‹ L'homme devant les AlpesChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Étymologie des Alpes. — Sentiment des anciens. — Terreur sacrée de la montagne. — Traditions et légendes d'Orient. — Le polythéisme officiel et les religions populaires. — Les dieux topiques des montagnes. — Les anciens dieux des Alpes. — Le dieu Penn et les déesses mères, Matrœ, Matronœ. — Alpes Pennines et Morts Matrona, — Inscriptions votives. — Le mont Genèvre, le Grand et le Petit Saint-Bernard. — Populations primitives de l'Europe. — Difficultés résultant de l'absence de textes. — Occupation ligure du bassin de la Méditerranée. — La Crau et la légende d'Hercule. — L'ancienne Celtique, Kikxvmri^Gallia, — Races autochtones du Nord et de l'Occident. — La civilisation de l'Occident indépendante de celle de l'Orient. — Premières migrations en Orient des peuples du Nord et de l'Ouest et retour de ces peuples en Occident. — L'Arye primitive. — Courant hyperboréen et courant danubien. — Importance de la voie de VIster (le Danube). — Gaulois, Celtes et Galates. — Origine fabuleuse. — Ulysse et Galatée. — Les Gaulois dans la vallée du Danube. — Expédition de Bellovèse en Italie. — Invasion des Gaulois en Macédoine et en Grèce. — Le temple de Delphes. — Traversées des Alpes Rhétiques, Cottiennes, Maritimes. — Les Phéniciens dans le bassin de la Méditerranée. — Hercule en Occident. — Le Melkarth tyrien et V Héraclès hellénique. — Colonies héracléennes. — Hercule considéré comme la personnification de la puissance tyrienne. — Route gréco-phénicienne de l'Espagne à l'Italie. — La corniche des Alpes Maritimes, Via Heraclea,

Quels que fussent les hommes qui, dès l'origine des temps, occupèrent, au centre de notre vieille Europe, les innombrables chaînons qui se détachent du massif alpin et les gorges qui le pénètrent ; — quels qu'aient été leur âge géologique, leur mode de groupement, leur état rudimentaire ou sauvage, leur civilisation plus ou moins primitive ou perfectionnée, leur industrie et leur culture intellectuelle à peine naissantes ou déjà quelque peu affinées ; — qu'ils aient habité des cavernes, des lacs, des forêts ou des huttes grossières au milieu de pâturages ; — qu'ils aient mené une vie pastorale ou guerrière, nomade ou sédentaire ; — qu'ils soient venus du Nord ou de l'Orient, par la grande route du Danube ou celle de la Méditerranée, ou qu'ils appartinssent à des races autochtones, innommées et inconnues, adhérentes au sol depuis un nombre illimité de siècles, — ces premiers hommes, arrêtés dans leur, mouvement d'expansion par la grande barrière qui se dressait devant eux comme une défense, presque une menace, et leur opposait le formidable rempart de ses rochers à pic et de ses neiges éternelles, leur ont donné le seul nom qui répondait à la fois à leur masse, à leur forme, à leur éclat. Ils l'ont appelée les (f grandes montagnes Blanches », les c Alpes ».

Alpes n'est pas un nom propre.

Dans cet idiome kymrique, principal dialecte de la langue celtique que parlaient nos pères, le radical

ait, alb, alp, paraît désigner à la fois la hauteur et l'escarpement, et comme conséquence le froid de la neige et son éblouissante blancheur. Ce nom ou un nom analogue a été donné, dans diverses langues plus ou moins dérivées de l'idiome primitif, à un certain nombre de montagnes élevées désignées d'une manière générique sous le vocable de « montagnes neigeuses ou brillantes » : le Snowdon dans le pays de Galles, les White Mountains en Amérique, la Sierra Nevada en Espagne, l'ancien Hœmus qui sont les Balkans modernes, l'Imaus de Ptolémée dans la Scythie septentrionale, l'Himalaya au cœur de l'Asie. Dans les Alpes mêmes, le sommet le plus élevé s'appelle le mont Blanc ; d'autres qui l'approchent et ne lui cèdent pas en beauté, rappellent aussi les neiges persistantes qui les recouvrent : le Weisshorn, l'Éwigschneehom. Nous connaissons les « montagnes blanches » des Alpes de Provence ; et le radical celtique alp ou alb — en latin albuSy blanc — se retrouve encore dans le nom d'un petit peuple montagnard qui occupait autrefois la vallée de la haute Durance, les Albœci ou Albici de Pline et de Strabon (i).

Sans doute, il est toujours un peu délicat de s'engager sur le terrain des étymologies. Les érudits modernes ont entrepris, on le sait, depuis une trentaine d'années, l'étude laborieuse des langues pri-

(i) Albicos, harbaros homines.., Montesque supra Massiîiam incolebant, ad se vocaverunt, — Asperi et montant,.. (CiSSAR, De beUo civ., I, 34, 56 et 57.)

Cf. Papon, Histoire ^ên, de Provence, et Desjardins, Géogt, de la Gaule romaine, t. II, ch. 11.

mitives, et il est probable que le vieux gaulois, comme tous les idiomes néo-celtiques, descend d'une langue à peu près perdue qui a dû être celle des premiers ancêtres de toute la race avant son fractionnement préhistorique en diverses branches dont l'une se serait répandue sur le territoire de la Gaule. Cette ancienne langue n'aurait été elle-même qu'une sorte de rameau de la langue aryenne qui se serait éloignée de son berceau et diffusée peu à peu vers l'Occident ; et les linguistes pensent qu'elle devait se rapprocher des deux plus anciens idiomes connus, le sanscrit et le zend, ainsi que de la langue des Aryas tout à fait primitifs. Tout cela est, à vrai dire, un peu obscur, et la philologie celtique est une science d'origine trop récente pour avoir donné encore des résultats bien fructueux. Toutefois l'étymologie que nous proposons n'a rien que de très rationnel. Les Alpes sont bien, en effet, les grandes montagnes blanches de l'Europe, et leur nom répond à l'impression qu'a de tout temps produite l'éblouissante dentelure de leurs crêtes étincelantes.

Les anciens donnaient même le nom d' « Alpes » à toutes les hautes montagnes de notre continent. Servius dit que les Gaulois désignaient ainsi les Pyrénées (i). L'évêque de Poitiers, Fortunatus, qui fut l'un des meilleurs poètes et l'un des plus érudits historiens du sixième siècle, donne indifféremment le nom d' (c Alpes » à la grande chaîne centrale de l'Europe, aux Pyrénées et aux Cévennes (2). L'astronome

(i) Servius, in ^neid., IV, vers 13.

(a) Fortunatus, lib. 6, Carm, 7 ; lib. 8, Carm, i%\ lib, 10, Car m. 22.

auteur de la « Vie de Louis le Débonnaire » dit que ce prince surmonta, pour aller en Espagne, les difficultés du passage des « Alpes Pyrénées » . Louis le Débonnaire lui-même, dans une de ses chartes, appelle « Alpes » les montagnes des Cévennes (i).

Grâce aux progrès de l'alpinisme, au goût déplus en plus répandu des voyages, à la facilité de tous les moyens de transport mis depuis quelques années à la portée presque des infirmes, les plus beaux sites de la région des Alpes, ses lacs, ses glaciers, ses torrents, ses gorges profondes, ses cols principaux, quelques-uns même de ses pics jadis inaccessibles sont aujourd'hui parfaitement connus. La variété et la richesse de cette nature grandiose, l'imposante majesté des paysages ont pour nous un attrait invincible, et notre admiration passionnée va jusqu'à l'enthousiasme.

Tout autre était le sentiment des anciens, et l'impression qu'ils ressentaient était celle d'une reli gieuse terreur. Les Romains eux-mêmes, dont les armées et les fonctionnaires étaient obligés de fran chir la grande chaîne pour se rendre en Gaule, en Germanie ou dans les provinces du Danube, paraissent avoir été médiocrement touchés de la beauté des sites alpestres. Ils redoutaient les montagnes et les évitaient autant que possible. Assez pauvres marins d'ailleurs, ils traversaient rarement la mer pour se rendre dans la Narbonnaise ou en Espagne

(i) AsTRON., t. II des Historiens de Duchâne. — Diplôme de Louis le Débonnaire pour Âniane, ann. 837 {Hist, de Languedoc ^ o^. ftV., preuves, t. II).

l8o L*HOMME DEVANT LES ALPES.

et suivaient le plus souvent la route de terre qui longeait tout le littoral de la Méditerranée. Les ascensions, les neiges et les tempêtes convenaient peu aux habitants de ces admirables plaines de la haute Italie et de la campagne de Rome, chauffées par un soleil prodigue, douées d'un climat égal et presque toujours tempéré. La traversée des Alpes était toujours considérée par eux comme une aventure périlleuse, pour le succès de laquelle ils offraient des ex-voto à quelque Jupiter topique, protecteur du passage, pro itu et reditu.

Malgré le reproche qu'on peut adresser à Tite- Live de faire quelquefois des tableaux de fantaisie, de forcer en général ses descriptions et de croire assez facilement au merveilleux, son récit de l'expédition d'Hannibal est d'une parfaite vérité de couleurs ; et on y voit que les troupes du général carthaginois, composées en grande partie de mercenaires recrutés un peu partout sur la route d'Espagne en Italie et, au dernier moment, parmi les montagnards mêmes des Alpes, éprouvèrent une réelle terreur lorsqu'elles atteignirent une certaine altitude et s'engagèrent dans la région des neiges et des avalanches. Tite-Live écrivait d'ailleurs d'après Polybe, qui avait visité lui-même une partie des Alpes et dont la narration donne des détails réellement vus (i). La neige fraîche tombant sur la neige déjà congelée et rendant la descente si périlleuse, les pentes sur le versant italien beaucoup plus raides que du côté de la Gaule, sont des traits d'une

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