M. DE PONTAL CHASSÉ DU PARADIS
Il faut rendre justice à Clémence: jamais elle n'avait vu de son Oiari que le beau côté. On pouvait lui reprocher d'être aveugle, on ne pouvait pas l'accuser d'être complice. Depuis que le miracle des millions s'était fait, elle s'agenouillait en elle-même devant la grandeur de Lion Rabbe. C'était chez elle ce fervent fanatisme que tontes les religions peuvent inspirer, cette foi robus'c qui nie en même temps le témoignage des sens et celui de la raison.
Mieux que personne elle aurait pu plonger un regard dans la conscience de Lion Rabbe, car elle était sa gardienne fidèle aux heures où le superstitieux conquérant subissait en faiblesses et en terreurs le contre-coup de ses implacables audaces. C'est lanuit surtout que la ballade allemandelaisse tomber le secretdeses épouvantes. Les nuits de Lion Rabbe appartenaient à Clémence, qui
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assistait ses veills et qui espionnait son sommeil : car elle était plus jalouse à mesure que sa dévotion grandissait.
Pour toute autre que Clémence, les veilles de Lion Rabbe, tout aussi bien que son sommeil, auraient versé son secret goutte à goutte. Il parlait, il se plaignait, il pleurait.-€e bizarre accès de défaillance mentale auquel nous assistâmes lors de sa première entrevue avec M. le marquis de Tourterol (et dont cet homme d'esprit était mort, ainsi que Virgile Matifaz), se renouvelait plusieurs fois entre le coucher et le lever de chaque soleil.
Clémence avait écouté bien des fois le délire d'abord, et puis le rêve: deux terribles témoins
Elle n'avait pas compris, — puisqu'elle vivait encore.
Rien n'arrête la ballade. Si Clémence eût compris, il restait eneore de la place sous la trappe où le Barabbas, M"*^ Eustache, M"^ Honor, Françoise Matifaz, Virgile et Tourterol étaient tombés.
Les morts vont vite. L'or brûle. La ballade peut trembler et sangloter, mais elle suit son chemin implacable.
Clémence vivait : donc elle ne savait pas. Croyez à la rigueur mathématique de cette déduction.
Un matin, elle s'était penchée au-dessus du réveil de Li/n Rabbe, et lui avait dit :
— Tu travailles trop,tu réussis trop.Le génie se paye, la victoire aussi. Les poésies de ta patrie fataliste te reviennent la nuit. Ta fièvre nocturne fait le calcul des superstitions allemandes. Ton bonheur inouï est pour toi le cheval fantôme qui t'emporte vers la mort...
Lion Rabbe la regarda dans l'âme.
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Il fut du temps avant de répondre, puis il dit en baissant les yeux :
— Sois mon ange gardien ; toi seule sauras cela : je suis fou.
Elle se prosterna, incrédule, mais passionnément reconnaissante.
Quant à Lion Rabbe, il croyait mentir, et disait vrai, La ballade lui rongeait le crâne, comme un ver. Il avait celte sitiistre démence des fantaisie? germaniques; cette folie qui tantôt creuse les sept fosses de Troppmann, tantôt insulte à Dieu par des prières impies, ivres d'alcool et de sang, pendant que cent géants d'acier, orchestre de cette monstreuse orgie, foudroient de loin des petits enfants et des femmes, au hasard — dans le tas de deux millions d'êtres exténués par la faim...
Clémence ignorait tout, car l'entrée du jeune magistrat la laissa profondément indifférente. La grimace peu gracieuse qui lui échappa, venait tout bonnement de ce fait que M. le substitut Chabert l'avait vue en camisole d'une propreté douteuse, dans la loge Matifaz, la nuit du meurtre. Clémence lui en voulait un peu pour cela.
Lui, M. Chabert, ne reconnut ni ce roi ni cette reine. Il entra moilié sémillant, moitié déconcerté par l'éblouissement du salon d'or. M. Rabbe fit un pas à sa rencontre, et lui dit :
— J'attendais au moins M. le procureur impérial !
— Officiellement et dans la règle, répliqua M. îe substitut, nous ne nous dérangeons jamais. Si l'empereur pouvait être témoin ou...
— Ou prévenu, acheva Lion Rabbe.
M. Chabert sourit et repartit :
— Il viendrait au parquet lui-même.
— Oui, dit Clémence dans son pyramidal orgueil; mais M. Lion Rabbe !...
M. Chabert sourit encore et s'inclina, disant;
— Ma visite est tout officieuse. M. le chef du parquet ni surtout M. le juge d'instruction n'auraient pu se la permettre. Je me trouve avoir entamé l'enquête, et je suis au fait; mais je n'appartiens pas à l'instruction. C'est ce qui a rendu possible pour moi cette démarche, qui répond au désir de M. Lion Uabbe et à mon envie de lui être agréable.
— Alors, monsieur le substitut, vous connaissez la question?
— Parfaitement.
Il y avait une cassette posée sur le guéridon. M. Lion Uabbe la fit glisser sur le marbre, pour la rapprocher de lui.
Il ajouta :
— Voulez-vous voir les obligations?
— Je ne m'y refuse pas, répondit M. Chabert.
— Suis-je de trop ? demanda Clémence.
— Non, répondit Kabbe; ni M"* de Mariaker, ma pupille, non plus ; ni même M. dePontal : je suis bien aise qu'il voie de ses propres yeux.
Hubert le regardait tranquillement. M. Rabbe reprit avec gravité, en s'adressant à Clémence :
— Il est bon de vous dire, madame, que le parquet de Paris a eu des soupçons à mon endroit pour le meurtre de la malheureuse Françoise Matifaz.
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Clémence eut un sourire méprisant, et ne protesta même pas.
Armelle, qui était assise à l'écart, appuya sa tête charmante contre sa main et glissa vers Hubert un regard rapide.
M. de Pontai aurait pu servir de modèle pour sculpter la statue de rindifférence.
— Deux mots préliminaires, s'il vous plaît, monsieur le substitut, reprit M. Lion Rabbe de plus en plus majestueux : exhiber treize cents obligations de Paris-Lyon ne signifie absolument rien dans l'espèce, car elles pourraient être achetées d'hier...
— Mais qui donc songe à prétendre?... voulut interrompre le jeune magistrat.
Rabbe le fit taire d'un geste souverain.
— Ce qui importe, poursuivit-ii, ce sont les numéros des obligations.
Hubert s'était levé.
— C'est très juste, dit-il, pourvu qu'il soit bien établi que ces numéros sont précisément ceux qui constituaient le dépôt opéré par la mère de M"° ArmeLe.
— Comprenez-vous bien ce que dit M. de Pontai? demanda Rabbe au substitut.
— Certes...
— J'appuie: s'il est prouvé que j'ai entre les maini les titres mêmes à moi confiés par feu ma belle -sœur...
— C'est clair, dit encore M. Chabert; mais vous n'avez pas besoin de cela : vous n'êtes pas accusé.
— 11 y a des hommes méchants ! prononça lentement M. Rabbe, qui ouvrit en même temps la cassette. On ne m'accuse pas publiquement : donc je ne puis publique-
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ment me défendre ; mais on me calomnie ; et, comme je ne sais rien des choses judiciaires, j'ai choisi un moyen peut-être maladroit de confondre les calomniateurs. Et voilà pourquoi j'aurais souhaité la présence d'un magistrat plus haut placé dans la hiérarchie...
— C'eût été tout juste convenable, fit observer Clémence.
Assurément, ceux-là ne cherchaient pas à caresser leur juge.
— Voici d'abord, reprit M. Rabbe, qui avait retiré un papier de la cassette, la note de dépôt à moi remise par W^^ la comtesse de Mariaker, et contenant la liste des treize cents et tant de numéros. Venez, Armelle ; approchez aussi, monsieur de Pontal : il est bon que l'écriture de ma belle-sœur soit deux fois certifiée.
Armelle obéit; mais elle fut devancée par Hubert, qui avait saisi la note avec vivacité.
— C'est l'écriture de votre mère, dit-il, en tendant le papier à la jeune fille.
Pendant qu'elle se penchait tout émue, leurs têtes se rapprochèrent un instant, et M. de Pontal ajouta tout bas ces seuls mots :
— Cette nuit, votre cœur parlera !
Armelle eut un tressaillement. Elle était très pâle ; mais elle s'éloigna de M de Pontal, et dit à son tour :
— C'est l'écriture de ma mère.
— Si ces deux témoignages vous suffisent, reprit encore M. Rabbe en s'adressant au substitut, je vous prie de vouloir bien comparer les numéros énoncés sur la liste avec ceux des obligations elles-mêmes.
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Il tendait le paquet de titres. M. Chaberl fit un geste pudibond et répéta :
— Vous n'êtes pas accusé...
— Je suis dénoncé, du moins!
M. Chabert ne dit pas non.
— Par qui? demanda Lion Rabbe.
— Je ne puis répondre à celte question... commença le substitut.
Mais M. de Pontal Tinterrompit, pour dire le plus tranquillement du monde :
— Par moi, monsieur Rabbe.
Celui-ci recula d'un pas ; mais comme Hubert, de son côté, avança d'un pas, la distance entre eux resta la même.
Hubert prit le paquet d'obligations, le défit, et, aprèî avoir étalé les titres sur la table, il en compara minutieusement les numéros avec ceux de la liste.
— C'est exact, dit-il en rendant le tout à M. Lion Rabbe. Désormais je suis fixé. Je sais votre histoire comme si je l'avais faite.
— Sonnez, monsieur llœfer, s'écria Clémence, dont la colère, longtemps contenue, fit explosion. Que cet homme soit chassé honteusement I
Madame Rabbe, qui était la vaillance même, échappa aux mains de son mari et s'élança vers Hubert, qui la salua froidement, et prononça d'une voix basse mais distincte :
— Vous aussi, vous êtes fixée maintenant. Vous avez entendu, quand il dormait et quand il veillait, des paroles dont vors cherchiez le sens. Il disait : «Je n'avais
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pas besoin » il disait encore : « Si j'avais attendu
quelques heures......
— Oh ! misérable ! misérable ! grinça Clémence : si j'étais homme I...
— Excepté vous, acheva M. dePontalsans rien perdre de sa glaciale froideur, tous ceux qui avaient entendu ces paroles sont morts.
Elle leva la main. Son mari la retint par derrière et dit:
— Sortez, monsieur.
Hubert se dirigea aussitôt vers la porte.
— Nous nous reverrons encore une fois, dit-il.
— Pas chez moi : je vous défends d'y remettre les pieds.
— Non, chez moi : répliqua Hubert simplement.
— Chez vous ! répéta Lion Rabbe, qui voulait railler. Quand vous m'y verrez...
— Ce sera plus tôt que vous ne pensez, ajouta Hubert : dès ce soir.
Au moment où il atteignait le seuil, la porte s'ouvrit pour la seconde fois, et le superbe huissier annonça :
— M. Adrien von Berghem.
Adrien se trouva face à face avec M. de Pontal. H lui tendit la main joyeusement.
M. de Poiilàl l'écarta et passa.