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III. De l’influence des mouvements sur les idées

Tout n’est pas dit lorsqu’on a expliqué l’influence des nerfs moteurs et des centres nerveux sur le mouvement; car les muscles ont des nerfs sensitifs, centripètes, de sorte que chaque contraction musculaire provoque une excitation nerveuse qui remonte aux centres, et peut produire, soit un mouvement réflexe, soit une sensation consciente (perception) ou inconsciente.

Nous ne nous occuperons pas ici des mouvements réllexes, mais seulement des sensations provoquées par les mouvements.

Trois cas peuvent se présenter : en effet le mouvement musculaire dont la notion est transmise aux centres nerveux peut être un mouvement voulu, réflexe ou communiqué.

Lorsque je fais un mouvement, quand j’écris ces lignes par exemple, ce mouvement est voulu, et j’ai conscience à la fois de l’effort musculaire que je fais, et des mouvements accomplis par mes muscles de Tavant-bras et de la main. Par quelle voie ces contractions musculaires reviennent aux centres nerveux, c’est un point que je n’examinerai pas ; car cette étude m’entraînerait loin du sujet que je me propose de traiter ici. Il suffira de rappeler le fait.

Dans le second cas, le mouvement n’est pas voulu, mais réflexe. Par exemple, si l’on approche vivement un objet de mes yeux, immédiatement mes paupières se fermeront, et ce mouvement réflexe sera perçu de la même manière que si j’avais réellement voulu fermer mes paupières. Dans les deux cas, la notion du mouvement, soit réflexe, soit volontaire, arrive aux centres nerveux, et très probablement par l’intermédiaire des nerfs sensitifs du muscle.

En troisième lieu, le mouvement peut être communiqué. Si par exemple quelqu’un me prend la main et me tire le bras pour l’étendre, mes muscles de l’épaule, du bras et de l’avant-bras, changeront d état ;

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de tension, de tonicité, et cette modification musculaire, qui n’est pas une véritable contraction, sera cependant, tout aussi bien qu’une contraction, perçue par les centres nerveux.

L’influence de ces mouvements communiqués sur l’association ou la production des sentiments et des idées est très remarquable, surtout dans certains cas pathologiques.

On sait, depuis'les expériences de Braid, que, chez les individus hypno' tisés ou somnambules, il sufifit de donner aux membres une certaine attitude pour que des sensations en rapport avec cette attitude prennent aussitôt naissance. Ainsi, par exemple, à un individu hypnotisé, si l’on ferme le poing droit, et si l’on étend le bras, aussitôt la figure prendra l’expression de la colère, de la menace, et tout le corps se conformera à cette attitude générale de colère ou de menace. Si on lui fait joindre les mains, les traits prendront une expression suppliante ; il se mettra à genoux, et semblera par toute son attitude implorer humblement la pitié.

Chez quelques hystériques, telles par exemple que certaines malades de la Salpêtrière, qui sont dans le service de M. le professeur Charcot, on observe facilement des phénomènes de ce genre, et rien n’est plus instructif que ces observations.

Naturellement, chez toutes les malades, les phénomènes ne sont pas aussi nettement accusés. Plus l’intelligence est développée, plus les idées provoquées par des attitudes sont exprimées avec puissance. Sur une de ces malades particulièrement,, il ne faut qu’un faible mouvement pour provoquer immédiatement une série de sentiments exprimés par des mouvements très compliqués. Lorsque L*”^ est endormie, il suffit de lui faire faire un geste pour qu’aussitôt toute son attitude se conforme à la signification de ce geste. Ainsi, en lui mettant la main droite à la bouche, comme si on lui faisait envoyer un baiser, aussitôt elle se met à sourire, et sa figure prend une expression amoureuse; si on lui lève l’index droit en le mettant horizontalement à la hauteur de l’œil, elle s’imagine qu’un oiseau vient s’y placer : alors elle le caresse et se fait becqueter par lui. Un geste indiquant l’éloignement lui fait croire que l’oiseau s’est envolé; elle court dans la salle et suit des yeux l’objet imaginaire, etc.

Ces faits, d’une assez grande importance psychologique, ont reçu le nom de braidisme ou de suggestion. 11 est assez remarquable que la suggestion peut être localisée à un côté du corps, en sorte qu’en faisant avec le poing gauche le geste de la menace, et avec la main droite le geste d’envoyer un baiser, les traits prennent à gauche l’aspect de la colère, et à droite celle de la tendresse amoureuse.

A vrai dire, ces suggestions, c’est-à-dire ces idées provoquées par des altitudes, ne sont pas très diiîérentes des autres excitations qui viennent

NOTES ET APPENDICE

frapper l’esprit des individus endormis, et faire naître chez eux des idées et des sentiments. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit du môme phénomène : à savoir une idée provoquée par une excitation extérieure, que celte excitation soit un mouvement communiqué aux muscles ou une impression sensorielle.

Il est nécessaire d’expliquer pourquoi chez les somnambules les suggestions se produisent aussi facilement et avec autant de force d’expression.

Chez les somnambules, il y a un automatisme complet, tel que le patient répond aveuglément, sans résistance, sans volonté, à toutes les excitations extérieures. Mais il faut que ces excitations soient d’une nature spéciale, ou qu’on provoque l’attention du patient vis-à-vis d’elles. Ainsi, que ses yeux soient ouverts ou fermés, le somnambule ne voit pas, ou du moins ne voit que si on l’excite à voir : (peu importe d’ailleurs, pour se charger de ce soin, que ce soit le magnétiseur ou une autre personne, quoi qu’en disent les magnétiseurs de profession). L’individu endormi est dans une sorte de stupeur. L’excitation qui le fera sortir de cette stupeur sera toute-puissante, et l’idée, quelle qu’elle soit, provoquée par cette excitation unique, régnera souverainement dans l’esprit. Ainsi, par "exemple, qu’on prononce devant une personne endormie le mot de serpent, ou simplement qu’on fasse sur le plancher les zigzags onduleux simulant les mouvements de l’animal rampant, aussitôt l’idée du serpent se présentera, sous la forme d’une image réelle extérieure, à l’esprit du somnambule, et, en même temps que l’image du serpent, prendront naissance tous les sentiments que cette image peut provoquer. Ces sentiments ne sont pas seulement intérieurs; ils se traduiront par l’attitude du corps, par les traits de la physionomie, exprimant la répulsion, le dégoût, l’horreur.

Une comparaison vulgaire fera bien comprendre pourquoi la suggestion est si puissante. En effet, on peut assimiler la situation d’un individu éveillé à celle du spectateur dans un théâtre. Les lumières, le bruit de l’orchestre, les mille personnes qui l’entourent, sont pour son esprit, par l’intermédiaire des sens, d’innombrables excitations qui se corrigent pour ainsi dire l’une par l’autre, en sorte qu’aucune n’est prédominante. Chacune cependant a son rôle, et contribue à provoquer l’ensemble des sensations qui animent le spectateur. Supposons au contraire le même individu dans une solitude absolument obscure et silencieuse; si l’une des innombrables excitations qui avaient passé inaperçue dans la salle de spectacle, au milieu de la lumière, du bruit et de la foule, vient à frapper ses sens, elle provoquera une idée, une sensation puissante, tandis que, dans la salle de théâtre, cette même excitation, disparaissant au milieu des autres, aurait été sans effet.

l’homme et l’intelligence.

Lorsqu’on est à l’état de veille, tous les sens sont également éveillés; la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, apportent à chaque instant des sensations variées et nombreuses. On est comme dans un théâtre bruyant et éclairé. Au contraire, les sens du somnambule sont assoupis. Peu de sensations arrivent à vaincre son engourdissement. Aussi celle qui a pu pénétrer dans l’esprit devient souveraine, excite des émotions fortes, et provoque une série d’idées dérivant de cette sensation toute-puissante. En un mot, la sensation est forte parce qu’elle est unique.

Ainsi ce qui caractérise le somnambule, au moins lorsqu’on le laisse en repos, c’est qu’il n’est pas en rapport avec le monde extérieur. Il semble même que le monde intérieur n’existe pas pour lui, et que les seuls sentiments qu’il puisse éprouver sont ceux qui lui ont été inspirés, suggérés, par une excitation venue du dehors.

Non seulement cette excitation fait vibrer toute son intelligence, mais encore la sensation forte ainsi provoquée est aussitôt traduite par des mouvements extérieurs. L’attitude est si expressive, la physionomie si naturelle que tous ceux qui ont eu l’occasion, je dirais presque le plaisir, d’assister à une de ces scènes de minique somnambulique, en ont gardé profondément le souvenir : nul peintre, nul sculpteur n’ont pu réaliser avec autant de vérité les divers sentiments de l’âme, colère, extase, amour, admiration, menace, mépris, dégoût, frayeur, que ces pauvres filles hystériques, lorsqu’on provoque chez elles pendant le sommeil magnétique ces mêmes sentiments. Un jour, un acteur justement célèbre, assistant à ces scènes de suggestion et de mimique, médisait que c’était la meilleure leçon d’expression qu’il eût jamais prise, et qu’il lui serait probablement impossible d’atteindre une telle perfection.

En effet, on conçoit sans peine que, lorsqu’un individu est envahi tout entier par une seule sensation, cette sensation s’exprime au dehors dans toute sa plénitude par des gestes appropriés. Il est difficile de trouver un individu qui, à l’état normal, soit envahi aussi complètement par une passion aussi simple. S’il est en colère par exemple, à sa colère se mêleront sans doute le mépris ou la frayeur ; ce ne sera pas une colère schématique, théorique, aussi dépourvue de tout mélange que sera la colère du somnambule livré tout entier â ce seul sentiment.

Ces faits de suggestion observés chez les somnambules sont-ils applicables à la seule pathologie? Nous ne le pensons pas. Nous croyons au contraire qu’ils doivent être étendus à la psychologie normale. En effet les données de la pathologie ne sont jamais que des données physiologiq res, mais avec exagération de certains phénomènes, ou atténuation de certains autres. Si, chez un somnambule, une attitude communiquée provoque aussitôt une idée en rapport avec cette attitude, de même (on sera presque forcé de l’admettre) chez une personne normale, un

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mouvement musculaire, communiqué ou réflexe, provoquera aussi une idée en rapport avec ce mouvement.

Il est donc très vraisemblable que, chez les individus en état de veille, chaque mouvement provoque des idées et des sentiments, tout aussi bien que chez les somnambules. La seule différence est que, chez le somnambule, cette idée provoquée devient, par suite de la passivité et de l'isolement de l’esprit, toute-puissante, tandis que, chez l’individu éveillé, cette idée se confond dans l’ensemble des sensations de toutes sortes qui arrivent aux centres nerveux. En somme, il n’y a là qu’une différence de degré: chez le somnambule, la sensation est plus forte : chez l’individu éveillé elle est plus faible ; mais elle existe aussi bien dans le second cas que dans le premier.

La conclusion générale qu’on peut tirer de ces faits est assez importante: chaque momement, soit volontaire, soit réflexe, soit communiqué, retentit sur les centres nerveux, et modifie le cours de nos idées et de nos sentiments.

Par suite de la complexité des actes cérébraux et médullaires qui font mouvoir les muscles, nous exécutons des mouvements qui ne sont pas toujours des mouvements voulus, conscients : il en est qui sont réflexes ; il en est d’autres, qui, sans être à proprement parler réflexes, se font machinalement. La conscience de ces mouvements n’est pas dans la volonté qui les a commandés, mais dans la sensation musculaire qui les transmet aux centres. Combien des phénomènes intimes de la pensée nous resteraient inconnus, s’ils ne se traduisaient pas au dehors par un mouvement de nos muscles?

Le sens musculaire est la voie par laquelle un grand nombre de phénomènes inconscients deviennent conscients.

Pour prendre un fait qui précisera ma pensée, supposons quelqu’un lisant un ouvrage ennuyeux (comme celui-ci par exemple) et ne se rendant pas bien compte de son ennui. S’il vient à bâiller pendant sa lecture, ce bâillement involontaire l’avertira de son ennui: cet ennui inconscient deviendra conscient par suite du mouvement qu’il aura provoqué et qui aura été distinctement perçu.

Mais ce ne serait pas attribuer au sens musculaire une importance suffisante que de lui assigner le rôle de donner à l’esprit la conscience des mouvements et des altitudes du corps. Il faut encore admettre que, parmi les sensations musculaires, il en est beaucoup qui ne sont pas perçues, et qui, arrivant aux centres nerveux, ne pénètrent pas jusqu’à la conscience. Ces sensations inconscientes modifient nos pensées et nos sentiments, sans que nous puissions nous en rendre compte. En définitive, l’état de l’esprit est (au moins en grande partie) le résultat des excitations extérieures, et, parmi ces excitations extérieures, le sens musculaire occupe une place très importante.

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