XV. Des substances anesthésiques
Nous n’avons parlé ici que du chloroforme; car cette substance est la plus communément employée pour la production de l’anesthésie chirurgicale. Mais il existe encore un très grand nombre de substances qui possèdent les mêmes propriétés. Tous les éthers, toutes les aldéhydes, tous les dérivés des éthers et des aldéhydes, sont, à peu d’exceptions près, des anesthésiques.
De fait, on n’emploie guère en chirurgie, que le chloroforme, Téther, le protoxyde d’azote ; rarement on se sert de bromure d’éthyle, d’amylène, de bichlorure de méthyle; mais on peut sur les animaux obtenir tous les effets de Tanesth^sie en se servant de ces substances, et d’autres aussi, qui sont innombrables.
Les expériences que j’ai faites sur les grenouilles m’ont prouvé que toutes les substances dérivées des alcools, volatiles ou gazeuses, et peu solubles dans l’eau, sont des anesthésiques. Ainsi l’essence de térébentine, et les essences en général, Téther benzoïque, Tétber iodhydrique, les innombrables éthers composés dérivés des alcools propylique, amylique,butylique,sont anesthésiques. Tous sont volatils, et peu solubles dans Teau. Au contraire l’aldéhyde éthylique, très soluble dans Teau, l’alcool éthylique, Téther acétique, solubles dans Teau, sont doués de propriétés anesthésiques très faibles (1).
Tous les anesthésiques ont cette fonction commune de paralyser la cellule nerveuse.
Il s’ensuit que les fonctions diverses de la cellule nerveuse, l’intelligence, la sensibilité,Texcito-motricité, sont abolies parles anesthésiques.
Or comme c’est la cellule nerveuse, présidant à l’intelligence, qui est la plus délicate de tout l’appareil nerveux, c’est d’abord celle-là qui est atteinte. Les anesthésiques sont donc tous des poisons de l’intelligence ; car ils commencent par porter leur action sur la région la plus délicate du système nerveux, c’est-à-dire sur cette partie du système nerveux dont la fonction est l’intelligence.
Cette partie est probablement la substance grise corticale. M. Danillo, dans d’intéressantes expériences faites avec l’essence d’absinthe, a vu que les phénomènes provoqués par l’absinthe, hallucinations et délire.
^T) L’empoisonnement chronique par le siiifure de carbone, chez ies ouvriers quF manient cette substance, produit dos troubies inteileclnels qui accompagnent les lésions de la sensibilité et du mouvement. « La mémoire est altérée; les mots manquent ponr exprimer les idées qui sont confuses et vagues. Les malades sont devenus emportés, irritables, capricieux. Ils se mettent en colère sans sujet, accablent d’injures ceux qui les secourent, brisent les objets qui tombent sous leur mains. La nuit leur sommeil est agité ; ils sont tourmentés par des rêves, des songes eOfrayanls. * Gourdon, Thèse inaugurale. Paris, 1807.
NOTES ET APPENDICE
ne s'observent plus chez les animaux dontla couche grise corticale a été détruite. On peut présumer que tous les phénomènes de l’ivresse, l’excitation intellectuelle, et ce que j’ai appelé Yhypéridéation, résultent de l’action du poison sur la cellule nerveuse qui préside à l’intelligence (I).
Ce que j’ai dit plus haut des poisons en général s’applique aux poisons de l’intelligence. Un poison, avant d’abolir une fonction, la surexcite. Aussi tous les poisons qui détruisent l’intelligence, commencent-ils par l’exciter.
En quoi consiste l’action d’un anesthésique sur la cellule nerveuse ? Ainsi que l’a bien indiqué Claude Bernard, il est permis de comparer la cellule nerveuse à la cellule végétale. Celle-ci, sans être détruite par le chloroforme ou l’éther, est paralysée, engourdie, et comme anesthésiée. Le protoplasma, c’est-à-dire la partie vraiment active de la cellule, est entravé dans son activité, et cesse d’être excitable. Cette suspension de la vie n’est que pour un temps ; car, si le chloroforme s’en va, le protoplasma reprend sa fonction et son activité.
De là cette opinion très vraisemblable, qu’il s’agit d’une combinaison chimique passagère entre le chloroforme (ou l’alcool, ou l’absinthe, ou le hachich, etc.) et la cellule nerveuse. Celte combinaison est dissociable, et peu à peu, au fur et à mesure que le sang circule à travers les tissus, le chloroforme qui imprègne la cellule nerveuse, étant volatil, passe dans le sang pour être exhalé par la respiration ou les secrétions, ou encore pour être transformé en produits inoffensifs. La cellule nerveuse, débarrassée du chloroforme qui l’imbibe, reprend alors sa fonction et son intégrité.
Si les substances insolubles dans l’eau paraissent avoir une affinité spéciale pour la cellule nerveuse, c’est que ces corps sont solubles dans les graisses, et réciproquement ils sont capables de dissoudre les graisses. De même que si l’on agite avec du chloroforme de l’eau contenant une émulsion graisseuse, très-rapidement le chloroforme se charge de la graisse et la dissout, de même le sang chargé de chloroforme abandonne son chloroforme aux substances grasses du système nerveux par suite des affinités physiques de ces deux ordres de corps.
Ainsi l’affinité élective de certains poisons pour le système nerveux dépend peut-être d’une condition physique particulière, à savoir l’insolubilité dans l’eau, coïncidant avec la solubilité dans les graisses.
De fait tout corps qui se dissout dans les graisses plus facilement que dans l’eau, est un poison du système nerveux ; par exemple, le sulfure de carbone — l’essence de térébenthine — l’éther benzoïque — l’alcool amylique.
Nous avons dit aussi que les anesthésiques sont des substances vola-
(1) Archives de physiologie, 1882. page 373.
l’homme et l’intelitgence.
tiles. On comprendra sans peine qu’il doit en être ainsi. Une substance non volatile, et non soluble, comme l’oxyde d’argent par exemple, ou le sulfure de plomb, ne peut être éliminé qu’au bout d’un temps
Figure 7. — Schéma de l'action des poisons sur l’intelligence. — N État normal de l’intelligence. | ï On a supposé un même poison, par exemple l’alcool, agissant à doses variables. A dose faible ' r il produit une excitation intellectuelle, exprimée par l’ascension de la conrbe qui atteint la 1 ligne 1 ; puis il se fait une dépression psychique, indiquée par la descente de la courbe an dessous de la normale. A dose moyenne le poison provoque une certaine excitation, puis du ‘ coma et de la stupeur, comme l’indique la descente de la courbe à la ligne S. Puis Fintelli- j gence revient, plus ou moins lentement, à l’état normal. Quand la dose est très forte, après une ; courte période d’excitation, la stupeur survient; puis la mort (ligne M). t
Tous les poisons intellectuels donneraient une courbe analogue. Excitation, puis coma, puis ^ mort. Mais selon la nature du poison, ces diverses périodes sont plus ou moins longues, plus on y moins nettement caractérisées. ’
exlrômement long. Une fois que la substance est fixée dans une cellule, elle y restera presque indéfiniment, comme c’est le cas pour l’oxyde ^ d’argent ou le sulfure de plomb. Au contraire toute substance s’élimi- ;
nera très vite, qui à la température de 40“ possède une tension de | î
vapeur assez forte; car elle se trouvera incessamment en contact avec fi un liquide nouveau non saturé, dans lequel elle va se volatiliser.
Or tout anesthésique est, par définition même, un poison dont les effets ne sont pas prolongés, et qui, après avoir produit fanesthésie, permet, au bout d’un certain temps, à. l’organisme de revenir à son état primitif d’intégrité.
Ainsi peut s’expliquer sans peine comment toute une série de corps,
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ayant des propriétés physiques analogues, déterminent des phénomènes physiologiques très analogues.
Certes ce sont là des hypothèses. Elles sont, toutefois, assez vraisemblables pour être adoptées, faute d’une explication meilleure.
L’opium n’est pas toujours un narcotique. A faible dose, c’est plutôt un excitant intellectuel. Un de mes amis, d’un tempérament nerveux et excitable, ne pouvait travailler qu’après avoir pris une certaine dose d’opium. Il pouvait alors veiller une partie de la nuit, et, quelque paradoxal que paraisse ce fait, l’excitation produite par le soi-disant narcotique l’empêchait de dormir.
M. Pécholier (1) a constaté sur lui-même le même phénomène. « J’écris ces lignes, dit-il, vers une heure de l’après midi, après avoir pris vingt centigrammes d’extrait gommeux d’opium tâ sept heures et dix heures du matin. Impossible d’exagérer l’état de bien-être, de bonne humeur, de force physique et intellectuelle, dans laquelle je suis plongé. Mes idées sont nettes et précises; ma mémoire fidèle; ma plume court sans effort sur le papier. La conception est plus rapide et plus ferme, l’expression tout à fait facile. Nulle autre stimulation ne peut être comparée à celle-là. Ce n’est pas seulement celle d’une quantité modérée de vin de Champagne. A la douce chaleur, à l’entrain communicatif, à la gaité qu’entraîne le vin s’ajoute l’animation plus immatérielle, plus intellectuelle, que donnent plusieurs tasses de café, mais demain je serai tout affaissé, et j’aurai ma migraine. C’est un fait très heureux, qui m’a empêché de glisser sur la pente si facile où tombent les mangeurs d’opium. »
Pour ma part, j’ai bien souvent sur moi-même constaté le charme indescriptible de l’ivresse légère que donne l’opium. Si elle n’était pas rachetée par l’état pénible du lendemain, j’en aurais peut-être usé trop souvent.
Il est fort heureux que l’organisme se révolte ainsi, quoique tardivement, contre les empoisonnements qu’on lui impose. Sans cette dure compensation du lendemain, qui n’abuserait de l’opium ?
Il me paraît que pour les malades, atteints d’affections incurables, et souffrant des douleurs cruelles, on ne saurait abuser de la morphine. Chez ces pauvres gens, une petite quantité du précieux poison apaise la douleur, ramène la gaieté, le calme, l’espérance, la confiance dans une prochaine guérison. Ce sont de véritables miracles que ces subites transformations du caractère par quelques gouttes de laudanum. L’humanité du médecin consiste souvent à être prodigue d’opium.
( I) Quelle esl la vertu de l’opiumf — Montpellier médical, lir. à part, I8S0. Montpelli»!', p. -24.