‹ L'homme du gazChapitre 20 sur 29 · LE CRÉDIT SOCIAL, CAISSE DES COMMANDITAIRES · texte numérisé non relu

LE CRÉDIT SOCIAL, CAISSE DES COMMANDITAIRES

Ce n'était pas absolument nouveau. Rien n'est nou-

308 l'uomme du gaz

veau sous le soleil. Les baraques de la même foire avaient déjà battu bien des fois le rappel de la monnaie à tous les coins de rue, et crié sur l'air des Lampions : Votre argent I votre argent I

Il y en a eu d'autres depuis. Il y en aura toujours.

Mais tout le monde n'a pas signé le Pacte. Lion Rabbe et le Crédit social, le Crédit social et Lion Rabbe chevauchaient à tous crins sur le dos de la ballade. Paris souscrivit trois capitaux, et les promesses d'action firent dix louis de prime.

Aussi le Crédit social était combiné de main de maître. D'abord, on avait timbré les actions aux armes de l*russe : cela satisfaisait l'esprit et le cœur des Français. Ensuite, les garçons avaient une livrée qui ressemblait à l'uniforme des cent-gardes. Il y avait en troisième lieu (en attendant qu'on fît bâtir l'hôtel) l'appartement de trente mille francs loué par Lion Rabbe, et au-dessus duquel un autre appartement de vingt-cinq mille francs s'aménageait pour les bureaux.

Il y avait enfin, il y avait surtout le conseil d'administration : un pur chef-d'œuvre 1

Arrêtons-nous ici. La ballade peut attendre. Il y a des moments où l'écrivain attendri laisse déborder la sensibilité de son âme. aL femme a son attrait ; la fleur, son parfum; les grands bois vous étreignent sous la religion de leurs harmonies : l'attrait, le parfum, l'harmonie d'une affaire, c'est son conseil d'administration.

Yous êtes- vous parfois demandé comment un homme. M. Rabbe, par exemple, arrive à cette puissance de cueillir, au milieu de nos décadences, ces bouquets de

l'uumme du gaz 301)

probités chevaleresques dont la seule vue fait jaillir hors des poches les porte-monnaie affolés ?

Ne cherchez pas : c'est la faute à Gutenberg, M. Rabbe se promène beaucoup dans les bosquets de la presse. Christophe Colomb chroniqueur l'y découvre, à litre gratuit ou onéreux. Timidement, il le cite comme ayant assisté à la soirée littéraire de M™° de Prétentain. Trois jours après, on le glisse parmi les notables qui ont accompagné au Père-Lachaise la dépouille mortelle de Chaudelarme, le rossignol de la cour d'assises, si habile à exploiter l'incontinence de sa glande lacrymale, et qui pleurait (adieu, Chaudelarme 1) toujours du même œil, aussi abondamment en défendant les gredins qu'en accusant les honnêtes gens. Hiche nature, dévouée à la veuve, fidèle à l'orphelin, esclave des honoraires ! Chaudelarme, adieu I

C'est à la suite de cette mention que le premier Parisien, lisant pour la seconde fois le nom de M. llabbe, se gratte le nez et se demande : Que qu'c'est qu'ça? »

Un pas énorme ! Il n'y a plus qu'à couler M. Rabbe au foyer de n'importe quel théâtre, un soir de bénélice, et à lui mettre un joli mot dans la bouche. Ce n'est pas très cher.

Après le mot, si on trouve une anecdote, bien I on peut alors jouer de M. Rabbe sans fausse honte, parler de « ses salons » et de l'aménité de M""" Rabbe.

Gutenberg, vieux bienfaiteur, avais-tu deviné Clémence ?

C'est un journal politique qui tâte le premier le Crédit social. Il le faut. La décence l'exige. .Ces mots c combiniison absolument neuve » doivent être nrononcés. Il

est bon de placer ce membre de phrase : « dont tous les hommes spéciaux apprécient le sens pratique et les vastes capacités financières. » Personne au monde n'y fait attention.

Mais arrive M. Vulcain, du Baromètre de la Bourse, un casseur. Que lui a fait M. de Rothschild? AI. Vulcain le vide pour rembourrer Lion Rabbe. Ah ! bigre I M. Lombard, du Moniteur des fonds publics, répond à M. Vulcain en lui parlant malhonnêtement de Vénus... 11 y a duel au grattoir. Cependant Araby, de l'Écho du péristyle^ rend compte de l'affaire, et calcule que les quatre émissions de la première série du Crédit social atteindront 60 millions.

Le Guide des souscripteurs demande ingénument com bien il y aura de séries ; le Million comique, gai comme pinson, lui répond : « Tu n'es qu'un vilain curieux! » et l' Économie financière choisit ce moment pour dévoiler sous le sceau du plus inviolable secret, que M. le duc da Beauséant, « jusqu'alors étranger à toute société industrielle », condescend à siéger dans le conseil d'administration.

Ce n'est pas vrai I — Si fait 1 — L'Indicateur des placements sérieux, toujours mieux informé, imprime que le duc du Crédit social n'est pas M. de Beauséant, mais M. de Mayençay-Toledo. Saperlotte I à mesure que le monde devient plus démocrate, la prime des ducs augmente sui» le marché. Le Furet de la coulisse arrange les choses en déclarant qu'un duc n'empêche pas l'autre. C'est aussi l'avis de la Semaine des affaires, du Pj^opagateur des tirages, de VAmi des actionyiaires, de lEclaireur des reports.

l'iiummh du gaz 311

Ils sont innoml)rabIes comme les hirondelles au prinlemps, ces professeurs qui se donnent la mission sacrosainte d'enseigner l'arabe aux chrétiens. Leurs jolis cahiers pullulent. Le chiiïonnier qui nettoie la borne de l'hôtel de Mayençay-Toledo, lit le même journal d or que M. le duc. Il en naît six chaque mois, il en meurt douze, et l'on envelopperait Paris comme un fromage dans le papier de ceux qui restent I

Et tout cela vit, Lion Rabbe sait comment; et tout cela forme un orchestre dont il faut que Lion Uabbo sache jouer. Quand chaque instrument a donné sa note, depuis le tambour jusqu'au fifre ; quand la grosse caisse a tonné, quand le tambour de basque a frémi et grincé ; quand les cymbales, ces sirènes, ont envoyé jusqu'au fond des paillasses leurs vibrations contagieuses, l'affaire est mûre, l'argent naïf languit et frélilb dans les tiroir-s. Il est temps.

Il est temps de rassembler toutes les indiscrétioms savamment éparpillées, et d'enfiler en chapelet les noms égrenés au jour le jour. Le doyen, le chef, le dieu de cette presse spéciale, le vénérable Montauciel, directeur de la Loyauté financière, ôte son chapeau et vient sur le devant de la scène apporter le tableau officiel de la troupe.

Il a la gravité de son âge et de sa vertu, mais on lai passe le mot pour rire. Gela donne confiance.

Nous demandons an lecteur l'autorisation de cueillir dans la collection de la Loyauté Jinanciêre, numéro de septembre 1868, la primeur du conseil d'administralon collectionné par M. Rabbe pour son Crédit social.

Seul, le respectable iMontauciel pouvait se permettre

12 l'uommk du gaz

une nuance de légèreté en parlant de personnes si haut placées dans la considération publique.

Ce document servit pour les affiches et la page d'annonces achetée aux « grande journaux » ; mais on y fît des coupures commandées par les convenances.

Voici l'article de l'éminent Alauiauciel ;

« Nous pouvons enfin donner à nos lecteurs la liste complète des inÛuences véritablement hors ligne qui assistent la nouvelle étoile du ciel d'affaires, M, Lion Rabbe, dans la réalisation de sa magnifique idée : le Crédit social, (f" émission de la P® série, 15 millions, entièrement versés avant constitution de la Société. — Art. 23 des statuts.)

« CONSEIL d'administration

« NOTA. — Aucune fonderie en caractères ne pouvant fournir une suffisante variété de signes, nous sommes forcés de mettre les diverses décorations en toutes lettres: ce qui nous contraint, vu le défaut d'espace, à en supprimer un très grand nombre.

(( Président d'honneur

Nous tenons son nom d'une source digne de foi; mais les relations amicales qui existent entre les cours de France et de Prusse, nous obUgent à une réserve qui sera comprise et appréciée, surtout par S. A. R. le feldmaréchal prince X...

« Président

« M, le duc DE Beauséant, sénateur, président des Fanfares réunies, des Bonnes-Études et de l'OKuvre des

l'uommk du gaz 313

Jeunes-Pieds-Bots, membre de l'Instilut historique de Seine et-Oise, G. 0. de la Légion d'honneur, G.-C. du Christ, G. de l'Aigle-Verle, de Sainte-Anne (â'' clas«e) et du Soleil-Levant, chev. du Lys et de Juillet, médaillé de Sainte-Hélène.

« Vice-Présidents

« M. le comte Similor de Banqueroux, appartenant à onze associations d'intérêt général, directeur des Caves- Ouvrières et de la Parfumerie des Classes Pauvres, ancien député, fondateur de la Revue oléagineuss et du Bulletin irn'gateur, 0. de Léopold et d'université, G. des SS.-Mdurice-et-Lazare, de Charles III et du Sépulcre, consul général du roi de ('ambodge, vacciné deux fois.

« M. le maréchal baron Kopf, intendant royal du duché de Posen, propriétaire de trois vingt quatrièmes dans les Mines de Hahn-Hahn, gérant adjoint des Brasseries épurées de Salizchïiltz, conseiller privé (pour la paix) de S. A. S. le prince de Lippe-Lippe (Lippe), G.-C. de TAigle-Jaune, G. de la Couronne de fer, de Sainte- Élisabeih (Déclasse) prieurdu Temple Intermédiaire, modérateur des Pompes funèbres de Berlin, auteur A'Albrecht le Loup^ tragédie représentée, avec chœurs.

Page 1