TA MORE
sion de poète et des combinaisons de la diplomatie? Et les autres voyageurs? Ceuxlà, tout occupés de tueries ou d'aventures galantes (de chasse ou d'amour, seuls mobiles dignes de tout homme qui voyage par désœuvrement), ne peuvent être qu'indifférents aux manifestations artistiques des époques défuntes. Supprimer les girafes ou diminuer le nombre des hippopotames pour avoir le droit de se faire photographier de trois quarts, une jambe appuyée sur la panse de ce formidable gibier, n'est pas un mince plaisir, et ils vous diront que c'est le seul qui puisse mériter qu'on se dérange quand on est si bien chez soi. Mais pour celui qui ne voyage pas pour tuer, qui collectionne les sensations ou les bibelots, la recherche de la curiosité pour elle-même a ceci de précieux qu'elle oblige le collectionneur à regarder de plus près les peuples qu'il visite; il doit pénétrer dans les habitations, gravir des escaliers, longer des terrasses, d'où se découvre le panorama de
la ville, converser avec des humbles ou frayer avec de somptueux personnages.
Enfin, vivre en quelque sorte avec les gens et les prendre dans le vif de leurs habitudes. Il s'instruit ainsi d'une foule de choses qu'il ignorerait s'il se contentait de suivre les trottoirs, le nez en l'air. Les façades ont beau être intéressantes, elles ne le sont pas plus que les intérieurs. Souvent, beaucoup moins.
Pour moi, j'ai vu plus de choses en deux jours de recherches dans des galetas qu'en un mois passé à parcourir une ville. Tel objet de deux francs me rappelle tout un paysage. Un fragment du passé ressuscite une époque.
Je ne crois malheureusement pas ce pays-ci fertile en objets d'art anciens emportables. Les miniatures plus que rares et les vestiges des temples, statuettes ou fragments, sont le seul butin que le voyageur puisse espérer rapporter dans son pays; et encore, l'Hindou, très jaloux des emblèmes de son culte, fussent-ils mutilés ou périmés, est-il peu disposé à les céder aux mécréants.
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A peine est-il possible d'entrer en pourparlers au sujet de quelques vases de Chine servant à contenir le riz ou l'huile, que Ton découvre, de-ci, de-là, dans quelques boutiques d'herbes et de friture. C'est décourageant.
Et pourtant, il existe certaines peintures représentant des déesses et des dieux exécutées sur verre ou sur panneaux qui mériteraient les honneurs de la collection.
Il y en a de belles. Les personnages qu'elles représentent, ornés jusqu'à la profusion de joyaux toujours rendus avec une vérité naïve, y jouent un rôle évocateur de richesse et de puissance.
Parmi les dieux de l'Inde, innombrables comme on sait, Krischna est le personnage le plus fréquemment représenté. D'une essence très complexe, il est romantique, à la fois guerrier et poète, musicien à ses heures. De plus, c'est le modèle des séducteurs, bien
autrement fort que don Juan, puisqu'il séduisit seize mille femmes qu'il rendit mères d'un nombre infini d'enfants, tandis que l'autre n'en peut compter que « mille et trois». Il est vrai, que, tard venu dans la théogonie hindoue, Vichnou le choisit pour sa huitième incarnation.
Il lui est arrivé une foule d'aventures, à ce Krischna, toutes plus incompréhensibles les unes que les autres. C'est le héros brillant du plus compliqué des romans, que je n'essayerai pas de vous faire connaître, n'ayant de la littérature hindoue que ce que de rapides lectures m'en ont fait deviner.
Tout ce que j'en puis saisir, c'est que ce dieu, qui est représenté' tantôt comme un gros bébé jouant avec ses colliers de grosses perles, est aussi un guerrier triomphant du serpent Kali, en même temps que le compagnon des bergers et des humbles dont il reste le dieu préféré. Il semble qu'il joue parmi ses confrères divins le rôle d'Apollon, comme lui, vainqueur d'un ser-
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pent, il est charmeur par excellence puisqu'il est musicien. Enfin il apparaît bien qu'il est le préféré des femmes, « le bien-aimé », celui qu'elles viennent écouter lorsqu'il joue de la flûte sous les arbres au bord de la rivière, tandis que tout autour s'agenouillent les bœufs. C'est à ses pieds qu'elles se groupent nues comme des Èves (il leur a, d'ailleurs, dérobé leurs vêtements) ne gardant de leurs parures que d'étroits bracelets aux poignets et aux chevilles, et autour du cou l'indispensable collier fait de grosses perles à quatre rangs. Cependant que lui, l'adoré, perché sur la maîtresse branche d'un arbre en fleur au-dessus de quelque fontaine, les charme et les tente par ses chants infiniment harmonieux. Son épiderme a la couleur du ciel azuré et à ses bras toujours dodus s'enroulent les gemmes sans lesquelles l'imagination des Hindous ne saurait concevoir la puissance de leurs divinités.
Je voudrais posséder un Krischna et aussi acquérir une Lakhsmi, la douce épouse de
Vichnou, née comme Vénus de la mousse de la mer. Je voudrais une Kali, la belle et la terrible, celle qui détruit afin que tout renaisse, qui, sous le nom de Dévi, abreuve deux éléphants, enfin un Ganéça avec sa tête de pachyderme souriant et son gros ventre de Silène.
Mais tous ces petits tableaux sur verre ou sur bois appartiennent à des marchands qui les suspendent comme propitiatoires à la devanture de leurs boutiques et refusent de les vendre. Gomment m'y prendre pour les persuader. Le mieux serait de connaître celui qui les fait.
Nous voilà donc courant les rues de Tanjore en quête du précieux personnage.
Et cette course s'accomplit au travers des rues aux murailles blanches décorées de peintures où se voient des bayadères à la jupe évasée poursuivant de profil les éléphants gambadeurs qui portent sur leurs
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dos des seigneurs magnifiques précédés de musiciens. Aucune peinture n'est plus vivante que ces fresques aux tons brillants cernés de bleu mêlées aux architectures. Pourquoi diable nous donnons-nous tant de mal pour impressionner nos frères européens quand avec un simple contour empli de couleur on peut exprimer si fidèlement la sveltesse des corps, la rapidité du mouvement et le flottement des étoffes soyeuses, et, plus encore, le caractère des figures et la signification du geste?
Enfin voici la demeure de l'artiste désiré.
Il est là, sous son auvent aux colonnettes sculptées. C'est un homme puissant de cinquante-cinq à soixante ans, drapé comme un Démosthène. Une barbe courte, grisonnante, garnit son menton gras et des lunettes à forte monture, reposant sur son gros nez, font miroiter ses yeux qu'abritent des sourcils chevelus. Il a l'air hautain; son geste est digne. Il doit avoir du talent. Pas un
mot d'anglais, il ne comprend que le tamoul.
m L'HOMME EN ROSE
La communication ne pourra donc avoir lieu qu'au travers de notre boy. Sa case est minuscule, je ne vois nulle part. les traces de son travail et je m'en étonne. On lui expose l'objet de notre visite. Un noble orgueil illuminant son regard, il répond quelque chose qui signifie qu'il est capable de faire mon portrait aussi parfait que je puis le désirer, pourvu que je lui confie ma photographie. Croire qu'on vient chez un artiste et tomber chez un fabricant d'images, la chute est forte. Devinant notre étonnement et, peut-être, ma déception, son regard se fait moins amène, et c'est d'assez mauvaise grâce qu'il nous exhibe des peintures commencées qui ne sont, je le vois, que des répétitions à l'aide d'un poncif ,(de toutes celles que j'ai vues et dont il demande un prix exorbitant.
Et moi qui me faisais une joie de découvrir une âme d'artiste dans cet Orient de
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rêve. Me voici tombé sur un imbécile vaniteux- Les peintures de la rue ont cent fois plus de mérite, étant au moins spontanées. Je n'achète rien, cela va sans dire, et j'aurais perdu ma peine, si par une petite porte, soulevant une draperie rose, soudain sa fille ne nous fût apparue, étincelante de colliers et de bracelets, toute jeune, mais belle déjà de cette maturité que la jeunesse concède à la beauté seule.
Appuyée au chambranle et gardant entre ses doigts un pan du rideau qui s'est soulevé pour elle, ardemment elle nous regarde sans manifester, d'ailleurs, aucune sympathie.
Son père la met au fait, et au sourire dédaigneux des grosses lèvres paternelles elle répond par un rire large de ses lèvres charnues, découvrant ses dents, les plus belles de Tanjore. J'en suis sûr. Voilà un chef-d'œuvre de la Nature, auquel Raphaël lui-même n'eût su rien ajouter.
Avec force politesses froidement reçues (car nos âmes n'ont pas communié), nous
retournons à la rue dorée des rayons d'un soleil qui va s'éteindre. Un pas près de moi me fait tourner la tête : le fils de mon confrère m'a rejoint, la main tendue en forme de creuset. Lui aussi est beau, avec son teint d'orange sombre. Les yeux sont ardents de jeunesse et leur regard malicieux. Mais comme les autres il n'est qu'un mendiant. Un peu chagrin d'avoir découvert le motif de son geste, je laisse donc une roupie glisser de ma main dans la sienne. Aussitôt, sans me remercier, il s'éloigne en montrant de loin la pièce à sa sœur et à son père qui, appuyés l'un sur l'autre, rient comme des gens qui se moqueraient de nous.
Je rougis pour la corporation.
TANJORE La bayadère
Dîner rapide au bungallow et en route pour voir la bayadère !
Il fait nuit close. Nos deux voitures, après bien des cahots, s'arrêtent au milieu d'un carrefour où nous mettons pied à terre. Elles ne pouvaient aller plus avant à cause de Tétroitesse des rues, des ruelles plutôt, au milieu desquelles habite la danseuse sacrée.
Point de lune au ciel pour nous guider dans ce dédale de petites maisons, pas davantage de quinquets aux carrefours : les étoiles seules alternent leurs feux de gros
diamants tour à tour roses et bleus. Les porches forment des bouches noires sous le capuchon de leurs vérandas. Peu de lueurs sous les portes : seulement des gémissements de"clarinette, le sanglot étouffé d'un tambour indiquent qu'on s'amuse quelque part. Une porte s'entr'.ouvre pour livrer passage à une ombre qui rentre aussitôt. En voici une autre qui, de son auvent, penche vers nous son visage, et dans l'obscurité nous distinguons le blanc de ses yeux à trois pouces du nôtre. C'est toujours dans les yeux que ces fantômes vous regardent. Qu'y cherchent-ils donc?
Ces rues étroites, aux murailles muettes, paraissent interminables. Enfin, à trente pas, une porte ouverte répand la lueur dorée d'une lampe sur une foule compacte et silencieuse qui semble attendre; et c'est nous qu'elle attend, car ce foyer c'est la maison de la bayadère. Nous entrons dans le rayon et chacun s'écarte devant le sahib et sa famille*
Comme à SévilJe, comme à Alger, les lieux de plaisir ressemblent à des bouges. Aucun
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ornement n'en vient tempérer la nudité.
Ohii-ci, comme tes autres, est sans caractère. Quatre murs nus, éclairés de haut par une lampe à pétrole dont F abat-jour concentre la lumière sur les parois, laissant le plafond dans l'obscurité. Quatre chaises de jonc tressé nous attendent, où nous nous asseyons sous les yeux de la foule massée aux portes et aux deux petites fenêtres grillée. Celle par laquelle nous sommes entrés fait face à une autre donnant accès à l'intérieur de cette demeure de primitifs, qui ne m< sure pas plus de huit pas de large sur presque autant de long.
Elle n'est pas encore là. Accroupis ou debout au long de la muraille, cinq musiciens l'attendent avec des attitudes lassées de gens qui mangent peu ou qui n'ont pas mangé du tout. L'atmosphère est lourde et la lumière qui tombe du plafond attriste nos visages plutôt qu'elle ne les éclaire, car iousJes yeux sont noyés d'ombre. Tous semblent attendre le dénouement d'un événement sinistre.
Contre la porte intérieure sont massés les parents de la danseuse. Vieillards.au front fuyant, bébés nus, vieilles aux cheveux gris en broussailles. Nous paraissons très blancs au milieu de ces êtres à la peau sombre que l'ombre assombrit encore.
Ah! ces lieux de plaisir ne sont pas gais!
Mais tout à coup quelque chose de brillant apparaît derrière la haie de fantômes qui s'écarte, laissant libre la porte intérieure. C'est Elle. Comme un oiseau de nuit tout doré, elle s'avance et, les bras écartés, s'incline en face de nous.
Pour l'Européen ignorant d'Extrême- Orient, une bayadère est un être presque fabuleux, infiniment charmant, d'une grâce dangereuse, répandant au loin son parfum capiteux dans un tourbillon incessant. C'est du moins ainsi que je me figurais une bayadère et je doute que ce petit êtreci, alourdi de colliers et de bracelets, pro-
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longe mon illusion. Elle est pourtant gracieuse vue de près, l' enfant qui vient à nous, mais foncée de peau comme une chauve-souris, presque laide, et la lumière qui tombe d'aplomb sur son petit front aux sourcils rej oints la diminue encore.
A-t-elle seize ans?
Son casque de bayadère s'augmente par derrière d'une couronne de fleurs jaunes en cache-peigne éclairant entre ses deux épaules la ligne de la natte qui en est tressée. Son cou est chargé de colliers et ses bras minces de lourds bracelets. Le petit corsage très court qu'habitent des seins de petite fille enserre ses épaules, moulant le bras jusqu'au-dessus de la saignée ou la chair forme un petit bourrelet, et il est d'étoffe noire lamée d'or. Les pantalons de soie rouge à pois dorés descendent jusqu'aux chevilles, où les arrêtent des anneaux, des torsades, des bracelets formés d'une infinité de petites boules qui tintent au moindre frémissement de ses pieds d'idole.
Ceux-ci, bagués d'or et d'argent, sèment des
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étincelles sur le sol dans l'ombre de ses draperies.
L'or d'un pagne de gaze enrichie de petits dessins rouges, la drape du côté gauche, enserrant ses reins et venant se masser en plis nombreux sur le ventre pour former ce qu'on appelle ici, et qui est rituel : « la queue de paon », à cause des plis qui, s'évasant vers le sol, reproduisent la forme du manteau somptueux de l'oiseau cher à Saraswathy.
Du silence naît tout à coup un chant désordonné qu'accompagnent un violon bizarre en forme de calebasse, un tambour plat mais immense, une flûte, des crotales d'argent et deux mains qui marquent la mesure : tel est l'orchestre au rythme duquel obéira la fragile marionnette humaine.
Et la voici qui se meut.
Ce sont d'abord des mouvements brusques, des sauts sur place, des coups frappés du pied sur le plancher que ponctuent des mots saccadés prononcés à voix basse; puis des torsions de bras et des flexions de cou
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en même temps que s'échappent de son gosier des modulations qui ressemblent à des cris. Puis des bonds en avant comme pour s'abîmer sur le sol en un geste d'humilité. Enfin, tout d'un coup, sous la poussée d'une gamme chromatique, c'est un effondrement sur les genoux. Les notes stridentes du violon et de la flûte semblent alors l'accabler jusqu'à l'anéantissement; et là, sur le sol, écroulée dans ses draperies d'or zébrées de noir et de rouge, elle semble la dépouille abandonnée de quelque démon. C'est un spectacle étrange et impressionnant.
A l'appel métallique des crotales, soutenu par le battement étouffé du tambour, se redresse soudain le petit corps frémissant, qui, se projetant tout d'une pièce, de profil, les bras dirigés, tantôt à droite, tantôt à gauche, ployant un genou, tandis que l'autre, détendu lance la j ambe en avant en un geste de pantin, reproduit la silhouette hiératique des figures de Temple. Ceci, c'est indien, de provenance sacrée, sans aucun doute, et fort beau. Ce
n'est pas ce quenous imaginions : c'est mieux:, et, reconnaissants de la surprise, nous applaudissons.
Essoufflée, la petite bayadère s'arrête. Sa gorge bat sous son corselet que compriment ses mains d'enfant étoilées de joyaux. Elle sourit à nos compliments qui ont adouci l'expression de son visage, et, flattée, elle nous fait savoir qu'elle n'est pas fatiguée et qu'elle dansera pour nous avec plaisir autant que nous le désirerons.
Les modulations de l'orchestre reprennent à la façon des instruments qui s'accordent, et cette fois encore le chant nasillard y joint sa mélopée. Comme inspirée, glissant sur le sol, la danseuse s'avance de nouveau vers nous avec l'air de nous apostropher, muette toujours, bien que ses lèvres s'agitent comme pour prononcer des mots.
A partir de ce moment, ce n'est plus absolument de danse qu'il s'agit. Aussi mimes que ballerines, ces sortes de femmes excellent à choisir un thème plus ou moins intéressant
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qu'elles développent selon leurs aptitudes dramatiques; et c'est ce genre d'exercice que suivent avec le plus d'intérêt les voyageurs que le charme féminin captive avant tout. Maurice Maindron, en des pages superbes, a décrit les gestes d'une bayadère fameuse, tour à tour passionnés ou sauvages. La nôtre, plus modeste, sa jeunesse l'excuse, s'est composé un scénario à sa mesure. Il n'est pas sans charme dans sa naïveté.
La voici coquette, volage, s' offrant et se refusant et par un geste d'une intention charmante et d'une ironie assez fine, tâtant le pouls à ceux qui paraissent la désirer. Et c'est à nous qu'il lui plaît de supposer ce sentiment et, pour accomplir le simulacre d'action, elle étend sur ma main et celle de mes fils, tour à tour, son fin mouchoir, ce qui bannit toute brutalité. Cela est décent et infiniment délicat. — Mais le drame s'annonce :
Il s'agit d'un jeune médecin dont elle
devient amoureuse, l'ayant rencontré par
hasard. Pour attirer son attention, elle s'est
blessée au poignet. Elle souffre, son corps frémit, la douleurraccable, lui seul est capable de la soigner, aussi est-ce à lui qu'elle s'adresse : ce qui lui procurera en même temps que laguérisonla joie de le voir souvent et le triomphe de s'en faire aimer.
Je ne saurais ici décrire les phases d'un sentiment qu'expriment seuls les battements de paupières et les gestes de mains. Gomme aussi la trépidation des talons qui martèlent le plancher.
Finalement le médecin la guérit de sa blessure, mais l'imprudent a accru sa passion, sans le savoir, bien entendu, et lorsque pour le remercier de ses soins elle s'offre à lui, il reste indifférent et même repousse ses avances. Désespoir, sanglots de la jeune fille qui ne peut comprendre la raison d'un pareil traitement, elle que tant d'hommes ont désirée. Les épaules sursautent; la tête roule sur la poitrine, tout le corps se détend sous le poids du désespoir.
Cependant elle luttera! Le poursuivant de ses regards, le cruel, elle lui montre ses yeux
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qu'elle approche des vôtres (car n'oubliez pas que vous êtes devenu le jeune médecin), fait valoir la richesse de ses colliers, de ses bracelets.
Mais devant la froideur embarrassée du « partner », elle s'éloigne désolée, abîmée de honte d'être ainsi dédaignée, non sans vous avoir accablé de ses regards méprisants.
A ce moment l'orchestre s'exalte, gémit, hurle, et Elle, reprise du démon de la danse, reculant brusquement jusqu'au fond de la pièce, s'élance comme pour prendre son vol, retombe sur les mains, puis faisant, la tête en bas, quelques pas vers nous, d'un puissant coup de reins se replace debout. Ainsi s'achève la danse de la petite bayadère.
Alors, je regarde sa tête mignonne aux pommettes saillantes, aux lèvres largement fendues, et je ne puis m' empêcher d'admirer ce masque sombre où nulle émotion n'apparaît plus et quiaété pourtant, pendant une heure, joyeux comme le bonheur, douloureux comme le désespoir, et tragique comme la haine.