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mide d'ex-votos du plus mauvais goût quoique provenant des mains les plus augustes, il vaut mieux n'en pas parler.
Je me sens las de cette faune humaine qui me répugne : allons voir des éléphants.
KANDY Dernière journée
Le manteau de la nuit, déjà, flotte au-dessus du soleil, qui n'est plus, par delà les cimes violettes, qu'un tison qui s'éteint. Nous avons trop tardé. La course est longue, mais si belle! à travers cette forêt d'arbres gigantesques aux cimes orangées, qui s'élève en face de Kandy pour redescendre, par plans imprévus, avec des repos devant des panoramas grandioses, sur les rives du Mahaweli Ganga, où sont établis les éléphants. C'est au bain qu'ils nous reçoivent. Comme des îlots de basalte, leurs flancs et leurs têtes
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monstrueuses émergent au-dessus du courant. La journée a été chaude et ils se reposent. Ce sont des éléphants sacrés, et ils ne travaillent pas.
Les « natives » occupés aux chantiers, en nous apercevant, se précipitent dans le fleuve à l'assaut des colosses, et par leurs cris et leurs objurgations les forcent à se relever. Un enfant de quinze ans se perche sur une de ces têtes semblables à un fragment de temple et y prend une attitude de triomphe. Mais la journée est finie, et, après quelques mouvements accomplis, visiblement par condescendance, les colosses se recouchent les uns après les autres dans le fleuve limoneux où ils enfouissent à nouveau leur corps monumental, se donnant seulement le plaisir, sans fatigue, d'en arroser les saillies par des jets de trompe. Au-dessus d'eux, le ciel rougit et les arbres de la rive, tuyas gigantesques et tamaris flous, s'assombrissent. Maints bachichs sont distribués et nous remontons en voiture. A l'hôtel, nous nous
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reposerons aussi avant de revêtir les insignes de mangeur de choses inutiles, sans lesquels il serait indécent d'accomplir les rites du repas, assis à Tune de ces petites tables où chacun s'étudie à oublier le charme de certains dîners que Ton consomme autre part... dans les pays où on sait manger.
Comme à Colombo, les murs du « dining room » sont blancs et les pankas actifs. C'est, j e pense, le dernier « hôtel habillé » avant Calcutta, aussi laissé-je mes yeux errer sur un décor que j'aurai la joie d'oublier bientôt.
Les boys, vêtus de blanc et nu-pieds, avec leurs peignes en balustrade sur la tête, garnissent les embrasures des portes. Leur lèvre est pendante, et fixe, leur regard. Avec un entrain d'automates, ils changent les assiettes, sans savoir exactement ce qu'ils font. Du service ils n'ont retenu que les gestes à faire. Par exemple, ne leur demandez pas à boire au cours du repas, car vous aurez beau faire, leurs puissants maîtres, les Anglais, ne buvant qu'après, ce n'est qu'aux
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fruits qu'ils vous apporteront le vin et l'eau glacée. Ils ae comprennent absolument rien à nos réclamations.
Le public est à peu près le même qu'à Colombo; plus distingué peut-être, surtout plus restreint. En face de nous une jeune femme fort élégante (décolletage en pointe, et traîne d'un mètre), qui en est déjà au dessert, verse sur des tranches de papayer du brandy et des morceaux de glace, le tout cinglé de jus de citron. Je vais égayer la fin de mon repas en imitant cette combinaison. Le papayer est une sorte de melon oblong et de couleur jaune qui a le goût de l'ananas et de l'abricot tout ensemble. Harmonie véritablement tropicale.
Ici encore je suis étonné du nombre d'hommes chauves qui ressemblent à des grands hommes, bien entendu dans la mesure où le gâteau de Savoie rappelle le Saint- Pierre de Rome.
Deux ou trois Français (ils commencent à se risquer au loin, nos compatriotes!) s'essayent au flegme britannique. Mais ce n'est pas cela : trop d'expression dans le regard, et trop de complication dans le geste ou, encore, une raideur de tenue exagérée.
Je me souviens d'un certain dîner à Londres, au café Royal, en face de Brasseur, le père, dînant en compagnie de Céline Montaland. Ils étaient tous deux si graves, si conformes, dans leur attitude, à l'idée« d'Anglais», qu'ils réjouissaient fort leurs voisins de table, les vrais Anglais. Dans la grande salle commune, où les vestons se mélangeaient, Brasseur était en frac, et sa mine spirituelle, encravatée de blanc, paraissait avoir oublié le sourire. C'était trop, en vérité. Pour les psychologues les moins exercés, cette femme au visage charmant et cet homme trop correct ne pouvaient être que des Français. Le Français ne comprendra jamais la raison nécessaire de l'élégance anglaise. Tout ce qu'il
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pourra faire, ce sera d'en imiter le schéma. En quoi il aura tort, car chaque pays a son originalité et son élégance, qui tiennent au climat, à l'éducation, à la religion, aux exercices physiques, aux opinions politiques, un peu au costume, tous éléments qui concourent à former ce qu'on appelle le tempérament qui donne le type : le type, émanation de l'inconscient si difficile à emprisonner dans la fiction du portrait.
Restons donc ce que nous sommes :
alertes et primesautiers. Pourtant, il importerait de nous corriger d'un gros défaut. Quand nous regardons une femme, au lieu de la considérer avec des yeux frangés de respect, nous semblons la guetter comme une proie. Mais allez donc persuader cela à nos compatriotes. Ils sont trop contents d'eux-mêmes.
Je ne vois guère que cela à modifier dans l'allure française. Ceci à part, nous sommes plus amusants que les autres. Plus humains. Nous passons par ce petit moment de crise
sentimentale du souvenir, qui surprend tous les voyageurs après un mois d'abandon d'une patrie comme la nôtre. L'existence cinématographique du globe-trotter nous laisse, aux entr'actes, déserts. Pourtant il se fait des éclaircies dans cette vie nouvelle, et alors nous revoyons tous ceux que nous avons laissés là-bas, mais transposés, si je puis dire. Volontiers, je les revêtirais, mes amis les plus intimes, les plus chers, les moins- indiens des hommes, d'un pagne orange, ou rose, ou mauve, serré autour des ïeins. Je les vois, cuits par le soleil, avec, sur les épaules, le nez et le front, cette couleur plus claire que l'on obtient sur les bustes de bronze, en y passant la main tous les jours pendant une année : la meilleure des patines. C'est d'ailleurs celle des habitants de ce pays. Mais bientôt l'éclaircie se referme, et les spectacles si étranges qui sollicitent notre vision immédiate brouillent les images d'Europe et s'y substituent.
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Le Jardin Botanique.
Le jardin fabuleux de Peradeniya, sî poétiquement décrit par Chevrillon, fut ma promenade favorite durant notre séjour à Kandy, et, sur le point de quitter Geylan pour Tlnde, j'y veux revenir afin d'en goûter encore l'immense mélancolie au pied des bambous géants, en face des cimes bleuâtres sur lesquelles semblent cheminer à grands pas, en troupes serrées, comme des soldats allant au combat, les nuées grises. Le silenee règne sur ce coin du monde; seul, sous la menace du ciel lourd d'un orage prochain, comme pour affirmer l'étrangeté de cette nature, résonne le cri douloureux des grandes chauves-souris. C'est la seule voix qui s'exhale de ce paysage d'outrepassé.
J'ai essayé quelques études, bien vaines. Car peut-on traduire ainsi, en quelques traits colorés, l'aspect d'un monde auquel rien de nous ne se rattache. Gomment exprimer la
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force, le jaillissement d'une nature excessive, le geste d'une végétation puissante où la liane devenant sœur de l'arbre lui fait de sa peau une seconde écorce? Gomment rendre l'inconcevable mélange de plantes et de fleurs qui forment de leur colossal buisson un rempart à ce fleuve qui borne le Peradeniya? Et ce fleuve lui-même, comment en retracer l'élégance souveraine? Toujours en marche, d'un flot mesuré comme celle du Temps. Nul obstacle n'entrave son allure de dieu. Fauve comme un Hindou, le ciel le teinte parfois de lilas.
Je m'arrête des heures à regarder cette onde qui s'écoule au long de la berge qu'illumine le soleil avec la sûreté et le rythme d'un manteau de roi contournant un péristyle.
Une pochade, encore moins une étude trop serrée, et peut-être, à cause de cela, froide, ne peut témoigner de la majesté tantôt sombre, à cause d'un nuage, tantôt ensoleillée, de ce Paradis au milieu duquel coulent avec lenteur ces eaux lourdes et dorées.
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C'est ici qu'il faudrait situer le premier humain enlaçant la première des épouses. Je les imagine dans ce décor comme deux fauves nonchalants, souples et voluptueux. Elle, blonde, c'est-à-dire de chair pâle, pâle comme For non poli, avec des yeux bleus dont le regard semble reculer jusqu'à l'effacement, la tête couronnée de cheveux un peu crépus aux ondulations pressées comme les vagues d'un lac et qui viennent mourir aux pointes lumineuses du front. C'est de cette façon qu'aux pays du soleil les brunes peuvent être blondes. Et lui, chevelu, la peau sombre et rougeoyante comme la flamme, d'une souplesse en éveil, comme celle des félins ses frères, sans rien de cet herculéisme qui fait des hommes des monstres (Adam, grâces au ciel, ne pratiquait pas de sport), lui, je le vois caressant de sa langue l'épaule de sa compagne, à l'endroit précieux où, depuis des millénaires, le Jour aime à poser ses rayons favoris...
Avec Kandy, Ceylan s'achève pour nous.
Avant de monter sur le steamer qui fait le service de Colombo à Tuticorin, premier rivage indien, un autre arrêt dans Colombo s'impose. J'y reverrai avec joie les étonnants faubourgs aux reflets de cuivre; les Nérons aux nombrils orgueilleux, le petit Apollon des moulins à huile de coco, et les plongées voluptueuses ou rituelles dans la rivière. Que de tendresse, pour ce pays! me dira-t-on. Quoi! malgré le bétel et les lèvres tuméfiées, et les oreilles en lambeaux, et les regards sournois ou féroces? Sans compter la mendicité des habitants. Sans doute, répondrai-] e; mais c'est ici que j'eus mes premières surprises, mes premiers enthousiasmes en voyant un peuple nu dans toute la splendeur du mouvement libre.
L'Inde! l'Inde! Enfin! Patrie de l'homme en rose, nous allons donc fouler ton sol prestigieux! rêver en pleine réalité.
Prière du voyageur.
Inconnue redoutable, Divinité sans visage qui, sous le pseudonyme de « la Fatalité *, avez imaginé le scénario du drame poignant des destinées humaines, j'espère que pour quelques mois passés à contempler de la Beauté, vous ne m'imposez pas de trop dures péripéties.
Ignorant du rôle que vous m'avez assigné, j'appréhende votre férocité d'auteur, et que, pour un simple effet de scène, vous n'évoquiez tout à coup, en face de moi, comme un rival jaloux, une réalité méchante qui assassine mon rêve rien qu'en soufflant dessus.
Divinité sans visage, Auguste incohérente! Épargnez-le, ce rêve, peut-être vous fournira-t-il des décors nouveaux?
L'arrivée.
Un flot transparent, dont les lames, comme frangées de perles, s'écrasent contre la coque du bateau, nous amène en ondulant jusqu'au quai de Tuticorin. Sur la jetée les coolies se pressent. Une lutte est à prévoir, car ils tendent vers nos bagages des bras véhéments. Mais Abdul est là; et, ma foi, je lui laisse le soin de les défendre, curieux de voir comment cet homme gros comme un noyau de pêche s'y prendra pour écarter vingt autres, aux
regards de chiens avides, groupés autour de nos huit caisses et d'autant de sacs contenant nos couchages, nos vêtements, etc. Eh bien ! tout se passe à merveille.
Abdul a reçu du ciel le don du commandement qui fait rétrograder les foules. Son œil est suffisamment menaçant. Il impressionne tous ces pauvres hères dont je compte les côtes, et jusqu'au moindre muscle au travers de la peau. Il leur jette au visage je ne sais quel crij en prenant une attitude si méprisante que j'ai envie de consoler ces tristes « académies » du geste caressant de la main passée sur le turban. Mais en ce pays il ne sied pas de s'attendrir. Il faut commander. Soit, je ferai, je tâcherai de faire comme Abdul.
La douane anglaise, aux Indes, pourrait donner des leçons à la nôtre. Point de pièges, point de tracasseries. Il nous suffit de lui déclarer qui nous sommes et le but de notre voyage. N'étant point chasseur, les armes sont exclues de notre bagage. — « Cette grande
caisse? » — « C'est celle de mes rouleaux de toile à peindre. » — « Et celle-ci? » — « Celle de mes couleurs. » — « Oh ! combien large ! » — « Et ces autres? » — « De nos effets. » Et c'est tout. On se salue comme dans le monde, et nous prenons place dans un train aux vastes compartiments qui sera notre demeure jusqu'à Madura.
De Tuticorin à Madura, le paysage est pastoral. Se ressentant du voisinage de la mer, il est d'abord très plat. Puis il se vallonné, se creuse, ondule. Parfois un large fleuve, aux trois quarts à sec, y crée des sillons lumineux.-Des bouquets de palmiers y font des mouchetures d'ombre. D'innombrables troupeaux de chèvres à tête camuse et aux oreilles pendantes comme celles des faunes antiques animent l'immensité des maigres pâturages dont l'horizon se revêt à perte de vue. Leurs bergers, de jeunes enfants sveltes, du plus loin qu'ils aperçoivent le train, accourent sur le talus qui s'enrichit de leurs turbans volumineux, roses ou jaunes comme
les fleurs de nos prairies. Je n'aperçois nulle part le toit qui les abrite la nuit.
Qui donc m'avait affirmé que cette campagne était sans intérêt? Elle nous paraît sublime! Ce n'est plus l'immensité égyptienne, c'est vrai; mais c'est l'infini terrestre, et tout au travers, notre pensée volé comme les pas de ces admirables enfants qui soulèvent au loin la poussière rose.
Les champs se peuplent; les oasis se rapprochent, abritant plus d'humains. Aux pieds des palmiers mêlés aux cocotiers et aux banians, voici qu'apparaissent de petites chapelles à coupoles surbaissées, à la porte desquelles nous distinguons, arrêtées, immobiles, comme figées, des compagnies de chevaux étranges; si étranges que la pensée ne peut les admettre que comme des symboles figurés. A certains manque la tête, ou une jambe. Leur harnachement, que nulle secousse n'agite, garde sur leurs flancs une richesse sans éclat. Ce sont des mensonges ds chevaux dus à l'habileté des potiers du pays.
Pourquoi ce fantôme de cavalerie, sans cavaliers? Plus étranges encore sont ces deux, beaucoup plus grands que les autres, portant chacun, cette fois, un guerrier massif dont la face blanche aux grands yeux peints est surmontée d'une tiare. Leurs corps gonflés se cerclent de bracelets, de colliers aux bras et aux jambes, lesquelles tombent lourdement au long du caparaçon empourpré de leur monture peinte en bleu. Et encore, aux deux côtés d'une porte, gambadent, en grimaçant, deux gros nains enluminés et parés, comme les cavaliers, de joyaux pesants et ternes.
Terre farouche des symboles vieux comme le monde, pardonnez aujourd'hui à mon ignorance. Je suis de ceux qui n'apprennent que par les yeux, et dans quelques mois j'aurai tant vu, tant regardé, que j'aurai certainement mérité votre indulgence.
Au loin, sous le soleil qui s'empourpre (le jour s'achève), du milieu de-la plaine surgissent deux roches immenses, hautes comme des collines : deux cailloux plutôt, surmontés
de constructions qui sont des temples et se découpent sur les nuages comme des acropoles. Ces masses rouges grandissent à notre approche, et bientôt nous entrons dans leur ombre, où le train stationne un moment pour absorber une troupe importante de « natives ». Ceux-ci s'y précipitent aussitôt, gesticulant à tour de bras, s' appelant, se repoussant, hissant leurs femmes, orfévrées de bijoux sans nombre, dans les wagons. Par-dessus, ils entassent leurs enfants, pêle-mêle avec les vases de cuivre, les matelas volumineux et enfin les mille ustensiles d'une vie de nomades en voyage. Comme chez nous dans la condition la plus basse, ici, quasi esclaves, les femmes trouvent pourtant le secret de paraître charmantes. La parure les aide beaucoup dans cette coquetterie en leur donnant l'air à la fois mystérieux et épanoui des idoles. Pauvres filles ! certaines, dans ce tohubohu, n'ont-elles pas encore la bonté de prendre le souci de se cacher la figure, pour complaire à Fépoux!
Lui, le mâle, calme comme un homme qui sait que tous ses bagages sont en sûreté, convaincu d'avoir bien abrité son troupeau, se dirige, à pas comptés, son vase de cuivre à la main, vers la fontaine de la gare ou plutôt vers des gargoulettes que remplit une eau prudemment filtrée. Il l'emplit et boit avec délices. Mais pas comme nous. Ce serait trop simple : tout est compliqué dans la vie de Y Hindou. Sa bouche ne devant pas toucher le vase, il en verse le contenu dans le creux de sa main libre, d'où ses lèvres le recueillent, pur ainsi de tout contact étranger. C'est incommode, mais il n'en peut être autrement. Pourquoi? Demandez-le aux trois cent trente-trois mille dieux qui se partagent le culte de Brahma.
Madura.
Une dépêche.
« Si à Madura vendredi, descendez chambre gare. Bain admirable. Prévenu arrivée, re~
tenu guide parfait. Voiture attendra pour temple soir. Pèlerins nombreux et fanatiques. »
Ceci est le texte d'un télégramme reçu à Colombo et expédié par un ami habitant Calcutta, soucieux de nous procurer des sensations violentes.
Le train s'arrête : c'est Madura. Nous sommes au vendredi; il est cinq heures. A la gare une chambre nous attend et à la porte le guide parfait nous installe dans le landau qui nous emporte vers le Temple. Rien de plus simple.
Au long des rues fort larges, bordées de maisons à toits plats décorés de balustrades nous trottons. Beaucoup de monde dans les rues. Femmes roulées dans des pagnes fortement colorés de teintes violentes et sourdes. Torses d'hommes nus; vieillards drapés. Beaucoup déjeunes hommes portent les cheveux flottants sur les épaules. Aspect de ville antique. Troupe de jeunes enfants à peau foncée, véritables chefs-d'œuvre de la
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nature. Dans ce pays où l'homme à peine arrivé au monde prend sa part de vie avec la liberté des jeunes animaux, F enfant se développe vite. A l'âge où les nôtres marchent à peine, lui est déjà un être vivant et responsable. Il s'exerce. Beaucoup de ces maisons à toits plats sont rayées de rouge. « Maisons de Brahmines », nous dit le guide. Des auvents surélevés précèdent F entrée et font office de boutiques avec, au mur, suspendus, des fruits, d'énormes noix de coco, de monstrueux régimes de bananes, des vases de cuivre, des plats emplis de couleur rouge en poudre.
De grands coqs au cou allongé, presque déplumés, se poursuivent entre les jambes des passants. Enfin de petites vaches ou de jeunes taureaux, au pelage pâle, que personne ne bouscule parce qu'ils sont sacrés, s'installent où ils veulent : sur les degrés de la maison, dans la boutique, ou en pleine rue. S'avisent-ils de se soulager coram populo, vite une ménagère, sa fille ou le tout petit se
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précipitent sur la précieuse fiente, la pétrissent, en font une boule qu'ils aplatissent sur la muraille. C'est une façon de décor protecteur contre le mauvais sort, et en même temps un élément de combustion. Ces renseignements nous sont donnés par le guide parfait au son des coups et des cris lancés par le cocher pour éloigner cette foule indolente qui nous fixe de ce regard sombre avec lequel j'ai fait connaissance à Ceylan.
Voici l'immense Gopuram qui surmonte la porte du temple. Nous approchons. Le jour qui s'achève secoue sa poudre violette sur les toits et les arbres. Un arrêt brusque, et nous sommes arrivés. Les hauts battants de la lourde porte sont entr' ouverts et laissent filtrer jusqu'à nous une clameur qui me glace. Intérieurement, je m'assimile au Dante au moment où s'ouvrent pour lui les portes de l'Enfer.
Cela ne va pas tout seul. Le guide parlemente avec un homme au front menaçant,
que barrent deux raies blanches. Que peuvent-
ils se dire? Craindrait-on le sacrilège de notre présence? — Nous sommes poussés par derrière : c'est une vache qui, elle, entre sans façons. Animal sacré, elle est ici chez elle. Nous entrons à sa suite, le guide ayant sans doute trouvé le mot qu'il fallait dire.
Le temple de Madura.
Sur les pas de la vache élue nous entrons donc à notre tour et nous voici à l'instant mêlés, confondus, au milieu de centaines de corps nus.
Quelle foule étrange! Cela tient de l'enfer et du bain froid, à cause des pagnes blancs que certains, les plus nombreux, portent roulés courts, entre les jambes, tandis que d'autres se drapent dans de véritables toges.
Des têtes rasées, à la peau sombre, au front rayé de blanc, nous fixent de leurs yeux
féroces, puis s'éloignent. Quelques femmes portant leur enfant sur la hanche gauche viennent à notre rencontre comme poussées, et sur le point de nous toucher, reculent avec terreur en détournant la tête pour marquer leur dégoût de notre présence. Car nous sommes impurs, même pour le plus indulgent des Hindous, et maudite serait la main ou la hanche qui nous frôleraient seulement.
Sur les murailles, au long des piliers qui soutiennent le plafond, si haut qu'il se perd dans la nuit, gesticulent des figures de pierre qu'anime étrangement la lueur vacillante des hauts quinquets.
Sous l'éperon de leurs cavaliers fabuleux, les chevaux à tête de chimère bondissent au-devant de l'obscurité. Contre une paroi, un dieu à tête d'éléphant, assis, jambes croisées, dans le fond d'une sorte de niche, paraît se réjouir infiniment d'exhiber un abdomen ruisselant de beurre fondu. Sur la paroi qui lui fait face, une déesse surgit affublée d'ornements bizarres, qu'autre part
qu'en cet antre, je jugerais grotesques. Cependant, sous sa tiare d'or massif en forme d'immense cocon de ver à soie, elle apparaît finement sculptée.
Les' chauves-souris, grandes comme des pigeons, affolées, volent en zigzag, parfois si bas qu'elles nous touchent presque, à sentir sur notre joue le frisson de leurs ailes et dans nos yeux l'éclat de leurs prunelles.
Devant le dieu à tête d'éléphant, « Ganéça », me dit mon guide, se dresse un homme nu, le front marqué du trident de Vichnou, qui, élevant ses mains jointes au-dessus de sa tête, fixe l'idole d'un regard de démoniaque. Brusquement, sur la dalle et presque à nos pieds, un autre corps nu se projette au risque d'y écraser son profil aigu : c'est un fanatique, celui-là. Son corps est zébré de lignes blanches.
Immobile et raide comme on l'est dans la mort, il prie. Même, il est si immobile que sa saillie en est diminuée; c'est l'inertie des choses; celle des corps plus pesants de toute la vie qui les a quittés. Dans la vie tout
s'élance en haut, s'allège. Dans la mort, tout pèse, se concentre en bas pour s'anéantir mieux, se mieux incorporer à la terre.
Encore un groupe qui vient à nous; il va nous toucher... Mais il oblique de telle sorte que nous ne sentons de son approche que le froissement des quelques millimètres d'air qui nous séparent de lui.
Dans un coin d'ombre, un fakir hirsute, la chevelure alourdie de fange, figé en une attitude de momie, retient la dévotion ou, tout au moins, la curiosité de quelques dévots.
Au milieu de cette humanité où je ne me reconnais pas, je me sens l'âme froide.
Cependant la foule nous roule et nous porte jusque sur les bords du bain des Brahmines. Là, sans rides, dort une eau sombre, et si semblable au néant qu'on croirait à un précipice plutôt qu'à un étang, n'était la colonnade qui court au long de ses rives. 'Un fantôme sort de ce vide pour se vêtir de ses draperies et disparaître.
Tandis que j'observe les hauts parapets
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<■( ces galeries d'où déborde la houle des pèlerins, el suis dans l'azur sombre la montée du Gopuram sur lequel se pose horizontal le croissant de la lune, mon guide me touche le bras, et du doigt me désigne tout près une vache agenouillée. Son profil fin, peut-être souriant, se détache délicatement sur r opacité de l'atmosphère. S'il est vrai que les animaux pensent, cette jolie bête ne doit pas s'ennuyer ici.
Depuis quelques moments, je remarque que nous sommes suivis de deux êtres étranges. Avec leurs longs cheveux, leurs barbes en pointe, leurs grands yeux d'apparition et leurs corps érn,aciés, ils évoquent l'idée de Christs sortant du tombeau. Mais il leur manque la petite oriflamme blanche à croix rouge. Sans égard pour nos mines respectueuses, ils semblent nous vouloir quelque mal : il n'y a pas à dire, leur attitude est menaçante. . Aussi ne sommes-nous qu'à demi rassurés. Et pourtant, ces deux rédempteurs, je ne puis m' empêcher, en les regar-
dant bien, malgré leur air terrible et leurs gestes de fanatiques et peut-être même précisément à cause de ce fanatisme indiscret qui les met en mouvement, de me ressouvenir de ces comparses d'opéra qui étendent les bras pour jurer : « Mort au tyran! » ou crier en cadence : « Vengeance ! Vengeance ! »
C'est que je n'ai jamais pu croire à la sincérité des exaltations en public. L'enthousiasme des aficionados, par exemple, pour leurs toréadors m'a toujours paru puéril. Je n'y crois pas. Pas plus qu'au mystère des jongleries passionnées des Aissaouas, pas plus qu'à la sincérité du geste de ce bonhomme qui, tout de son long, se laisse choir sur le sol au risque de s'y broyer la face, et se relève intact. Avec le coup de fouet d'une parole de bon sens, on remettrait tous ces gens-là sur pied.
Les plus beaux fanatiques sont, j'en suis persuadé par maints exemples, des êtres froids, sachant doser leurs gestes et leurs contorsions. S'il en était autrement, agi-
raient-ils aussi sûrement sur le moral et les sens de la foule? Personne n'ignore plus que Fhystérique le plus déchaîné, au plus fort de ses accès, n'est pas dupe de sa propre exaltation et que c'est en réalité un acteur d'autant plus brillant qu'il connaît son public et qu'il s'en voit applaudi.
Mais j'ai tort, et je mériterais, de la part de ces deux hommes qui me toisent d'un œil malveillant, un châtiment exemplaire; car un voyageur doit être, avant tout, respectueux, au moins, de ce qu'il voit pour la première fois. Il ne faut pas souffler sur les illusions; quand ce ne serait que pour laisser aux autres le plaisir et le frisson de la découverte et, peut-être, la douceur des redites.
Laissons donc les aficionados délirer devant les petites culottes de satin rose qui miroitent au soleil, et concédons le fanatisme à ces braves gens du temple de Madura. Il faut tout comprendre et tout admettre, c'est la meilleure façon de s'amuser en ce monde, faute de quoi, le spectacle finirait trop vite.
Pendant tout le temps qu'ont duré ces réflexions, nos fakirs se sont calmés. Que leur a dit le guide?
Qu'importe! ils nous laissent passer, et libres de gagner la sortie, nous nous y dirigeons, mais par une autre route et au milieu d'une foule qui paraît cette fois moins hostile.
Sous le vol ininterrompu des grandes chauves-souris, voici, accroupis sur des nattes, des marchands de jouets, de bijoux, surtout de bracelets de verre dont Fusage est répandu ici, non comme une mode, mais comme un ornement nécessaire, obligatoire. La soierie et la cotonnade se débitent en même temps que la poudre rouge qui s'amoncelle dans des plats de cuivre pour servir à la teinture des pagnes et marquer sur les fronts le signe de Çiva.
Les étalages s'alignent tout au long de la grande salle. Les piliers sculptés, qui soutiennent le plafond en nombre considérable, disparaissent sous l' amoncellement des étoffes
frappées (Tor clinquant, des bijoux de cuivre et d'argent, voire de ce qu'on appelle ici « German Silver », « argent allemand », sorte de fer blanchi qui donne l'illusion d'un métal précieux, enfin de toutes les fantaisies qui naissent du désir inné de glorifier la forme. Les hommes eux-mêmes portent des bracelets dans ce pays; d'ailleurs, vue de dos, leur silhouette est celle des femmes. Mêmes cheveux relevés par un peigne sur la nuque et mêmes draperies ou presque.
Vendeurs et acheteurs s'appellent, discutent, crient, gesticulent, sans qu'un rire de femme ou d'homme éclaire ces faces, sur lesquelles règne le regard intérieur de ceux qui souffrent d'un mal secret.
Les voilà, les marchands du temple ! Ceux que le Nazaréen chassa jadis. Le temps est si aboli sous ces voûtes, qu'on peut bien dire qu'ils sont les mêmes.
Ce soir, pour la première fois, je puis me faire une idée de ce qu'étaient ces vendeurs, qui encombraient les saints parvis. A Fins-
tant, le décor antique, grec ou égyptien, se reconstitue pour moi.
Derrière ces marchands verbeux et véhéments, les dominant de toute la hauteur de sa taille, un éléphant sacré balance sa trompe d'un mouvement rythmique, et son ombre portée propage jusqu'au plafond le spectre de son corps immense.
Encore quelques pas. — Groupés à terre, le torse écroulé entre leurs genoux, des hommes de tout âge se tiennent rangés en cercle autour d'une torche posée sur le sol. Éclairées de bas en haut, leurs faces de damnés assagis tantôt s'illuminent d'une lueur de brasier, tantôt s'abolissent dans l'ombre projetée par le voisin. — Que font-ils ? — Avec force mouvements de tête et de bras, un vieillard chantant module une strophe ou un couplet, fragment de poésie aussi vieille que le monde sans doute, et, pieusement, l'entourage l'écoute sans pourtant s'abstenir d'approuver du geste ou de la parole. Puis, le chanteur se tait. Alors, une autre voix
s'élève, puis une autre, et une conversation qui semble une discussion s'établit dans le cercle, les mots et les gestes s'entremêlent. Enfin le silence revient, et de nouveau le vieil homme élevant sa face vers la voûte entame une autre strophe.
La scène est d'un effet puissant. Interrogé à voix basse, le guide nous apprend que c'est la coutume de se réunir ainsi dans le temple à certaines époques consacrées, pour chanter à tour de rôle, des poèmes ou des sentences rythmées, dont c'est le devoir pour les auditeurs de critiquer le sens, la forme ou la portée morale; coutume dont l'inspiration se perd au delà du souvenir, comme ces corps obscurs dans la pénombre des voûtes sonores.