‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 32 sur 118 · Gavarrct, Les phénomènes physiques de la vie · texte numérisé non relu

Gavarrct, Les phénomènes physiques de la vie

cours. Ils trouvent dans l'organisation des instruments tout formés, des appareils tout construits qui fonctionnent. Comprendre, expliquer, régler ces appareils, voilà leur œuvre. Or le jeu de ces instruments et les fonctions de ces appareils ne donnent point lieu à des actions d'un ordre nouveau : les mouvements qui en résultent sont tous mécaniquement explicables et ne peuvent être modifiés que dans la mesure où l'on modifie les conditions physico - chimiques auxquelles ils sont subordonnés. Encore une fois, voilà des propositions qui paraissent devoir s'imposer à nous.

Mais il n'est pas difficile de constater que la vie n'est pas tout entière dans le jeu des appareils organiques et dans les phénomènes que manifestent les organes quand ils fonctionnent. Les phénomènes se groupent de bien des manières : leurs modes d'activité présentent des aspects très-différents ; chaque appareil de l'économie, chaque système d'organisation a un mode d'activité particulier où les phénomènes sont ordonnés suivant une loi spéciale. On dit : Dans le monde inorganique, il suffit de changer la nature et la disposition des pièces de support pour voir une même action chimique, le travail de dissolution du zinc dans de l'acide sulfurique , par exemple, se transformer tour à tour en électricité, en chaleur , en lumière , en magnétisme , en travail chimique , en travail mécanique , et sous ces formes si diverses conserver intégralement son énergie. Ainsi , ajoute-t-on, les éléments anatomiques n'ont des activités qui semblent spéciales que parce qu'ils diffèrent dans leur composition et leur texture. Nous admettons tout cela. Mais dans l'expérimentation qu'on allègue , qui donc change la nature et la disposition des pièces de support ? Elles ne changent pas toutes seules : l'art et la main du chimiste interviennent. Nous sommes donc amenés tout naturellement à nous demander d'où vient

la spécialité de composition et de texture de chaque tissu. Autre chose est d'expliquer et de régler le jeu d'une machine d'après les ressorts et les poids qui la constituent ; autre chose est d'expliquer la formation de cette machine elle-même. La forme spéciale des corps organisés est cause, et non effet des modes particuliers suivant lesquels se groupent les phénomènes physicochimiques qui s'accomplissent dans ce corps. Gela, on l'avoue. Ce que le physiologiste contemporain rejette, et avec raison, c'est que la cause, quelle qu'elle soit, qui a produit la forme de l'organisation persiste à agir sur les phénomènes organiques. Ce qui par-dessus tout lui semble inintelligible, c'est que, dans l'explication de ces phénomènes, on prétende encore invoquer l'action de cette même cause. Mais pourvu qu'on le laisse libre d'étudier les lois de l'organisation telle qu'elle s'offre à lui, sans se préoccuper de savoir qui a fait cette organisation, il abandonne au philosophe la recherche de cette cause , reconnaissant que la science physiologique a laissé là un inconnu. Telle est du moins la position que prennent bon nombre de savants, parmi lesquels M. Claude Bernard.

Mais il y a plus. Nous n'avons pas seulement à nous expliquer la forme spéciale des appareils organiques. Ou, si l'on veut, cette forme ne doit pas être uniquement considérée dans son état statique. Elle n'est pas donnée une fois pour toutes. On peut presque dire qu'aucun fragment de ce mécanisme n'est primitivement donné. La production de ses diverses parties et surtout leur agencement mutuel résultent d'une évolution. Cette évolution n'est pas un simple changement d'état : ello est le résultat d'une activité continue, persévérante, logique, et qui peut se distinguer de ses effets ; car ello crée, ello entretient , elle régénère, tout cela en restant fidèle à «•Ile-même. Do telle sorte qu'uno idée qui so retrouve la

même au commencement, au milieu, à la fin de son travail, semble préexister à toutes les phases de ce travail et le diriger dès le principe.

On ne peut se dispenser de rappeler ici la page déjà classique de Claude Bernard. « La vie a son essence primitive dans la force du développement organique. S'il fallait définir la vie d'un seul mot qui mît en relief le seul caractère qui distingue nettement la science biologique, je dirais : la vie, c'est la création... Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico - chimiques , si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie... Go qui est essentiellement du domaine de la vie, ce qui n'appartient ni à la physique, ni à la chimie, ni à rien autre chose , c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout, tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être et reconstitue les parties vitales désorganisées par l'exercice ou détruites par les accidents et les maladies *. »

Après plusieurs années l'illustre physiologiste reprend ces considérations. Sa manière de voir n'a pas changé. Aujourd'hui encore, il met sous nos yeux Tordre qui préside à l'évolution et la dirige, un dessin vital où est tracé le plan de chaque être et de chaque organe 2.

Cette doctrine semble donner pleine satisfaction à la

1. Cl. Bernard, Introduction à la médecine expérimentale. . 2. Revue des Deux-Mondes, 1875. - - '-

philosophie, car elle lui permet de voir dans les corps vivants autre chose que les phénomènes qui s'y passent et même que les appareils et les tissus dont la forme spéciale produit la spécialité des phénomènes. On peut cependant lui reprocher deux défauts ou deux lacunes qui, sans rien lui enlever de sa vérité et de sa beauté, la laissent incomplète. Que nous donne-t-elle en effet? D'un côté, un organisme où tout paraît exclusivemsnt réduit au mécanisme seul et où la spontanéité n'a plus de part; de l'autre, une idée métaphysique tout à fait abstraite et dont il reste à chercher le principe et le sujet.

Nous le savons cependant : ce vitalisme métaphysique qui nous semble, à nous, incomplet, il passe aux yeux de plusieurs physiologistes, tels que MM. Vulpian et Robin, pour une concession imprudemment faite à la philosophie. Mais ces derniers, qui sont des hommes considérables dans la science, ont aussi leurs théories à eux qu'il nous convient d'étudier. Nous verrons quelle est la portée des objections qu'ils adressent à M. Claude Bernard et la valeur des conceptions par lesquelles ils nous aideront peut-être, sans le vouloir, à compléter sa théorie.

Ils rejettent , disent-ils , toute espèce de vitalisme , c'est-à-dire, on le sait, toute théorie prétendant expliquer la vie par une force particulière et spéciale. Ce n'est pas qu'ils nient ce dessin vital, cette morphologie et cette direction suivie dont parle M. Claude Bernard. M. Ch. Robin avoue que les phénomènes de l'évolution vitale sont soumis à une loi qui s'exprime par les limites devant lesquelles est arrêtée révolution et par la forme imposée à l'ensemble des organes. Il reconnaît une création graduelle, uno direction visible. M. Vulpian concède, lui aussi, qu'il y a dans tout organisme une tendance à l'acquisition de la forme typique ; et que cetto tendance est continue et prolongée par uno tendance à

la restauration de la forme. « Il y a, dit-il, un travail régulièrement progressif qui s'arrête à point nommé, à une époque fixée et déterminée pour chaque espèce K » Si cela est, pourquoi ne pas reconnaître, suivant les propres expressions de M. Gavarret, « une force spéciale indélébile » 2, qui met en jeu, groupe et gouverne, dans des mécanismes spéciaux , des phénomènes physicochimiques dont elle est et demeure distincte? Gomment, après avoir posé de telles prémisses, ces savants n'arrivent-ils pas à de telles conclusions? Tous leurs arguments peuvent se réduire à un seul que voici : Il n'y a pas un principe vital, attendu que chaque partie de l'organisme a sa morphologie à elle, sa loi de développement ou d'évolution, et sa force de régénération indépendante. Ce n'est donc pas un principe unique qui produit tous ces phénomènes ou qui les ordonne et les dirige à la fois dans toutes les molécules du corps vivant. Ce n'est pas un principe supérieur à l'ensemble de l'organisme qui lui impose un plan, un ordre, une idée ; car chaque partie, si petite qu'elle soit, de l'organisme a son plan, son ordre, son idée. Ainsi, ces phénomènes qu'on invoque se manifestent aussi bien dans des parties détachées du corps et soustraites, par conséquent, à l'influence du prétendu principe vital. Toutes les énergies spécifiques dont on a voulu faire l'attribut réservé de ce principe, chacun des éléments anatomiques les possède et les transporte avec lui, fût-ce dans un organisme différent. Dans le germe lui-même , « chaque élément travaille de son côté en vertu de son activité propre ; l'activité ou vie d'ensemble n'est que la résultante de ces activités partielles. L'évolution du germe s'opère donc forcément dans une direction déterminée qui est

1. Vulpian, Physiologie générale et comparée du système nerveux.

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