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Ceux qui ne mendient pas, drapés de blanc, passent très vite avec des regards d'oiseaux de proie. La joie n'apparaît sur aucune de leurs faces. Le sourire, d'ailleurs, irait mal à ces bouches que l'abus du bétel uni au lait de chaux a rendues semblables à des blessures mal soignées. On plaint ces visages qui pourraient être beaux, d'être ainsi gâtés par ces orifices tuméfiés hors desquels se projettent les dents. La sauvagerie du personnage est accentuée par la façon singulière dont ces hommes accommodent leurs coiffures, se rasant les cheveux depuis le front jusqu'au sommet du crâne d'où ils les laissent pendre en longues mèches sur le dos.
Les femmes, ici encore, montrent d'admirables épaules et des bras enviables ; mais cette déchirure de l'oreille qui prolonge jusqu'au sein le lobe en lambeaux, les dépare et les avilit, quelle que soit la richesse des ornements qui l'étirent jusqu'à vingt centimètres de longueur. Leur visage est doux et triste et sur la bouche que le bétel n'épargne pas plus que
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celle des hommes, on chercherait en vain la place possible du baiser.
Déambulant d'un pas traînant, des prêtres bouddhistes mettent au milieu des passants la note joyeuse de leurs jaunes draperies. Rasés comme des vautours, ayant à la main un grand écran en feuille de palmier et sous le bras un parapluie noir, ils s'arrêtent de-ci, de-là, attirés par les mille incidents de la rue. Vienne l'averse, accident fréquent sous un ciel sans cesse en mal d'orage, les toges retroussées jusqu'aux cuisses, ils pataugeront dans le marais de la rue comme des échassiers, exagérant le geste d'une femme qui craint de mouiller son jupon.
Il est six heures du matin, nous sommes sous les tropiques, et cependant la nuit a laissé derrière elle un brouillard qui enveloppe la ville. Il bruine même; mais six heures du matin, c'est l'heure où les villes font leur toilette, quelle que soit l'humeur du temps, et au travers du brouillard que l'atmosphère tisse sous nos yeux, je surprends l'arrivée des ba-
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laveuses conduites par un chef dont la personne, des pieds au turban, se dissimule à cause de l'humidité, sous une couverture de laine brune. Il commande à un bataillon de vraies sorcières, vêtues de lambeaux dont l'éclat atténué par l'usage triomphe pourtant de la poussière et de la fange des couches nocturnes. Drapées comme des fantômes, elles tiennent un balai dans leurs bras croisés. Les loques ramenées sur le visage ne découvrent que la bouche et le menton. Et encore! Un doigt maigre et noir comme celui du destin des pauvres, n'en laisse soupçonner que la forme par le soin qu'il prend d'en rapprocher les bords. Les jambes restent nues, et les pieds agiles, aux chevilles sonnantes de bracelets, travaillent. J'en distingue un dont les doigts bagués d'argent (toujours), rassemblent, comme le feraient ceux d'une main, un petit tas d'ordures qu'un enfant, là-bas, va venir ramasser pour ensuite les jeter dans cette charrette qui passe. Au fait, qu'ont-elles balayé sur le sol rose? (Ne dansaient-elles point plutôt le pas du balai?)
Quelques écorces de papayer, un bout de papier, quelques feuilles jaunies, et c'est tout.
Ces gens qui vivent à peine ne salissent pas. Mais le brouillard se lève, et peu à peu restitue la vue des collines. Le soleil le chasse. Il disparaît, et, avec lui, s'évanouissent les sorcières aux voiles déteints roses, mauves ou vert pâle, comme les sœurs fatidiques dans la lande de Macbeth.
La grande lumière est revenue et le va-etvient des hommes à longs cheveux recommence.
Des voyageurs nouveaux débarquent, qu'absorbe bien vite le péristyle de l'hôtel : les mendiants les attendent! Les corbeaux, au corps gris à tête noire, sautillent au milieu d'eux. De petits oiseaux de proie glapissent dans les arbres et un charmeur de serpents encombre votre tympan des sons désordonnés de sa cornemuse. Le fixez-vous, par hasard? vite il plonge la main dans son panier et en retire un cobra tout prêt à la manœuvre. L'enfant que vous regardez (devine-t-il qu'en
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vous-même vous louez sa beauté?) quitte son attitude alerte pour vous tendre humblement la main. Enfin les guides aux cheveux noirs en volutes s' approchant jusqu'à vous frôler, cherchant votre regard pour y plonger le leur, murmurent mille propositions indiscrètes ou saugrenues. C'est alors qu'il faut appeler son boy et les faire chasser comme on chasse des mouches sur les murailles blanches d'une cuisine de campagne.
Un lac, que personne ne regarde, pas même les touristes, dont l'onde sans crocodiles tremblote au passage d'un nuage, a la prétention d'être un des charmes de Kandy. Il s'entoure d'une balustrade en ciment rosé sur laquelle nul ne s'appuie. On sent que la vie est absente de ces eaux sans mystère. En vain se dressant sur la banalité de ses rives et tâchant à mettre dans ce miroir le charme de leur image, les collines environnantes élèvent les plans d'une végétation couronnée de fleurs, le lac reste sans couleur comme sans reflets.
Muni de mon livre de croquis, je m'aventure
seul dans ce décor, sur la chaussée qui fait face à l'hôtel, et, tout à coup, c'est, au détou? d'un bosquet de palmiers et de banians, la surprise délicieuse d'une cascade dévalant sur un colossal escalier de pierre, où des hommes, des femmes et des enfants, goûtant la volupté de l'anéantissement au sein de cette onde tumultueuse, se laissent submerger dans les attitudes les plus variées et les plus imprévues.
Au-dessous de moi, au pied de la colline, s'abat la trombe d'eau grondante (elle si sage là-haut) et à vol d'oiseau, comme au fond d'une cuvette, je vois d'autres baigneurs parmi l'écume et les remous. A observer leurs gestes, il me semble qu'ils accomplissent certains rites religieux. L'ombre des arbres fleuris et des parois de la cascade met sur eux un mystère. Pourtant, le soleil, profitant de l'écart d'une branche ou d'un retrait de terrain, enflamme comme il peut, ici une épaule, là une tête, et sournoisement, sous l'arc ambré des aisselles, une gorge de femme que l'eau soulève un peu.
On a compris qu'il s'agit du déversoir du lac.
La dent du Bouddha.
Malgré la méfiance qu'inspirent les reliques, il faut aller lès voir, ne fût-ce que pour l'intérêt qui s'attache aux lieux qui les possèdent. Il y en a une ici, et fameuse : c'est la dent du Bouddha, le grand ascète Çakya- Mouni, le palladium de Kandy.Lacité déchoirait si elle perdait cette dent; pourtant elle est fausse, car la vraie (?) fut volée aux temps héroïques par un conquérant célèbre, qui l'emporta avec beaucoup d'autres choses, sans doute. Qu'importe! la tradition l'a consacrée, bien qu'elle soit plus grande que l'ancienne, en dehors même des proportions humaines.
Le sanctuaire qui abrite la sainte relique est situé au centre d'un temple qui, par son architecture, la nature et l'ordre de ses ornements, frontons, colonnes et balustrades, évoque le
souvenir de notre Renaissance. Il a les dehors d'une petite forteresse. Pour y arriver, il faut gravir un escalier assez haut, garni de guides et de pèlerins, et traverser sur un petit pont des douves où grouillent dans une eau rare et verdâtre des centaines de tortues.
Une fois le pont franchi, on se trouve sur un promenoir circulaire, sorte de chemin de ronde abrité courant autour d'une muraille derrière laquelle repose la « Dent » au fond d'une chapelle. Au centre de cette muraille, face au pont, est percée une porte de dimensions assez amples sans être majestueuses, que décorent aux deux côtés des pilastres où se voient sculptées en bas-relief, d'une saillie savaate et d'un modelé superbe, deux figures symboliques. Que symbolisent-elles? Nul n'est, ici, capable de me le dire. Tout à côté, sur la muraille, court une fresque reproduisant les supplices de l'Enfer hindou. Ils ne sont pas sensiblement différents de ceux qu'on nous promet.
Ayant respectueusement demandé par l'or-
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gane d'Abdul la faveur d'aller faire nos dévotions à la Dent, il nous a été répondu qu'il fallait payer et attendre. Rien ne venant encore, je voudrais partir; je pars. Et voici que derrière la fameuse porte s'élèvent des rumeurs mêlées à une musique étrange, assez semblable à celle que faisaient dans l'armoire des frères Davenport les esprits facétieux. Abdul nous avertit que cela signifie que nous serons bientôt admis devant la relique. En effet, l'huis s'ouvre et nous voyons au centre d'une espèce de cloître une chapelle dont la porte est bardée d'or repoussé, d'un style barbare, façon cinquième siècle. Tout auprès, se tient un prêtre toujours en jaune, debout devant une table où brille une sébille de cuivre. Plus loin, sur une sorte de balustrade circulaire, ici et là, perchés, d'autres hommes jaunes, les pieds sous le séant et les genoux derrière les épaules, semblent de gros oiseaux grotesques; enfin, autour de nous, en troupe serrée se pressenties mendiants, les pèlerins et les guides rencontrés sur le parvis. Le coup d'oeil est bizarre. Deux
assesseurs sourient en dessous à la foule, et se passent autour du corps je ne sais quel baudrier, tandis que leur profil aigu s'enfouit sous un béret de pâtissier fabriqué en soie rouge.
Presque aussitôt, d'un doigt dirigé vers la sébille, le prêtre nous indique qu'il faut déposer le prix de notre entrée : « Seven rupies, sir ». Il sourit^ et sa bouche obscure mâche le bétel.
Les fidèles dont les yeux ne se ferment jamais, yeux d'épouvante ou de souffrance, sont si près de nous qu'ils nous touchent et que, tandis que je cherche ma monnaie, sur mon épaule, je sens le poids de leur curiosité et de leurs mentons; à tel point que pour prendre dans ma bourse les roupies exigées, je dois, avec eiïort, relever de mon bras libre leurs faces penchées jusque sur mes mains...
La porte du Saint des Saints nous est alors ouverte: elle est, comme je l'ai dit, d'or repoussé et de style barbare. Quant à la relique, plongée dans l'obscurité nauséabonde d'un modeste réduit, perdue en haut d'une pyra-