‹ L'homme du gazChapitre 22 sur 29 · APOTHEOSE DE M. RABB · texte numérisé non relu

APOTHEOSE DE M. RABB

Telle était la Table -Ronde des chevaliers fondateurs du Crédit social. Une fois débarrassée des turlutaines de ^'éminent rédacteur de la Loyauté^ cette liste présentait un ensemble de noms très honorables et couvrait une énorme garantie de solvabilité.

Les deux ducs Iscariaux et Fuchs étaient d'or, et pouvaient être mis en cave, comme les réserves de la Banque de France.

On a trop longtemps prétendu que cet autre chefd'œuvre financier, la Compagnie Immobilière, n'avait jaiflais pu louer un seul de ses appartements de trente mille francs. C'est là une lâche calomnie, et nous sommes en mesure de la réfuter, puisque Lion Rabbe en avait un.

C'était dans les salons d'un de ces palais, créés par la plus ingénieuse de toutes les spéculations modernes

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(chaque franc de l'illustre société vaut encore à l'heure qu'il est plus de cinq centimes!), que la ballade allemande devait avoir son dénouement.

Là-bas, dans la forêt Noire, ou sur les croupes sombres du Harz, c'est vers le cimetière que galope le cheval fantôme ; chez nous, il a le choix entre les nécropoles industrielles, plus sinistres que des tombes.

Mais que parlons-nous de tristesse et de mort? Tout vivait, tout souriait dans la nouvelle demeure des llabbe. Plutus peut tout acheter, hormis le goût, qui n'est pas à vendre. Et qu'importe le goût? Il y a des gens dont c'est le métier d'avoir du goût : des inutiles, des misérables, des artistes I

C'était ici le luxe d'or de la spéculation victorieuse, le rêve réalisé du roi Midas, qui dore tout, depuis son bonnet de nuit jusqu'à la semelle de ses sandales. Les r.iyons insolents du métal jaune se mêlaient, se croisaient, se choquaient.

Figurez-vous cinq mille louis de faste grossier, mais tout battant neuf, entassés dans une boîte éblouissante, comme celles qui se vendent, pleines de bonbons, au premier de l'an ; mettez s^u-dessus un ciel ovale, peint en gris de nacre et en azur ; suspendez à ce firmament des cascades de cristal enflammé, arrachant les étincelles par myriades au feu d'artifice des dorures, et placez dans ce cadre ardent le tableau qui convient : M. et M"''^ Habbe.

Et aue la dévote émotion qui saisit les croyants au seuil d'une cathédrale, vous fasse battre le cœur 1

Ils étaicni beaux, Lion et Clémence, très beaux, ^i

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beaux, que l'ondée lumineuse qui les enveloppait, pâlissait en touchant leur splendeur.

Lion Rabbe, simplement couvert, presque négligé, rayonnait de sa lueur propre. Il avait bien voulu accepter quelques croix, pour ne pas désobliger lés souverains de l'Europe ; mais rien n'émaillait sa boutonnière, sinon le ruban du roi Guillaume. Ce n'était pas modestie ; au contraire : i) sentait qu'il n'avait pas besoin de ces vulgaires distinctions. De même qu'il éclairait la lumière, il eût décoré ses croix, lui, le triomphateur, auguste dans sa victoire, calme et jeune sous sa chevelure de neige, qui faisait de sa calvitie centrale un lustre et une majesté.

Pour fabriquer Lion Rabbe, l'homme moderne, blanc et or comme les magniCcences de la Compagnie Immobilière, il faut toute la primitive grandeur de Dieu, jointe à l'habileté de main que soixante siècles d'exercice n'ont pu manquer de donner au Créateur de toutes choses.

Et Clémence ! ah ! vous ne la connaissez pas 1 Elle était presque laide autrefois, ellerétaitmême tout àfait. Quelques-uns la trouvaient épouvantable. C'est qu'elle avait sa housse. Maintenant ^u'oa l'avait pelée, fourbie, polie, poncée, puis émaillée, et dorée encore par-dessus, au moyen des méthodes les plus énergiques, Clémence était une œuvre hardie, une curiosité du plus grand prix, surtout par la valeur des accessoires.

Feu la pauvre M^^'^ Honor, en son vivant, l'appelait quelquefois « la grise ». Clémence avait en efifet, quoique dodue, cette teinte générale des bilieux. C'est une nuance neutre, favorable au rechampissage. Il n'y a

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que les écarlates qu'on ne pui^Jse pas vernir. L'émotion, chez Clémence, tournait au noir. C'est distingué... Mais pourquoi disserter? Clémence était tout uniment splendide : voilà l'Évangile. J'ai vu, rue de la Paix, une rivièie de diamants qu'on avait mise sur une taupe de velours noir pour en faire ressortir les feux. C'était Clémence. Sur elle les diamants flambaient.

Elle était fière, du reste, comme il convient ; elle se prenait au sérieux dans la juste mesure ; elle croyait à tout ce qui l'entourait, et le sentiment de l'argent dépensé la coiffait de cette auréole mélancolique qui poé^ tise les directeurs de théâtre, le soir de la répétition générale, où cent mille écus de trucs passent leur examen avant d'affronter l'œil du public.

C'était en effet aujourd'hui, dans le salon Rabbe, la répétition générale. Ce soir même, la première représentation de la grande pièce à spectacle, intitulée : le Crédit social^ devait avoir lieu. Le conseil d'administration tout entier venait dîner, et le soir, les principaux actionnaires, convoqués, devaient « farcir le boyau >>.

Ceci est une vieille et patriarcale coutume, particulière à Francfort-sur-le-Mein, où la banque, fervente comme une religion, déborde en caressantes poésies.

Dans la Judengasse, où la saucisse est proscrite, en théorie du moins, le boyau traditionnel est remplacé par un bas de laine, dans lequel les associés nouveaux fiancent amoureusement leurs yulden.

Plus haut, vers le Rœmer, ou dans cette rue millionnaire, la Zeil, plus riche à elle seule que Paris tout entier, ce n'est ni une saucisse ni une chaussette qu'on

bourre, mais bien un coffre-fort, où les apports sociaux se marient.

Mais la locution proverbale persiste, et l'on appelle toujours cela der darm fûllen, « farcir le boyau ».

Pourquoi M. Lion Rabbe avait importé à Paris cette fête du vieux commerce allemand, le lecteur s'en doute peut-être. En tout cas, l'explication viendra en son temps.

Tout allait bien. M. Lion Rabbe était content. Tout, c'était naturellement M. Lion Rabbe lui-même et Clémence : car peu importait le lieutenant Hœfer, simple comparse ; et peu importait aussi M^'° Armelle de Mariaker, qui était là, belle comme une madone, mais triste et ne s'occupant pas du tout de la fête prochaine.

Sa toilette était si simple, qu'elle avait l'air d'une reine.

Peu importait enfin et surtout à Lion Rabbe et à Clémence M. Hubert de Pontal, en redingote, et dont on attendait la sortie avec une impatience mal déguisée.

11 était là, mon Dieu ! oui, encore I C'est le privilège du silence et du flegme. Ces taciturnes prolongent audelà du possible les situations difficiles.

Hubert s'était constitué sans mandat le gardien d'Armelle. Dans cette maison, Armelle était incapable de soutenir quelqu'un ; et peut être, l'eût-elle pu, n'auraitelle pas eu la volonté de soutenir M. de Pontal, qui avait purement et simplement tourné le dos au jeune M. Adrien, prisonnier, disant pour toute excuse : — Je le connais désormais des pieds à la tête l Quant à Lion Rabbe, M. de Pontal le surveillait san& prendre la peine de feindre.

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11 restait là, obstiné comme l'habitude. Il eût fallu le chasser. Peut être n'avait-on pas osé.

Les prétextes qui expliquaient sa présence chez les Rabbe, n'existaient plus. Jamais il ne parlait à Armelle, qui s'éloignait de lui avec une sorte de frayeur. Il n'y avait même plus le Coup de pied de Vâne^ qui était achevé depuis une semaine. On venait justement de l'apporter monté en coussin, et personne n'avait daigné y jeter un coup d'oeil, exepté M. de Pontal luimême.

A mesure que les jours passaient, la préoccupation de M. de Pontal semblait augmenter. Il restait souvent dans son coin, seul avec ses pensées, durant des heures entières. Parfois M"® de Mariaker le regardait à la dérobée. Il y avait entre eux un lien qui gênait Armelle comme une obsession.

/W^ÙQ Pontal, lui, ne se gênait de rien. Un soir que Clémence grillait de lui demander ce que, décidément, il venait faire chez elle, il lépoudit tout à coup à la question, qui n'était point formulée, et prononça cette phrase, la plus longue qui depuis quelques jours fût tombée de ses lèvres :

— Je passe une heure ou deux à vous regarder grandir, comme d'autres font leur partie de piquet.

Aujourd'hui, M. Rabbe tenait le Ueutenant Hœfer dans un coin du salon, sans doute pour affaires, car ils parlaient avec animation et à voix basse. M. de Pontal était assis en face de Clémence, qui lui dit d'un air fia :

— Vous faites votre partie de piquet?

— Je songe à la rue des Trois-Maisons, répliqua Hubert, et au n" 13.

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Elle eut un orgueilleux sourire, et pensa tout haut:

— Nous faisons bien des jaloux !

— Les voitures, disait Lion Rabbe à H(iefer, doivent être prêtes à dater de onze heures. Visitez encore une fois les bagages. On ne se fie pas à un homme comme je me suis fié à vous, sans avoir l'intention bien arrêtée d'assurer largement son avenir. Votre fortune est faite.

— Ma chère enfant, reprit-il tout haut en se rapprochant d'Armelle, je vous annonce un bonheur pour ce soir: vous allez revoir notre ami Adrien.

Hubert ne broncha pas.

Armelle devint toute rose. L'émotion lui coupa la parole.

Clémence dit :

— Il y a des gens qui font de belles promesses et qui parlent de leur influence. M. Rabbe n'avait rien promis ; mais il a rendu la liberté à ce jeune homme, dès qu'il a bien voulu s'occuper de lui.

Hubert ne répondit point.

Lion prit la main de sa pupille en murmurant avec bonté :

— Est-ce de joie que vous pleurez, Armelle ? Avant que la jeune fîllepût répliquer, la porte du salon

s'ouvrit,etun grand laquais, qui pouvait passer pour un véritable objet d'art, annonça:

— M. le subtitutChabert!

Cette fois, Hubert ds Pontal releva la tête.

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