‹ L'homme du gazChapitre 19 sur 29 · L HEURE DE M. LE MARQUIS · texte numérisé non relu

L HEURE DE M. LE MARQUIS

Les personnes qui ont fait de bonnes études, expriment une pensée du même genre par cette fatigante métaphore: «Il n'y a qu'un pas du Capitule à la roclie Tarpéienne.» Ennemi de toute exagération, je ne dirai pas que M. le marquis fût au Gapitole, mais il y aurait peut-être grimpé avec le temps. J'ai connu des députés qui avaient son genre d'éloquence.

Fils d'un homme célèbre pour la grâce qu'il mettait à manier le râteau dans les prairies dorées de Frascati,|il avait reçu en outre les enseignements bienveillants et légers d'une mère qui ouvrait les loges avec discrétion au théâtre national des Funambules. C'était là l'aigre fruit 'Jes révolutions. Avant 89, ses ancêtres occupaient des positions diverses, et faisaient tout ce qui concernait leurs états. 11 citait surtout un de ses grands-oncles qui

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ramassait déjà des bouts de cigares du temps des Croisades. Cet anachronisme lui donnait, il est vrai, quelque fî rté;mais il savait y joindre l'aménité, qui est l'apanage de la vraie noblesse.

Herbe parisienne, respectable comme l'histoire de France, et dont les racines baignent dans le ruisseau des âges héroïques ; espèce délicate, nerveuse, alliée ; fleur de toutes les Frondes, siffletde tous les charivaris, huée de toutes les émeutes ; chanson gaillarde, mais si triste ! qui prend l'éternelle vertu pour madame Jocrisse, et confond la patrie sainte avec la mère à Chauvin : engeance de gredins naïfs, amoureux de l'art idiot, des lettres sans ortograiihe ; ennemis de la gêne, de l'honneur et des brosses; contempteurs éclairés du travail, amalgamant dans le même anathème les propriétaires, les gendarmes et — la populace I

C'est imprévu, cela semble incohérent; mais c'est exact. Ce type brille, malgré tout; il chatoie comme les guenilles d'un pîlre ou comme l'eau de la mare, mordorée à force de croupir. Il y a sous ces misères je ne sais quel atome d'esprit français ; et quand on choque cela, il en sort parfois cette étincelle que le fer des chevaux arrache au caillou noyé sous la boue...

Je demande pardon pour la mélancolie des lignes qui précèdent. Tourterol commençait à porter du linge ; il avil mis de côté déjà un peu d'argent mal acquis. Au moment où la Parque le toucha, il allait peut-être éblouir son siècle.

Depuis trois semaines, le firmnment des BUignolles l'avait vu se lever à l'horizon comme une étoile. Moins

tire à quatre é[)inglcs que Brnmmel, il avait d'autres élégances. Il demeurait maintenant quelque part. Sa chaîne et ses breloques coûtaient trente louis à M. Lion Rabbe.

M. Rabbe payait son loyer, son appétit, sa soif, son luxe. Ah ! il tenait M. Rabbe I Peut-être serra-t-il un peu trop fort...

Représentez-vous une nuit de septenbre, sans lune. Thomas Chuche, maigre et long dans sa longue redingote, descend avec lenteur la rue des Trois-Maisons. Sa tête pend sur sa poitrine. Chaque fois qu'il passe sous un bec de gaz, au lieu de l'aviver, il l'éteint.

Et cependant il n'est pas l'heure : le jour est loin, bien loin encore.

A mesure que Thomas Ghuche approche, on entend le murmure de son éternel monologue.

Dans l'ombre qu'il a faite ainsi derrière lui, une autre créature humaine marche : c'est une femme. Son pas est pénible et chancelant. Est-ce souffrance ou ivresse? Les deux.

Elle aussi parle toute seule ; elle dit :

— (]et homme-là est la bonté, — la bonté des petits enfants et des anges. Si j'allais me jeter à ses genoux, — à son cou plutôt, il me pardonnerait, j'en suis sûre. Il nie semble que j'entends... «J'ai eu mes torts aussi, moi... » Ah ! pauvre homme ! pauvre cher homme 1

Thérèse essuya ses yeux baignés de larmes.

Thomas Ghuche s'arrêta non loin de la première des trois maisons, devant le terrain où était le cèdre. 11 y avait là un réverbère.

M™'' Ghuche s'arrêta comme lui. Elle ne pleurait plus.

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Son regard était fixé sur le mur blanc de la première maison.

— C'est là qu'il est I murmura-t-elled'unevoix tremblante ; et ce n'était plus de son mari qu'elle parlait. Il est riche maintenant... Oh! non, je ne veux pas demander pardon à Thomas. Tout est fini : je ne veux plus de rien, je ne veux plus de la vie... Mais, avant de m'en aller à la rivière, j'arracherai le cœur de celui qui m'a damnée I

Thomas Chuche était toujours sous le réverbère, devant le terrain.

Il lisait une lettre à la lueur du gaz. La lettre disait :

« C'est cegueux de Tourterol qui a perdu ta femme en mangeant ton pain.

« Maintenant elle va se tuer, parce qu'il Ta délaissée

« Il vient tous les soirs rue des Trois-Maisons, n* 15.

« Et il en sort à minuit. »

Thomas froissa la lettre et pensa :

— C'est vrai, ça doit être vrai. Les torts sont donc à moi. C'est moi qui ai Introduit cet homme-là chez nous.

Il éteignit le bec de gaz.

Thérèse s'aperçut seulement alors que les autres lanternes étaient noires.

— Est-ce qu'il l'attend aussi? se demanda-t-«lle. Tant mieux ! il va nous venger 1

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Elle frissonna. C'était sans doute de colère, car elle ajouta:

— Je vas piétiner sur son corps!

La rue était toute sombre.

Et, comme d'habitude, il n'y passait pas une âme.

La petite horloge de Beaujon envoya les douze coups de minuit.

M*"" Chuchc s'était assise sur une pierre. Tout son corps tremblait.

Thomas Chuche attendait, adossé contre le mur, auprès de la porte. Il avait déposé sa perche. Aucune arme n'était dans sa main.

Au bout de deux ou trois minutes, un talon sonna sous la voûte, la porte s'ouvrit, et M. le marquis de Tourterol sortit, dans tout l'éclat de son élégance nouvelle.

Thomas Chuche ne bougea pas avant que la porte fût refermée ; mais alors, il se mit au-devant de Tourterol et lui dit :

— Ne crie pas, ou je t'abats !

Les gens comme Tourterol ne s'imaginent jamais qu'on puisse parler ainsi sans tenir l'outil qui exécute la menace.

Quant à demander une explication, M. le marquis n'y songea même pas : sa conscience lui en fournissait de surabondantes.

Mais il ne fut pas déconcerté pour delà. Il était brave à sa manière : il comptait sur son preitige.

— Range loi, dit-il, mon bonhomme. Je parie qu'on t'a fait des bêtes de rapports. C'est le diable quand un personnage comme moi se familiarise avec des gens de

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la sorte. J'ai déjà songé à faire quelque chose pour loi, puisque ma position est devenue analogue à mes manières et à ma naissance. Que veux-tu?

— C'est vrai que lu appartiens à la caste supérieure, répliqua Chuche d'une voix altérée ; mais c'était une rai-on de plus pourne pas l'abaisser jusqu'à me détruire mon pauvre bonheur.

Tourlerol eut le rire traditionnel des marquis.

— Jaluux? s'écria-t-il ; tu es jaloux, ma vieille ! Ah ça ! pour qui me prends-tu?

Thomas le saisit au collet.

— Lâche ! lâche î gronda-t il d'une voix que la fureur étranglait.

Il entraîna en même temps Tourlerol dans le terrain où était le cèdre.

Thérèse n'était plus sur sa pierre. Elle se coulait le long des clôtures, ivre d'humiliation et de haine ; elle avait peine à ne pas crier :

— Oh ! mon mari, tue-le, tue-le I...

Thomas traîna le marquis jusque sous le cèdre el le lâcha, en disant :

— Défendez-vous ! je n'ai pas d'arme, mais je sens que je vas vous crever la poitrine.

Ma foi, Tourlerol retroussa ses manches. Que risquaitil ? Ce qu'on appelle une tatouille au café concert des Acacias. Il croyait bien que ce généreux Thomas ne le frapperait pas à terre.

Il comptait d'ailleurs sur ses talents en fait de boxe et d'adrf'sse française.

Mas il v a des élans de bête exaspérée que nulle escrime n'arrête. Chuche reçut dans reslomac le coup de

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pied du marquis et ses deux coups de poing en plein visage ; mais il passa au travers, et, saisissant son adversaire à bras-le-corps, il le coucha sous lui.

— Au secours ! au secours ! cria Tourterol. Thérèse descendit dans le terrain. Elle pensait :

— Coquin ! c'est bien fait ! tu la danses à la fin 1 Tourterol cria une seconde fois :

— Au secours ! au secours l Et sa voix faiblissait.

Thérèse hâta le pas.

Pourquoi faire?

— Au secours I au secours î

C'était la troisième fois, et c'était si faible, que ce devait être la dernière : on voyait bien cela.

La gorge de ^1""° Ghuche rendit un grand soupir.

Elle était tout près des deux combattants, mais ni l'^in ni l'autre ne la voyait.

Elle se pencha. Elle essaya de dénouer les deux mains de Thomas, qui serraient le cou du marquis, C'était du fer. Thomas ne la sentit même pas, quoiqu'elle employât à son effort une vigueur désespérée.

Tourterol râlait.

Thérèse lâcha les doigts de Thomas, et sa main courut le long de son flanc droit, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la poche du pantalon.

La femme sait toujours les poches du mari.

C'ethit là que Chuche mettait son couteau.

11 y eut un terrible silence, parce que Tourterol ne râlait plus.

Puis Thomas poussa un gémissement, ses deux mains se détendirent, et la misérable Thérèse se coucha tout

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de son long, évanouie, auprès de son mari asssassiné...

De ces trois êtres humains qui étaient couchés sous le cèdre, Tourterol s'éveilla le premier. Maintenant, la lune brillait à travers les échafaudages des maisons en construction.

Il se retrouva tout de suite, comme font les chais tombés d'un cinquième étage, et son premier coup d'œil, en lui montrant les deux masses étendues sur le gazon, lui raconta toute l'histoire.

— La bourgeoise a travaillé, dit-il; ça n'aide jamais le bourgeois, au contraire I

Du bout de sa botte, il tâta M"** Ghuche, qui resta insensible.

•— Elle m'aura cru mort, dit-il : rien que dans l'idée de me perdre, il y avait bien de quoi la tuer. Allons nous coucher ; je vas faire un, rude somme.

Après ces paroles remarquables, et sans même se pencher pour examiner de plus près le mari ou la femme, Tourterol prit à travers le terrain pour regagner la rue. Sauf un léger torticolis, il ne se sentait pas trop incommodé.

Plus dur qu'un caillou : dur comme un don Juan !

Je ne sais pas si ce fut la statue du commandeur : au moment où M. le marquis dépassait un buisson formé par les rejets d'un acacia coupé au ras de terre, une forme humaine se dressa derrière lui, — leva les deux bras, — et lui asséna sur le crâne un objet qui ressemblait fort à un pavé.

L'heure de Tourterol avait sonné. Il s'affaisa comme

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un paquet de linge niouillé, sans une convulsion, sans un cri.

La statue du commandeur, qui était tout de noir habillée, mais qui avait des cheveux blancs, prit ses jambes à son cou et disparut dans les chantiers voisins.

Quand le premier passant, vers deux heures du matin, entendit les gémissements de Thomas Ghuche, le terrain autour du cèdre était complètement désert.

Il y avait déjà longtemps que la porte de l'hospice Beaujon s'était ouverte à l'appel d'ui>e pauvre femme que la douleur semblait affoler, et qui avait apporté ellemême sur ses épaules ce qui restait de l'infortuné Tourterol.

Autour de l'endroit où était tombé Thomas Chuche, on ne trouva rien, sinon son propre couteau, ensanglanté jusqu'au manche.

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TRfiïZE FLEURS

C'était comine une épidémie de catastrophes. Pensezvous que la ballade allemande fût pour quelque chose là dedans ? Le fait certain, c'est que M. Lion Uabbe pouvait s'en laver les mains. Il avait, en vérité, de bien autres besognes.

Les morts vont vite. L'or qui vient du pacte entre dans les veines pour allumer le sang, qui brûle comme un punch, imprimant à la mécanique humaine un jeu surnaturel.

Tout va, tout se précipite. La vie a la torrentielle vitesse des fleuves entraînés vers les grandes chutes. Et il est bon d'appuyer sur cette compiiraison, car elle est supérieurement juste. Ces masses liquides qui se ruent aux cataractes, sont tranquilles, en apparence, dans la suprême rapidité de leur fuite. A vingt pas en avant du saut de Niagara, l'eau n'a ni im bouillonnement ni une vague.

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C'est après la chute que l'immense fièvre du fleuve éclate en convulsions écumantes, en tumultes terribles comme les fracas d'une bataille.

En quelques semaines, Lion Rabbe avait vécu plus que le plein d'une existence. Il avait comblé sa caisse et bourré sa conscience : toutes Los deux à regorger.

Lui seul et l'autre signataire du Pacte savaient le travail redoutable de ses jours et de ses nuits. 11 était calme au milieu de ses victoires inouïes, et même (les Allemands ont l'esprit pieux) il osait remercier Dieu — comme ces cantiques prussiens écrits plus tard de Versailles, et qui arrivaient à la reine Augusta, exhalant encore l'odeur de la goguette lugubre d'où ils sortaient tacht^s de vin et de sang.

Ce n'est pas que ces féeries de la fortune arrivant tout à coup, foudroyantes comme une apoplexie, soient tnvraisemblables ni même très rares. A la Bourse, en un mois, on a juste trente fois le temps de se lever mendiant et de se coucher millionnaire. Seulement, sur les cent mille badauds qui vivent et meurent de ce rêve, 99,999 ne gagnent que l'hôpital pour gros lot.

Le merveilleux, c'était la patience et la solidité de la veine qui se faisait sentir ici dans les petites choses comme dans les grandes. M. Lion Habbe récoltait partout à la fois, même sur les sables où il n'avait point semé. Un amateur de parquets mosaïque lui avait apporté un bénéfice de 100,000 fr. sur sa maison du n° 13, et Clémence avait eu cinq cents francs de ses housses.

A la Bourse, le côté roboamesque commençait à le suivre avec un superstitieux respect ; et M. WinterschultzheimerhoFenbuiger, ce petit homme crochu

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qui devine les ballades et monte en croupe des prédestinés, comme nos gamins se suspendent derrière les fiacres, avait dit déjà : « Ghé lâcherai lé pon monsié Rappe la feille di jûr ou le tiâple l'enbôrdera, gombrenez pien. »

Le merveilleux, c'était encore la dignité stoïque avec laquelle M. Lion llabbe acceptait sa fortune. Cela ne IVtonnait point : cela lui était dû. Avec ses cheveux blancs, improvisés comme son opulence, ce champignon de la couche d'or, jailli en une nuit, ressemblait aux plus hauts chênes de la forêt d'affaires ; à ceux qui, pour épaissir leur feuillage et arrondir leur tronc, avaient subi les autans de quatre cents liquidations !

Le merveilleux, c'était enfin, c'était surtout le grand art de stralégiste, l'à-propos parfait, l'audace à la fois brillante et mesurée dont ce mince escompteur de la veille avait fait preuve dans l'exploitation de sa conquête.

Ses relations étaient déjà aussi riches que son portefeuille.

Comment? en un moisi Eh! mon Dieu, vous savez, il faut se reporter au temps. Ce monde de 1868 tombait positivement en putréfaction, c'est connu. Mais maintenant...

Ah ! c'est bien différent ! Maintenant que nous sommes purifiés de fond en comble, je vous affirme que le même miracle s'accomplirait encore, et à meilleur marché.

Et j'ajoute qu'en Tan d'expiation bavarde 1872, pour donner au champignon Rabbe toute sa majestueuse croissance, il ne faudrait peut-être pas deux semaines.

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Libre à vous de penser et de dire : Le roman, chose insolente, vit d'exagérations et de sarcasmes. Mon opinion est tout autre- Rien n'est à mes yeux plus rigoureusement sincère que le roman, seul procès-verbal authentique des faits que l'histoire ne raconte pas

Seulement, les romanciers ont fort à faire, parce qu'il y a des scandales que la société, complice, ne veut ni voir ni avouer.

En un mois, M. Lion Rabbe s'était mis à la tèle de la colonie prussienne, il cousinait avec l'ambassade. Sa gloire toute jeune, franchissant les grilles de la Bourse, inondait Paris comme un flot. Il avait pour un peu la vogue de ce bon M. Law, au temps de la Régence. Or, chez nous, M. Law, quand il revient à des époques périodiques, trouve des dévots dans toutes les églises. Sénateurs, députés des diverses nuances, hauts barons du faubourg Saint-Germain, tribuns buvant les gros sous -de Belleville au café Anglais, tout Paris se sentait pris d'une tendresse imprévue pour M. Rabbe, qui allait être un Law, et dont lei affiches, tapissant du haut en bas les murailles, appelaient à la fois les bourses et les ccei^i*: —

'^'^lles étaient jaunes, elles étaient bleues, elles étaient roses, les affiches de M. Rabbe ; il y en avait de grandes, il y en avait de petites. Partout où un papier pouvait treê collé, elles criaient en lettres coquines, qui étincelaient à l'œil comme des diamants : Premier Appel de 15 millions l

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