‹ L'homme du gazChapitre 28 sur 29 · ESPION FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ESPION FRANÇAIS

On emporta M. Rabbe hors du fauteuil. Sa bouche écumait, et il monlrait le poing à Hubert, en répétant:

— Je n'avais pas besoin... MenteurI menteur I... Ge n'était pas pour moi... Je suis fou!

— Messieurs, dit le duc de Mayençay fort déconfit, après avoir consulté le bureau également consterné, il paraît que M. Lion Rabbe est sujet depuis longtemps à des crises de ce genre.

— C'est vrai, interrompit Hubert : depuis la nuit du premier meurtre.

— Il y a donc eu plusieurs meurtres? fit-on dans l'assemblée, qui ne riait plus.

— Monsieur de Pontal, reprit le duc, je ne sais comment qualifier votre rôle. Vous exercez ici une vengeance. Nous ne sommes pas un tribunal. Selon nos statuts, une personne étrangère à la Société ne peut être admise

L'UUMMt; DU GAZ 305

jdans le lieu de nos délibérations. Adressez-vous aux tribunaux. Nous n'avons pas qualité pour entendre voire témoin.

— Monsieur le duc, répondit Hubert imperturbable, j'assume la responsabilité de monrôle. Jeretuse de m'adresser aux tribunaux, ou plutôt, je prépare ici leur besogne. Ce n'est même plus à vous que je m'adresse; c'est à M. Rabbe lui-même, et il sera son propre juge. L'homme du Gaz entrera, je le veux !

— A l'unanimité, commença le président, le bureau décide...

— Je décide le contraire! interrompit Hubert.

Et avant que personne pût prévenir son action, il monta debout sur son siège. Immédiatement au-dessus de lui pendait un lustre à gaz. Hubert saisit une-des branches de fonte dorée, la tordit d'un vigoureux effort et la brisa.

~ Que faites-vous? s'écrièrent vingt voix : vous allez nous asphyxier ou nous faire sauter, malheureux!

Sauve qui peut ! firent d'autres voix.

Le tuyau cassé donnait au gaz une large issue. Et en un clin d'œil, l'odeur acre et suffocante s'était répandue dans l'appartement.

Au milieu du désordre qui allait grandissant, Lion Rabbe s'était redressé, en proie à une fièvre de fureur. Il répétait:

'— Fermez les portes I Défendez-moi I

Et, chose étrange en un pareil moment, il se trouva des mains mystérieuses pour mettre à exécution l'extravagance de cet ordre : car le Ilot des actionnaires affolés

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déjà par la terreur fut obligé de se ruer vers les fenêtres, qui furent ouvertes ou plutôt défoncées. On envahit le balcon en criant :

— Au secours! cherchez un inspecteur du GazI

— L'homme du Gaz! l'homme du GazI Une voix monta du dehors et répondit:

— Présent.

On l'entendit dans toute la salle.

Un vent de détresse avait passé sur les gloires du Crédit social.

Les membres du conseil échangeaient des paroles Iroublées, oîi perçaient les mots:^ Dissolution, restitution des capitaux, dépôt des fonds dans les caisses publiques... »

Le grand Lion Rabbe, délaissé, se tenait debout sur le devant de l'estrade.

La ballade le submergeait, mais sa tête restait encore au-dessus des eaux troubles où la raison allemande perd plante à l'heure du hussard.

11 n'était pas encore rendu, ni vaincu. Il cherchait, combattant à la fois le destin et la folie. Son cerveau travaillait désespérément.

M. le vicomte de Charmois et M. W. -J. Grant étaient l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, — sans doute dans jnesecourable intention. Ils ne s'étaient point séparés de leurs paquets.

On frappa à la porte principale.

Ouvrez I ordonna M. dePontal, en s'adressant au seul valet de la maison qui fût encore di^ns la «aile.

Et, comme le valet hésitait, Hubert ajouta:

l'uummi- du r.AZ .'JO'

— Au nom de la loi, obéissez !

La porte ouverte donna passage à Thomas Chuche, soutenu par M. Barré et un autre inspecteur. Deux ouvriers gaziers le suivaient.

Derrière encore venaient M. Hœfer et Adrien, qui échangèrent un signe rapide avec Lion Rabbe, dont le visage s'éclaira tout à coup d'une lueur.

Pendant que les ouvriers montaient au lustre, l'assemblée fit cercle, car la curiosité se réveillait violemment. C'est à peine si quelques peureux s'étaient retirés.

Thomas Chuche alla droit à Hubert de Pontal.

— L'ami, dit fièrement M. Rabbe, qui avait retrouvé quelque chose de sa majesté et que les membres du conseil entouraient de nouveau, me reconnaissez-vous? Parlez sans crainte.

— Oui bien, répondit le bon Thomas Chuche,' je vous reconnais et je vous salue, monsieur Rabbe.

Un frémissement favorable courut dans l'assistance, en même temps qu'un long murmure s'élevait.

— Voyez ! voyez I disait on de toutes parts: c'était une manœuvre contre notre directeur I

Mais en ce moment il se produisit un coup de théâtre tout à la fois grossier et hardi, — quasi burlesque dans sa mise en scène, mais tragique à un point qu'on ne peut exprimer.

Charmois d'un côté, Grant de l'autre, avaient défait leurs paquets.

Celui de Charmois — le plus volumineux — contenait un vieux carrick eu guenilles; celui de Grant ne renfermait qu'un chapeau de feutre mou à bords tombants.

D'un même mouvement, les deux agents actionnaires

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vêtirent et coiiïèrent M. Rabbe, qui se dôballit comme si on lui eût mis sur Je corps la robe de Nessus.

— Regardez mieux, Thomas Gbuche! prononça Hubert d'une voix éclatante.

L'homme du Gaz recula de plusieurs pas, et se mit à trembler sur ses jambes.

— L'assassin ! dit- il : c'est lui! je le reconnais! C'est lui qui a tué Françoise Malifaz, je le jure I

Et il leva la main.

Dans la salle, il se fit un grand silence, qui était de la stupeur.

Les membres du conseil étaient attérés. M., le président de Beauséant, le plus colossal des deux ducs, fut entendu qui murmurait:

— C'est une bête d'affairel

Il mit son chapeau de travers.

Charmois et Grant ne s'opposèrent point à ce qu'on dépouillât M. Rabbe de son terrible travestissement.

Chacun de ses deux messieurs déposa une liasse d'actions, et Charmois dit :

— Nous avions deux fois le droit d'être ici, comme actionnaires et comme agents de l'autorité.

— Ce Pontal est donc riche? se dit- on dans les groupes : cette exécution-là lui aura coûté bon!

W.-J. Grant ajouta poliment:

— Si vous m'en croyez, messieurs, vous vous assurerez de la caisse, et vous lèverez la séance.

Le plus auguste des deux ducs, M. de Beauséant (c'était la troisième fois qu'il parlait en un seul jour), demanda les clfefs du coffre-fort et les glissa dans sa

l'uumme du gaz 300

poche, après avoir adcssé à W.-J. Grant un signe de remerciement.

M. Hœfer et Adrien étaient revenus auprès de Lion Rabbe, qui se tenait droit maintenant.

— Et vous, monsieur de Pontal, demanda-t-il d'une voix raffermie, pourquoi ne nous déclarez-vous pas aussi votre qualité d'agent de police?

— Moi, répondit Hubert, dont le brillant et calme regard fît le tour de l'assistance, j'accepte envers et contre tous la responsabilité de mes actes : je suis un ESPION FRANÇAIS, et j'ai été bien longtemps vaincu dans ma lutte contre l'espion prussien. Il a fallu le hasard pour me fournir une arme ; il a fallu dans mon cœur une passion profonde pour y vaincre un robuste préjugé.

Tant que j*ai parlé de la guerre souterraine et déloyale que nous fait un lâche ennemi. Je n'ai rencontré que moqueries incrédules, mépris, insultes ou pitié. Les amis de mon père délibéraient sur la question de savoir s'il était opportun de m'envoyer à Charenton. Mais j'ai trouvé sur mon chemin une femme à défendre, ce qui a trempé mon courage et rendu ma volonté indomptable.— Ce n'est pas tout: je me suis heuité contre un crime. Devant le sang répandu, personne ne rit plus, même en France, ce pauvre grand pays qui se meurt de rire.

Pendant que la justice trompée demandait en quelque sorte pardon à l'assassin de l'avoir soupçonné, moi, je forçais la police à me suivre. Mes compatriotes ont entassé sur ma route plus d'obstacles que l'étranger ui-même. J'ai trouvé devant moi un formidable rang

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de bataille, formé de tout le monde, gens du gouvernement, gens de l'opposition, gens sages et insensés. Je n'ai jamais eu qu'un allié: c'est M. Babbe lui-môme. Sans M. Lion Rabbe, peut-être serais-je, en effet, à Gharenton.

A^Mais M. Lion Rabbe, à lui tout seul, travaillait autant et plus que la France et l'Allemagne, réunies pour le défendre. Il allait, il allait, emporté par le tourbillon qui s'appelle fatalité. Les morts vont vite, n'est-ce pas, monsieur Rabbe, capitaine des Éclaireurs secrets?

— Je n'avais pas besoin, balbutia le banquier d'une voix sourde. Je puis montrer au grand jour les sources de ma prospérité...

— Certes ! et c'est ici la malédiction. Vos crimes ne vous ont pas donné une parcelle de votre fortune. Vous n'aviez pas besoin, mais vous alliez avoir besoin. Vous n'aviez pas entamé le dépôt, mais vous croyiez l'entamer. La panique vous conseilla votre premier crime, et les autres en découlèrent. Et votre fortune, raillerie du hasard, se mit à monter comme une marée, éveillant l'attention de ceux qui regardent par état. Vous alliez trop vite. Le hussard ne connaît que le galop ; et trop de gens tombaient à droite et à gauche, le long de la pente gravie par vous. J'avais dit à qui de droit: a Le meurtre entraînera d'autres meurtres. » Et j'avais désigné les victimes : d'abord le Barabbas, ensuite la concierge de la maison des pauvres, — puis M"' Honorine, — puis Virgile Matifaz, — puis Tourteroi, — puis Thomas Ghuche, votre femme et moi !

Il y eut un sourd mumure.L'espace s'élargissait entre Lion Rabbe et les membres du conseil.

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Hœfcr dit tout bas à l'oreille de Lion Rabije : — 11 m'a oublié. J'étais condamné par vous. Le banquier lui serra la main, et répondit de sa voix creuse:

— C'est vrai. Que Dieu protège l'Allemagne I M. Adrien demanda :

— Voulez-vous que je le provoque en duel? Lion Rabbe lui tendit son autre main.

— C'est la patrie qui me vengera, murmura-t-il; ou bien ce sera moi, si j'ai le temps. Cet bomme est grand. Je le hais de toute ma haine contre la France !

— Donc, reprit Hubert, j'en suis venu à mes fins. Peu importe ce qu'il m*en coûte. Ne pouvant mettre la main au collet de mein herr Lion Rabbe, capitaine des Éclaireurs secrets, puisqu'on ne voulait pas croire aux Éclaireurs secrets, moi, marquis de Ponlal, espion de police, comme il dit, — et il dit vrai, car voici ma carte, — j'arrête au nom de la loi, à mes risques et périls, le banquier Français naturalisé Lion Rabbe, pour crime d'assassinat I

Lion Rabbe n'opposa aucune résistance.

On le vit porter seulement sa main à sa bouche, comme s'il eût voulu comprimer un spasme.

Hubert était maintenant soutenu par un nombre suffisant d'agents de l'autorité, et l'assistance ne montrait aucun penchant à se mêler de l'affaire.

Le conseil, auquel s'étaient joints quelques-uns des plus forts actionnaires, s'occupait des mesures conservatoires à prendre au sujet du fond social.

— M'est-il permis, demanda M. Rabbe, de dire un mot à mes amis ?

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Hubert s'inclina. Le banquier rapprocha de lui Hœfer et Adrien, et leur dit:

— Tout est fini pour moi. Je vous confie nos papiers. J'ai pris mes mesures: je n'irai pas devant les tribunaux. Je lègue toute ma fortune à l'œuvre des Éclaireurs secrets, qui sont l'avant garde de la croisade allemande. 11 faut que demain vous ayez franchi le Rhin. Adieu ! nous ne nous re verrons plus ici-bas...

11 y eut un grand mouvement du côté de la porte, et Clémence, en costume de voyage, se précipita vers l'estrade les bras étendus.

— Mon mari! criait-elle, mon mari bien-aimél

Elle se jeta sur lui, et voulut le serrer sur son cœur. 11 la repoussa froidement et durement.

— Laissez-moi, dit-il : je meurs pour mon pays; et vous, vous abandonniez votre patrie 1

— C'était pour toil... voulut dire la malheureuse femme.

Il lui tourna le dos.

Clémence se tordait les mains. Elle s'adressait à tous, et criait en sanglotant:

— Il s'est accusé, il a dû s'accuser 1 Ne le croyez pas : c'est un cœur pur, c'est un saint! Dans ses crises, il se croit criminel... Oh! nous le défendrons I... je le défendrai !

— Emmenez-la, ordonna Lion Rabbe.

Il marcha, vers M. de Pontal.

> — Vous, dit-il, je vous hais, mais je vous honore. Vous aurez ma dernière parole. Faites sortir tout le monde: je vous choisis pour mon confesseur.

l'hospitalité

Ainsi prit fin la fête de famille où le Crédit social comptait pendre si gaiement sa crémaillère d'or. Les membres de celte belle institution, depuis les ducs jusqu'aux garçons de bureau, ne demandaient pas mieux que de s'en aller. Personne ne fit la moindre attention au côté politique de l'aventure. — Le vieil Homère a montré les Troyens riant et dansant autour du cheval donné par ces Prussiens de Grecs, et dont les flancs perfides sonnaient pourtant l'airain.

Il y avait, certes, de l'émotion. Ce crime était une chose surprenante et curieuse au plus haut degré. Mais pourquoi mêler la Prusse à tout cela? M. Gonflet-Deloutre, l'excellent avocat, exprima cette vérité, qui sautait aux yeux.

— Le Lion Rabbe ne demandera pas mieux que de laisser croire qu'il travaillait dans un but de patriotisme; mais je vous garantis que, s'il a tué tout ce monde-là, —

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ce dont je doute très fort, — ce n'était pas pour le roi de Prusse ! Je parie qu'on plaidera l'aliénation mentale.

— Je regrette l'affaire, dit le général Vielpau. Quant aux Prussiens, qu'ils y viennent! nous sommes bon làl Quinze jours de promenade militaire, et les frontières du Rhin! Ahl bigre!

Ce fut à peu près tout, sauf la question de la caisse si admirablemeut farcie^ et pour laquelle on avait pris toutes les précautions exigées par la prudence.

Dans la salle où avait eu lieu l'assemblée, Lion Rabbe et Hubert de Pontal étaient seuls. D'après le désir exprimé par le banquier, on avait fait retirer tout le monde, même M™® Rabbe, Hœfer et Adrien.

Il n'y avait là rien d'irrégulier. Leroy-Louban (l'ancien vicomte de Charmois) et Ruault (i'ex-colonel américain W.-J. Grant), redevenus simples inspecteurs, veillaient avec Barré et son escouade derrière les portes fermées.

Lion H abbe semblait avoir vieilli de dix ans dans la dernière heure. Le jeune visage qui brillait naguère sous ses cheveux blancs, n'était plus. Autour de ses yeux assombris, un cercle brun se creusait profondément. Il souffrait, mais avec vaillance, et tout signe d'égarement intellectuel avait disparu de sa physionomie.

Hubert de Pontal était presque aussi pâle que lui.

Quelque chose de solennel allait avoir lieu entre ces deux hommes, séparés par un abîme, mais qui avaieftt au moins un lien commun: l'amour exalté delà patrie.

Lion Rabbe était revenu s'asseoirau fauteuil du prési-

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dent. Quand M. de Pontal vonltit se rapprocher de lui, Rabbe dit de sa voix fatiguée mais tranquille :

— Je vous prie de rester à distance. Dans cet entrelien, dont les instants sont comptés, je veux ma liberté entière. Mon existence, désormais, pouvait nuire à mon pays : je la lui ai sacrifiée, monsieur de Pontal. Tout à l'heure, je me suis empoisonné.

Hubert sauta sur ses pieds pour s'élancer vers la porte.

La main de Lion Rabbe, qui était sous le revers de son habit, se monti-a, armée d'un pistolet. Il en appuya le canon sur son propre front.

— Restez, répéta-t-il. Je suis mon maître, je mourrai mon maître. Les quelques moments qui me restent à vivre, m'appartiennent. Je n'ai pas voulu être un danger pour la cause que je sers jusqu'à la mort. Jamais je ne tomberai vivant entre les mains de la justice française. Si vous bougez ou si vous appelez, je me fais sauter la cervelle.

Hubert n'osa plus faire un mouvement. Si le canon du pistolet eût touché sa propre tempe, il en aurait bravé la menace; mais M. Rabbe disait rigoureusement vrai: sa vie, en ce moment, lui appartenait.

Il reprit:

— Asseyez-vous, je vous prie, à la place même où vous êtes.

Hubert obéit. Ils étaient réparés par toute la largeur de la table.

— Je vais, continua M. Rabbe, vous faire ici des révélations complètes. Entre plusieurs façons de me venger que je gardais en mon pouvoir, quoique vaincu,

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celle-ci m'a paru la plus cruelle : car la science que voua aurez, mettra le comble à vos angoisses sans diminuer votre impuissance. Vous m'avez brisé, monsieur de Pontal ; moi, je vais vous tourmenter comme un bourreau: nous mourrons quittes.

Son œil éteint eut une lueur sinistre. Il reprit d'une voix plus ferme, quoique les signes de sa souîTrance allassent en augmentant :

— L'Allemagne est le plus grand de tous les peuples; pourquoi n'en est-il pas le plus illustre? Parce que la France existe, bavarde, vaniteuse, menteuse, et qu'elle nous a volé en ricanant notre suprématie légitime. Voltaire mettait la Prusse bien au-dessus de la France; il méprisait votre populace, comme nous la méprisons: c'est le seul homme de génie que votre populace ait jamais adoré à l'égal d'une idole.

Notre race est plus belle que la vôtre, plus haute et plus intelligente ; mais l'Europe vous met au-dessus de nous. Et nos femmes vous aiment.

Notre littérature domine la vôtre : vos revues l'avouent, vos critiques le proclament, et l'Europe est agenouillée devant votre littérature. Nos libraires la propagent. Elle perd nos femmes.

Notre or pille votre cuivre. Nous, les compatriotes de Schiller et de Gœthe, nous contrefaisons vos rapsodies frivoles et malsaines. Nos femmes le veulent. Nous vous haïssons.

Vous êtes venus chez nous, autrefois ; vous avez foudroyé nos villes. Notre haine ne vient pas de là ; pas toute, du moins. Vous avez été cléments: voilà pour* quoi nous vous haïssons.

Notre haine vient de votre éclat, de votre générosité, — et de vos richesses.

Ainsi, dans l'univers, nn flot gigantesque se soulève et monte, un océan que gonflent toutes les misères méritées, toutes les incapacités vaincues, toutes les convoitises sans prétextes, toutes les ambitions sans excuses, toutes les jalousies basses et implacables, qui s'afl'ublent d'un lambeau violemment coloré et qui disent: a Nous sommes I'égalité.»

Nous autres, nous détestons cela ; mais nous nous servons de cela — contre vous.

Nous sommes, nous, les fils de la sainte Allemagne; nous sommes la justice, la raison et la religion. — chez nous.

Chez vous, nous n'avons ni foi ni loi. Dieu le veuti C'est la croisade.

Nous vous tuerons par votre insouciance, que vous appelez grandeur d'âme, et par votre aveuglement, que vous décorez du nom d'EospiTALiTÉ...

Nous ne sommes pas gais, monsieur de Pontal, etpourtant votre hospitalité nous déride. En Angleterre aussi ils sont hospitaliers, mais à bon escient. Londres attire les rebuts de la terre entière. C'est le refuge où nulle police ne peut traquer le fauve gibier des cavernes politiques ; c'est le vivier où grouillent en paix les crocodiles internationaux, riant aux larmes desimbéciles qui meurent, soit devant, soit derrière les barricades. Londres a. besoin de ces lâches entraîneurs qui font toutes les batailles civiles, et s'éteignent de vieillesse dans leur lit. L'Angleterre exploite depuis cent ans la révolution

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européenne. Elle en mourra, dans la plus épouvanlable convulsion qui jamais doive déshonorer l'hisloire.

Mais vous, de quoi tirez-vous profit? De rien. Qu'exploitez-vous? Néant. Vous êtes les héros de la bêtise humaine. Vous ouvrez vos flancs, non pas à vos enfants, mais à vos ennemis, pour le seul plaisir de crier sur les toits, en vers et en prose : « France 1 ton nom est synonyme de magnanimité !»

Et quand Tun de vous, voyant clair par hasard, risque un avertissement ou un conseil, on le hue.

Monsieur de Ponlal, vous êtes mon vainqueur, et j'ai pitié de vous.

On peut tout vous dire : vous êtes un muet, puisque vous parlez à des sourds.

Je ne sais pas qui a fondé la grande œuvre des Éclaireurs secrets. Est-ce le roi? C'est douteux. Nous n'aimons pas le roi; nous lui obéissons, parce que la discipline est la force. Notre patriotisme est de la haine. Vous êtes notre vertu. Quand la France va tomber, étoufl^ée sous l'immense conspiration germanique, l'Allemagne périra peut-être de sa joie. Qu'importe? vous serez morts les premiers.

Mon père, avant moi, était Éclaireur secret. Il a vécu de la France. Je me souviens qu'un jour — j'étais tout enfant — il me montra, dans la forêt de Saint-Germain, un chêne superbe dont la tête n'avait plus de sève. Des milliers de chenilles dévoraient les feuilles sur les branches. Mon père me dit, en me montrant ce bel arbre malade :

a C'est la France 1 »

Fit, en désignant du doigt les chenilles, il ajouta :

l'uo.m.me du gaz 371)

« Nous voilà I »

C'était vrai. L'Allemagne est sur la France comme les chenilles sur le chêne. Et à mesure que nous vous mangeons, nous vous haïssons. Cela dure depuis bientôt soixante ans

Combien nous sommes d'Éclaireurs secrets ? Comptez les chenilles! Nous sommes des milliers, nous sommes des millions!

Je vais quelquefois, — ah I je n'irai plus I — les voir arriver à la gare du Nord. Ils viennent, ils viennent sans" cesse. Nous nous reconnaissons. Notre poignée de main est un mot d'ordre.

Nous sommes pauvres, monsieur de Pontal. Tant mieux ! Il faut la faim à celui dont le devoir est de dévorer. Nous emporterons un jour tout votre or, comme salaire de tout notre sang versé.

Quelquefois pourtant ce sont des gentilshommes qui viennent, des grands seigneurs même, témoin M. de G..., notre ambas^deur, qui est un tendre ami de voire cour.

Et il y en a d'autres qui mènent le cotillon à vos bals officiels.

Mais les petits bourgeois, armés du talent de liarder ; mais les escompteurs à la 'semaine, les brocanteurs, les colporteurs, les raccommodeurs, les cordonnier», les tailleurs, les domestiques, les courtisanes, les chanteuses, les voleuses, ahl voilà notre armée ! C'est bon pour les grève?, c'est bon pour l'émeute ; cela prépare le chemin au canon.

Et la plaie des sauterelles! les faux Alsaciens des provinces rhénanes qui s'abattent sur vos campagnes

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au temps de la moisson 1 La charité, s'il vous plaît! au nom de Dieu!

Les pauvres gens ! comme ils font compassion I Grâce à eux, nous connaissons votre terrain pouce par pouce et mieux que vous. J'ai envoyé l'an dernier à mon colonel une carte où le château de Pontal était marqué, grand comme une pièce de dix sous, avec ses jardins, son avenue, et les clôtures de ses champs...

Hubert avait laissé échapper un mouvement de surprise.

— Toutes les haies de votre héritage, continua Lion Rabbe, les clôtures, les fossés, les mouvements de terrain. Savez-vous la profondeur de la rivière au bas de votre taillis? — j'entends quand le moulin tourne à pleine eau — Moi, je m'en souviens : 1 mètre 43.

Attendez: ce n'est pas tout. Il y a deux vieilles conleuvrines au grenier, neuf fusils au manoir, et sept dans le village. Votre canton a fourni 67 conscrits sur 149 présents au dernier tirage; 21 savaient lire, 18 écrire. Soldats libérés, 23, dont quatre canonniers. Un sergent, deux oificiers, dont un de marine ; un ancien ingénieur civil et un commis de l'intendance retraité...

Monsieur de Pontal, vous écoutez sans répondre, et vous avez raison. Chaque mot que vous prononceriez, vous priverait d'une de mes paroles : car la mort est en moi; je la sens qui travaille. C'est ma punition. J'ai péché : je n'entrerai pas dans la terre promise. Nos uhlans amèneront sans moi leurs petits chevaux par la bride autour du bassin du Palais-Royal. Je ne verrai pas la pointe d'acier de nos casques mirer le soleil dans la maîtresse allée des Tuileries. Je ne verrai pas surtout,

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non, je ne verrai pas, et c'est Jà mon regret mortel, je ne verrai pas le plus beau, le plus grand résultat de notre œuvre patiente et sublime.

La mine est creusée profondément et ramifiée largement.

Nous y avons entassé, en guise de soufre et de salpêtre, vos vices, vos corruptions, vos défaillances ; la folie féroce de vos bandits politiques ; les haines de votre peuple, son ignorance, sa crédulité, sa faim, sa soif, son athéisme, son ironie ; l'orgueil encore plus ignorant de vos bourgeois, dindons qui se tru lient d'opposition avant de s'embrocher eux-mêmes devant le brasier qui va les rôtir ; la filouterie de votre noblesse nouvelle, la déchéance de votre ancienne noblesse ; le néant sonore de votre barreau, l'avilissoment de vos lettres, la honte de vos théâtres ; la révolte de vos prêtres, essayant de couvrir quelque chute infâme sous J'infàme apostasie ; l'anarchie de votre enseignement, le fiel de vos professeurs païens, les larmes de vos caïmans universitaires ; la fièvre vide de voire presse, qui incendierait le monde pour un abonnement de trois mois ; Tindisciplinede vos soldats, l'impatience de vos officiers, l'entêtement de vos généraux, — tout cela fait du fulminate, — et par-dessus nous avons versé le pétrole absinthe qui tombe des lèvres de vos, Catilinas en goguette 1

Je ne verrai pas l'immense explosion : j'ai péché ; je n'entendrai pas ce gigantesque coup de tonnerre. Paris flambera sans moi, et je n'assisterai pas à la chère, à la splendide fête de votre suicide !

J'ai péché : je suis puni. Un Éciaireur secret — un.

chef — ne doit avoir ni passions ni faiblesses, à moins que sa faiblesse ou sa passion ne soient à la charge de l'ennemi.

Nous sommes trop pauvres pour payer le plaisir. Un jour j'ai regardé la caisse qui contenait l'argent de notre œuvre : elle était vide. La solde devait se faire le lendemain. J'avais de l'argent en dépôt. Un seul être au monde le savait. Avant de loucher au dépôt, j'ai voulu supprimer le témoin unique dont la voix pouvait s'élever contre moi.

Si je n'avais été que Lion Rabbe, je n'aurais pas fait cela ; mais j'étais le mandataire de mon pays. Ma faute révélée aurait compromis l'œuvre. J'ai tué une fois, puis deux fois, puis... J'ai tué pour mon pays, comme je meurs pour mon pays...

Ici, M. Rabbe s'interrompit : sa voix s'embarrassait dans sa gorge.

Ses deux mains crispées saisirent le tapis de la table.

— Est-ce la crise qui vient? ou la mort? prononçat-il en essayant de maîtriser sa respiration haletante. Je n'avais pas besoin ! Malédiction ! malédiction ! Ces quatre cent mille francs, je n'y ai même pas touché I L'or était en route. Au moment où je tuais par pauvreté, j'étais riche ! Le démon est contre les saints. L'or venait, venait, venait ! Il a monté comme une mer. J allais être le premier, j'allais être le plus graud! Je me sentais moi-même comme un siphon vivant — et puissant ! — capable de faire couler en Allemagne tout l'or, oui, tout l'or de la France 1

Et je meurs !.,. et je ne serai plus qu'un peu de cendre à l'heure bénie où ces riantes collines qui entou-

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rent votre Bnbylono vomiront le fer et le feu pour écraser vos palais en même temps que vos masures, pour broyer vos soldats armés et vos vieillards sans armes, vos femmes, vos filles et vos petits enfants, — qui, sans cela, deviendraient des Français I...

Une ligne d'écume blanchissait sa lèvre.

Il jeta sur la table une clef, et reprit:

— Ouvrez la caisse, monsieur de Pontal. Je vous ai promis mon aveu tout entier. La serrure a quatre plaques ; le mot a quatre lettres: H. A. S. S., ce qui fait haine en allemand. Ouvrez.

Hubert avait fait le tour de la table. Il fit jouer les plaques et amena le mot, puis la clef tourna dans la serrure.

Quand la caisse s'ouvrit. Lion Kabbe eut un rire strident.

Ce n'était plus un coffre -fort, mais une sorte de fenêtre, — un tour, comme ceux qui servent à passer les plats de l'office à la salle où l'on mange.

Et, bien entendu, l'intérieur de ce tour était complètement vide : les fonds du Crédit social avaient pris leur volée.

— Ce n*est pas pour moi, dit M. Rabbe. L'OEuvre a maintenant quatorze millions de plus. Le lieutenant Hœfer est sur la route d'Allemagne.

— Celui-là du moins, s'écria Hubert, peut être saisi à la frontière !

11 s'élança vers la porte.

Une explosion retentit avant qu'il eût gagné le seuil : il chancela et roula sur le tapis. Lion Rabbe jeta son pistolet, qui fumait encore.

Puis il se leva tout droit. Ses yeux agrandis s'allumèrent, et il regarda le vide en croisant ses bras sur sa poitrine.

— Patrie! patrie! s'écria- t-il. J'ai péché : j'expie. L'heure de l'échéance a sonné: démon, me voilà. Dieu grand! tu peux punir 1 Mais de l'Allemagne à la France, qu'il en soit comme entre cet homme et moi : je meurs le dernier !

Il tomba tout d'une pièce, au moment où les deux portes de la salle s'ouvraient.

Le coup de pistolet avait été entendu au dehors. Par l'une des portes, M™^ Rabbe entra, suivie d'Adrien et des agents.

Au seuil de l'autre porte, M"' de Maiiaker toute seule*

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