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IV. De l’influence des mouvements sur les sensations

A chacun des organes sensitifs de l’homme ou des animaux se trouve annexé un appareil musculaire. Il n’y a pas seulement une rétine pour recevoir les excitations visuelles, une expansion du nerf acoustique pour être ébranlée par les ondes sonores, etc; mais encore il existe, à côté de ces membranes sensibles, toute une série de muscles qui aident à la perception de l’excitation extérieure.

Ainsi, dès qu’une excitation lumineuse vient frapper la rétine, il y a une contraction (ou une dilatation) de l’iris; il y a un mouvement du muscle ciliaire, qui détermine l’adaptation de l’œil à la distance de l’objet lumineux (accommodation); il y a aussi des mouvements associés des muscles de l’œil, pour que l’objet extérieur se trouve sur l’axe visuel de chacun des deux globes oculaires. Quelquefois même il y a des mouvements de toute la tête, pour que les deux yeux puissent se tourner facilement vers la chose qu’on regarde.

A la rigueur on pourrait concevoir une lumière très éclatante ébranlant la rétine sans qu’il y eût aucun mouvement, soit de la tête, soit des muscles de l’œil, soit même des muscles ciliaires et de l’iris. Certains individus par exemple ont l'iris et le muscle ciliaire paralysés, et cependant chez eux la vision n’a pas complètement disparu. Mais cette lumière provoque alors une sensation indistincte ; car pour la notion complète, exacte, sufiQsante, des objets extérieurs, il faut une certaine accommodation de l’œil. Lorsque la forme du cristallin, forme que déterminent les contractions du muscle ciliaire, n’est pas en rapport avec la distance des objets, l’image de ces objets ne se fait au fond de l’œil que d’une manière imparfaite, et la vision est confuse. Il y a sensation vague; il n’y a pas perception nette, de sorte que la perception, en meilleurs termes la notion de l’objet extérieur, exige la mise en jeu de l’appareil musculaire annexé à l’organe visuel.

Même lorsque l’accommodation est parfaite, même lorsque l’objet est placé exactement sur le trajet de l’axe visuel, il faut encore des mouvements pour le bien voir. Gela tient à deux causes différentes. En premier lieu, la partie de la rétine vraiment sensible, la tache jaune, est extrêmement petite, de sorte que les dimensions du champ visuel de la perception distincte sont minimes. Ainsi par exemple, en fixant le regard sur quelques caractères d’un livre imprimé avec la justification de cet ouvrage, on ne pourra guère voir nettement que quatre ou cinq lettres, six lettres tout au plus. Les autres caractères seront vaguement entrevus ; car leur image ne se fait plus sur la tache jaune, mais sur les parties périphériques, beaucoup moins sensibles, de la rétine. Il suit de lîi que, dès qu’un objet acquiert certaines dimensions, il faut, pour le

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voir, le parcourir du regard. C’est ce que chacun pratique involontairement sans s’en rendre compte. Qu’on fasse soi-môme l’expérience, et on reconnaîtra qu’il est difEcile, presque impossible, de bien voir un objet, quel qu’il soit, à moins qu’il ne soit extrêmement petit, si l’on ne promène pas les yeux sur lui. Le regard étant fixé, immuable, sur un objet, il n’y a qu’une vision incomplète et insuffisante. De fait, à chaque instant, les deux globes oculaires se déplacent, et je ne crois pas exagérer en affirmant que jamais ils ne demeurent immobiles, même pendant une seconde.

11 arrive même un fait assez remarquable : c’est que, lorsqu’on fixe un objet sans déplacer le plus légèrement du monde l’axe visuel et sans fermer les paupières, au bout de quelques instants la vision de cet objet devient singulièrement confuse. Il est presque impossible de conserver longtemps la sensation précise d’un objet qu’on regarde fixement. Bientôt il se perd dans le brouillard ; un nuage semble l’obscurcir. Il faut alors, si on veut le voir distinctement, fermer les paupières, ce qui change è la fois la tension du muscle ciliaire et l’état de resserrement (ou de dilatation) de l’iris. Bref la fixation du regard est une condition détestable pour la vue nette et précise d’un objet. Il faut nécessairement, pour que cette vue précise ait lieu, la mise en jeu des appareils musculaires, de l’iris, du muscle ciliaire, et des muscles moteurs des globes oculaires : sinon, la vision nette des objets est remplacée par une sensation confuse et imparfaite.

En second lieu, par suite des différentes lois physiques, trop complexes pour être exposées ici, qui régissent la vision binoculaire, il est nécessaire, pour voir un objet, de le considérer sous divers angles. Par exemple, qu’on regarde une statue, je suppose, sans remuer la tête, en fermant alternativement l’œil droit et l’œil gauche; selon qu’on la regardera avec l’œil gauche ou avec l’œil droit, elle sera vue un peu différemment; car certaines parties seront aperçues avec l’œil gauche, qui ne seront pas aperçues avec l’œil droit. De môme, en regardant la statue en face avec les deux yeux, on la verra encore différemment. Mais, pour bien distinguer tous les détails de la statue, il sera nécessaire de déplacer la tête, ce qui fera apprécier le relief, en permettant de voir sous différents angles les saillies et les dépressions du marbre. En réalité, nous procédons toujours ainsi, soit pour regarder une statue, soit pour reconnaître une personne qui marche dans la rue, soit pour l’examen d’un objet quelconque, et nous remuons la tête, à droite, à gauche, et cela à plusieurs reprises, pour distinguer le relief, l’ensemble, les détails, la perspective, etc.

Ajoutons que le plus souvent un objet, alors qu’on ne le regarde pas, est hors du champ visuel, de sorte que, pour que cet objet se trouve dans le champ visuel, il faut faire des mouvements de la tête, des yeux,

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et môme des mouvements de la totalité du corps. Sans ces divers mouvements, la vue serait un sens tellement grossier et imparfait que son utilité serait réduite à bien peu de chose. Voici un chasseur dans une forôt. Pour voir si un lapin ou un oiseau n’est pas k la portée de son fusil, il fait toutes sortes de mouvements; il dresse la tète, la penche à gauche, à droite, se retourne, se baisse, parcourt du regard le feuillage des arbres, le sol qui est à ses pieds. Non seulement il voit, ce qui serait bien peu de chose ; mais il regarde. Ses yeux ne restent pas immobiles pendant le plus petit instant, et, chaque fois que ses yeux changent de direction, il y a en môme temps un changement dans la tension des muscles ciliaires, dans la forme de l’iris, dans la dilatation ou le resserrement des vaisseaux de l’appareil visuel (iris, rétine, choroïde, nerf optique et centres nerveux optiques).

On peut donc résolument affirmer qu’il n’y a pas vision sans mouvement; et que, si l’appareil sensible récepteur existait seul, sans ôtre aidé dans sa fonction par les appareils musculaires qui lui sont indirectement ou directement annexés, cet appareil sensible récepteur serait tellement insuffisant que son rôle serait presque absolument nul.

Pour les autres sens, il faut aussi des mouvements semblables. Lorsqu’un bruit vient frapper l’oreille, immédiatement on tourne la tête de ce côté ; on n’entend pas, on écoute. On déplace la tête pour chercher d’où vient le bruit. En môme temps, les petits muscles placés dans la caisse du tympan, et qui meuvent la membrane du tympan et les osselets de l’oreille moyenne, se contractent ou se relâchent, de manière à adapter la tension de la membrane de la fenêtre ronde à la tonalité ou k l’intensité du bruit qui s’est produit. D'ailleurs, sous le rapport des appareils musculaires annexés k l’organe de l’ouïe, l’homme est le moins bien doué des animaux mammifères, et il est probable que, si les animaux k longues oreilles, comme le lièvre par exemple, ont l’ouïe si perçante, cela est dû en grande partie k l’existence d’un appareil musculaire qui leur permet de mieux recueillir les ondes sonores. Cependant pour l’ouïe, moins de mouvements sont nécessaires que pour la vision. C’est peut-être même, de tous les sens, celui qui peut s’exercer dans la plus grande immobilité. De fait, alors que la paralysie de tous les muscles est complète, au moment de l’agonie par exemple, quand tous les autres sens ont disparu, l’ouïe est encore conservée ; et les mourants peuvent encore entendre ce qui se dit autour d’eux, alors que déjà toutes les autres excitations extérieures restent sans effet.

Pour que le sens de l’odorat puisse s’exercer, il faut nécessairement faire des mouvements respiratoires. Il est presque impossible de distinguer une odeur, si l’on ne fait quelques mouvements des narines. L’expérience de chaque jour nous l’apprend, et on pourra vérifier facilement

NOTES ET APPENDICE

le fait, qu’une odeur, pour être perçue, exige un mouvement inspiratoire et aussi un mouvement des narines. Le mouvement inspiratoire est nécessaire pour que l’air chargé de particules odorantes passe par les fosses nasales ; le mouvement des narines sert à diriger ce courant d’air vers la partie olfactive de la membrane muqueuse qui tapisse les fosses nasales.

Le sens du goût ne peut s’exercer qu’avec les mouvements de la langue. Si l’on place, soit sur la pointe de la langue, soit même à la base de cet organe, une substance sapide, c’est à peine si l’on éprouvera une sensation quelconque ; en tout cas, cette sensation sera très confuse, si l’on n’applique pas la langue à la voûte palatine, en la promenant sirr les divers côtés de la bouche. Pour que la saveur d’une substance placée dans la bouche soit perçue, il faut que la langue la presse contre le voile du palais et la voûte palatine, de manière que la salive imprégnée, de la substance dissoute, s’infiltre îi travers les papilles de la langue. D’ailleurs le voile du palais lui-même et certaines régions du pharynx sont sensibles aux saveurs. Ainsi, à supposer que la langue reste immobile, il n’y aura pas de sensation gustative.

Le sens du toucher nécessite des mouvements plus encore que tout autre sens. Pour apprécier les qualités d’un objet solide, telles que la consistance, la température, la pesanteur, la rugosité, il faut le concours des nombreux muscles qui meuvent nos membres. A supposer môme que, sans que nous ayons fait un mouvement, la peau ait été ébranlée par le contact d’un corps solide, que pourrions-nous en savoir s’il nous était interdit de le tâter, do le palper, de promener la main sur ses diverses parties, de le soulever de terre, d’explorer son poids et sa température, en le prenant de toutes manières, dans divers sens, à plusieurs reprises, et en répétant fréquemment ces mêmes opérations ? Assurément tous ces mouvements sont indispensables. On s’en rendra bien compte en faisant l’expérience suivante. Qu’on applique la pulpe d’un doigt sur un objet quelconque, et qu’on reste ainsi pendant quelques secondes sans déplacer le doigt, sans appuyer le moins du monde, sur cet objet, en un mot en s’abstenant absolument de tout mouvement. Le toucher sera très insuffisant; bientôt, auboulde quelques secondes, d’une minute tout au plus, on aura perdu complètement la notion du contact de cet objet, on ne pourra même plus affirmer qu’il y a un corps étranger, extérieur à l’organisme et agissant sur lui. Au bout de deux à trois minutes toute sensation positive aura disparu. Pour peu que les yeux soient fermés, on ne saura pas dire dans quelle position on a mis les mains; on pourra encore moins juger de la température de l’objet extérieur, car la température d’un corps ne peut être appréciée qu’en explorant successivement les diverses parties de la surface de ce corps. En un mot le sens musculaire et le sens du toucher

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ne peuvent avoir lieu que s’il y a mouvement, et mouvement incessant, des muscles de la main ou des membres.

Ces faits comportent une explication très générale. Ce qui agit sur nos nerfs et nos centres nerveux, ce n’est pas tant l’excitation elle-même que le changement d’excitation. Il est donc nécessaire que celle excitation varie. Étant donnée une excitation constante A, je suppose ; par suite de la fatigue, soit du nerf qui la transmet, soit des centres nerveux qui la reçoivent, au bout de quelques secondes, celte excitation A reste Sans effet. Et il sera nécesssaire, pour qu’il y ait sensation, que l’excitation A soit remplacée par une excitation différente. Sinon il n’y aura aucun effet sensible, soit sur les nerfs, soit sur les centres nerveux, ou du moins l’effet sensible ne se sera produit qu’au début; quelques secondes après le début de l’excitation, toute sensation aura disparu. En réalité, il n’y a jamais pour nos sens d’exci^tion unique ; il y a une série d’excitations différentes Aj, Aj, A3, etc., qui, se répétant très rapidement, finissent par donner une sensation définitive. Diversité, c’est ma devise, disait La Fontaine. C’est aussi celle du système nerveux sensitif. Une sensation unique devient très vite nulle, si elle n’est pas interrompue ou modifiée. Le r-ôle des appareils musculaires annexés à nos sens est donc de substituer à l’excitation unique que les objets extérieurs immobiles leur donnent, une série d’excitations successives qui agissent par leur répétition, et leur incessante transformation.

Ajoutons que l’excitation unique perçue avec netteté est généralement très petite, en dimensions sinon en intensité, pour la Ame et le toucher par exemple, de sorte que, pour la perception d’un objet tant soit peu étendu, il faut nécessairement que nos appareils sensibles se déplacent très rapidement. Sinon il ne sera possible d’apprécier qu’une très minime portion de l’objet extérieur.

En somme, il ne faut pas s’imaginer que, pour recevoir les sensations, l’ôtre reste inactif. Au contraire, il est toujours en mouvement, soit avec conscience, soit inconsciemment.

11 y a entre les sensations et les mouvements une chaîne sans fin qui n’est brisée que par l’artifice de la démonstration. Une sensation quelconque A, provoque un mouvement B,. Ce mouvement B, est destiné à faire naître une sensation nouvelle Aj, très voisine de la première. La sensation Aj provoque à son tour un mouvement B^, nécessaire à la sensation A3, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la sensation définitive, somme de toutes les petites sensations antérieures, soit juste et suffisante.

Ainsi, de môme que la sensation provoque le mouvement, de même le mouvement est nécessaire à la sensation. D’ailleurs on ne saurait concevoir un être sensible et immobile: ce serait une monsirueuse absursurdité qu’un être inerte, subissant les excitations extérieures et inca-

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pable de s’y soustraire ou de les rechercher. Dans la nature, cette absurdité n’existe pas, et, même pour les organismes inférieurs, il y a toujours mouvement, dès qu’il y a sensibilité.

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