‹ L'homme en roseChapitre 10 sur 16 · UNE GRANDE ROUTE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE ROUTE

épave. Vêtu de haillons, il n'est plus qu'un signe.

Au milieu de ce peuple de prêtres, le fakir est quelque chose de plus. Le Divin l'habite. Son accoutrement bizarre le désigne à l'attention. Il est affublé d'amulettes de la tête aux pieds. Au sommet de son crâne, sa chevelure est roulée en chignon, à moins qu'elle ne se dresse hirsute, comme une broussaille où le limon d'une inondation a accroché de la boue mêlée à des détritus terrestres. Il est hideux avec son front et sa poitrine barrés de cette poudre blanche que fournit la cendre des bouses de vache. Mais ses membres sont intacts, car étant choyé par tous les fidèles, qui lui octroient en profusion le riz et les galettes frites, il mange. C'est même presque toujours un assez beau gaillard. Il est pourtant gênant à rencontrer, car volontiers il vous adresse la parole en vous dévisageant. Avec la figure d'un saint Jérôme, ce n'est, au fond, qu'un acteur qui se sait très regardé, et cette conscience de son rôle lui enlève de la gravité pour ne lui

laisser que le pittoresque : beauté secondaire souvent fort importune.

L'intérêt de la route qui mène de Madura à Temple Rock, c'est la quantité d'édifices bâtis à des époques déjà lointaines par des rajahs bienfaisants (précisément pour offrir des refuges à cette humanité des grands chemins), qui lui donne des airs de voie Appienne, mais d'une voie Appienne que le temps n'a pas refroidie ; car rien n'est plus vivant, plus coloré que la foule d'êtres bronzés qui s'agite autour de ces sortes de petits temples en grès rose, sculptés et fouillés d'emblèmes et de figurines gesticulantes. Émergeant de haies puissantes de cactus aux raquettes bleues ou s' abritant sous les banians aux larges feuilles, ils voisinent avec les petits autels en plein air. Un monde d'oiseaux, où règne en maître le corbeau gris à tête noire, assemble et relie ces architectures et cette végétation puissante de l'arabesque incessante de son vol.

Aux saillies des pilastres, sur le socle du monument, sont étendus, pour sécher, de

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longs pagnes couleur de sang. Des fumées dont les volutes vont se perdre dans les branches des arbres s'échappent de petits feux où cuit la nourriture problématique de la famille. Les hommes fument le houka, sorte de narghilé fait d'une petite noix de coco. Les nomades de nos grandes routes pourraient donner l'idée de ces campements, d'autant plus que ces Hindous offrent plus d'un point de ressemblance avec eux, tel, qu'il est à croire que ceux-ci sont les ancêtres de ceux-là. Même couleur de peau, même beauté de traits et, surtout, même regard.

Et au milieu de ces hordes sur le grand chemin rose, circulent au galop les minuscules voitures que traînent les petits bœufs couleur d'amadou clair aux cornes dorées et au front orné d'une guirlande de verroteries. Ces véhicules, qui ne mesurent pas plus d'un mètre carré, contiennent jusqu'à dix voyageurs, dix têtes qui se penchent vers nous et dont les bouches nous lancent au vol mille quolibets.

Nous devons approcher de Temple Rock,

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car voici des théories de jeunes filles richement vêtues que suivent de beaux vieillards drapés comme des Démos thènes. Je remarque que les jeunes hommes qui se mêlent à ces groupes parlent à ces jeunes femmes et que, sur aucune de ces physionomies, nese voit la dureté accoutumée. Comme chez nous, ces gens se promènent en famille; à les voir de plus près, on découvre du salut dans leur regard.

Puis ce sont des maisons à vérandas et à balcons. A l'un d'eux, vêtue de mauve et d'argent, une charmante enfant vient s'accouder pour nous voir passer. Minuscules palais ornés de colonnettes, peints en rouge, en vert, en jaune, que le temps a harmonisés, en les moisissant un peu, de ce glacis qu'il répand sur les choses, non pour les faire semblables les unes aux autres, mais pour les douer de cette fraternité, indispensable à toutes les œuvres comme à tous les êtres ici-bas.

Une cavalerie de terre cuite caracole à la porte du temple qui se dresse au pied d'un de ces énormes cailloux dont j'ai paie et qui a

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as doute donné son nom à la bourgade de Temple Rock. Bourgade assez riche, paraît-il, el dont les habitants sont, en grande partie, brahmines, ce qui expliquerait peut-être leur air plus dégagé, et pour tout dire, plus aimable de gens du monde.

Un vol d'enfants s'abat autour de nous. Notre aspect les réjouit fort, et ils nous accompagnent jusque sous les hautes voûtes du temple infiniment moins grand que celui de Madura, mais aussi encombré de marchands de bijoux et de galettes. Au fond, un grand escalier aux marches rayées de rouge mène au sanctuaire inaccessible aux profanes. Du plafond pendent de longues feuilles de maïs desséchées, mises là pour entraver le vol des chauves-souris dont j'aperçois les corps suspendus aux saillies des corniches.

Tout à coup, sur un des paliers de cet escalier un éléphant immense se dresse. Éclairé par le jour froid d'une lucarne, il s'est arrêté sur un geste de son conducteur et balance sa trompe, la porte à sa bouche, la

pose sur Fépaule du jeune homme en un geste familier si humain! Celui-ci est vêtu d'un pagne rose, mais rose comme une pivoine à son premier matin : c'est sur le fond sombre une note de couleur inouïe. Le monstre, marche à marche, descend vers nous. Il avance, il grandit jusqu'à abolir les piliers, la voûte. C'est un monument en marche, il n'y a plus que lui et je me colle à la muraille pour éviter la caresse de son appendice. Il passe et se dirige vers la sortie pour faire, paraît-il, sa promenade quotidienne. Je le suis, et, sous son ventre, comme sous un porche, j'aperçois, en contre-bas, fuir la perspective des petites maisons à balustrades de la rue vers laquelle descend le monumental habitant de ce séj our sous la conduite de son frêle gardien.

Ces souvenirs qui me font bondir le cœur seront-ils compris? peut-être n'amèneront-ils qu'un sourire sur les lèvres de ceux à qui je les raconterai.

Il m'en coûte de penser que je ne suis qu'un simple voyageur et que mon émotion sera sté-

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rile. J'aurai beau décrire la grandeur menaçante de l'éléphant, sa masse impérieuse soumise à cette petite volonté d'un jeune homme qui n'a juste auprès de l'animal que l'importance d'une fleur poussée au pied d'un monument, je ne ressusciterai pas la réalité, et c'est à peine si moi-même, au travers de mon récit, je reconnaîtrai mes propres sensations. Car les souvenirs n'ont pas toute l'éternité que l'on dit. Ils meurent souvent d'avoir trop servi. Et c'est quand il ne nous en reste plus, que nous mourons à notre tour : un homme qui n'a plus de souvenirs, n'est-il pas semblable à un père *qui a perdu ses enfants. Pourquoi demeurerait-il après eux?

Comme deux papillons diaprés des plus belles couleurs, un couple jeune, deux époux sans doute, s'avancent en hâte dans le vol de leurs draperies, et brusquement se prosternent sur les dalles où se voient encore les traces du passage de l'éléphant; la face contre terre, ils prient. Elle, enveloppée d'un pagne de soie

orange tissée d'or et d'argent, allonge ses bras

sur le sol. Et je les regarde, ces bras d'un contour si pur, qu'affirment les bracelets d'or dont ils sont ornés, depuis le poignet jusqu'au coude : ils me remémorent les fragments de déesses en bronze jadis doré, que l'on découvre parfois dans le sol des contrées qui furent des pays de merveilles.

Sans le rire, le langage des passions serait monotone. Il suit les larmes, souvent même il les accompagne et, ensemble, ils font tout le drame de la vie. Pour avoir une idée juste du moral d'un peuple, savoir de quoi il rit et comment il rit, en un mot, de quelle façon le plaisir pénètre dans son âme, il faut fréquenter son théâtre.

Justement une affiche en langue tamoul annonce sur tous les murs de Madura La Sainte, la présence d'une actrice très réputée dans le Sud, qui, en compagnie de sa troupe, donne une série de représentations à l'autre bout de la

ville, dans une salle qui est sa propriété. Les places retenues, après le dîner, vers neuf heures une voiture nous y conduit.

La route est longue; nous trottons dans la nuit, interminablement, et tout d'un coup, nous voici dans la lumière blafarde des lampes d'acétylène, devant un campement de trépassés en rupture de purgatoire, êtres nus ou drapés que Ton prendrait aussi pour des statues éclairées par la lune. Nous sommes arrivés. Le décor est étrange. Au milieu d'une clairière entourée de palmiers et de cocotiers s'élève la salle de spectacle dont nous regardons la charpente de bambou et les murs de tôle ondulée ': construction démontable qu'il peut nous arriver de rencontrer enccre à Trichinopoli, à Madras, ou quelque autre part dans le sud de l'Inde, car la troupe voyage.

Sous les arbres, au long des haies de thuyas ou de tamaris, sont alignés les petits fiacres de Madura qui ramèneront les spectateurs chez eux. Tout auprès, dorment déjà, dételés

I (NE NUIT AU THEATRE DE MADURA 185 et agenouillés sur le sol, les petits bœufs blanchâtres, mêlés aux marchands de galettes, de boissons et à la cohue habituelle qui se presse aux abords des lieux de plaisir. Cela même est comme chez nous. Après être descendus, ayant pénétré dans la salle, nous voici, avec mille égards, installés au premier rang des spectateurs. — Trop près.

Je regarde autour de moi mous sommes seuls d'Européens. La scène est vaste comme la salle qui peut contenir deux mille personnes. Les murs en sont décorés de motifs que Ton dirait, malheureusement, empruntés à ceux des guignols des Champs-Elysées. Il y a déjà beaucoup de monde, de tous les mondes : on est même très habillé. Ce sont des lévites de soie rose, mauve, citron, avec des turbans où T argent serpente. Derrière nous est assise une fort jolie petite femme drapée dans un pagne gris de cendre lamé d'argent. Des bracelets d'or enserrent son poignet, et au-dessus du coude

d'autres montent jusqu'à la naissance de l'épaule. C'est à n'en pas douter ce que l'on nomme ici en anglais une dancing girl : une femme libre.

Mais sa tenue est excellente. Seulement, il est évident, à voir le manège de ses yeux de velours, qu'elle cherche à attirer le regard. Cela se devine encore au soin qu'elle prend d'arranger ses draperies afin d'avantager sa taille, tandis qu'elle s'évente doucement d'un petit écran rectangulaire, dont chaque angle est orné d'une houppe de soie jaune.

Une rumeur annonce les arrivées nombreuses des spectateurs. Mais aucun bruit vulgaire, pas de cris ni de disputes; il y a assez de place pour tout le monde.

D'une petite porte latérale, haut percée dans la muraille, à no'tre droite, et d'où dévale un mince escalier (c'est par là que, du dehors, nous sommes descendus à notre place), surgit tout à coup une somptueuse personne, au teint safrané et coiffée à l'indienne, c'est-à-dire avec les cheveux tirés en arrière et réunis en

un chignon allongé. Une draperie blanche, bordée d'une mince ligne d'or, recouvre son épaule gauche et passe sur sa poitrine pour s'aller fixer sur les hanches, où la maintient une riche ceinture ornée de diamants.

Brune, un peu forte, avec aux oreilles des diamants encore, et sous le nez une perle assez grosse, — oui, sous le nez, cette déesse, si c'en est une, est imposante. Allonsnous l'avoir pour voisine? Nos regards lui certifient sans doute que nous la trouvons belle, car, sous la perle, ses lèvres s' entr' ouvrent pour un sourire. Elle s'approche de nous. Un valet la suit, portant une corbeille de fleurs jaunes et blanches; en un joli mouvement tournant, elle y plonge la main et en retire des colliers faits de ces mêmes fleurs, dont gracieusement elle orne nos épaules, ajoutant à ce don le prix de quelques paroles de bienvenue» Sa main pâle, aux ongles rougis, qui pétrissait un odorant mouchoir de batiste brodé, le laisse tomber en nous quittant. Aussitôt, mon fils le ramasse et le lui rend dans un salut.

Avec une grâce de princesse que souligne rabaissement des paupières peintes et infiniment allongées, elle lui dit, en anglais : « Merci ».

Cette femme, ce superbe automne, c'est Mme Balhamany, la propriétaire du théâtre; et son apparition nous dispose bien pour le reste de la soirée.

En avant du rideau encore baissé, sur le bord de la scène où ne siège aucun chef d'orchestre, s'est installé un assez beau jeune homme devant un petit harmonium, d'où, aussitôt, il tire des sons formant un enchevêtrement mélodique comparable à ceux d'une arabesque. Tout auprès de lui, mais dans la coulisse, à peine entrevu, au long du cadre de la scène, un Hindou nu-tête, à face de vieille femme, chante en abaissant et relevant son crâne, suivant une cadence qui déroute nos oreilles européennes, peu faites à ces gutturales et à ces aspirées rompant la chaîne du rythme

pour ensuite retomber dans le thème et se noyer dans des sonorités prolongées. Ce thème musical, c'est ce chanteur de la coulisse qui le fournira au dialogue des acteurs en ponctuant la cadence par le tintement d'une petite sonnette. A écouter cette musique, je pense aux nuées du ciel dont les alternances permettent la surprise d'un pur rayon de soleil. Les drames ou les comédies sont en ce pays des sortes d'opéras-comiques.

Cependant que la musique fait rage, que la salle s'emplit de sons, voici que le rideau s'anime, ondule et finalement se lève sur un décor dont l'incroyable naïveté nous suggère une place publique... A Vérone? Peut-être. Tout aussitôt, deux personnages apparaissent: l'un coiffé d'un turban, l'autre affublé d'une souquenille et de pantalons de clown. Tout comme le Stenterello toscan, il se coiffe d'un petit chapeau de feutre relevé sur le front et sur la nuque. Son langage et ses pirouettes indiquent le caractère de son personnage : c'est un comique facétieux, un Arlequin qui

sent son Italie jusque dans la manière de lancer le mot. Personnage de tradition, certainement, dont F existence, étrange en ce milieu, n'est peut-être due qu'au passage autrefois fortuit d'une troupe d'acteurs, de bouffes, à la cour de quelque rajah; peut-être à celle de F empereur Akbar qui aimait, comme on le sait, les arts d'Europe et s'entourait d'étrangers.

L'autre compagnon est un raisonneur dont le rôle se borne à donner la réplique.

Ils me paraissent dialoguer sur la pièce, peut-être en faire l'exposition, et leurs lazzis divertissent infiniment les spectateurs. Après quoi, le rideau qui tombe les dérobe au public pour se relever bientôt sur un salon style second Empire que solennise un groupe étrange.

Sur une haute chaise dorée, Ganéça, le dieu à tête d'éléphant, « le fils de Çiva », chante en balançant sa trompe dont un de ses quatre bras soutient l'extrémité. Au-dessous de lui, deux jeunes filles vêtues du riche costume hindou agitent de grands chasse-mouches en plumes de paon, tandis qu'a leurs pieds, deux

vieillards somptueusement vêtus, dont les barbes descendent au long de leurs draperies comme, en cascades,. l'eau des torrents, inclinent sous le rythme des chants leurs chefs enturbannés de vert et de rouge. Leurs mains déroulent des manuscrits. Nul doute qu'ils ne symbolisent à eux deux la Science et la Poésie.

Les deux fantoches reparaissent et dialoguent à nouveau. S' adressant à Ganéça, ils l'implorent en faveur de la pièce, afin d'en obtenir la réussite. Il faut savoir que c'est dans la tradition d'évoquer Ganéça au début de toute représentation; il est le dieu bon vivant qui porte bonheur.

Ganéça disparaît à son tour, et la toile se relevant à nouveau nous découvre un autre groupe.

C'est encore les deux vieillards et les deux jeunes filles, dans le même décor, mais cette fois, groupés aux pieds de la belle « Saraswathy », la déesse protectrice des Arts libéraux, et plus particulièrement du théâtre; on

doit l'invoquer aussi. Et Saraswathy, c'est Mme Balhamany, elle-même; nous la reconnaissons dans l'éclat de ses draperies « mousse de lait » et le feu de ses diamants. Elle s'est ajouté deux bras, ce qui lui en fait quatre, et, sur la tête, une tiare qui ne le cède pas en richesse aux splendeurs de sa ceinture. Elle tient un luth à long manche, et, assise, selon le geste préféré de Celle dont elle incarne le personnage, sa jambe gauche projette vers son genou droit l'élan d'un petit pied où brilllent encore des gemmes.

D'invention hiératique, tout ceci pourrait être fort beau sans ce décor qui est celui d'un salon du plus mauvais goût et du plus périmé, où se voit sur la muraille (pourquoi?) une effigie de femme décolletée à l'image des chanteuses de nos cafés-concerts d'antan. Réapparition inévitable des deux pitres qui renouvellent leurs prières devant la déesse. Puis, chute nouvelle du rideau qui se relève enfin sur la pièce qui commence.

Qu'est-ce que cette pièce?

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A vrai dire, je l'eusse désirée plus intéressante. C'est une bouffonnerie héroïco-sentimentale qui ne vient pas de plus loin que la cervelle assez pauvre de l'imprésario de la troupe.

Une Pièce hindoue

Une forêt. Au pied des arbres une masure, et devant la porte de cette masure, grande comme une arche, de Noé pour enfants, un vieillard, coiffé d'un bonnet de velours cramoisi et drapé de somptueuses étoffes, est assis face à une bande de gamins qui, eux, accroupis, tiennent des ardoises sur lesquelles ils écrivent.

Cela fait une multitude de petits dos, bruns roussâtres, jaunes, nus ou habillés, du plus réjouissant effet. Le vieillard enseigne et

les petits enfants n'écoutent pas. Ceci est très observé.

Survient un autre acteur, homme âgé, amenant un bambin par la main. C'est un père qui souhaite pour son fils renseignement du patriarche somptueux, ermite fameux et sage réputé, ce qui ne va pas avec son costume — mais ici il n'existe aucun rapport det fiction à vérité. Sage lui-même, il ambitionne pour son enfant la sagesse supérieure, estimant qu'elle est en ce monde le plus précieux trésor, et qu'il ne saurait être en de meilleures mains que celles de cet homme vivant retiré au fond d'une forêt, loin des tentations du monde, des passions, dans le silence et la méditation.

Naturellement, l'enfant subit un léger examen. Par exemple, on lui fait épeler l'alphabet, et chacun de s'émerveiller (ils font tous : Ah!) de la façon dont il prononce déjà la syllabe Hom...m, ce qui signifie qu'il a énormément de dispositions pour l'étude ; aussi tous paraissent-ils lui prédire un bel avenir.

Le vieillard, qui paraît enchanté, appelle sa femme. Celle-ci, sortant courbée de la porte infime de la masure, accourt à la voix de son époux, se prosterne à terre et lui baise les pieds; après quoi, redressée, la face humble, elle attend la faveur insigne d'une parole de lui. Cette parole est un ordre d'avoir ; à prendre soin de l'enfant et de veiller sur lui comme le ferait sa véritable mère. Plaçant sa main sur sa poitrine comme pour dire : « Vos saintes paroles me sont entrées là », F épouse se prosterne, baise encore les pieds du maître et, prenant l'enfant par la main, disparaît sous la porte de la chaumière, non sans quelque difficulté.

Le père satisfait prend congé de l'ermite et retourne k la ville.

Mais pourquoi ce saint ermite, ce sage si réputé a-t-il commis l'insigne folie, lui dont la barbe indique par ses étages un nombre considérable d'années, d'épouser une très jeune femme? Jl s'en repentira!

Sur cette scène les tableaux se succèdent

rapidement. Aussi voyons-nous bientôt réapparaître le jeune élève en compagnie de sa mère d'adoption. Seulement il a grandi, et même prodigieusement vite. Faut-il attribuer ce phénomène à la protection de Brahma, au climat de la forêt, ou tout simplement à la naïveté du scénario? De fait, c'est maintenant un grand jeune homme extrêmement séduisant, d'autant plus qu'il est représenté par une assez belle jeune fille vêtue en homme.

Son éducation doit être achevée ; et il semble bien que l'épouse du sage, la jeune femme qui, elle, n'a pas assez changé, car vous vous doutez que c'est Mme Balhamany qui tient le rôle, laquelle n'était plus déjà tout à l'heure de la première jeunesse, brûle d'un désir coupable. Les regards qu'elle lui adresse, ne sont plus ceux d'une mère, mais d'une amante déchaînée. Pour le moment les voilà face à face : lui silencieux et un peu niais, elle, visiblement en proie au délire des sens, pressant l'une contre l'autre deux

mains qui, tremblantes, effleurent les épaules de l'adolescent; et ils se taisent. L'orchestre, d'ailleurs, les dispense de parler. L'harmonium enroule et déroule ses arabesques, le vieil homme de la coulisse, délirant de volupté, agite sa tête et sa sonnette, et, comme pour dérouter l'oreille, un instrument, qui doit être une clarinette, prévient la voix, la devance ou la continue. Elle intervient de la même façon dans le dialogue des acteurs.

A part les regards de tendresse que la jeune femme lance à son partenaire, elle ne trahit ses sentiments par aucun geste violent, c'est tout au plus si elle touche du doigt les joues du jeune homme. Il est vrai qu'elle parle beaucoup de sa poitrine et de Ses hanches... pour le tenter, pauvre femme! et lorsque l'excès du désir lui met aux lèvres un baiser, elle ie cueille sur sa bouche et fait mine de l'appliquer sur ses lèvres à lui : mais c'est tout. Point de ces embrassements de nos amoureux de théâtre, aucun geste

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qui fasse apparaître les sentiments intérieurs; ils jouent les coudes au corps.

Le public hindou ne pourrait, paraît-il, supporter des gestes plus démonstratifs.

Ne savons-nous pas déjà que les musulmans ne peuvent comprendre ce qu'ils appellent Tindécence de nos danses où des hommes — quelle horreur ! — tiennent des femmes par la taille?

C'est que probablement Fimagination des Orientaux, et surtout celle des Hindous, est d'essence plus inflammable que la nôtre. Et puis ils se font une vertu de l'impassibilité en public. C'est ce qui explique l'inconcevable indifférence, apparente, de ces hommes pour les femmes qu'ils coudoient. Pas un regard pour elles. Ils les considèrent, du reste, comme inférieures à eux. Donc, aucune familiarité apparente.

Mais revenons aux deux amoureux.

Point d'enlacements, point de pressions de mains, pas davantage d'agenouillements. Rien de tout cela. Mais ce que le dia-

logue ne dit pas, la musique le suggère. C'est elle qui en réalité exprime le drame. L'acteur n'est plus qu'un signe. Elle enveloppe de tendres roucoulements les froides paroles du scénario. Elle s'enfle, gronde, crie, roucoule, se traîne en mélopée, insidieusement bourdonne, s'allonge en longs rubans flexibles, se contourne et... ne se tait pas un moment. L'âme hindoue la boit, cette musique. En ce moment, les visages de nos voisins sont contractés de plaisir.

Sur le théâtre, nous assistons à la scène que fait au grand garçon l'amoureuse qui évoque Phèdre. Lui, il argumente, le pauvre. Cette Eve ne le tente pas, et il fait tout ce qu'il peut pour donner à sa résistance les raisons que lui sert son ignorance absolue des passions. Il la trouve vieille et, sans pitié, il le lui dit, certainement, car d'un doigt impitoyable et méprisant il montre ses joues, son front et ses yeux. Elle regarde ses yeux à lui, son front, ses joues de jeune dieu, et sur ses lèvres fleurissent ces mots : beau, jeune,

charmant, désirable. C'est à ce moment qu'elle fait ce geste formidable d'y cueillir de ses doigts fébriles le baiser qu'ils transportent sur les joues du cruel indifférent.

Mais comment tout cela finira-t-il? Car il n'en veut pas décidément, ne pouvant se faire à l'idée, que, l'ayant toujours considérée comme sa mère, il puisse voir en elle une amante. Pour rompre définitivement, il s'échappe de la forêt, il s'enfuit. Où? A l'étranger probablement, car le voici déambulant dans un quelconque alcazar. Ah!

splendeurs de l'Inde, les décorateurs d'aujourd'hui vous ont oubliées et il serait nécessaire qu'un Européen vînt vous les réenseigner!

Mais une étrangère voilée est là qui l'observe. C'est elle! Il est long à la reconnaître; il la pressent même si peu, qu'il s'approche de cette inconnue et lui offre ses hommages. Alors elle se dévoile et les scènes recommencent. Larmes, roucoulements, clarinette, sonnette, harmonium, et enfin réap-

parition de l'Arlequin, qui crie : « Gare! » au garçon et : « Bravo! » à la jeune femme. A ouïr ces facéties le public rit... mais pas autrement que ne rient les Français au Palais-Royal ou aux Variétés.

Que fera donc la dédaignée pour triompher de son grand bavard? Ici, la vérité m'oblige à dire que la fatigue d'une attention soutenue pendant quatre heures (il est une heure du matin, et si vous vous en souvenez, nous sommes ici depuis hier soir, neuf heures), le flot incessant de ces mélodies enchevêtrées, sans arrêt, nous fait un devoir d'aller prendre du repos. Obligeamment, un jeunev employé du théâtre nous exprime son regret dé nous voir partir : il n'y en a plus que pour deux heures. Imprudent ! il ignore encore que ces mots hâtèrent notre fuite.

Le reste, c'est un jeune brahmine de nos amis qui nous le raconte.

Le reste, le voici. La Phèdre indienne, pour triompher de l'insensible, se servira de

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moyens très doux. Elle l'endormira par des artifices qui auront le pouvoir de le faire apparaître semblable à Krishna, le jeune dieu chéri des femmes, leur tyran et leur maître, qui leur fait perdre la tête à toutes, qui n'a qu'à jouer de la flûte pour qu'aussitôt les bêtes des forêts, celles des plaines et des fleuves viennent se grouper autour de lui. En cet état divin, et tout ruisselant du beurre fondu répandu à profusion sur son corps par les mains de l'amante, il lui accorde un second lui-même sous forme d'un délicieux petit garçon. Est-ce la juste récompense de tant de soins et de courses?

Cependant qu'a fait le sage durant ces aventures? Il a cherché sa femme, sans doute, et lorsque tous les trois ils réapparaissent à ses yeux, il tempête, les maudit et se laisserait emporter aux plus terribles extrémités si Brahma n'intervenait à point pour l'empêcher de perdre à jamais sa réputation de saint et de sage. Sur l'ordre des dieux, il adopte donc l'enfant, pardonne à sa

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femme. Le criminel involontaire, lui, s'éloignera pour toujours.

Et voilà.

Le sommeil vaincu revient à la charge, nous sortons enfin, et Abdul, parmi tous les corps endormis qui parsèment la clairière sous la lueur funèbre de l'acétylène, cherchant celui de notre cocher, — me fait penser à l'ombre de Clytemnestre allant réveiller les Érinnyes.

Dételés, nos chevaux se sont endormis ainsi que les marchands de galettes et les crieurs de programmes.

DERNIÈRE JOURNÉE A MADURA

(Une tombe française.

Je ne puis me décider à quitter Madura. D'ailleurs il me reste un devoir à accomplir : Un jeune peintre français de talent dort ici son dernier sommeil, et mes jeunes amis le Brahmine Sundara Sarma et le Kschatrya Pugna Kotinayagar... doivent tantôt me conduire à sa tombe. Ils étaient ses élèves et ont gardé de lui un souvenir touchant. Il y a à peine six mois qu'il est mort, le pauvre enfant, dans une petite maison qu'il occupait seul, non loin du temple. La sombre visiteuse a frappé à sa porte et, selon ce que je crois comprendre, il aurait tout abandonné pour la suivre.

Pour affronter la solitude, il faut se sentir assez fort pour résister aux souvenirs des réalités qui vous étaient chères, et, aux heures de lassitude, pouvoir sans danger en ressusciter l'ondoyante magie. Il faut surtout n'avoir pas d'ambitions.

Justement, il avait des ambitions, ce pauvre jeune Gasté, et subi des déceptions : une médaille manquée, quesais-je? Je crains bien qu'au sein de la plus belle nature du monde, devant des spectacles où son âme aurait pu puiser l'exaltation, il ne soit mort d'ennui, faute d'une âme amie qui parlât son langage.

Je rêvais à tout cela devant le tertre un peu soulevé où, comme sous un suaire, il me semblait retrouver la forme de son corps.

Mes compagnons les jeunes Hindous se tenaient à l'écart, si respectueusement, si tendrement, puis-je dire, que j'allai à eux et leur serrai la main, reconnaissant des sentiments que leur attitude exprimait mieux que des paroles. Même, voyant que je prenais un peu de terre en souvenir du mort, ils

DERNIERE JOORNÊE A MADi R.V 207

m'offrirent des fleurs pour les placer sur sa tombe.

Ces petits cimetières européens en pays hindou, sont d'une mélancolie charmante, tout, peuplés de ces tombes gracieuses de style Louis XVI qui font penser à des tombeaux pour frontispices d'élégies.

Il me faut aller voir un jeune magistrat anglais, M. Sydney Roberts, dont j'ai fait la connaissance précisément à cause de notre jeune compatriote. Lui aussi fut un ami pour le solitaire, et le réconforta souvent c!e bonnes paroles et d'encouragements. Reçu par lui, il me parle de Gasté longuement et avec une grande estime pour sa peinture. On sait qu'il provoqua même une exposition de ses œuvres à Madras et veilla sur leur succès. Le meilleur des amis eût-il pu mieux faire?

Il m'emmène au Palais de Justice qui fut la colossale demeure d'un rajah du xvne siècle, et là, entre des colonnes dont le diamètre est presque celui dé la colonne Vendôme, je vois amener six malheureux en-

chaînés à la file sur lesquels semble peser la majesté cyclopéenne des murailles hautes comme celle de nos églises.

Cet antre de la justice est en outre pourvu de galeries, d'arcades, de portes, de tribunes aériennes. Que ces pauvres hères aux membres grêles paraissent peu de chose au milieu de ce chaos d'Opéra qui tient de la Basilique, de la Mosquée et de l'Arc de Triomphe.

Par un cintre surbaissé le soleil entre avec tumulte et éclaire le tout d'une lueur de feu de Bengale.

Avec M. Sydney Roberts (c'est pour moi un devoir et un plaisir de mêler son nom à ces souvenirs), je visite le temple de Vichnou, situé non loin de celui de Çiva, et il me fait voir en détail la décoration du Gopuram. C'est un amas de symboles au travers desquels se joue le mystère d'un culte qui est celui de lTnde entière. Culte mélangé de grotesque et d'horrible à la fois, obscène et héroïque, dont les symboles égarent notre idéal européen.

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Nous sommes au début de décembre, et il se trouve que c'est l'époque où dans les temples des jeux sont offerts aux petites filles. Et justement nous tombons sur une ronde de ces mignonnes créatures, parées, comme pour une fête, de bijoux et de draperies de soie. Une grande jeûne fille, faisant office de sous-maîtresse, chante tout en dirigeant la danse qui consiste à frapper Tune contre l'autre, au refrain, les baguettes qu'elles tiennent à la main, et ensuite à chercher celles de la voisine pour les frapper à leur tour. Le bruit métallique des bâtons alternant avec le chant crée la plus délicieuse des cadences. La scène est très « antique ».

C'est au long des bazars de Madura que je passe mon temps, ne pouvant rassasier mes yeux du spectacle de cette humanité nue ou drapée qui s'affaire devant ces étalages au fond desquels les vases de cuivre se font « soleils », chauffant de leurs reflets enflammés les fruits énormes ou les étoffes flottantes suspendues sous l'auvent, et qu'un

marchand 'débite du bout de ses longs bras, le torse'serré entre ses tibias qui remontent les genoux jusqu'au-dessus des oreilles.

Tous ces fantômes dont la foule m'avait tant impressionné le soir de mon arrivée, je les retrouve dans la rue, moins terribles sans doute, mais encore impressionnants, à cause de ce regard (toujours !) qui ne me quitte pas, suivant le trajet de mon crayon sur mon papier alors que je dessine. Il semble, vraiment, qu'ils tentent de saisir le fil invisible qui relie mon œil à l'objet de mon attention. Ce n'est pas un regard, c'est trente ou cinquante regards qui pèsent sur ma nuque, tandis qu'un petit bruit sec m'avertit que dans trente ou cinquante bouches le bétel et la chaux se combinent. On ne peut- imaginer, si on ne l'a ressentie, l'impression à la longue douloureuse, de se sentir regardé ainsi. Le pire, c'est qu'ils m'empêchent de voir.

A certains, je souris en les écartant de la main, et ils s'effacent avec politesse, subitement humanisés. Des bébés, déjà ornés de

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bracelets, viennent jusqu'au bord de ma feuille de papier mirer dans mes yeux leur petite face de bronze. Que je change de place, d'un pas lent et mesuré cette compagnie de suiveurs m'emboîtera le pas, modifiant son allure sur la mienne, si exactement, qu'on dirait qu'ils obéissent à une consigne. M'arrêtai-je, ils s'arrêtent. iMuets, ils me dévisagent, tendant vers moi leur lèvre alourdie de salive.

Il faut cependant "que j'abandonne ce séjour. Faisant infraction à la règle, je suis resté dans le Dak Bungallow cinq fois plus que le temps réglementaire, qui est trois jours. Hier encore, deux voyageurs n'y ayant pas trouvé place sont repartis, et un troisième a couché dehors, sous la véranda.

Gela ne peut durer; la police anglaise me demanderait des explications.

Je tiens cependant à remporter le portrait de notre hôtelier, brave homme, assez jovial, et qui, chaque jour, aux heures des repas, nous abandonne aux soins du cuisinier

Goanais, afin de se nourrir loin de la souillure de notre présence. Tous les cuisiniers sont ici Goanais, comme nos portiers d'autrefois étaient Suisses. En réalité, le nôtre est un pauvre paria vivant à l'abri de son fourneau au milieu d'une assez nombreuse famille qui entretient la propreté du bungallow.

Dire que sur un sol si riche qu'éclaire un ciel si généreux, il y a des pauvres, des malheureux : ces parias. Ils portent la livrée de la misère, et cette livrée c'est une peau obscure, grise, des traits effacés, une allure moins libre, un pas plus humble que ceux des autres hommes. A toutes mains, ils accomplissent . les besognes les plus rebutantes. Aussi, par un désir touchant de rédemption, se font-ils facilement chrétiens et catholiques. Madura, me dit-on, en compte beaucoup.

Mise en ordre de mes notes et des quelques études que j'ai pu faire, à grand'peine, d'après quelques petites brahmines; puis, sous un soleil fou, je parcours pour la dernière fois

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les rues de Madura, afin de faire mes adieux au bazar des paniers, à celui des vases de cuivre et aux teinturiers en plein air, qui, tenant leurs étoffes au-dessus de leur tête tandis qu'ils marchent rapidement, laissent au souffle de la brise le soin de les sécher.

TRICHINOPOLl

Arrivés hier au soir de Madura, nous avons élu domicile au bungallow de la station. Le jour vient de paraître.

Perché sur le balcon de la véranda, je regarde le ciel (c'est toujours à lui que vont mes premiers regards), et puis les arbres qui enserrent la place d'où part la route unie qui mène à Trichinopoli.

Je transcris mes notes; peut-être leur trouvera-t-ou la saveur d'un croquis.

« Aux abords de la gare toujours une foule de natives attendant le train. Hommes fortement teintés, vautrés sous des couvertures moelleuses, et auprès d'eux, sur la

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terre nue, repliées sur elles-mêmes et silencieuses, leurs compagnes. Nombreux enfants uns. Vases de cuivre circulant de mains en mains, cris, bras levés, appels, malédictions, tapage infernal. Enfin, arrivée des petits bulloks-cars déposant des voyageurs. Population diaprée et poussiéreuse. I/Inde du'Sud est sous nos yeux. Malheureusement le bétel fait baver toutes ces bouches!!! Soyons indulgents, n'avons-nous pas, nous, les hontes de l'alcool. »

Un vieillard qui, autrefois, a guidé Sa Majesté Edouard VII s'offre à nous faire voir Trichinopoli. A son signai deux voitures s'approchent et j'observe un enfant qui, logé entre les ressorts de derrière de notre véhicule, va nous servir de groom. Il me fait penser à Keam. De quoi est-il vêtu? — D'un turban et d'un chiffon entre les jambes.

Comme de véritables abeilles voraces, nous voilà donc partis à butiner la substance de Trichinopoli.

Pas un nuage au ciel. La lumière est fine.

C'est un beau matin aux environs de Beauvais.

Dans Fair, sonneries de cloches, et de cloches chrétiennes; car il y a ici un collège de jésuites très important.

Voici un bel étang où se mire une affreuse église, celle du collège.

La ville anglaise, le « Campment » comme on dit ici, est riante et Ton pourrait se croire aux confins de quelque Normandie, les arbres rappelant par leurs mouvements nos pommiers d'Étretat ou de Rouen.

Mais quoi! c'est l'Inde que nous venons voir, et à quelques kilomètres nous la retrouvons diaprée, bronzée, embuée de poussière rose.

Nous passons dans l'ombre d'un grand rocher, un de ces cailloux immenses dont j'ai parlé, et que couronne un fort en manière d'Acropole. Mais celui-ci est tragique, car là moururent bien des Français, héros oubliés, qui, il y a plus de deux siècles, avaient essayé la conquête de l'Inde. j

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Un charmant pavillon surgit de Fétang situé au pied du roc.

Et voici la ville.

Ah! les jolies rues étroites! bordées toujours de boutiques qu'assombrissent de larges auvents. Ce n'est plus le silence majestueux de Madura. Les femmes sont plus belles, plus richement vêtues, et la foule plus bigarrée. Plus agitée aussi.

Soudain, une ombre se projette sur nous : c'est un éléphant qui s'avance ; sur son cou est un homme et, à ses flancs, tinte une sonnette de bronze. Tous se rangent. Il balance sa trompe et fréquemment en engloutit l'extrémité dans son immense bouche, qui s'ouvre largement comme pour rire de cette foule, qu'il pourrait anéantir si la fantaisie lui venait de la confondre, avec les étalages et les auvents des boutiques, dans une impitoyable marmelade.

Rien ne résisterait à ce péristyle en marche sur ses quatre colonnes.

J'aime décidément beaucoup les éléphants.

D'abord, ils sont silencieux comme tout ce qui est grand, ce qui ne les empêche pas d'exprimer à l'aide de leur intelligent appendice, discrètement, avec une foule de nuances sans alphabet mais très suggestives, la satisfaction que leur cause la rencontre d'un Ganéça dûment enduit de beurre fondu, les lazzis de la foule, les jeux des enfants et généralement tous les bruits de la rue. Ensuite ils promènent sur tout cela un regard de roi, un de ces regards de profil où il entre plus de coquetterie encore que de hauteur, qui impose à leur physionomie le cachet de l'humanité, et les situe plus près de nous que ne le sont ces Hindous au visage menaçant ou morose. Chez un animal aussi intelligent que l'éléphant, qui a du monde, parce que sur son dos tant de princes se sont assis, toutes les complications sentimentales sont très supposables.

J'ai bien vu que celui-ci nous regardait avec sympathie. Je lui renvoie de suite la nôtre; mais il a déjà tourné le coin de la rue.

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Derrière lui la foule se reforme et de nouveau se masse devant les boutiques.

Mon guide m'engage beaucoup à gravir deux cent soixante marches qui mènent à un temple fort ancien situé au centre de la ville, ici tout près de nous, et d'où la vue s'étend sur les plaines à l'infini. Le spectacle est admirable, m'affirme-t-il. J'en suis persuadé, mais comme je l'invite avec instance à m' accompagner, il trouve, tout d'un coup des arguments contre l'utilité d'une pareille entreprise; il oublie le principal qui est ses soixante-quinze ans. Tenté cependant, je m'aventure seul sous le péristyle obscur, sorte de bouche d'enfer ouverte en plein bazar où débute l'escalier redoutable.

C'est au long de ses marches que trônent les dieux terribles ou grotesques avec lesquels, depuis Madura, j'ai lié connaissance. Je ressens, à les côtoyer, l'angoisse que, tout enfant, j'éprouvais à frôler les toiles des baraques de foire où sevoyaient peintes des femmes colosses et des sirènes à tête hu-

maine. Ils sont affreux, mais si vivants! A ma droite, un' Ganéça, décoré de colliers de fleurs jaunes, me sourit, la trompe posée sur sa main gauche, cependant qu'un pieux Hindou, le front barré de blanc, lui badigeonne le ventre de beurre fondu. Plus loin, c'est une étrange colonnette de pierre également enrubannée de fleurs, emblème vénéré d'une haute et mystérieuse signification. Plus haut encore, un autre dieu grimaçant.

* Dès la première marche un spectacle étrange, inattendu, me fait faire ce geste qui, au théâtre, signifie la surprise : je recule d'un pas en étendant les mains. — Cet escalier que j'entreprends de gravir se prolonge à l'infini sous une voûte qui le protège contre l'ardeur du soleil. Sur les marches et sur les paliers une foule se presse, composée de marchands de fleurs, de galettes et d'oripeaux; puis des autels encore, au-dessus desquels s'étalent d'autres dieux, nains impossibles ou grimaçants, bouffis, toujours et

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toujours dégoûtants de graisse et surchargés de fleurs. Par de petites fenêtres ou des portes ménagées dans le roc, le terrible soleil frappe cette foule de rais aveuglants comme de barres de fer rougies à blanc.

Au bas des murailles, du côté sombre, gisent enfoncées dans leurs haillons brunâtres des vieilles improbables, si rapetissées, si diminuées par l'usure de toute une vie de servitude, qu'il semble impossible qu'elles soient vivantes. Elles me font penser à des chauves-souris tombées dans la poussière. Ont-elles encore une figure? Là où furent les yeux ne subsiste plus qu'une empreinte au-dessus d'un trou aux bords ébréchés : la bouche.

Même les cheveux, la parure de jadis, se

sont raidis et, dressés en broussaille autour

de la tête devenue trop petite, achèvent de

donner à ces ossements que, seul, maintient le

fragile tissu de la peau, l'apparence de ces

petits monstres marins que les matelots

revenant des mers lointaines montrent aux

fêtes de campagne et qu'ils nomment des sirènes. Des sirènes!

Vieillesse dégradée où rien ne subsiste de ce qui fut une femme, dont aucun n'a souci, pas même celles qui passent, triomphant de toute leur jeunesse.

La fatigue ne saurait interrompre T ascension de cette foule. Elle disparaît en F air avec le toit que la perspective infinie rétrécit. Comme les murs, comme les marches, ce toit est formé de dalles réunies auxquelles le temps a donné F aspect implacable du fer.

Vision.

Tout à F heure, sur un pont hors de la ville, j'ai vu passer trois femmes vêtues de rouge.

Sous un ciel presque blanc, le sol flambait, ce sol de FInde, rose comme la flamme ou rouge comme le sang. — Sur la tête, ces créatures portaient une cargaison de vases de

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terre cuite. — Elles marchaient très vite, du pas souple des figures antiques, avec un léger bond du corps en avant qui leur donnait l'air de voler.

Elles marchaient très vite, comme des fantômes ignés au travers d'un brasier. Et à fixer ce brasier, mes yeux s5 embuaient.

Quel décor pour un royaume du feu! Tout y est ardeur, silence et majesté.

Les cours d'eau sont ici bordés de larges escaliers, afin, très probablement, de faciliter les ablutions rituelles.

C'est là qu'il faut aller voir les Indiennes vêtues, comme des statues précieuses, de pagnes couleur de nuit, de sang ou d'or, descendant marche à marche jusqu'au remous pailleté du fleuve. Les pendants d'oreilles, les bracelets, les anneaux torsadés des chevilles, jusqu'au joyau nasal, appellent la lumière sur leurs chairs bronzées. Sur

elles tout brille, hormis leurs yeux sombres, toujours; et, impassibles, du pas de déesses aquatiques regagnant leur séjour, elles entrent dans F eau commejpour s'y engloutir.

TANJORE

Les femmes en feu, les naïades symboliques développant leurs draperies au fil de l'eau pour, ensuite, s'en revêtir dans un tournoiement rythmé, ne sont plus qu'un souvenir splendide qui s'en 'ira dormir à côté des autres dans mes carnets de croquis. Ici j'observe que ma main est devenue si obéissante à mon cerveau que, par moments, il me serait impossible de dire si c'est elle qui pense ou kii qui dessine. Tout en moi depuis que j'ai abordé cette terre s'ouvre à la contemplation, comme une habitation close pendant tout un long hiver ouvre ses

portes et ses fenêtres aux rayons du soleil printanier.

C'est à Tanjore qu'un nouveau jour nous éveille. A la surface du ciel pâle glissent d'innombrables oiseaux; depuis notre moineau gris, aussi malicieux ici que chez nous, jusqu'à la corneille ardoisée casquée de noir; jusqu'au petit vautour blanc à tête rousse, qui peuple tous les arbres, en compagnie de l'aigle brun, qui s'abat en tournoyant, ^familier et insaisissable.

Le temple s'annonce au-dessus des verdures par ses deux Gopurams et voici qu'après quelques tours de roues, la voûte immense de sa premièra enceinte s'offre à nous toute dorée des reflets renvoyés par le sol. De chaque côté, les deux gardiens, colosses coloriés de bleu, de jaune et de rouge, nous fixent de leurs gros yeux désorbités.

Assis à l'écart, sur un banc de pierre, un enfant de quinze ans, souffreteux, beau comme la mort, nous regarde. J'en essaye le croquis. Il devine mon geste et disparaît.

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Il est étrange de voir avec quelle perfection ces gens jouent les fantômes. On les regarde : ils tournent la tête; et c'en est fait : on ne les revoit plus.

Voici la seconde enceinte et son Gopuram où je distingue, à portée de la vue, des figurines toujours grimaçantes et gesticulantes, mais d'un style plus délicat que celles de M ad ura.

Quelles apparences bizarres que celles de tous ces corps! Pourquoi ces formes gonflées, boursouflant sous Famoncellement des joyaux? Pourquoi ces chairs débordantes?

Je suis à la fin curieux de savoir d'où vient cet idéal d'une forme si contraire à notre conception du beau. Du désir, me dit un jeune Brahmine, d'exprimer la beauté, la félicité des dieux comme aussi leur puissance et leur richesse.

Mais cette réponse ne me satisfait pas; car cette forme de vénération n'est, au fond> qu'un hommage rendu aux obèses qui, d'ailleurs, auraient tort de s'enorgueillir,

attendu que tout le monde sait maintenant, grâce à la science, qui lutte pied à pied contre l'ignorance, que l'obèse, le joyeux obèse, le type de Fhomme bien portant, n'est qu'un misérable arthritique, le pire des malades, comparé au maigre électrique dont l'activité dévorante absorbe la vie de ses semblables.

Il y a autre chose. Le type Aryen était peut-être obèse,

Certains symboles troublants, si on osait les étudier, répondraient mieux peut-être. Quoi qu'il en soit, bizarres ou repoussantes, ces représentations ne sont pas toujours laides, et l'agilité des corps est du moins secondée par la vie intense des extrémités, mains ou pieds, dont toutes expriment le geste avec intensité.

L'idéal grec est le calme; l'idéal hindou paraît avoir été le mouvement.

L'architecture du temple rappelle dans son ensemble la renaissance italienne et même, par certains côtés, le moyen âge. Ce

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qui est bien hindou, par exemple, ce sont ces petites chapelles extérieures protégées par une arcade, toutes décorées de peintures assez alertes.

C'est la vie voluptueuse des dieux qui fournit les sujets de ces peintures. Les bayadères y jouent un rôle prépondérant; on y voit aussi des chasses avec tigres, éléphants et panthères, et tout cela très spirituellement indiqué en des camaïeux rehaussés de bleu, de rouge, d'orange et de jaune. Les profils fuyants des danseuses prouvent une acuité d'observation de la part de l'artiste qui va jusqu'à la caricature. Les Hindous aiment la peinture, certainement, puisqu'ils en mettent partout. En tout cas, ils sentent violemment la force du type.

Enfin, sous l'œil enflammé de midi, étincelle l'immense cour dallée, centre des prodigieux amoncellements de constructions dont se compose le temple hindou.

Au beau milieu de cette cour, sous un

toit soutenu par des pilastres sculptés,

fouillés comme des piliers gothiques, élevés de plusieurs degrés, trône, noir de toute Fombre que crée l'opposition de la lumière, un taureau de granit agenouillé. Prêt à se dresser, son cou se gonfle comme pour mugir. C'est le taureau de Çiva : un étonnant morceau de sculpture dont la beauté synthétique fait penser à certaines œuvres égyptiennes.

La demeure d'une recluse.

A Fombre d'un grand banian dont les branches fléchissent sous le poids de leur chevelure de racines, se balance un éléphant solitaire. Son pied est retenu au sol par une chaîne de bronze, et tout près s'ouvre la porte du silencieux palais de la princesse de Tanjore, veuve depuis soixante ans, du dernier Rajah.

Nous y pénétrons.

C'est un dédale de galeries tour à tour

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sombres ou ajourées aboutissant à des sortes de préaux entourés comme les cloîtres d'arcades sculptées, où surgit tout à coup Tenchantemeat d'un rayon de soleil jouant avec les architectures, ou bien, par contraste, la nappe azurée, et azurée comme un océan, d'une haute muraille qu'interrompt un ciel de turquoise morte.

Parfois un dormeur, accroupi le dos à la muraille et la tête renversée, insouciant du rayon qui brûle ses paupières, les relève pourtant, pour nous voir passer. Et aussi parce que nous avons fait du bruit. Car, dans ce domaine du silence, on n'entend ni une voix ni un chant, pas même un bruissement de feuille. C'est à se croire dans le palais de la Belle au Bois dormant.

Notre conducteur nous dit l'inépuisable charité de la très vieille souveraine de Tanjore, charité célèbre dans tout le Sud de l'Inde, qui s'étend aux voyageurs et aux pèlerins, leur assurant, affirme-t-il, un gîte et la nourriture sur toute la route qui con-

duit de Tanjore à Bénarès. Après bien des circuits nous voici arrivés dans une cour sur laquelle s'ouvrent deux grandes loggias. L'une forme un salon, l'autre une bibliothèque.

J'ai tout d'abord la sensation en y pénétrant que nous entrons par l'orchestre sur une scène où les acteurs n'apparaissent pas encore. Le mobilier est disposé comme au théâtre.

Les tableaux qui ornent les murs, les bibelots qui encombrent les tables, parlent d'un passé auquel rien ne nous rattache, pas même un portrait de Nelson qui fait le plus piteux effet sur la muraille à côté des somptueux rajahs dont les portraits, peints à la manière du Titien, relèvent la splendeur de pacotille de ce salon de faiseurs de tours. Sur tout ceci qui est plus vieux qu'ancien règne une statue de marbre blanc.

En face d'elle, un coq magnifique, en grand costume, arpente la surface d'un guéridon, marquant l'empreinte de ses pas sur la pous-

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sière des choses : albums, livres, poignards endormis dans leurs gaines de chagrin à monture d'argent, dont, seul, le fourreau vit de l'éclair d'un rayon.

La statue est l'effigie du dernier rajah de Tanjore, l'époux depuis longtemps défunt de notre hôtesse invisible. Épouse-enfant, celle-ci ne connut de l'amour et du mariage que le dur veuvage de la femme hindoue, dur surtout pour la grande dame qui ne peut, comme la femme du peuple, se mêler à la vie des rues et s'agiter au contact de ses semblables, par conséquent échapper au délire de sa solitude.

Ce n'est pas que l'on fasse en ce pays un sort bien agréable à ces tristes dépareillées qui vont vêtues d'étoffes d'un blanc grisâtre avec les cheveux rasés, se traînant, la mine basse et humble, autour des fontaines, ou devant les étalages des bazars. Sententelles peser sur leur conscience le remords de n'avoir pas assez veillé sur la santé de leur

époux? S'en veulent-elles ou leur en veut-on

de n'être pas brûlées? Il est certain que pour moi, si j.'étais une veuve hindoue, je me sentirais honteuse et déplacée. Du reste, on m'a affirmé qu'elles n'attendaient qu'une détente de la puissance anglaise pour se précipiter à nouveau sur les bûchers comme un seul... Gomme une seule femme... hindoue.

Brûlées, elles l'étaient toutes avant les Anglais, et leur engouement pour ce genre de sacrifice était tel, qu'on eut toutes les peines du monde à les empêcher d'y donner cours. Elles faisaient avec orgueil le sacrifice de leur vie, ce qui leur vaut en ce monde (récompense bien méritée) la vénération de leurs petits-enfants, fiers d'une grand'mère brûlée autant qu'on l'était chez nous, sous la Restauration ou l'Empire, d'un grand-père guillotiné en 1793. La mort valait mieux que le mépris auquel les condamne le veuvage.

Le rajah se dresse donc debout, blanc et muet, joignant les mains en un geste de prière, et son socle porte gravée la signature

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d'un sculpteur anglais bien oublié : John Flaxman.

Mais je ne l'ai pas oublié, moi, ce vieil ami de mon enfance, parce que je lui dois l'éveil de mon imagination et peut-être F orientation de ma vie d'artiste.

Je ne connus jamais Flaxman, étant arrivé en ce monde vingt-quatre ans après sa mort, mais il est l'auteur d'une suite de dessins qui, rencontrés aux matins lumineux de ma première enfance, furent, j'en suis certain, le point de départ de tout ce que j'ai aimé depuis en art et dans la vie.

Ces dessins, véritables chefs-d'œuvre, il les composa pour illustrer Homère, Hésiode, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle et enfin La Divine Comédie, et un artiste français de grand talent, Réveil, les grava au trait pour une édition française en y mettant des légendes dont les mots chantent encore dans ma mémoire comme des refrains aimés. C'est d'abord : Vénus, voulant secourir Enée dans un combat, est poursuivie par

Diomède qui la blesse; enlevée par Iris, elle demande à Mars son char pour remonter dans. l'Olympe.

Quel mouvement, quelle élégance, quelle somptuosité ! La Terre et le Ciel ne tiennentils pas dans ces quelques mots. Et encore celui-ci : Hélène introduite chez Paris par Vénus lui reproche sa lâcheté dans son combat avec Ménélas. Ce groupe de Vénus présentant son Hélène, comme une précieuse statuette au Paris couché est un chefd'œuvre d'ironie et de grâce. Mais le plus beau pourrait bien être celui-ci : Minerve sous les traits de la sœur de Pénélope annonce à cette Reine le retour de son fils Télémaque. Je pourrais citer à l'infini titres et dessins, car tous me reviennent en mémoire avec la fraîcheur des premières impressions, alors que je les feuilletais dans le chaud désordre d'un atelier ou devant la fenêtre ouverte, en face des lointains de Paris et de son ciel capricieux.

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des mots, vous m'avez fait aimer la Grèce et le mystère élégant de son antiquité !...

Ah! par exemple, je ne m'attendais certes pas qu'en plein Sud de l'Inde la vue d'un Rajah de marbre blanc vînt raviver la douceur de mes souvenirs d'enfance.

TANJORE Un Confrère Hindou.

Il n'est pas de voyage, à notre époque, sans chasse au bibelot; en a-t-il toujours été ainsi? Je ne crois pas. Le président de Brosses ne parle dans ses lettres d'aucune trouvaille faite à Florence, ou à Rome, ou à Lucques; Chateaubriand pas davantage. Il est vrai que si le spirituel président n'a rien rapporté d'Italie, c'est qu'il méprisait profondément tout ce qui n'était pas français et surtout pas de son temps. Quant à l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, que pouvait-il rencontrer sur sa route qui pût le distraire de sa haute mis-

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