‹ L'homme du gazChapitre 2 sur 29 · LA MAISON N · texte numérisé non relu

LA MAISON N

La passion des antiquailles, tessons et curiosités, est assez rare chez les simples concierges. Nous avons hésité longtemps avant de laisser à M. Virgile Malifaz ce trait de caractère, qui pourra paraître invraisemblable.

Mais, outre que Virgile s'était mis au-dessus de ses pareils en obtenant le litre de conservateur, nous nous sommes réservé de faire connaître l'origine et les motifs de sa fantaisie.

La source de son goût pour les arts était, comme on va le voir, honorable. Tous les Allemands naissent avec un esprit de spéculation. A son arrivée en France, le jeune Virgile, apprenti perruquier, avait coiffé une dame assez heureuse pour tenir remploi de M"® Schneider au théâtre de Tivoli.

Aussi marchait-elle dans la vie environnée d'un nimbe qui éclairait tout le boulevard extérieur ; et, profilant

de sa gloire, elle savait se faire un millier d'écus en opérant de temps en temps la vente de ses assiettes.

En se mariant, Matifaz, qui apportait de Breslau des idées absolument utllilaires, avait compté que sa femme deviendrait considérable par ses déportements.

Seulement, il se trouva que cette belle Françoise était l'honneur même : une buse, selon la juste expression de don Juan Tourterol.

Voilà pourquoi la loge de M. Yirgile Matifaz, lorgnée avec envie par le Louvre, contenait tant d'objets précieux qui ne s'écoulaient pas.

M"^ Armelle et M""" JMalifaz s'entretenaient au milieu de ces richesses, sans leur accorder la moindre part de l'attention qui leur était due. Armelle s'était assise dans une chaise-à-bras vénérable dont le bois neuf avait été vieilli au brou de noix, et M™° Matifaz se tenait debout devant elle, appuyée contre un bahut double qui avait peut-être assisté aux malentendus soulevés entre Buridan et Marguerite de Bourgogne.

Il y avait une tendresse mêlée de respect dans le regard de Françoise.

Dans celui d'Armelle, c'était une franche et vive affection, à laquelle se mêlait depuis quelques secondes une pointe de curiosité.

Celle-là, vous ne l'auriez trouvée dans aucun tableau de Rubens ni dans aucun coin de la Flandre. L'étoile parisienne scintillait à son front. Elle avait ce charme infini que Paris drape comme une gaze enchantée autour du sourire de ses filles.

II n'y a qu'elles pour avoir de ces cheveux légers et à la fois prodigues où l'air passe en jouant avec la lu-

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mière : blonds ou bruns, peu importe. Armelle était blonde.

Il n'y a qu'elles pour sembler frêles dans leur force, flexibles malgré la richesse des contours : sylphides dès qu'elles marchent, déesses quand elles s'arrêtent.

Et aussitôt qu'elles parlent, sirènes.

Elles ne sont pas toutes de Paris, au moins, ces Parisiennes. Il y en a très peu qui soient de Paris.

Mais Paris les attire, choisissant d'un doigt sûr parmi les fleurs animées du parterre de France. Il y a un mystérieux courant qui passe parles provinces, murmurant à l'oreille des élues : Enlant, prépare-toi. tu es digne de Paris.

D'autres viennent, il est vrai, sans avoir été appelées : des foules de pauvres créatures qui n'étaient pas marquées du sceau victorieux.

Armelle était une Parisienne de Paris, malgré son nom de châtelaine bretonne. Elle était née rue Saint- Dominique, au faubourg Saint-Germain, dans une maison noble et heureuse. Son père était un gentilhomme du p^^ys de Rosporden, en basse Bretagne; sa mère était une Bourguignonne de la campagne de Nuits.

Voilà comment se font les vraies reines de Paris.

EIIps naissent de ces francs croisements qui allient le nord au midi, l'est à l'ouest, réunissant à l'improviste df^ux vigueurs étrangères l'une à l'autre, et rapprochant deux sangs purs mais divers, qui bouillonnent en se mêlant.

Entre le midi et le nord, entre l'est et l'ouest, Paris est à moitié chemin. C'est là que les races se confondent dans cet hymen providentiel qui éternise la beauté.

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Car Dieu a voulu cela pour que la vie et l'araour circulent dans ce grand corps qui est le monde.

Tant pis pourceux qui se dérobent aux connmandemenls tRcites mais impérieux d-^ celte loi 1

Je sais des coins de la province, des coins obscurs, entélés, immobiles, où les familles nobles, à force d'accoupler leurs tils et leurs filles rouR QUB la foutune ne s'éparpille fas, sont arrivées à produire normalement des monstres de laideur et de crélinisme.

Armelle s'appelait M'^® de Mariaker. Elle était orpheline de père et de mère, et confiée aux soins de la sœur de sa mère, M""" Lion Rabbe, femme d'un banquier, Allemand de naissance, mais naturalisé Français.

M. Lion Rabbe était le tuteur d'Armeîle.

Elle ail lit avoir vingt ans. 11 y avait mainlenaiit dixhuit mois qu'elle habitât, avec les Rabbe, cette maison n® 13 qui était leur propriélé.

M. Lion Rabbe était à son aise et passait pour un homme fort. Il ne fumait pas. Quarante-cinq ans, sourcils teints. Spécialité des cautionnements pour les journaux.

J\i™® Lion Rabbe avait pour petit nom Clémence. Elle n'était pas jolie, au contraire ; mais elle se croyait « dislin i^u^e », et le disait.

Elle disait aussi, en parlant d'elle-même : a Une femme du monde ».

Celles qui sont distinguées et femmes du monde, ne le disfnl jamais.

M. et M™« Lion Rabbe n'avaient pas la réputation d'elle plus méchants que bien d'autres.

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Le mari, sauf son accent, était même un assez agréable compagnon, et ses relations avec les gérants de journaux lui donnaient un certain style.

Françoise Matifaz reprit après un silence, en montrant la rue à travers la fenêtre ouverte :

— C'est un désert, ici ; et quand Virgile n'est pas là, j'ai presque peur. Je n'ai plus quinze ans, savez-vous, mon cher ange, et de ne jamais bouger d'ici, mon sang devient lourd. Je m'endors sans m'en apercevoir. Hier encore, je m'étais assoupie la fenêtre ouverte, et M. Chuche m'a fait sauter sur mon fauteuil, en me disant qu'il était minuit, par la croisée. Et, d'un autre côté, si on ferme la fenêtre, on étouffe. M. Rabbe ne veut pas faire mettre de persiennes. Ces Allemands sont bien regardants...

— Tu parlais de pauvre maman, dit Armelle.

— Oui... et tu te moquais de mes craintes, fillette. C'est drôle, je ne peux pas me déshabituer de vous tutoyer, ma belle chérie.

— Si tu t'avisais de cela !...

— Bon ! Pour en revenir, nous sommes tous mortels. Et d'ailleurs, te voilà grande, et il est temps que tu saches tes affaires. Seulement, j'ai peur de nepa» t'expliquer la chose bien comme il faut. Si tu r^ comprends pas, tu me le diras, pas vrai?

D'abord, pour tout potage, tu as quatre cent mille francs à toi. Ce n'est pas lourd, au temps où nous sommes, pour une demoiselle de ton rang, mais c'est bon à prendre, et la seule préoccupation de madame, à l'heure de mourir, était de te les garder bien intacts.

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Elle les avait, elle, dans son secrétaire, en obligations du chemin de fer de Lyon: bonne valeur, à ce qu'on dit. Moi, j'aime mieux la terre, parce que je suis de la campagne.

J'ai consulté un avocat. Si elle avait voulu rester tranquille, ça allait tout seul. La loi a l'œil sur les tuteurs. 11 est très difficile, pour ne pas dire impossible, à un tuteur de mettre quatre cent mille francs dans sa poche. Mais dès qu'on veut finasser et sortir de la loi, dame ! la loi vous souhaite le bonsoir et va se coucher. C'est clair.

Notre bonne dame voulut mieux faire que la loi. Elle se dit que ton avoir serait bien plus en sûreté, si elle le déposait de son vivant entre les mains de quelqu'un qui serait solvable et qui lui donnerait un reçu. J- C'était le reçu qui la rassurait. On ne va pas contre un reçu. Non point que ta maman eût défiance de M. Uahbe, qui devait être ton tuteur.

— Mon oncle est un honnête homme, interrompit ici Armelle.

— Je l'espère bien, répliqua Françoise ; mais laissemoi finir. C'était mauvais, cette idée du reçu, et tout le reste a été mal fait en suite de celte idée. Quand on dressa l'inventaire après décès, les quatre cent mille francs n'étaient pas là. Tu me diras : Mais le reçu ? Eh bien î le reçu n'était pas là non plus.

Pourquoi ça? Parce que madame me l'avait confié en m'ordonnant de ne le lâcher sous aucun prétexte. J'ai obéi : les quatre cent mille francs ne figurent nulle part.

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Elle se creusait la lêle, pauvre dame I pour savoir dans quel trou elle les pourrait bien mettre en attendant ta majorité.

Il y a des comtesses qui sont joliment fortes endroit. Pas elle. Dès qu'il s'agissait d'argent, elle n'y voyait goutte. Aussi, pour vouloir trop bien faire, elle imagina un moyen qui ne valait rien, mais rien du tout !

Elle s'interrompit pour prendre une clef dans sa poche. Armelle écoulait toute pensive. On eût dit que son esprit, attentif jusque-là, venait de se dérober.

— Heureusement que le reçu est ici, poursuivit M™° Matifaz en mettant la clef dans la serrure du bahut supérieur. Je le regarde tous les jours. As- tu envie de le voir ?

Elle ouvrit le meuble. Armelle souriait avec tristesse.

— Quatre cent mille francs ! murmura-t-elle. Pauvre maman I

— Le reçu, continuait Françoise, constate que le dépôt fut fait en obligations de Lyon, et je sais que M. Rabbe en touche l'intérêt. Il te doit tout de même des comptes... tiens I

Elle avait pris un portefeuille de toile au fond d'un tiroir ; elle l'ouvrit et en retira un papier.

Armelle le regarda de loin avec distraction.

En ce moment, juste sous la croisée ouverte, un bruit se fit semblable au premier, mais un peu plus distinct.

W°'° Matifaz, qui entendit cette fois, ne fit qu'un bond jusqu'à la fenêtre.

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Klle se pencha au dehors et ne vit personne, — sinon un homme qui arrivait lentement et d'un pas un peu chancelant, du côté delà rue de Courcelles.

Cet homme chantait. M"^ Malifaz reconnut de loin la voix de Thomas Chuche, l'allumeur de gaz.

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