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XVI. Action du chloral

Autrefois, pour diminuer la douleur dans les opérations chirurgicales, avant qu’on employât l’éther ou le chloroforme, on donnait de l’alcool â forte dose, et les individus ainsi empoisonnés étaient à peu près insensibles.

Il y a là une loi générale applicable à tous les poisons du système nerveux. Un poison quelconque, avant d’abolir l’activité de la cellule nerveuse, la surexcite, ill faut toujours passer par les mêmes phases: excitation, puis paralysie. Avec certains poisons la phase d’excitation est très courte, tandis qu’avec d’autres poisons elle est très longue ; mais, à forte dose, le résultat est toujours le même. C’est toujours une anesthésie complète et la mort de la cellule nerveuse.

J’ai eu l’occasion de voir un cas d’ivresse dû au chloral. Une observation remarquable de Giraldès m’avait appris que le chloral, qui diminue l’excitabilité des centres nerveux, est un remède presque héroïque contre le mal de mer. 11 y a deux ans, m’embarquant pour l’Algérie, avec un de mes amis, qui est d’une extrême susceptibilité au mal de mer, au moment de monter sur le bateau, je lui fis prendre la dose massive de 4 grammes d’hydrate de chloral. Au bout de cinq à six minutes, sa langue s’empâta, il se mit à délirer, à chanter, et à parler comme un homme ivre, si bien que les passagers qui le virent arriver dans cet état, furent convaincus qu’il s’était prémuni contre le mal de mer au moyen de vin, ou d’eau-de-vie, plutôt que par un médicament.

Entre un excitant et un narcotique il n’y a qu’une différence de dose. Le poison, qui est excitant à faible dose, sera à forte dose un narcotique. L’alcool, qui produit l’ivresse, peut être employé comme anesthésique ; un individu ivre mort ne sent plus la douleur.

Qu’il s’agisse de l’alcool, de l’essence d’absinthe, du chloroforme, ou de la strychnine, à dose très forte le poison abolit toutes les fonctions du système nerveux, tandis qu’à dose faible, il les avait surexcitées.

Comme l’alcool et la morphine, l’éther et le chloral font des victimes chroniques. Dans l’Amérique du Nord, l’abus de l’éther tend, paraît-il, à se généraliser. Les jeunes femmes et les jeunes filles en feraient, prétendent quelques médecins du pays, un usage immodéré et répété.

Je connais un écrivain de grand talent qui, tourmenté par de pénibles insomnies, eut recours au chloral pour les apaiser ; mais chaque jour il augmentait la dose de narcotique, si bien qu’il en arriva à un véritable abus. Tous les soirs il était en proie à une surexcitation nerveuse qui ne pouvait cesser que par l’ingestion de doses massives de chloral — jusque à 50 gr., et parfois plus, de sirop de chloral en 24 heures. Cette

NOTES ET APPENDICE

funeste habitude, qui dura plusieurs mois, lui avait donné un tremblement généralisé, qui ressemblait à s'y méprendre au tremblement de l’alcoolisme. A deux ou trois reprises, il est parvenu à se guérir ; mais il retombe facilement dans son vice. Le chloral lui donne le repos, le sommeil ; et en même temps une certaine activité intellectuelle, qui, quoique factice, lui paraît fort agréable.

Chez tous ceux qui font abus d’un poison intellectuel, alcool, morphine, ou chloral, il n’y a plus d’intelligence dès que le poison habituel est supprimé. Oserai-je comparer cet état à celui du cheval habitué à. recevoir des coups de fouet ? Lorsque le pauvre animal ne reçoit pas de coups, il n’avance pas ; ayant pris l’habitude de ne marcher qu’à grand renfort de brutalités. De même l’intelligence qui a pris l’habitude de n’être active qu’après une stimulation toxique ne peut témoigner d’activité, tant que la stimulation toxique lui fait défaut.

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