‹ L'homme en roseChapitre 3 sur 16 · PORT-SAÏD ET LE CAIRE · texte numérisé non relu

PORT-SAÏD ET LE CAIRE

Port-Saïd est assez dédaigné des touristes qui n'y voient qu'un lieu de passage mal famé. Du haut de notre balcon, sous cette lumière radieuse, ce coin du monde me parait, à moi, délicieux de grâce et de fraîcheur. Un tramway est en bas, il va partir. Une mule y est attelée. Le cocher prend les rênes comme les enfants prennent une corde pour sauter, il est en lévite bleue, le contrôleur eïî rose, et les voyageurs bientôt occupent tous les sièges, paraissant n'aller où ils vont que pour s'amuser. Aussi prennent-ils des poses inconnues aux gens qui, à Paris, montent en tramway pour aller à leurs affaires. Voici un groupe de jeunes hommes, longs, fins, élégants, très soignés dans leurs lévites aux couleurs variées de soie rayée ou de fin drap, un peu traînantes par derrière. Ils ont une badine à la main, et leur démarche est onduleuse, luxueuse. Leur tête, petite, est prolongée en forte saillie sur la nuque

et s'enchâsse dans un petit tarbouch que

borde un mince turban. — Ici une remarque et un regret. Pourquoi le Dispensateur de toutes choses (que son saint nom soit vénéré !) qui a tant fait pour nos avantages personnels, à nous autres Français, nous a-t-il refusé la tête petite sans laquelle il n'y a pas d'élégance, sans laquelle il est impossible de porter une lévite comme ces jeunes hommes que je vois là-bas serpenter au soleil. C'est bien dommage, car la lévite est le plus harmonieux des vêtements. J'ai, d'ailleurs sur les vêtements flottants, et en particulier sur la lévite, des opinions que je développerai un jour et qui, je crois, projetteront la plus grande clarté sur l'art du passé. Il faut que je dise cela pour expliquer un regret dont l'expression pourrait paraître inutilement éloquente.

Nous voici au Caire, dans cette ville célèbre et tant espérée. Horreur! quelle

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divinité jalouse dos splendeurs défuntes a donc réduit cette cité à l'état de faubourg avorte?

Oh! ces hôtels de style mixte, ces rues élargies où Ton grille, dans un pays où le rayon de soleil est mortel. Oh! cette négation de l'élégante tradition musulmane!

Au long des rues, sous ces affreuses bâtisses à arcades, ce ne sont partout que tables de café où bavardent tout le jour des essaims d'individus coiffés d'éteignoirs et pourvus de nez encombrants. Si au moins ces indigènes, dont la race est si répandue sous les arceaux de la rue de Rivoli, avaient gardé leur cafetan. Mais non, eux aussi s'habillent, si on peut dire, d'étoffes anglaises. Et ils choisissent lès plus laides. — Pourquoi, puisque ces gens ne font rien du matin au soir, ont-ils renoncé à leur délicieux costume de paresseux?

En considérant cet océan de fez, on se demande ce que peut bien être la vie intérieure de tous ces petits bourgeois à tête de

rat. Leur goût du confort n'est qu'extérieur. Croyez bien que chez eux" ils couchent encore tout habillés, la tête posée sur une petite armoire, n'importe où, selon la température, à côté de leurs babouches. Le harem, paraît-il, est fort en défaveur depuis l'introduction des automobiles. Tant pis! Il paraît d'ailleurs que ce lieu de fraîcheur et d'ombre — peuplé de femmes bouffies d'inactivité et absorbant des confitures entre deux bouffées de cigarettes, lesquelles vont s'éteindre sur les tapis où les achève un jet de salive — a cessé de leur plaire. Je le comprends, mais alors qu'ils travaillent, qu'ils se refassent une mentalité qui les égale aux nations dont ils essayent d'adopter le costume, alors ils ne seront plus ridicules. Qu'ils fourrent leurs nez de pharaons dans des affaires qui les enrichissent, car les automobiles coûtent cher et les femmes dévoilées aussi.

On dit que c'est un enfer que ces lieux de délices, et %que le temps s'y passe pour

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