LA REVANCUB DU LION
Hubert de Pontal s'éveilla la têts posée sur les genoux d'Armelle, qui pansait sa blessure en pleurant.
Sur l'estrade, Clémence était agenouillée auprès de son mari, qui avait rendu le dernier soupir.
Elle resta là longtemps, muette et les yeux sans larmes, abîmée dans son désespoir.
M. Adrien lui montra le groupe formé par Armelle et M. de Pontal.
Clémence se remit debout. Elle s'appuya lourdement au bras d'Adrien, et traversa le salon d'un pas pénible.
En arrivant auprès d'Hubert, la haine ralluma son regard éteint.
— Venez, dit-elle à sa nièce. Laissez cet homme. C'est lui qui a tout fait. Le nain a tué le géant !
Armelle essuya ses yeux.
380 LUUMME DU GAZ
— Venez ! répéta M™° Rabbe. Je remplace voire mère et votre fiancé : je vous ordonne de me suivre.
Son geste désignait le lieutenant von Berghem. Armelle se pencha lentement, et mit un baiser sur le front de M. de Pontal.
— C'est eelui-là, dit-elle, qui est mon fiancé. Je
Taime.
Clémence Rabbe leva sa main crispée ; mais, au lieu de frapper, elle répliqua:
— Je suis la sœur de votre mère, et je vous maudis ! Sortez de chez moi l
Une heure après, dans cette chambre de malade où nous vîmes Armelle attardée au premier chapitre de cette histoire, Hubert, que le médecin venait de quitter, était couché sur une chaise longue, et M"** de Mariaker réchauffait ses mains appuyées contre son cœur.
— Marraine, dit Armelle, je ne vous ai rien caché. La sœur de ma mère a-t-elle eu le droit de me maudire?
La malade répondit :
— Tant que je vivrai, tu auras une mère.
— Armelle, dit le blessé dès que la parole lui fut rendue, je savais bien qu'aux yeux de votre cœur noble et bon, ma prétendue honte serait une gloire. Il n'est pas un recoin de votre âme où mon regard n'ait pénétré. Vous m'aimez et vous m'honorez ; moi, je vous respecte et je vous adore. Cependant, Armelle, je dois vous demander si vous consentirez à être la femme d'un soldat.
— D'un soldat 1 répéta M"<^ de Mariaker étonnée.
— Dès demaiû, reprit Hubert, je signerai mon enga-
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gemcnt. Cet homme m'a révélé, en tombant, un secret que j'avais pénétré déjà. La guerre est inévitable et prochaine. Quand la guerre éclatera, je veux être bon pour la guerre. On ne se bat pas bien quand on n'a pas appris à se battre.
— Soyez donc soldat, Hubert : je serai la femme d'un soldat.
La bonne marraine, un peu scandalisée, grommela dans les barbes de sa coiffe :
— Pourquoi pas vivandière?
— Et vivandière, répéta M"* de Mariaker en souriant, si mon mari me permet de le suivre.
Armelle fut la femme d'un soldat. La guerre vint, glorieuse par places, mais malheureuse partout : duel lugubre, où l'un des deux adversaires s'était assuré d'avance l'avantage des armes, du terrain, du soleil.
La guerre n'entre pas dans le cadre de ce récit.
Nous dirons seulement que Thérèse Chuche racheta ia vie par sa mort. Elle tomba, de l'autre côté de la Marne, le soir de la bataille de Ghampigny, en relevant son mari couché dans la neige. On lui fit des funérailles, d'abord parce qu'elle était brave et secourable, ensuite parce qu'elle portait le nom de ce modeste, de cet héroïque combattant, toujours calme et doux, que nos avant-postes de l'Est appelaient l'homme du Gaz.
Hubert de Pontal, lui, était enfermé dans Belforl, où Armelle portait la croix de Genève.
Au mois de mai 1871, Hubert campait au bois de Boulogne, parmi ceux qui venaient au secours de Paris. Il n'avait pas de galons, mais son uniforme de simple soldat couvrait beaucoup de cicatrices.
Au mois de septembre suivant, par une belle matinée d'automne, le soleil, passant à travers les feuillages éclaircis, entrait en se jouant dans le grand salon du manoir de Pontal, en Bretagne, et faisait vivre les personnages de la magnificiue tapisserie dont nous avons donné la description.
Armelle berçait un petit enfant.
Hubert, en costume de chasse, brodait un carré de drap dont une batiste cachait le dessin.
Thomas Ghuche entra. De la main gauche il tenait une chaîne d'arpenteur, au bout de laquelle était un plomb de sonde. Il n'avait plus de bras droit.
— Au bas du taillis, dit-il, quand le moulin tourne à pleine eau, la rivière ajuste un mètre quarante trois de profondeur. Le Prussien avait mesuré juste.
— Ils méritaient de vaincre ! murmura M. de Pontal. Armelle donna le bel enfant à Thomas, qui était la
berceuse en titre d'office, et se rapprocha de son mari. m
— Ne verra -t- on jamais ce chef-d'œuvre? demandai-elle.
Hubert attira jusqu'à ses lèvres ce front rayonnant de bonheur et de beauté.
— Curieuse! dit-il dans un baiser.
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Puis il ajouta, en détachant les épingles qui retenaient la batiste suri a broderie:
— Qi^nd lelion ne meurt pas du coup, gare à la revanche!
En effet, c'était encore un lion, mais il n'y avait plus d'âne. Il n'est jamais bon d'insulter l'ennemi : cela ravale la victoire, cela humilie la défaite. "^
Le lion était assis sur sa croupe et portait haut sa tète tranquille. Deux chats tigres, le mâle et la femelle, étaient couchés sous sa griffe : — l'un, dans un lambeau dont les plis d'argent laissaient voir l'aigle prussienne ; l'autre, dans un haillon couleur de sang.
— Une fois déjà, dit Armelle après un silence ému, tu as été prophète.
Et Thomas Chuche ajouta, en regardant le sourire de l'enfant endormi :
— Le petit verra cela, si Dieu le veuti