‹ L'homme et l'intelligenceChapitre 3 sur 71 · L’INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

L’INTELLIGENCE

Le plaisir et la douleur. — Les signes de la douleur. — Les différences individuelles dans la perception de la douleur. — Les mouvements instinctifs et les réflexes de la douleur. — La cause et les caractères physiologiques de la douleur. — Le centre de la douleur. — Les rapports de la douleur avec l’intelligence. — La durée et le souvenir de la douleur. — Le retard de la perception douloureuse. — L’influence du nombre des excitations sur la douleur. — L’irradiation et l’intermittence. — La douleur du grand sympathique.

La plupart des psychologues ont étudié simultanément le plaisir et la douleur, sans séparer ces deux phénomènes l’un de l’autre, comme si l’état normal se trouvait précisément entre le plaisir et la douleur, dans un état d’équilibre intermédiaire à ces deux sentiments extrêmes. Il semble que ce rapprochement n’a aucun avantage, et qu’il ne fait qu’augmenter la difficulté du sujet. En effet, comparer le plaisir et la douleur, c’est déjà presque une hypothèse ; et, si elle n’est pas nécessaire, il vaut mieux s’en abstenir. En second lieu, nous nous trouvons bientôt embarrassés pour définir, ou plutôt pour délimiter le plaisir physiologique,

tandis que la douleur physiologique est un fait très-défini et BiCHJtT. — L’homme et l’intelligence. 1

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assez bien délimité. Voici un individu à qui, pour ouvrir un abcès, on incise la peau ; il éprouve une douleur dont on peut étudier la cause, le but, le moyen, la durée, les périodes, les symptômes, les conséquences : c’est quelque chose de précis et de net; c’est un phénomène aigu, facile à constater, à reproduire, et qui est constant chez tous les individus. Au contraire, pour le plaisir proprement dit, tout est obscurité et confusion. Boire un verre de vin, manger du sucre, écouter un accord, sont des plaisirs dont on ne peut guère trouver la cause que dans des raisons peu accessibles aux investigations delà psychologie nerveuse actuelle. Je ne doute pas qu’on n’arrive plus tard à mieux comprendre ces phénomènes. Mais, au point de vue de la physiologie expérimentale, le plaisir est encore un phénomène incertain, variable et obscur.

En réalité tous les plaisirs sont trop loin d’une ^Taie douleur pour pouvoir lui être comparés avec proflt : il y a donc tout avantage à négliger, pour le moment au moins, l’étude du plaisir, et à étudier seulement la douleur dont les symptômes sont plus caractéristiques et dont les causes immédiates sont plus faciles à reconnaître.

Des signes de la douleur.

La douleur, étant un phénomène tout subjectif, peut exister, même assez intense, sans se manifester par aucun signe extérieur, et par conséquent il est impossible de la d'oser.

Tous les physiologistes savent que, quand on fait une vivisection, il y a une diversité absolue pour la manière dont les animaux semblent souffrir. Les uns restent immobiles, l’œil fixe,

sans s’agiter, sans se plaindre, et paraissent comme frappés de stupeur. Les autres, au contraire, gémissent, hurlent, et s’agitent avec frénésie. De même, alors que le chloroforme ne venait pas supprimer la douleur des opérations chirurgicales, il y avait des malades restant muets et immobiles, d’autres pleurant et se débattant. Dans tous ces cas quelle est la vraie mesure de la douleur ?

Pour nous — ceci est et ne pourra jamais être qu’une hypothèse — nous ne croyons pas tant aux différences de courage qu’aux différences de sensibilité : et nous nous appuyons sur les faits suivants.

Si l’on prend des grenouilles en hiver, alors même qu’elles semblent assez vivaces pour résister énergiquement et chercher à fuir, une fois que l’expérienceest commencée, elles ne remuent presque plus, restant immobiles sur la planchette où on les a fixées, sans crier et sans se débattre. Si, au contraire, la même expérience se fait en été, il sera très-difficile de les maintenir, et elles crieront dès qu’on les touchera. Dira-t-on qu’elles ont plus de courage en hiver qu’en été ? Lorsque à une grenouille trèscourageuse on donne une dose extrêmement faible — moins d’un soixantième de milligramme de strychnine, — cela suffit pour la rendre très-sensible, et lui ôter tout son courage ; car alors elle se débat, et crie, dès qu’on la touche. Si on lui fait perdre un peu de sang, cette hémorrhagie excite sa moelle, et la moindre irritation extérieure suffit pour la faire crier et se débattre.

On ne peut donc véritablement attribuer au courage, c’est-àdire à la volonté, cette différence dans la manière de réagir, et il est bien plus probable que la différence de réaction tient plutôt à la différence de sensibilité, la douleur étant très-vive dans un cas, et très-affaiblie dans l’autre, [i]

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De même nous voyons certaines races de chiens, très-robustes, résister mieux que d’autres plus délicates, et paraître presque insensibles à la douleur.

De même aussi pour les races humaines. Un médecin de marine m’affirmait avoir vu des nègres marcher sur des ulcères sans paraître souffrir, et n’avoir presque pas de sensibilité à la douleur des opérations. Les races blanches semblent être bien plus délicates, et ce n’est pas par défaut de courage qu’un Européen criera pendant une opération qu’un nègre supporterait sans sourciller, mais bien parce qu’il souffrira dix fois plus que le nègre. Une jeune femme délicate, nerveuse, élevée à la ville, ne pourrait pas subir, sans crier et se débattre, une amputation qu’un matelot, endurci aux fatigues, ou un vieux paysan, aguerri par les misères de toutes sortes, subiraient presque sans plainte. Il me semble que cette jeune femme aurait beau avoir autant de courage que le nègre ou le matelot, il ne lui serait pas possible de résister, et d’arrêter ses cris. — En un mot, il est une limite à la douleur que la plus grande force d’àme ne saurait dépasser. Le fameux mot de Zénon me semble être une vaine sottise. S’il eût plus souffert, il eût certainement crié, et il est fort heureux pour sa philosophie que la sensibilité de ses centres nerveux ait été émoussée.

Ce premier point, quoique hypothétique, peut donc être regardé comme très-vraisemblable, et nous le formulerons de la manière suivante.

Il est probable quHl y a, suivant les individus, les races, et les espèces, des différences considérables dans la sensibilité à la douleur : et c'est ainsi qu'on peut en général expliquer les différences que ces individus, ces races, et ces espèces, présentent dans leur manière de réagir à la douleur.

Venons maintenant aux manifestations mêmes de la sensibi-

lité à la douleur. Nous verrons que ce n’est pas indifféremment que tels ou tels muscles entrent en jeu.

Considérons un animal immobile. S’il lui est démontré qu’il ne peut pas fuir, et si tous ses efforts pour fuir ont été vains, il ^ fera une série de mouvements associés, en général assez complexes : mais d’abord il criera, c’est-à-dire qu’il fera contracter des muscles de son larynx pendant l’expiration. Que ce soit le UèATe blessé par un coup de fusil, le chien attaché sur la table de vivisection, le pigeon surpris par un épervier, le veau égorgé à l’abattoir, ou l’enfant nouveau-né à qui l’on fait la circoncision, tous crient, pleurent, gémissent ou hurlent : mais c’est un cri voulu, intentionnel ; ce n’est pas un simple cri réflexe, comme celui queM. Vulpian a obtenu en excitant la protubérance annulaire des lapins. C’est le résultat d’une douleur perçue par la conscience. Une fois que la douleur a été perçue par l’animal, l’animal se met à crier, et il semble que ces plaintes le soulagent. On a cru voir (Percy, Dupuytren, Lussana) ‘ que les malades qui n’ont pas crié pendant une opération, guérissaient moins bien que ceux qui s’étaient laissé aller à crier. H est possible que ce cri, expression suprême de la douleur, soit une manière d’implorer le secours ; un appel fait à la protection ou à la pitié. 11 est bien entendu que je ne donne cette explication que comme une simple hypothèse.

Quoi qu’il en soit, outre le cri, contraction du larynx, il y a une contraction spasmodique des muscles de la face, innervés par le facial Le front se ride, la bouche s’agrandit, les joues se creusent. En même temps, il se fait une série de mouvements généraux de flexion, comme si l’animal voulait se rendre plus

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