un peu au-dessus des champsd'inondation, et n'atteignent jamais une altitude élevée. L'homme se tenait autant que possible près de l'eau, source première de la vie, et n'abordait pas en général la haute montagne.

C'est cet invincible attrait de l'eau pure, nécessaire à tous les besoins domestiques et fournissant en outre au moyen de la pêche un précieux aliment pour la nourriture, qui a été l'une des causes du développement des populations lacustres. A cet avantage se joignait celui de la sécurité, puisqu'une cabane, entourée de tous côtés par l'eau et isolée de quelques mètres seulement de la rive d'un lac, est à l'abri d'une surprise ou d'une attaque du dehors, soit de la part des hommes, soit de celle des animaux. Bien que maintes fois cité, il est intéressant

LES TEMPS PRÉHISTORIâUES. 13g

de rappeler le récit détaillé que nous a laissé Hérodote des habitations lacustres de la Macédoine : t M^abaze, dit-il, essaya de soumettre les Péoniens du lac Prasias, dont les maisons étaient construites sur des pieux enfoncés dans le lac. On posait à fleur d*eau des planches jointes ensemble, et un pont étroit établissait la communication avec le rivage (i) . Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs; mais, dans la suite, il fut décidé que chacun en apporterait trois du mont Ortelus à chaque femme qu'il épouserait. Sur les planches de chaque cabane se trouvait une trappe qui conduisait au lac, et, dans la crainte que les enfants ne tombassent par cette ouverture, on les attachait par le pied avec une corde (2) . »

Cette description, devenue presque classique, dépeint d'une manière saisissante la physionomie de ces anciennes peuplades de la Thrace, où l'on voit chaque famille ou plutôt chaque femme — car tous les maris en possédaient plusieurs, qu'ils achetaient assez cher, comme les Germains (3) — habiter séparément sa chaumière que l'épouseur construisait lui-même, en allant couper dans la forêt voisine de l'Ortelus des pieux qu'il enfonçait ensuite à ses frais dans la vase du lac, ce qui indique déjà l'idée de la propriété individuelle substituée à celle de la propriété collective.

Rien de plus curieux, de plus précis et de plus

(i)... Svo6ov crreivyîv jit^ T«?^P^' (Hérodode, liv. V, ch. xvi.) (2)... ovxvàç yuvaîxaç. (Hérodote, Terpsichore» liv. V, ch. xvi.) (3)/rf.,Hv. V,ch. VI.

pittoresque en même temps que ces détails sur ces huttes de bois ou de torchis construites à fleur d'eau sur le lac et communiquant avec le rivage au moyen d'un pont étroit que l'on repliait à la moinde alerte ; — que ces chevaux et ces bêtes de somme vivant dans l'intimité des gens de service, et ces enfants attachés pendant le jour par le pied avec une corde de chanvre afin d'éviter les accidents ; — que cette trappe glissant dans un châssis, véritable puits ou évier pratiqué dans les planches de chaque chaumière et s'ouvrant directement sur le lac; — que cette description de poissons attirés par les débris de cuisine, comme on les appelle encore en Danemark, et tellement abondants aux abords du village lacustre qu'il suffisait d'y jeter un panier de cordes pour l'en retirer rempli; — que ces bestiaux, enfin, finissant par manger eux-mêmes de cette nourriture et devenant ichthyophages, en tempsde siège au moins, comme le reste des habitants (i).

Dans son traité a des Airs, des Eaux et des Lieux » , Hippocrate raconte que tous les peuples fixés sur les bords du Phase, ce fleuve de Colchide si célèbre par la légende de la Toison d'or et de l'expédition des Argonautes, se construisaient, au milieu des marécages, des maisons sur pilotis enfoncés dans la vase. Ces maisons étaient en bois, en torchis ou en roseaux, et on communiquait de l'une à l'autre au moyen de passerelles mobiles, de pont-levis ou de barques creusées dans un seul tronc d'arbre. En sa qualité de médecin, il critiquait même beaucoup

(i) Hist. gin, de Languedoc, liv. I, ch. xi, note E. B.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES. I4I

l'insalubrité de ces constructions, dans lesquelles on prenait facilement la fièvre et où on ne pouvait vivre longtemps en bonne santé. Aujourd'hui encore, malgré le conseil du vénérable père de la médecine, les habitants du pays continuent à établir leurs demeures dans les mêmes conditions et sur les mêmes emplacements ; et le professeur Virchow, de Berlin, rapporte, d'après les voyages de Maurice Wagner, « que la ville de Redout-Kalch, sur le Chopi, se compose de deux longues rangées de huttes en bois, qui ne sont guère plus grandes et plus spacieuses que les baraques de la foire de Francfort et reposent sur des pilotis à un pied audessus du sol marécageux. C'est le mode de construction que l'on retrouve à No vo-Tscherkask (i). »

Strabon, après Hippocrate, nous montre Ravenne, ville de création pélagique, située au milieu des marais et bâtie sur pilotis. Il en est de même des grandes villes des Bataves ( Amsterdam, etc.), dans les lagunes de la mer du Nord, et de celles des Hénètes (Henetia, Venetia, Venezia, Venise), dans les lagunes de l'Adriatique. Ce ne sont évidemment que des habitations lacustres, qui ont été plus ou moins reliées à la terre par suite des atterrissements produits par les eaux de la Meuse, du Rhin, de l'Adige et du Pô, et où les maisons de briques et les palais de marbre ont pris la place des chaumières disparues de l'âge primitif (2).

Ce sont les mêmes procédés qu'ont conservés les

(i) Virchow, Revue des cours scientifiques, 1866, t. IV. (2) Hist. gén. de Languedoc, 1. 1, note E. B.

142 l'homme UEVANT les ALPES.

pêcheurs russes établis dans les « limans » du Volga, que Ton retrouve dans la construction des huttes du Bosphore perchées sur de longs pieux obliques et croisés comme les rameaux entrelacés d^un arbre, et qui sont pratiqués encore par les Papous de la Nouvelle-Guinée, par les habitants <ies bords du Niger et du Zambèze dans l'Afrique centrale, par ceux du Cambodge dans l' Indo-Chine, par les Malais et les Chinois de la côte de Bornéo(i) .

C'est dans le même but de défense que les premiers Aztèques de l'Amérique bâtissaient leurs cabanes de joncs et de roseaux sur des pilotis plantés dans un groupe d'îles basses et marécageuses, et <ju'ils les reliaient entre elles par des digues palissadées. Mexico, dans le principe, n'était qu'une agglomération de maisons lacustres. Lorsque les Espagnols arrivèrent dans le Nouveau Monde, ils trouvèrent, au fond de la mer des Antilles, une petite ville construite tout entière sur pilotis et noyée au milieu des lagunes. C'était une sorte de petite Venise, et le pays en reçut le nom de « Venezuela ».

Dans les vieux bas-reliefs assyriens, on voit des îlots artificiels formés de grands roseaux entrelacés et servant de demeure aux plus riches habitants de Ninive et de Babylone. Ces îles flottantes rappellent celles de la Chine actuelle avec leurs jardins voguant en quelque sorte sur l'eau, formés de ra-

(i) D' J.-B. NouLET, V âge de la pierre polie et du hrotiBe au Cambodge, d'après les découvertes de M. y. Moura, représentant ^u protectorat français au Cambodge. — Archives du Musée d'kisioire naturelle de Toulouse, Toulouse, 1879.

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deaux couverts de terre portant des maisons, des kiosques et des monuments de toutes formes autour desquels se développe la plus riche végétation. La fameuse île des Roses, dans le lac de Stamberg, en Bavière, n'est, comme tant d'autres, qu'une île artificielle datant des premiers temps de l'humanité ; les pilotis se sont écrasés ; le fond s'est exhaussé ; il a été peu à peu remblayé ; mais ce n'était autrefois qu'une bourgade flottante, et sur le terrain aujourd'hui solide s'élèvent des jardins et un château (i).

On le voit. Les constructions de cette nature se retrouvent partout, dans tous les temps et dans toutes les parties du monde. Mais c'est seulement depuis une quarantaine d'années qu'on a rattaché tous ces faits d'observations épars et reconstitué toute une phase de la vie de l'humanité primitive à laquelle on a pu très bien donner le nom de « période lacustre » ; et les plus précieuses découvertes ont eu lieu précisément au seuil de la région des Alpes, sur les bas-fonds d'un de ses plus beaux lacs dont les rives forment aujourd'hui une ceinture presque continue de villages, de jardins et de châteaux.

On sait dans quelles circonstances heureuses.

Au cours de l'hiver de 1853 à 1854, les eaux du lac de Zurich subirent à plusieurs reprises une baisse extraordinaire et laissèrent à sec une large

(1) E. Desor, Les palafittes ou constructions lacustres du lac de NeuchdteL Paris, 1865.

N. JOLY, L* homme avant les métaux, ch. v. Paris, 1888.

grève qui permit tout d'abord aux riverains de faire quelques travaux d'endiguement. Près d'Obermeilen, des ouvriers remuant la vase des terrains accidentellement émergés mirent au jour un nombre considérable de pierres noircies par le feu, des morceaux de charbon, des ossements, des poteries» des ustensiles et des armes en pierre, en os et en bronze très variés, le tout entouré d'une forêt de pilotis régulièrement alignés et parallèles à la rive. C'étaient les restes d'un ancien village enfoui sous les eaux. Cette découverte fut le point de départ d'une série de fouilles de même nature dans le lit d'alluvions des principaux lacs de la Suisse, de TAutriche, de la Bavière, de la Savoie, de la haute Italie. Partout on retrouva les mêmes débris, offrant les mêmes caractères, présentant les mêmes traits originaux et surtout cette particularité remarquable d'offrir des alignements réguliers et des quinconces de pieux, tous recépés à la même hauteur comme ceux que l'on établit de nos jours pour les fondations des ouvrages en rivière. De là le nom depalafittes (palafitta^ palis, clayonnage, de /tf&, pelle, et fitto^ fiché) qu'on leur a généralement donné. Dans les lacs de la Suisse, on en a compté plus de deux cents, et sur l'emplacement de certaines de ces bourgades lacustres on a relevé plusieurs milliers de pieux, plus de quarante mille à Wangen, près de cent mille à Robenhausen. Quelques-unes avaient plusieurs centaines de cabanes, et on a pu évaluer approximativement le chiffre de leur population à quatorze ou quinze cents âmes. On trouve de tout dans, ces curieuses ruines effondrées au fond des

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eaux : charpente, pilotis, chaume des toitures, nattes en paille, débris d^animaux domestiques ou sauvages, crânes humains de diverses formes, instruments de toute sorte en pierre, en os, en bronze, en fer, poteries grossières ou élégantes, objets d'art et de parure, tissus, meules à aiguiser, meules à broyer les grains, pains, fruits, cendres, charbon. C'est en un mot un peuple antique et depuis longtemps oublié qui se lève pour ainsi dire de son tombeau et vient reprendre dans l'histoire de l'espèce humaine la place qui lui appartient.

La période lacustre a directement précédé dans les Alpes l'ère de l'Helvétie historique. Toutefois, les plus anciens palafittes ne paraissent guère remonter au delà de la période néolithique et ont cessé à peu près avec l'âge du fer, c'est-à-dire peu de temps après l'invasion romaine . Quelques stations lacustres cependant renferment des débris appartenant aux trois âges de la pierre, du bronze et du fer, ce qui dénote évidemment une très longue durée. La ville de Genève en particulier, celle qu'on appelait encore au moyen âge Geneva palustria^ n'a été dans le principe qu'une ville lacustre, la première peut-être de toutes celles des Alpes. Le goulet par où s'échappait le Rhône à sa sortie du lac présentait alors une largeur beaucoup plus grande que celle de l'étroit défilé que l'on voit aujourd'hui. Au lieu d'un couloir resserré et d'un barrage déversoir, il existait une belle nappe d'eau à très faible courant qui se prêtait très bien à la construction d'ouvrages sur pilotis.

L'époque lacustre a commencé à Genève, simul-

tanément des deux côtés du lac, par deux établissements de l'âge de la pierre longtemps séparés l'un de l'autre. Peu à peu, ces deux groupes, situés assez près de la rive, se sont avancés vers le large ; et, à force de se rapprocher, ils ont fini par se rejoindre le long du banc sous-marin du Travers, qui traverse le lac entre Sècheron, sur la rive droite, et Cologny, sur la rive gauche. Pendant toute la durée de l'époque du bronze, ce mouvement d'extension s'est accentué, et Genève lacustre a constitué une grande bourgade trilobée couvrant tout le milieu du petit lac et sur laquelle s'est soudé, un peu plus tard, un petit établissement de l'âge du fer, formant en amont, sur le banc même du Travers, une sorte de promontoire avancé (i).

Non loin de Genève, dans les eaux de Versoix, on a découvert aussi une station présentant les mêmes dispositions et les mêmes particularités. Un peu plus loin, dans les eaux de Morges (2), on a relevé trois stations juxtaposées, d'âges distincts : la première, la a station de l'Église », de l'âge de la pierre, sans aucun mélange avec le bronze ; la seconde, la « station des roseaux », du même âge, mais où l'on trouve déjà des poteries en grès, quelques haches et de petites lames de couteau en bronze ; la troisième, la a grande cité de Morges », encore plus récente et appartenant au bel âge du bronze pur, sans aucun mélange d'instruments de pierre.

(i) Voir la carte de Genève lacustre. Ch. Lenthéric, Le Rhône histoire d'un fltruve. Paris, 1892.

(2) F.-A. FoREL, Ténevières de la Suisse, Genève, 1879.

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Dans aucune on n'a trouvé d'objets en cuivre.

Presque partout, la transition de l'âge de la pierre à Tâge du bronze a lieu sans l'intermédiaire d'un âge du cuivre ; et cette lacune a souvent été interprétée comme l'indice de la brusque apparition d'une deuxième race mieux armée que la précédente, qui se serait violemment substituée à elle et l'aurait même complètement anéantie. La fin du premier âge aurait été dès lors marquée, d'après l'opinion de certains archéologues, par des événements terribles. Deux races se seraient heurtées, et la plus faible aurait été absolument détruite. Les nouveaux venus, plus forts, appartenant vraisemblablement à la race celtique, armés de leurs haches de métal, auraient eu facilement raison des premiers lacustres, dont l'outillage de pierre très imparfait n'aurait pu les préserver d'une extermination complète, et la limite des deux âges aurait été dès lors marquée par l'incendie des bourgades primitives, dont on retrouve presque toujours les débris carbonisés au fond des lacs.

A la distance à laquelle nous sommes des événements, il est difficile de savoir au juste comment les choses ont dû se passer. Dans l'enthousiasme des premières trouvailles faites dans le lac de Zurich, les archéologues se sont plu à accréditer des légendes plus ou moins justifiées sur l'antiquité des villes lacustres, sur leur occupation successive par trois races distinctes qui répondraient aux trois âges classiques de la pierre, du bronze et du fer, sur les guerres d'extermination et les incendies qui auraient signalé le passage d'un âge à l'autre. Tout ce passé

est, à vrai dire, assez nébuleux. La destruction par le feu était d'ailleurs tôt ou tard la destinée inévitable de ces amas de bois secs, résineux pour la plupart, qui constituaient une bourgade lacustre. Aussi les vestiges d'incendie s'y rencontrent-ils à peu près partout (i). Il y a plus. Les produits industriels des trois âges présentent des ressemblances et une continuité de perfectionnements difficiles à concilier avec de violentes et tragiques interruptions. Quant à l'apparition, en plein âge de la pierre, d'un métal supérieur et composé comme le bronze, il est assez rationnel de l'expliquer par les relations des peuplades primitives, soit avec les Étrusques, soit avec les navigateurs phéniciens qui avaient remonté le Rhône pour pénétrer au cœur des Alpes, soit même avec des voyageurs isolés de race indo-européenne qui étaient, comme on le sait, en possession des métaux avant leurs grandes migrations sur notre continent (2); c'est-à-dire par l'immixtion lente, progressive et pacifique d'une civilisation étrangère et relativement supérieure, qui peut très bien ne pas s'être imposée par la force et avoir été acceptée comme un bienfait et un progrès.

Il est donc assez probable que la transition entre l'époque dite lacustre et celle où l'on a renoncé définitivement à ces constructions aquatiques s'est produite insensiblement, et on remarque en effet « que la plupart des villes, des bourgs et des moindres

(i) J.-B. Gauffe, Genève historique et archéologique. Genève,

(2) A. Maury, L'homme primitif. Paris, 1867.

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villages riverains des lacs des Alpes et dont le nom indique l'origine celtique, se trouvent vis-à-vis ou à proximité de quelque ancien emplacement lacustre à peine recouvert par de la tourbe, du gravier ou d'autres atterrissements, et sont en quelque sorte la continuation sur la terre ferme d'anciennes villes flottantes construites sur pilotis, comme de petites Venises, à une certaine distance du rivage (i) ».

D'une manière générale, les cités lacustres disparaissent dans les Alpes orientales avec l'âge de la pierre. Dans les Alpes occidentales, elles durent jusqu'à l'âge du fer et se prolongent même jusqu'à l'aurore des temps historiques. Mais il n'y a aucun synchronisme entre ces différents âges. On a trouvé en effet à la Tène, près de Neuchâtel, une monnaie moderne à l'effigie de Claude, ce qui prouve que cette station s'est maintenue au moins jusqu'au premier siècle de notre ère. Dans le lac du Bourget, on a découvert un vase portant une inscription romaine à peu près de la même époque. Dans le lac de Bienne, on a recueilli des épées romaines dont l'âge n'est pas bien défini, mais qui paraissent dater du premier ou du second siècle de l'Empire (2). La station lacustre de Paladru (Isère), qui est surtout riche en objets en fer, a même fourni une monnaie carlovingienne. Nous avons vu enfin que la vie lacustre se continuait de nos jours dans plusieurs contrées de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique. Rien n'est donc absolu à ce sujet.

(i) J.-B. Galiffe, op. cit.

(a) N. JOLY, L'homme avant les métaux. Les palafittes de la Suisse, op. cit.

Dans les palafittes les plus anciens^ on n'a guère découvert que des objets de la pierre polie et des os travaillés, les uns ayant appartenu à des animaux domestiques, — le chien, le porc, le bœuf, la chèvre, le mouton, le cheval ; les autres, débris de fauves ou d'animaux sauvages qui avaient été capturés ou dépecés pour la nourriture et dont les peaux étaient employées à divers usages, — l'ours brun, le loup, le bison, le blaireau, le chevreuil, le chamois, le castor, le sanglier. Dans les palafittes plus récents, les objets en pierre taillée sont plus rares, et l'on trouve en outre une plus grande proportion d'armes, d'ustensiles en bronze et même en fer. Dans les uns et les autres, les débris de poterie sont très variés. Presque tous les vases sont à large panse, d'une fabrication assez grossière, d'une pâte peu homogène, grise ou noire, et ne présentent jamais cette belle couleur rouge qui caractérise les fines poteries des stations gallo-romaines de la région de la Méditerranée. En certains endroits même, entre autres aux stations du Pont de Thielle et de l'île Saint-Pierre, dans le lac de Neuchâtel, on a recueilli de fort beaux grains de froment carbonisés comme la tourbe qui les environne, de l'orge, de l'avoine, des pois, des lentilles, des glands (i). On a enfin retrouvé des pierres circulaires de soixante centimètres de dia-

(i) Parmi les débris d'un village lacustre du lac de Constance, M. Lohie a découvert un ancien magasin contenant environ cent mesures d'orge et de froment en grains et en épis. II a trouvé aussi un véritable pain conservé par la carbonisation et consistant en grains broyés auquels le son adhérait encore. (El. Reclus, Les cités lacustres de la Suisse, Paris, 1862.)

mètre qui servaient de meules, des pilons en granit ou en grès, des lambeaux d'étoffe de lin, ce qui indique clairement que ces peuplades primitives ne se contentaient pas de la dépouille des animaux et des produits de la chasse et de la pêche pour se vêtir, se nourrir et meubler leurs habitations, et que la culture des céréales et la trituration des grains, qui sont une des conquêtes les plus importantes de l'humanité, leur étaient assez familières.

L'énorme quantité de pilotis sur lesquels les villages lacustres des Alpes étaient construits est une preuve de l'immense labeur accompli et du temps considérable qu'il a dû exiger. Bien que la date de ces premiers établissements soit assez difficile à déterminer, on a pu, par une méthode ingénieuse, l'indiquer, dans quelques cas, avec une certaine approximation. C'est ainsi qu'en étudiant les couches successives du cône de déjection du torrent de la Tinière, qui se jette au fond du Léman, non loin de Villeneuve (i), on a retrouvé dans les dépôts récents de ce torrent une série d'antiquités romaines parfaitement authentiques, à i'",30 de profondeur environ. L'épaisseur du dépôt donne à peu près la mesure du travail d'exhaussement produit par les alluvions, depuis la période romaine jusqu'à nos jours, soit à peu près dix-huit cents ou deux mille ans. Cette date peut servir de repère et permet

(i) MoRLOT, Une date de chronologie absolue en géologie. Société vaudoise des sciences naturelles. Genève, 1862.

D' Uhlmam, Ueber die Thierreste und Gebisstheile gefunden in den Sckuttablagerungen der Tinière. Berne, 1862.

d'établir une échelle chronométrique pour la détermination des âges successifs des dépôts inférieurs. Les premiers ustensiles de l'époque lacustre et les armes en bronze ayant été trouvés à la profondeur de 2", 70, et les outils en pierre polie à près de cinq mètres au-dessous, on est fondé à attribuer aux âges correspondant aux deux périodes du bronze et de la pierre les dates respectives de trois à quatre mille ans et de six à sept mille ans.

D'une manière générale, on peut donc considérer que les hommes de la pierre taillée ont été les premiers habitants des basses vallées des Alpes (i). Ils ont d'abord chassé le renne dans les régions voisines des lacs. Le grand glacier du Rhône qui a recouvert pendant de longs siècles le lac de Genève sur près d'un kilomètre de hauteur et s'épanouissait par-dessus Lyon jusque dans la vallée inférieure, avait alors disparu; mais les thalwegs du haut Rhône, du haut Rhin et du haut Danube et de leurs affluents étaient encore remplis par les neiges et les glaces. Au fur et à mesure du recul des glaciers, l'homme a pu remonter les vallées et s'est abrité

(i) Le monticule de Verrier, situé près de Genève, au pied du mont Salève, est formé par l'éboulement de couches presque verticales de cette montagne, postérieurement à l'époque glaciaire. Les cavités laissées entre les gros blocs de ces éboulements ont servi d'abri à l'homme de cette époque. On y retrouve de nombreux débris d'os de renne travaillés en quantités beaucoup plus considérables que dans les cités lacustres, ce qui prouve incontestablement que l'homme est venu dans les Alpes bien antérieurement avant l'époque des palafittes. — (N. Joly, Ukomme avant les métaux, op. cit.)

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tout d'abord dans des grottes ouvertes sur le flanc des montagnes. L'homme des palafittes succédant à celui des cavernes a d'ailleurs vécu jusqu'à l'origine des temps historiques ; sur plusieurs points même, il a été contemporain de l'invasion romaine et s'est maintenu avec ses mœurs amphibies jusque dans les premiers siècles de notre histoire nationale.

Le nombre des lacs des Alpes est presque impossible à déterminer. Il y en a près de cinq mille à toutes les altitudes, et leur surface totale dépasse quatre mille cinq cents kilomètres carrés (i). Personne ne peut se flatter de les avoir tous reconnus. Il est même permis de douter qu'ils soient tous portés sur les meilleures cartes. Si l'on jette les yeux sur celle de la frontière des Alpes extraite par quarts de nos feuilles d'état-major au 80,000% on ne compte pas moins de trois cents lacs sur la chaîne de partage des bassins français et italien, depuis les Alpes-Maritimes jusqu'à Albertville en Tarentaise. La seule feuille de Saint-Martin- Lantosque en contient soixante-dix-huit. A part les grands lacs autrichiens, les magnifiques lacs de l'Italie septentrionale et une vingtaine de lacs français, suisses ou francosuisses (le Bourget, Annecy, Genève, Neuchàtel, Constance, Zurich, Lucerne, Brienz, etc.), tous ces lacs sont d'une faible superficie, — quelques hectares seulement. Le plus grand nombre sont à une altitude moyenne de deux mille mètres ; ils marquent le périmètre des derniers grands glaciers quaternaires ; çt

(i) E. Levasseur, Les Alpes, ch. ix. Paris, 1889.

dans la région qu'ils occupent, il semble que la période glaciaire vient seulement de finir. La flore est pauvre, souvent absente, — quelques touffes clairsemées de rhododendrons, des mélèzes isolés et souffreteux, des mousses et des lichens. Presque partout le rocher nu. D'énormes blocs charriés par le glacier jonchent le sol. L'homme vit mal dans ces solitudes. Le paysage, qu'on a si bien appelé du nom de « morainique » , est le même qu'il y a six mille ans. Point d'animaux sur le sol; peu d'oiseaux dans le ciel. L'eau verte des lacs, profonde de plusieurs centaines de pieds, a le froid et le reflet de l'acier. Nul vent ne ride la surface de ces nappes rigides. Les hautes cimes qui les entourent s'y reflètent comme dans un miroir, aussi nettes que dans l'air pur; les rochers qui les bordent trempent leurs pieds dans l'eau virginale. Pendant la moitié de l'année, l'eau glacée se détache en noir sur la masse de neige qui l'entoure. C'est le calme et la nudité du désert. Tous ces lacs se ressemblent. Ils n'ont pas de berges. Les falaises y plongent à pic. L'horizon est fermé de tous côtés par une ceinture à peu près continue de blocs écroulés. Au-dessus de cette première barrière, semblable au podium d'un cirque romain de dimensions colossales, se dresse l'énorme amphithéâtre des croupes supérieures drapées dans leurs glaces et leurs névés, étagées en gradins jusqu'aux nues, comme une assemblée pétrifiée d'êtres gigantesques, immuables, éternels.

On conçoit sans peine que ces régions, aujourd'hui presque inhabitables, l'étaient bien davantage à l'époque préhistorique. Elles étaient même tout à

fait impraticables. La terre traversait encore cette période de son histoire pendant laquelle l'extension des glaciers empêchait d'une manière presque absolue l'accès de nos grandes chaînes de montagnes. L'homme existait sans doute déjà; il avait même commencé depuis longtemps ses grandes migrations de l'Asie vers l'Europe, suivant cette loi de marche de la civilisation qui se développe lentement, mais d'une manière continue, depuis l'origine des siècles, de l'Orient vers l'Occident. Mais les amoncellements de neige et de glace sur toutes les montagnes et même sur les hauts plateaux devaient avoir une influence très sensible sur les directions suivies ; et il est très probable que l'homme ne s'est engagé dans le massif des Alpes que très prudemment, au fur et à mesure du recul des glaciers, et qu'à l'époque préhistorique, ne pouvant les franchir sans peine et sans danger sérieux, il s'est contenté de les tourner. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'homme a vécu pendant la période glaciaire, et il parait même en avoir conservé un vague souvenir. Une ancienne tradition de la Perse parle , en effet , du froid permanent et probablement très exagéré (i) qui aurait autrefois envahi la terre pendant de longs siècles et l'aurait rendue en partie inhabitable (2). Quels que puissent être l'éloignement et la durée de ces temps et de ces phénomènes, l'homme a été le

(i) Voir sur la température probable de l'époque glaciaire Ch. LEifTHÈRiCt Le RMne, histoire (T un fleuve, i"" partie, ch. i.

(3) Vendidah-Sadé, ch. i; cf. Fr. Le.normand, Les premières civilisations, t. I, V, et A. Falsan, La période glaciaire, introdact. Paris, 1889.

témoin de toutes les transformations que la progression et le recul des glaciers ont fait éprouver à notre sol, à notre faune, à notre flore, à notre climat. Il a lutté d'abord contre leur envahissement, puis il a dû se replier dans les plaines. Il a vu leur débâcle formidable, leurs retraits successifs, et il a pu alors occuper peu à peu tous les terrains, toutes les pentes qu'ils avaient abandonnés. Les plus anciens débris de son industrie ont été retrouvés, en effet, dans les grottes jadis envahies par le diluvium glaciaire, et ses ossements y sont mêlés à ceux de la plupart des animaux des temps quaternaires. « Non seulement des silex taillés et des os façonnés ont été recueillis dans les couches mêmes qui renfermaient des débris d'une faune à laquelle l'influence des phénomènes glaciaires avait imprimé un caractère spécial, mais encore les artistes de cette humanité primitive ont su graver au trait ou sculpter en rondebosse des représentations fort ressemblantes de mammouths, de rennes et d'autres animaux analogues qu'ils voyaient chaque jour près d'eux et qui, s'ils ne se sont pas éteints depuis, sont remontés vers le Nord ou vers les cimes les plus élevées de nos montagnes (i). »

(i) A. Falsan, op. cit.

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Malgré Tincertitude que l'on peut conserver sur l'origine récente de l'homme, on ne saurait admettre qu'il soit né dans la région même des Alpes. Il y est venu d'ailleurs, et, à une époque fort reculée, des peuplades primitives se sont probablement avancées peu à peu de l'Asie vers l'Occident, à travers des contrées inconnues et presque désertes qui devaient être plus tard notre Europe si peuplée. Deux grandes voies s'ouvraient devant elles : la mer Méditerranée et la vallée du Danube. Ceux qui prirent la route de la mer débarquèrent de proche en proche sur toutes les côtes, à toutes les embouchures des fleuves, et la vallée du Rhône devint naturellement un de leurs itinéraires les mieux indiqués, celui qui leur permit de remonter directement vers le Nord(i). Ceux qui suivirent la vallée ou le cours du Danube laissèrent les Alpes à leur gauche et se déversèrent dans le bassin du Rhin, entre Cologne et Strasbourg. C'est par là qu'ils durent traverser le fleuve; puis ils s'engagèrent dans la chaîne des Vosges, dont quelques passages, malgré l'abondance des neiges, étaient à la rigueur praticables et ne leur présentaient pas les difficultés et les dangers de l'inextricable massif alpin. De marches en marches, ils envahirent la Gaule et peuplèrent

(i) Ch. Lenthéric, Le Rhône, op. cit.

toute la région qui s'étend du Sud de l'Angleterre au plateau Central, les plaines littorales de l'Océan, la vallée de la Loire et celle de la Garonne jusqu'aux Pyrénées. Ce fut l'origine de notre époque quaternaire. Le pas de Calais n'existait pas encore. La Manche n'était creusée qu'en partie, et l'occupation dut s'étendre dans la Grande-Bretagne, où l'on retrouve aux mêmes époques la même flore, la même faune et surtout les mêmes débris rudimentaires de l'industrie de ces hommes primitifs . C'est alors que se déroulèrent les étapes de l'histoire de l'humanité qu'on a désignées dans nos pays sous les noms d'époques chelléenne, moustérienne, solutréenne, magdaléenne, et dont nous avons parlé plus haut. Puis vint la période du bronze, puis enfin la période lacustre, dont les bourgades se développèrent au fur et à mesure que les glaciers, en reculant, mirent à la disposition de l'homme de petites nappes d'eau tranquille. Ce fut l'apogée de la civilisation à l'époque préhistorique.

Nous n'avons pas à revenir sur les conditions générales et les avantages que présentaient pour les premiers colons de la région des Alpes ces habitations amphibies où ils trouvaient à la fois une sécurité complète contre les atteintes du dehors, des avantages précieux pour la pêche et surtout la séduction de la chasse de tous les animaux alpins aujourd'hui disparus ou émigrés vers le Nord. Cet attrait de la chasse était à lui seul de nature à fixer l'homme sur les premiers contreforts des Alpes. Les grands ours, les cerfs gigantesques, les rhinocéros, les éléphants, les aurochs, les rennes et les bœufs

LES TEMPS PRÉHISTORiaUBS. 159

abondaient en été dans les forêts et les pâturages élevés ; ils les abandonnaient en hiver pour descendre dans les régions des plaines tempérées et remontaient, après la fonte des neiges, les grandes vallées humides jusqu'aux moraines frontales déposées par les glaciers.

Toutefois, il est très probable qu'avec leurs passages obstrués par la neige, les Alpes ont été, pendant de longs siècles, une barrière tout à fait insurmontable, que l'homme n'a même pas songé à la franchir et qu'il a dû la contourner par le Nord et le Sud. Quant aux habitations lacustres, elles ne paraissent pas s'être élevées au-dessus d'une altitude assez faible : douze à quinze cents mètres au plus. Plus haut, en effet, les lacs se prêtent mal à l'établissement et surtout à l'alimentation de l'homme. Ces petits lacs supérieurs, que l'on rencontre par centaines dans toutes les anfractuosités des hautes Alpes, non seulement à presque tous les cols principaux mais dans toutes les dépressions secondaires, sont en effet gelés une grande partie de l'année, très pauvres en poissons, entourés de rochers à pic, d'un accès presque impossible et perdus dans des déserts stériles. Les lacs des régions inférieures seuls, dont les eaux baignent des plages doucement incUnées ou des coteaux couverts de prairies et de forêts, invitaient pour ainsi dire l'homme à une occupation permanente, et c'est dans ceux-là seulement que se sont développées en si grand nombre des habitations régulièrement alignées et ayant la cohésion et l'aspect de petites villes.

A côté, sur la rive et sur les coteaux, les mêmes

l60 l'homme devant les ALPES.

peuplades élevaient des monuments plus durables en pierre et dont quelques-uns nous sont restés intacts. Ces monuments, que Ton désigne généralement sous le nom de a mégalithiques » — menhirs, alignements, dolmens, cromlechs — sont formés d'un ou plusieurs blocs énormes plantés en terre, isolément ou par groupes, et réunis souvent entre eux par de grosses pierres transversales. Ils servaient, tantôt de limites à des provinces, le plus souvent, lorsqu'ils étaient couverts, de tombeaux ou de petits temples commémoratifs. On les a appelés souvent du nom très caractéristique de a pierres vierges ». Leur caractère commun consistait, en effet, en ce qu'ils étaient exclusivement composés, non de matériaux transformés parla main de l'homme, mais de blocs bruts tels que la nature les présente. Ce sont tantôt de simples pierres levées, comparables par leurs proportions colossales aux monolithes de l'Egypte, tantôt des espèces de grottes artificielles, véritables salles à plusieurs compartiments, parfois des alignements et des cercles concentriques de monolithes par centaines et milliers, comme on en voit dans le vieux pays armoricain. Toutes sortes de légendes populaires se rattachent à ces monuments. En Bretagne, où ils abondent, on les appelle, suivant l'idiome celtique, des « ti-korrigan » , c'est-à-dire des « grottes aux fées » ; en Irlande, des «lits » ou des « tombeaux de géants ». L'un des plus curieux de l'Angleterre, qui présente quatre cercles ovoïdes et deux imposants portiques composés de trilithes, s'appelle, dans la tradition galloise, le a Corgawr » le « grand cercle » ou le « chœur

LES TEMPS PRÉHISTORiaUBS. l6l

de danse des géants » (i). On en rencontre partout à la surface de la terre, en Grèce, en Palestine, sur la côte orientale de l'Inde, au pied de l'Himalaya, dans la Tartarie centrale, dans les deux Amériques. Ce sont à la fois des autels et des tombeaux, contemporains de la dernière époque de la pierre et confinant à l'âge du bronze. Ils abondent aussi sur les côtes de l'Océan, dans la vallée du Rhin, dans le centre de la France, et dans le seul département de TAveyron, l'ancien pays des Ruthènes, on n'en a pas découvert moins de six cents. Tous ces monuments n'avaient pas une destination funéraire. Ceux de la Palestine en particulier ne l'ont pas et sont essentiellement des pierres de témoignage, des monimenta, dans le sens littéral du mot. Leur nombre, leur simplicité puissante, leur uniformité caractérisent non pas exclusivement le génie d'un peuple, mais un certain âge de la vie de tous les peuples et un certain ordre d'idées religieuses sur lequel la Bible projette une vive lumière. Ce sont des pierres véritablement sacrées, a Si tu m'élèves un autel de pierre, dit le Seigneur, tu ne le feras point avec des pierres taillées; si tu y mets le ciseau, il sera souillé (2). » Et plus loin : a Tu élèveras un autel au Seigneur ton Dieu avec des pierres informes et non polies et que le fer n'aura point tranchées (3). » On

(i) B. DE Belloguet, Ethnologie gauloise, 3* partie.

(a) Exode, ch. xx, v. 25.

(3) Deutéronome, ch. xxvii, v. 5 et 6.

Rappelons aussi la pierre sacrée plantée par Jacob après le fameux songe qui devint le titre des Israélites à la possession de la terre de Chanaan {Genèse, ch. xxvii, 18 et 22); le monument

l62 l'homme devant les ALPES.

les désigne souvent en France sous le nom de monuments celtiques, et cette désignation est inexacte parce qu'elle est un peu exclusive. Les monuments mégalithiques se trouvent en effet partout sur la terre, dans Tancien comme dans le nouveau monde, et ils remontent tous ou presque tous à l'âge archaïque de la pierre.

Le plus grand nombre cependant sont recouverts de tertres en terre et présentent tous les caractères de monuments funéraires. Leurs dispositions, leurs formes, les objets qu'ils renferment, les cercles de pierres qui les entourent, tout révèle une sorte de grandiose et mystérieuse religion des tombeaux. Les peuplades primitives qui les ont dressés paraissent avoir été animées, malgré leur rudesse, par un sentiment très élevé d'idéalité et la ferme ■espérance de la vie future. Cette religion des tombeaux, ce culte des morts, ne se traduisait pas, comme chez les Égyptiens, par une conservation des corps au moyen de procédés d'embaumement qui leur laissaient presque indéfiniment leur forme et leurs traits. Elle n'en existait pas moins. Les corps étaient tantôt simplement inhumés, tantôt

mégalithique élevé encore par Jacob et ses frères comme un témoignage de l'alliance conclue avec Laban {Genèse, ch. xxxvi, V. 45 et 51) ; la pierre de Béthel dressée sur le lieu même où Dieu avait parlé à Jacob {Genèse, ch. xxxv, v. 14 et 15) ; les 12 pierres plantées après le passage du Jourdain (Josuê, iv, 3) ; la « pierre de secours » dressée par Samuel après sa victoire sur les Philistins à Mitspa {Rois, iv, i, v, i, vi, 14).

Voir encore Lévitique, xxvi, i ; Deutéronome, xxvii, 2 et 4 ; Josut, xxiv, 25 et 27.

LES TEMPS PRÉHI-STORiaUES. 163

incinérés; mais les deux rites étaient quelquefois confondus.

L'idée première de la tombe a été, en effet, dans tous les temps, de donner aux morts un lieu de repos, une paisible et définitive demeure. Il était donc naturel que les grottes qui avaient servi à l'habitation pendant la vie fussent utilisées comme lieu de sépulture. Après les cavernes naturelles, on en creusa d'artificielles. De là les cryptes mégalithiques et les dolmens, qui sont pour ainsi dire des tombeaux aériens. On en trouve sur tout le pourtour du massif des Alpes ; et leur limite, qui marque à peu près celle de l'occupation de l'homme dans ces temps reculés, est à peu près la même que celle des palafittes et des pierres plantées.

Le mobilier funéraire que l'on recueille dans les cryptes mégalithiques et les dolmens ne donne pas toujours une idée bien exacte de leur âge. Ce mobilier est le plus souvent composé d'outils en pierre éclatée ou polie; on n'y rencontre des métaux que par exception, et l'on sait cependant que l'homme employait déjà, à ces époques fort reculées, le bronze à tous les usages de la vie, qu'il connaissait l'or et même le fer. Or le fer ne se trouve presque jamais dans les dolmens, l'or et le bronze assez rarement. On aurait tort cependant de regarder les âges de la pierre, du bronze et du fer comme des périodes nettement tranchées et se succédant les unes aux autres. « On employait encore des armes de bronze à l'époque du fer, et des armes de pierre à l'époque du bronze. Les pauvres gens surtout n'avaient que des haches de pierre et des flèches de

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silex, alors que le fer était déjà assez répandu. C'était avec le bronze et non avec le fer. que combattaient les héros d'Homère et les Étrusques primitifs, leurs contemporains (i). »

On sait que, dans les premiers temps de la République, les Romains, qui ne se servaient que du fer pour leurs armes de guerre et leurs outils de travail, avaient conservé le bronze à l'exclusion du fer pour tous les rites de leur religion. C'était par une sorte d'archaïsme religieux qu'ils employaient un métal plus noble et plus ancien. Le même sentiment, en reculant l'archaïsme d'un degré, devait exister chez les peuples primitifs, et, bien que le bronze fût leur métal usuel, ils ne se servaient que de la pierre dans les cérémonies funéraires. De là ces haches miniatures en silex, en diôrite, en jade, en serpentine, d'un travail si délicat. C'étaient pour ainsi dire des armes sacerdotales, de sacrifice et de rituel, spécialement fabriquées pour les solennités, ayant un caractère symbolique, le prestige de temps plus anciens et en quelque sorte la sainteté du souvenir.

Il est sans doute difficile d'établir un synchronisme quelque peu exact entre les diverses épo-

(i) H. Martin, Etudes d'archéologie celtique.

D'après M. de Mortillet {Les Terramare de Reggi) , le fer était connu dans la haute Italie avant la conquête étrusque, c'est-àdire à l'époque ombrienne, lorsque les Celtes-Ombriens dominaient dans la vallée du Pô, entre le onzième et le seizième siècle avant notre ère, autant qu'il est permis de donner des dates approximatives. On était en- plein dans l'âge du bronze, et on y resta encore longtemps. (Note H. Martin, op, cit.)

ques de ces âges éloignés. On peut cependant considérer l'âge du bronze, qui marque à peu près la An des temps préhistoriques, comme contemporain, au moins dans la plus grande partie de l'Europe, de celui des principales cités lacustres, antérieur par conséquent à l'âge du fer et correspondant à peu près à la iin.de la période glaciaire. L'emploi très répandu du bronze est d'ailleurs l'indice d'un grand progrès dans la civilisation de nos ancêtres, d'un véritable affinage dans les sociétés primitives, et dénote surtout des relations commerciales suivies entre l'Europe et l'Orient. De nombreuses fonderies de cuivre ont été retrouvées dans toute la région des Alpes, avec leurs marteaux et leurs poinçons, leurs lingots et leurs culots; et sur certains points même on a découvert des agglomérations d'objets en métal, — ustensiles, armes, faucilles, couteaux, lances, anneaux, bracelets, agrafes, boutons, pendeloques, — d'une qualité de bronze très remarquable par la forte proportion d'étain (près de 25 pour 100) allié au cuivre. Les archéologues ont bien raison de les appeler des « trésors ». Le musée de Saint-Germain en possède entre autres l'un des plus beaux, celui de Réallon, petit village des Hautes- Alpes, situé à mille quatre-vingts mètres d'altitude près d'Embrun, sur un affluent de la Durance, et qui ne contient pas moins de cinq cents pièces.

Des trésors d'une égale importance ont été découverts sur plusieurs points de la vallée de la Durance, de l'Isère, de l'Arve, dans la Tarentaise, la Maurienne, dans presque toutes les vallées tributaires du Danube et. sur les versants italiens des

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Alpes. De nombreux objets en bronze y ont été en outre trouvés épars sur le sol ; ils proviennent évidemment de tombes perdues, et leur mélange avec d'autres débris d'armes et d'ustensiles en fer rappelle le mobilier funéraire des cimetières gaulois de la Marne. On touche donc, comme on le voit, aux époques tout à fait historiques (i).

Les archéologues et les ethnographes ont étudié de leur côté les crânes recueillis dans toutes les sépultures des Alpes ; ils reconnaissent aux plus anciens le type dolichocéphale, c'est-à-dire un crâne très allongé de l'avant à l'arrière et rétréci sur les tempes. Ce serait la race des époques chelléenne et moustérienne, correspondant à l'âge paléolithique ou de la pierre éclatée ; puis ils croient trouver les traces d'une invasion plus récente caractérisée par des crânes brachycéphales, c'est-à-dire des têtes rondes assez semblables à celle des Auvergnats et en général de tous les montagnards. Ce serait l'époque magdaléenne, puis robenhausienne ou lacustre, représentant l'âge de la pierre polie, des palafittes et du bronze. Sans doute, toutes les déductions qu'on a tirées de ces curieuses trouvailles présentent ce degré d'incertitude et d'arbitraire qui est le caractère des études préhistoriques ; et il est assez probable qu'il n'y a pas eu de divisions aussi tranchées et que des mélanges ont dû se faire entre toutes les races; mais ce qui est remarquable, c'est le nombre, la variété et surtout l'identité parfaite de forme, de

(i) P. Guillaume, La station préhistorique de PanacelUy près Guiîlestre {HauteS'Alpes) . Lyon, 1878.

composition, de fabrication et d'ornementation qui existe entre tous ces objets en bronze. En Angleterre, en Italie, en Autriche, dans le Sud de l'Allemagne, en Scandinavie, en Russie, on a découvert un grand nombre de fonderies de bronze, du même genre que celles qui ont été fouillées et minutieusement inventoriées sur tout le pourtour du massif alpin. Cette similitude est frappante, et il est impossible de ne pas reconnaître dans tous les produits fabriqués une origine commune et une même civilisation.

Les archéologues allemands regardent en général les Etrusques comme les importateurs du bronze en Europe jusque dans l'extrême Nord ; et on a même émis quelquefois l'opinion que les Ombriens, qui connaissaient le fer bien avant la conquête étrusque et qui dominaient dans la vallée du Pô entre le onzième et le quinzième siècle, autant qu'il est possible de donner des dates à ces époques très nébuleuses de l'histoire, ont été les premiers pourvoyeurs de bronze des habitants des palafittes dans les lacs de la région des Alpes. D'autre part, on a placé dans le Caucase le premier centre de la métallurgie primitive.

L'un de nos plus savants paléoethnographes, M. de Mortillet, guidé par la statistique des dépôts stannifères du globe, a considéré l'Inde orientale comme le foyer de l'invasion du bronze. On sait que la presqu'île de Malacca et l'île de Banca sont très riches en étain et qu'on l'y recueille facilement dans les alluvions. Le cuivre y est aussi fort abondant. La rencontre simultanée des deux éléments consti-

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tutifs du bronze, le bronze et l'étain, fournit donc un assez bon argument en faveur de cette opinion. II est à remarquer aussi qu^on trouve, dans tous les palafittes de l'Occident, des épées et des bracelets dénotant des poignets très petits, semblables à ceux de rinde et caractérisant presque partout l'âge du bronze, des systres et des « croix gammées » ou swasttka, dont l'origine est incontestablement indienne (i).

Suivant un autre savant (2), le foyer de la métallurgie du bronze primitif serait la Terre Sainte au temps des Héthéens et des Phéniciens. Cet art se

(i) Dans l'Inde brahmanique on appelait svastika et on figurait de la manière suivante LC l'instrument en bois du même nom qui servait, avec le pratnaniha ou bÂton allumeur, à produire Vagni ou feu sacré. Ce sigle est reproduit sur un grand nombre de monuments bouddhiques ; et les fidèles de Wishnou le dessinent avec la main sur leur front, tout comme les chrétiens de la primitive Église faisaient le signe de la croix. On le retrouve sur des poteries des cités lacustres du lac d'Aix en Savoie, sur des vases provenant des terramares de l'Emilie, sur des monuments funéraires près du lac Majeur et près de Bologne remontant aux Âges du bronze et du fer. On sait en outre que les Indiens du Mexique regardaient la croix comme un emblème religieux bien avant la conquête, et que la croix de Malte décore les poteries les plus antiques du Pérou. C'est donc à tort qu'on a désigné quelquefois ce signe sous le nom de « croix gammée » et qu'on a voulu l'expliquer par la réunion de quatre gammas grecs. Son origine est beaucoup plus ancienne ; elle se perd même dans la nuit des temps, est incontestablement orientale, et il est curieux de constater que, par une sorte de pressentiment, le signe de la croix a été connu et pratiqué comme symbole religieux à peu près partout sur la terre et de toute antiquité.

(2) De Rougkmont. — L'âge du bronms et les Sémites en Occident. Neuchâtel, x866.

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serait répandu d*abord chez les Assyriens et aurait été transporté ensuite par les Curetés et les Dactyles chez les Lydiens et les Grecs. La Genèse nous en fournirait une sorte de preuve en nous apprenant que Tubalcaïn, sixième descendant de Caïn, était habile dans Tart de travailler l'airain et le fer (i).

On sait d^autre part que TAsie Mineure et probablement r Egypte ont fourni de très anciens bronzes aux populations néolithiques de la région des Alpes et du bassin du Rhône, et que l'expansion progressive de ce métal, qui s'est faite en Grèce, dans les îles de r Archipel et en Italie, a remonté de là vers le Nord jusqu'en Hongrie. Ce mouvement paraît avoir duré jusqu'à l'apparition du fer, qui semble bien aussi être parti de l'Italie.

Une autre opinion, enfin, attribue principalement aux navigateurs phéniciens l'importation du bronze, qu^ils connaissaient depuis longtemps par suite de leurs relations avec l'Orient, et qu'ils avaient peu à peu répandu sur tout le littoral de la mer intérieure et dans les grandes vallées qui y débouchent (2) .

Il est plus probable cependant que c'est à des industriels nomades adonnés à la métallurgie et dépositaires, depuis la plus haute antiquité, de secrets de fabrication, que l'on doit toutes les fonderies et tous les trésors de bronze disséminés un peu partout en Europe. Les bohémiens actuels ou tziganes, qui continuent à errer de pays en pays en faisant de

(i) Genèse, ch. iv, v. 32.

(2) NiLSSON, Die Ureinvohner des Scandinavischen Nordens. Hambourg, 1866.

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la chaudronnerie, donneraient assez bien une idée de ces fondeurs ambulants de l'âge du bronze, qui auraient d'abord importé l'industrie et l'auraient ensuite développée. Ainsi s'expliquent les caractères généraux communs à tous les produits fabriqués et leur même provenance originelle, et les différences secondaires qu'on y remarque semblent prouver encore que les fabricants, nomades d'abord, étaient devenus peu à peu à demi sédentaires, comme le sont encore de nos jours quelques bandes de bohémiens dans certaines contrées.

Toutes ces explications, bien qu'un peu différentes, concordent cependant sur plusieurs points principaux : l'origine asiatique du bronze, son extrême ancienneté, son caractère de marchandise d'importation, son influence considérable sur la civilisation en Occident. Il est certain, d'autre part, que ce mouvement n'a pas été synchronique d'un bout à l'autre de l'Europe, qu'il est antérieur atout document historique et qu'il a eu en France, en Suisse, en Autriche, en Italie, dans toute la région qui entoure le massif des Alpes et dans tous les lacs qui se trouvent au pied de la grande chaîne, un large développement, une longue et inappréciable durée (i).

Quant aux routes suivies par ces premiers importateurs du bronze pour venir de l'Orient dans l'Occident, nous avons vu qu'il n'y en avait que deux possibles : la mer d'abord, le Danube et ses affluents

(i) Voir les savantes études de E. Chantre, Age du bronMe, Recherches sur l'origine de la métallurgie. Paris, 1875*1876. Baudry, éditeur.

LES TEMPS PRÉHISTORiaUES, I71

ensuite. On ne saurait douter que les premiers essais de navigation ne remontent jusqu'à r%e archéolithique, quand on exhume à vingt ou trente mètres au-dessous du lit actuel des rivières, en Ecosse, en Angleterre, en France, en Italie, des canots renfermant encore la hache de pierre qui les a creusés et gisant à côté d'ossements humains et d'animaux comme le mammouth dont Tespèce a disparu. Certaines pirogues trouvées à Robenhausen dans les Alpes, à Glascow en Ecosse et dans la vallée de la Somme, ne mesurent pas moins de trente à cinquante pieds de long sur quatre de large ; et il n'est pas impossible que, dès l'origine des âges, la Méditerranée n'ait été reconnue d'un bouta l'autre, tout au moins en longeant les côtes, par quelques har« dis navigateurs. On sait que, dès les premiers temps historiques, les Phéniciens la parcoururent dans tous les sens ; et il est aujourd'hui à peu près généralement admis que, dans la période comprise entre le dix-neuvième et le treizième siècle avant notre ère, ils avaient couvert tous les rivages de la grande mer intérieure de comptoirs et d'entrepôts, qu'il» avaient reconnu tous les fleuves qui y débouchent et remonté en particulier la vallée du Rhône jusqu'au pied des Alpes.

Quant à la vallée du Danube, elle s'offrait plus naturellement encore aux premiers émigrants de l'Orient. Ce fut, depuis l'origine des temps, la grande voie suivie par toutes les hordes venues de l'Asie.

Entre ces deux routes naturelles se dressait l'énorme massif alpin; mais, à l'origine de notre époque, ce massif était presque entièrement recouvert

de neiges et de glaces , et la traversée de la grande chaîne était une opération absolument impossible. Les cols des Alpes n'ont été réellement accessibles que depuis la période postglaciaire, on peut même dire depuis Torigine des temps historiques. Les archéologues et les ethnographes qui ont avancé que ces cols auraient pu se prêter à des opérations d'échanges continus entre les peuplades primitives qui occupaient les vallées situées des deux côtés du massif ne paraissent pas s'être rendu compte de l'extrême difficulté, pour ne pas dire de l'impossibilité de ce genre de transit. Même aujourd'hui, la plupart de ces dépressions ne donnent passage qu'à d'assez mauvais chemins muletiers praticables seulement dans la belle saison. Les meilleures routes à travers les Alpes sont obstruées parles neiges, de l'automne au printemps ; et ce n'est qu'avec les plus grands dangers que de rares voyageurs s'y engagent au cœur de l'hiver, malgré les secours de route que leur procurent les établissements hospitaliers établis sur les principaux cols. Dans les temps anciens, ces refuges précieux n'existaient pas. Il n'y avait de lieux habités ni sur les pentes des montagnes, ni dans les lacs, au-dessus de l'altitude de mille deux cents ou mille cinq cents mètres. Il était donc parfaitement inutile d'aller se perdre dans les neiges supérieures, de gravir des champs indéfinis de névés et de glaces pour redescendre ensuite, de l'autre côté de la chaîne, dans les régions moyennes auxquelles il était beaucoup plus facile d'accéder directement.

L'établissement d'une route, d'un modeste sen-

LES TEMPS PRÉHISTORIdUES. I73

tier même en pays de monts^e, dans des régions inconnues, représente un degré de civilisation très avancé; et on ne saurait admettre que, pour atteindre les plus hautes régions des Alpes habitées à cette époque, dont Taltitude variait de mille à quinze cents mètres tout au plus, on ait jamais songé à franchir la chaîne entière en escaladant des cols à plus de deux mille mètres. Le plus simple et le plus pratique était de remonter directement les vallées; et, pour ne parler que du magnifique trésor de Réallon, situé dans la gorge de la haute Durance, à mille quatre-vingts mètres d'altitude, il est certain que les fondeurs de cuivre, qu'ils vinssent d'Italie ou de la mer, ont dû suivre tout naturellement la vallée du Rhône et celle de son grand affluent, la Durance, et ne se sont pas donné la peine de gravir les Alpes en remontant l'une des vallées tributaires du Pô pour s'élever, au milieu des glaces, à l'altitude de deux mille deux cents mètres et redescendre ensuite à mille ou douze cents mètres plus bas sur l'autre versant.

Les débris humains, les sépultures, les vestiges d'habitations, les monuments mégalithiques, les armes et les outils de toute nature datant des âges de la pierre et du bronze, ne se retrouvent, en effet, dans les Alpes que dans les hautes vallées et sur les premières pentes des grandes montagnes. Au-dessus un immense désert. L'homme préhistorique s'est arrêté devant la formidable barrière ; il a dû la tourner au Sud, en doublant le long de la Méditerranée la magnifique corniche des Alpes Maritimes, au Nord en suivant les vallées du Danube et du

Rhin; mais il ne Ta pas franchie. Ce n'est qu'à la fin de l'époque glaciaire, lorsque les neiges permanentes se sont cantonnées dans les régions supérieures et ont définitivement abandonné les hautes vallées, qu'il a pu se hasarder à gravir des pentes jusqu'alors inconnues, et communiquer, à travers les •dépressions des lignes de faîte, des vallées du Rhône, <le l'Isère et de la Durance dans celles du Pô, de l'Adige, du Danube et du Rhin.

Il est donc très vraisemblable que dans la période préhistorique, qui confine à l'époque glaciaire, toute la zone supérieure des Alpes est demeurée pour l'homme une région déserte, inviolable, absolument fermée.

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