LOCKE — LEIBNIZ
lors, peut-on lui dire, qu'est-ce que le raisonnement que vous leur prêtez ?
C'est, en effet, ce que Leibniz lui objecte. Aussi, pour ce dernier les bêtes sont « purement empiriques, » elles « ne font que se régler sur les exemples ; » — « elles n'arrivent jamais à former de propositions nécessaires. » Elles n'ont pas de raisonnement, mais des consécutions n qui n'en sont qu'une ombre. » — « Les bêtes passent d'une imagination à une autre par la lésion qu'elles y ont sentie autrefois, par exemple quand le maître prend le bâton le chien appréhende d'être frappé K » — En revanche Leibniz reconnaît aux animaux la sensation 2, des perceptions, des idées simples, le don de lier ces sentiments, ces perceptions et ces idées dans un ordre restreint et subalterne. Tout cela implique une âme indivisible et par conséquent impérissable , sans être douée de cette immortalité qui a pour condition la persistance d'une conscience réfléchie et d'une personnalité.
Telles sont les doctrines psychologiques de Leibniz. Mais Leibniz compte dans l'histoire comparée de lhomme et de l'animal pour des doctrines d'un autre genre que les deux siècles suivants développeront. Leibniz a posé la loi de continuité : il a formulé très-nettement le principe de la moindre action ; il a affirmé qu'il devait y avoir eu, en fait, entre les espèces animales, une continuité moins interrompue que celle qui subsiste dans le monde actuel. Nous ne prétendons certes en aucune manière que Leibniz eût dû être amené à tirer de ces principes des conséquences opposées aux propositions qu'on a lues plus haut. Mais comme ces principes,
li Nouv. Estai» tur l'entendement humain. Avant-propos et livre II, ch. xi.
2. « Il vous sera difficile d'arracher au genre humain cette opinion reçue partout et toujours et catholique s'il en fut jamais, que les bétes ont du sentiment. » (Lettre de Leibniz à Arnauld).
bien ou mal interprétés, ont servi en quelque sorte éé point de départ à des théories qui préparèrent ellesmêmes la philosophie de l'évolution1, il convenait de la rappeler en quelques mots avant d'esquisser les principales doctrines ou hypothèses du siècle suivant.
Quant à la longue période que nous venons de passer en revue, qu'y avons-nous remarqué?
Généralement, les plus grands esprits s'occupent d'assurer la distinction de l'homme et de l'animal , .de maintenir la supériorité de l'homme en dépit des railleries spirituelles de quelques sceptiques. La question de nature est seule débattue; la question d'origine a été absolument mise de côté. La connaissance de l'homme est alors poussée si loin, l'affirmation de ce caractère d'universalité qui caractérise la raison humaine est si ferme, que la vue nette et précise de notre suprématie ne pouvait d'ailleurs courir aucun danger. Mais la nature de l'animal, comment l'explique-t-on ? 1° Saint Thomas fait de Tinstinct une cause occulte; T Descartes n'acceptant pas de causes occultes dans la science se croit obligé de supprimer l'instinct et de tout ramener à l'automatisme. A sa suite, Fénelon proclame que l'instinct n'est qu'un mot; 3° Bossuet lui-même hésite entre les deux théories; et quoi qu'on en ait dit 2, il n'incline pas moins fortement du côté de Descartes que du côté de saint Thomas, embarrassé qu'il est par sa théorie de la sensation qui ne fait que suivre les mouvements mécaniques de l'organisme. Il n'a pas vu que la sensation peut tenir, sans doute, des mouvements organiques ses
1. Sans donner à ce mot le sens qu'il a eu depuis, Leibniz néanmoins l'a prononcé : a II me suffit que la machine du monde soit construite avec tant de sagesse que toutes ses merveilles se manifestent par son développement même, et que selon moi les êtres organisés exécutent leur évolution d'après un plan préconçu. » (De la nature en ellemême, Œuvres philosophiques, édit. P. Janet.)
2. Quoi que nous ayons pu en penser et en dire nous-même, avant une dernière lecture plus attentive.