L'homme du gaz
La rue des Troîs-Maisons longeait le parc de Monceaux. Elle devait son nom à trois « immeubles de rapport )) bâtis d'un seul tenant, dans le style qui attire les locataires ambitieux.
C'est un quartier triste, je ne saurais dire pourquoi. Il compte pourtant de splendides demeures. Je vous défie de passer devant le palais élevé par la famille de Rothschild, derrière une grille régnante, comme on érige une tombe au centre d'un « terrain réservé », sans avoir un frisson de deuil.
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On devrait établir pour les personnes trop riches une école de goût gratuite et obligatoire.
Nos trois maisons accolées, plus pauvres que le mausolée du roi d'argent, étaient aussi un peu moins lugubres. Celle du milieu surtout affichait résolument un faux air de bonne humeur artistique.
^ Il y avait à tous les étages des tètes sculptées qui sor- ' talent de niches en forme de saladiers, et les balcons, d'un dessin agréablement banal, enserraient, trois par trois, de jolies petites fenêtres dans leurs corbeilles dorées abondamment.
La maison de droite tombait dans un terrain en contre-bas, où mourait de langueur un pauvre beau cèdre exilé du parc. La maison de gauche s'appuyait contre une construction qui sortait à peine de terre.
Elles semblaient être là toutes les deux pour prêter le flanc respectueusement à l'immeuble central, où yH se nouer notre histoire. ; ,r
Aussi n'avaîent-elles, comme vous et moi, que dcB concierges, tandis qu'au rez-de-chaussée de l'édifice qui occupait le milieu, on pouvait lire sur la porte ti-. trée, ouverte au bas de l'escalier, cette intimation stupéfiante ;
PARLEZ AU CONSERVATEUa.
Cette maison portait le n*» 13.
Le conservateur du n° 13 se nommait M. Virgile Mayfaz, et sa femme, M""" Virgile Matifaz, était connue depuis la rue de Courcelles jusqu'au boulevard M lesherbes, sous le sobriquet flatteur delà Belle Portière
ire. I
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Le dimanche, M"» Matifaz avait robe de soie et chapeau à fleurs pour aller entendre la messe à Saint-Philippe du-Koule, et dans cette église, véritablement comme il faut, elle occupait deux chaises, dont l'une munie d'un vaste appuie-coudes, portait en toutes lettres le nom de M""" Virgile Matifaz, — à droite de la chaise d'une vicomtesse, générale et sénateuse, à gauche de la chaise d'une avouée.
M. Virgile Matifaz, conservateur et non point concierge, avait l'accent allemand et le type juif, mais n'appartenait à aucune religion. Ses mœurs étaient légères ; en politique, il professait des opinions subversives, quoiqu'il appelât les ouvriers — « ce sale peuple ».
J'ai connu des tribuns comme cela.
M™* Virgile Matifaz ne contredisait jamais son mari devant le monde, mais quelques chroniqueurs préten- ''aient qu'elle lui administrait d'équitables corrections ddi?rière le mur de la vie privée.
Un lundi soir, en Tannée 1868, au mois d'août, vers les huit heures de relevée, M. Virgile Matifaz prenait le frais sur le pas de sa porte, en fumant avec sensualité un petit bordeaux de choix.
C'était un assez joli garçon, de ceux dont Delphine de ui^-ardin disait si sincèrement : u Rien n'est ré.mignant comme un bel homme. » Sa joue avait la blancheur du poulet, et sa barbe, ainsi que ses cheveux, étaient plus noirs que de l'encre. Il avait un nez aquili^ mais court ; une bouche d'une excessive petitesse, avec des fossettes aux deux coins, et des yeux ronds.
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frangé- de magnifiques cils. Ses dents éblouissai»'nt.
M"° Malifaz, plus âgée que lui d'un an et po^sé'lant quelques économies, l'avait épousé pour ses allrnils.
Et il en avait bien l'air I Au seuil de cette dem»'ure, bellâtre comme lui, la taille bourrée dans une jaqiifiUe collante, ses courtes jambes forcées dans un panlalon indélicat, le cou gras, demi -nu, serré par une cravate à la Colin de l'azur le plus tendre, il posait.
Ce n'était pas une loge, chez lui, c'était un musée ; et les objets d'art, entassés dans cet espace étroit, auraient suffi pour donner à M. Virgile Matilaz un droit imprescripiible au titre de conservateur.
Rien ne manquait là, ni le bahut du quinzième siècle fabriqué passage Sainte-Anne, ni les faïences menlies, ni les chinoiseries frelatées, ni la petite Vierge de Giotto écorchée par un rapin faussaire, ni le coutelas catalan, ni la hache sioambre trouvée au fond de la Seine, ni même le cric malais dont la lame inhumaine fait terreur à voir.
Les connaisseurs du café-concert des Acacias, rue de Lévis, disaient volontiers :
— Quand M. Matifaz voudra, le gouvernement lui achètera ses bibelots. Il a des pièces qui manquent au Louvre I
11 y avait pourtant chez M. Matifaz quelque chose d honnêtement beau : c'était sa femme, une forte et fraî iie figure, qui rayonnait la franchise, la bonté, la santé, llubens a peint ces superbes commères, déesses ou princesses, à ce qu'il disait, mais réellement Flamandes; de brave sang villageois.
Reine ou portière, Françoise Matifaz est également
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déclassée. II ne lui faut ni une loge ni un palais. Sa place est au grand air ; elle vient des channps ; le paysage est son cadre nécessaire, comme-il faut l'herbe et les feuillées pour faire valoir la robe rousse des nobles génisses de Paul Potter.
Françoise était une exilée. L'exil est comme la captivité : il tue le sens. Françoise avait perdu le sens, puisqu'elle était la femme de Virgile Matifaz, pui-qu'elle l'aimait, ce grotesque, puisqu'elle restait là, près de la fenêtre, laissant reposer son aiguille et regardant avec une admiration mélancolique cette tète de perruviuier, coiffée de cirage et cravatée de bleu céleste. <::>
Deux passants débouchèrent aux deux extrémités de la rue des Trois-Maisons, l'un du côté du boulevard de Messine, l'autre du côté de la rue de Courcelled.
L'homme du boulevard, ay.ant moins de chemin à faire, arriva le premier. II portait une redingote boutonnée, et son chapeau, légèrement déformé, pendait
sur l'oreille, selon l'angle adopté par les ^andj^s^u basfond parisien.
Quand il entra dans le cercle de lumière produit par les lanternes de la maison n^ 13, vous eussiez pu reconnaître le don Juan éculé de nos barrières, lugubre farceur orgueilleusement sale, et qui ressemble aux autres don Juan comme le ruisseau jaunâtre, précipité dana l'égout, ressemble aux cascades alpestres.
11 avait une laideur toute difféiente de la beauté de Virgile Matifaz, mais presque aussi honteuse. C'était une figure à pipe, aux traits crochus, qui semblait modelée dans de la boue par les rnains d'un Danlan plus hardi. Les coins de sa bouche creusaient deux plis pro-
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fonds dans sa peau grise, et tombaient de chaque côté jusqu'au bas du menton, exprimant le dédain amer que lui inspiraient les hommes et les dieux. Son regard terne mais insolent tombait en quelque sorte goutte à goutte de sa paupière éraillée.
Il était grand, assez solidement bâti, malgré sa maigreur, que faisait ressortir sa redingote, trop mûre et si étroite qu'on l'eût dite taillée pour un enfant. Il marchait en paresseux, les mains ensevelies jusqu'aux coudes dans les poches d'un pantalon de cavalerie.
Dès que M. Matifaz l'aperçut, il se mit un peu de côté pour fuir les regards de Françoise.
— Ça va bien, monsieur le marquis ? dit-il.
Ce titre de marquis fut donné et reçu sans rire.
Pendant cela, l'autre passant, celui qui venait de la rue de Courcelles, avait gagné du terrain. On pouvait voir maintenant qu'il portait la blouse par-dessus une longue redinguote, et que la perche des allumeurs de gaz se balançait sur ses épaules.
Il s'arrêta à deux cents pas des trois maisons pour régler la lumière d'un bec. M. le marquis dit en haussant les épaules :
— C'est cette bête de Chuche, mon protégé... Pas mal ; et toi, ma vieille ?
Ils échangèrent une poignée de main. M. Matifaz, malgré l'élégance de sa toilette, ne paraissait pas être tout à fait sur un pied d'égalité avec le marquis.
Il demanda :
— Est-ce qu'il est en fonds ?
— Qui ça ? Chuche !... jamais.
— Et toi ? demanda encore M. Matifaz.
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— La grêle 1
— Alors, dit M. Malifaz assez résolument, comme c'a été mon tour de payer toute la semaine dernière et le dimanche, je vas me coucher : je suis à sec. Bonsoir, TourleroJ.
— Bonsoir, innocent.
M. le marquis s'appelait Tourterol : de Tourterol probablement.
Il laissa Malifaz s'éloigner jusqu'à moitié chemin de la loge, puis il dit entre haut et bas :
— C'est bon, je vais aller aux Acacias tout seul. Ça me fait de la peine que tu ne verras pas ses débuts.
Virgile s'arrêta court.
— Les débuts de qui ? demanda-t-il.
Tourterol ne répondit pas, et s'éloigna les mains dans ses poches.
Les débuts de qui ? répéta M. Matifaz en courant après lui.
Tourterol se fît prier un instant ; puis il répliqua :
— De M^^° Plumet, parbleu I Elle est sur l'affiche, entre M. Oscar et M""^ Chaloupe. Ce soir, lundi : Rien n'est sacré pour un sapeur... Que ça I
— Eh! là bas ! les vieux! cria de loin une bonne grosse voix qui parlait de franchise et de simplicité, où donc vous envolez-vous?
Mais M. le marquis et l'amoureux Virgile glissaient déjà au pas de course devant la grille du parc Monceaux. Ils disparurent dans la direction desBatignoUes.
L'homme du gaz continua d'avancer. En marchant, il pensait tout haut, comme fout les solitaires :
— Tourterol a dérangé ce jeune homme-là. Ils sont
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embaucliés tous deux pour chauffer les grévistes de la barrière : un drôle d'état 1 Et ils disent que c'est pour lecomptedu gouvernement... pas celui d'ici, l'aulrej^
Françoise Malifaz, ne voyant plus Virgile, avait ouvert sa fenêtre pour regarder dans la rue.
— Bonsoir, monsieur Chuche, dit-elle. Vous travaillez tard ?
— Bonsoir, ma belle madame. Par ici tous nos compteurs sont neufs. Ça nécessite de la surveillance. J'ai deux becs rue de Lisbonne qui me font quelquefois coucher au chant du coq.
— Est-ce que vous n*avez pas vu mon mari ?
— Si fait. Il m'a eu l'air de jeter un coup de pied jus» qu'au bureau de tabac.
— Et la santé, monsieur Chuche?
Celui-ci s'était arrôté devant la croisée, et s'appuyait sur sa perche comme sur une lance. Sa main gauche était passée dans un mouchoir qui pendait à son cou.
Thomas Chuche, ancien mécanicien, déchu jusqu'au rang d'allumeur par suite d'un accident d'atelier qui lui ôlait l'usage de sa main gauche, paraissait être aux environs de quarante ans. L'expression de son visage était une gaieté tranquille, mais il avait dû souffrir. Il était proprement couvert, portant une redingote de drap sous sa blouse. Son chapeau était posé droit et même un peu en arrière sur une forêt de cheveux châlains bouclés, qui encadraient sa large et débonnaire figure.
— Quant à la santé, répondit-il, ça ne va pas trop mal Mais la santé n'est pas tout. Quand je rencontre de* gens comme vous, qni «jonl heuieux chez eux, ça me fait plaisir tout de mémo»
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F»ançoise lui tendit la main pardessus l'appui de la croisée.
— Vous l'avez connue bien tinnqwille, reprit Thomas Chuche, dont la bonne voix s'altéra un peu, et vous lui avez donné de bien bons conseils aussi. Quand je pense qu'elle était digne d'être votre amie en ce ttmps-Ià !... mnis les mauvaises connaissances... Elle n'approelie plus jamais de chez vous, pas vrai ? Non ! Tcnrz, si je mettais la main sur celui qui me l'a perdue, dame ! ce serait tant pis pour lui.
Il essuya ses yeux avec son poing fermé.
— Mais Thérèse demeure toujours avec vous, n'est-ce pas ? demanda Françoise avec un intérêt véritable.
— Non... mon Dieu ! non. Elle est partie. C'est mon amiTourlerol qui couche dans notre lit, pour me consoler. Moi, je dors sur une chaise, rapport à ce qu'il n'aime pas à être gêné... Je sais bien que toute la faute n'est pas à elle. Ah ! moi aussi, j'ai eu mes torts.
— Vous êtes un excellent homme ! dit Françoise tout émue. Thérèse n'a pas le cœur mauvais. Était elle assez gentille quand nous la menâmes à l'église avec vous I Si je pouvais lavoir, lui parler...
Chuche donna un petit C3up au bec qui était au-dessus de la porte cochère, à gauche, pour égaliser les deux lumières.
— C'est étonnant, reprit-il en détournant l'entretien, car il sentait venir des larmes, comme vos trois maisons, ici, ressemblent aux trois miennes, là-bas, de l'autre côté du parci La semaine dernière, je me suis trompé tout net : j'ai été sur le point de vous réveiller par un coup de sonnette, croyant être à la porte de chez moi.
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Une voiture tourna l'angle de la rue et vint s'arrêter à la porte du n° 13. Une jeune fille velue très élégamment et très simplement descendit, suiviepar unefemme de chambre âgée.
— Allons ! fit Thomas Chuche, qui ôta son chapeau, voilà votre belle chérie, madame Malifaz. Ça vous fait quelque chose, quand elle vous appelleencore sa bonne... Bien le bonsoir. Moi, je me sens tout regayé, quand j'ai causé comme ça un petit instant avec un brave cœur.
11 s'éloigna. Françoise était déjà sous la voûte, où la jeune fille de la voiture lui jeta ses deux bras autour du Lou, disant, entre deux pétulants et gracieux baisers :
— Ma bonne, je vais ê re grondée là-haut, mais ce n'est pas ma faute : pauvre marraine est si malade !
— Armelle! murmura Françoise, ma chère demoi selle Armelle !...
Elle sarrèta, comme étonnée elle-même de l'étrange émotion qui lui serrait le cœur.
— Qu'as-tu donc, ma bonne ? demanda la jeune fille.
■r Les yeux de Françoise Matifaz étaient tout baignés de larmes.
En vérité, dit-elle, je n'en sais rien. Je n'en sais rien... mais, depuis tantôt, voici la troisième fois que je pleure. Je vous croyais rentrée, et je me disais : Je ne pourrai pas la voir d'aujourd'hui.
Armelle mit ses gentilles mains frais gantées sur les épaules robustes de M™* Matifaz.
r Et c'était un singulier contraste entre cette frêle enfant, jolie comme la grâce, délicate comme l'élégance même de la poésie parisienne, et la forte femme de Hu-
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bens qui pleurait — et qui tremblait, comme font parfois les fillettes : sans savo^'r pourquoi. Armelle la regardait dans les yeux.
— Ma bonne, fit-elle après un court silence et avec une tendresse presque filiale, tu as quelque chose à me dire.
— Non, répliqua Françoise ; mon Dieu! non... ou plutôt... Mais, chérie, vous êtes déjà en retard, et je ne veux pas que vous soyez grondée.
— Berlhaud ! appela Armelle.
La vieille femme de chambre, qui avait passé tout ce temps à payer le cocher, arrivait justement.
— Berlhaud, lui dit Armjtille, vous allez monter et dire à ma tante que je me suis arrêtée un instant chez ma bonne.
— C'est donc pour gâter l'afTaire un peu plus ! grommela Berthaud.
Mais elle obéit.
Armelle poussa Françoise Matifazdans la loge.
Dès qu'elles furent seules, Françoise souleva lajeune fille et la serra contre sa poitrine en un baiser plein do tendresse.
Et pourtant elle répétait avec des sanglots :
— Je n*ai rien, je n'ai rien, je te jure que je n'ai rien, ma petite chérie...
— Seulement, ajouta-t-elle, j'ai pensé à madame toute la journée, j'entends à votre chère mère. Depuis qu'elle s'en est allée chez le bon Dieu, Armelle, je n'ai pas été heureuse. Aurais-je songé à me marier, si elle était restée avec nous? Non, puisqu'il aurait fallu la quitter...
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— Est-ce que M. Malifaz... 7 commença Armelle déjà menaçante.
Françoise sourit à travers ses larmes.
— Ce n'est pas cela, répliqua-t-elle; et d'ailleurs c'est bien vrai, ma petite chérie aimée, je n'ai rien... rienda tout... Mais tu sais, chez madame, j'étais plus qu'une femme de chambre...
— Tu étais une amie, ma bonne, la meilleure amie de pauvre maman I
— C'est vrai... et je vous remercie, mon enfant. Dit par vous, cela vaut mieux que si je m'en étais vantée moi-même. Oui, c'est bien vrai: la preuve, cV-t que madame m'a confié l'avenir de son trésor a(: ■ . debon Armelle...
— xMon avenir 1 répéta Armelle sans comprendre. Françoise lui dit dans un baiser :
— J'ai quelque chose à toi, fillette.
Pour la seconde fois, le sourire perçait le voile de ses larmes.
— Et pourquoi médis-tu cela maintenant, ma bonne? demanda la jeune fille.
Françoise la regarda comme étonnée. Toute sa tristesse étaitdéjà revenue.
— Pourquoi ? répéta t-elle.
— Oui, reprit Armelle, voyant qu'elle se taisait, pourquoi ne me l'as lu pasdit hier? pourquoi n'as lu pas voulu attendre à demain?
Les yeux de Françoise se perdaient dans le vide.
— Ah 1 pensa telle tout haut, pourquoi ? Tu veuK savoir pourquoi ! Eh bien ! s'écria t-elle tout à euup, c'est
que je n'avais jamais songé à cela avant aujourd'hui. On peut mourir tout d'un coup, Armelle, ma petite Armelle... La jeune fille l'interrompit par un éclat de rire.
— Toi, ma bonne! fit-elle en mesurant de l'œil la santé resplendissante de M"" Malifaz.
Celle-ci ne fut point fâchée de l'exclamation. Elle jela même à son miroir un regard qui n'était pas exempt d'orgueil.
— Bon, bon, fit-elle plus gaiement, je suis forte, c'est gûr. Quand mon Virgile n'est pas sage, je le mets en pénitence dans le creux de ma main... Mais je peux mourir tout de même, fillette, dans une heure comme dans quarante ans. Et, si je mourais ainsi sans vous avoir parlé, madtmoiselle Armtlle, la confiance de madame serait tiahie, et j'aurais peut-être dépouillé sa fille de son bien.
La rue était déserte au dehors, et silencieuse à ce point qu'on entendait, dans le terrain voisin, le feuillage du vieux cèdre bruire à la brise des soirs.
Il y eut de l'autre côté de la fenêtre ouverte un léger frôlement.
Ni Françoise Matifaz ni Armelle n'y prirent garde
Vers le boulevard de Messine, dans le lointain, la voix d'un homme chantait, et la lanterne de Thomas Chuche marchait dans le noir, menue comme une étoile...