XVII. — Évolution de Vidée du diable
C’est surtout à la fin du xvi® siècle et au commencement du xvii* siècle, que règne l’idée du diable, avec son corollaire obligé, la poursuite et l’exécution des sorciers. Il est permis de supposer qu’aux xiii®,xiv%et XV® siècles, il y avait des exécutions tout aussi nombreuses.
(1) Un curieux passago d'Agrippa d’.Aubipné (ri/e par il. Lespy. Les sorcières dons le liêarn. Pau, 187a, p. 38) montre que déjà en 1587 quelques médecins tendaient à ne xoir dans les phénomènes de sorcellerio que des faits naturels : — * Le procès changea l'opinion de quelqu'un de ces juges et de ces médecins, entre anltrcs du second président, qui avoyenl apris à Paris à changer le crime des sorcières en maladies. » L’opinion fut peu changée d’ailleurs | car il y eut, dans ce même procès, trente-quatre sorcières condamnées à mort et exécutées.
(2) Relation d’une hgsléro- démonopathie épidémique observée à ilorzine (llaule Savoie) par M. Arlhauil. Lyon 18r>2. Tirage à part de la Gazelle médicale de Lyon.
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En lüutcas, riluprinierie n’existant pas, et les archives publiquesde cette époque étant pour la plupart détruites, il ne nous reste pas de témoignages, et nous ne pouvons que faire des suppositions sur la cruauté du moyen âge à l’égard des sorcières. A la vérité elles sont justifiées: car, dès que l’imprimerie apparaît, aussitôt les livres de sorcellerie et de démonologie voient le jour. Le nombre en est immense. Ils sont tous curieux à lire, et on ne sait ce qu’il faut plus admirer, la bêtise ou la cruauté de leurs auteurs.
Les bibliophiles devraient chercher h dresser le Catalogue de la bibliothèque d'un sorcier. Ce serait un travail bien intéressant et bien instructif. Mais il ne ferait pas honneur au bon sens de nos ancêtres.
Dans un livre qui exigerait pour être lu un courage au dessus des forces humaines (1), se trouve une figure extrêmement curieuse (2j; c’est le stigmate diabolique. Le démon a laissé sur le corps de la jeune fille possédée l’image de sa main noire et velue, et l'auteur nous donne le fac simile de cette trace du démon.
. Je n’ai pas pu bien savoir si ce démon était un ange des ténèbres ou un ange de lumière, car l’auteur de ce récit parle tantôt d’extase, tantôt de possession.
« Virgo in prof undissimam extasin abripitur. Nullus motus, nullus sensus, vix ex venœ et cordis palpitatione tenues vitœ rellquiæ deprehenduntur. Horam unamis raptus tenuit. Tum ilia subito, veluti e lethargo excitata algue evigilans, horrida, prodigiosa et mira se intérim vidisse ostenta narrai. »
On reconnaît à ces caractères les phénomènes de certaines attaques hystériques.
Dans les temps modernes, il y a eu des stigmatisées, des extatiques, des mystiques, qui, au grand déplaisir de quelques chrétiens éclairés, ont donné comme un objet de sanctification le spectacle, baroque ou repoussant, de leurs infirmités. On trouvera dans le livre de M. P. Richer, et dans V Iconographie photographique de la Salpétrière, d’intéressants détails à cet égard.
En somme l’évolution de l’idée diabolique depuis le xyii-* siècle peut se résumer en un mot. Le diable a été vaincu. Il n’y a plus de possession par les mauvais anges.
.Mais il reste encore la possession par les bons anges.
Ce qui, au xvi' siècle, aurait fait brûler, aujourd’hui sanctifie. Marie .\lacoque, Marie Moerl de Kaltern, Louise Lateau, si elles avaient vécu du temps de Bodin, auraient été exorcisées, peut-être brûlées. Mais les
(0 Gisberti Voetü seU-cIrr ilispitlaliones throloyicii’. Gtrer.ht .'ipnl .loli.innom a Waesberge. ifi.So.
(2) Loc cil. T. K. I‘ar$ xccnndn . au chapitre de xigni.x cl prnhniinnilmx xpiriliium.
p. lino — ii.s.a.
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temps sont changds. On ne les a ni exorcisées, ni brûlées, on en a fait des saintes.
Saintes ou possédées ; peu nous importe. Nous savons qu’elles sont tout simplement des malades.
XYIII. — Quelques jtigements de sorcières.
Les exemples de sorcières brûlées pour des crimes imaginaires sont innombrablas. Tous les livres de magie, de sorcellerie, de jurisprudence, de théologie, du xv% du xvi®, voire même du xvii® siècle, en sont remplis. C’est à frémir d’horreur quand on voit cette cruauté humaine Il des époques si proches de nous.
Faisons quelques citations : elles sont d’une éloquence incomparable.
Marie Aariaans, âgée de 70 ans, avait confessé volontairement que le diable lui avait fait renier Dieu, et qu’après lui avoir donné, pour arrhes du mariage qu’il prétendait contracter avec elle, une pièce d’or: en apparence, laquelle se changea ensuite en excrément d’enfant, il l’avait connue charnellement et donné un petit pot plein d’onguent avec lequel elle avait ensorcelé plusieurs personnes. Une nuit l’ennemi l’ayant éveillée^ Utrecht, il l’apporta à Wianen, pour ensorceler un certain Adrian, après quoi il la rapporta à Utrecht. Elle avoua qu’elle en avait encore ensorcelé trois autres, tant avec cet onguent qu’avec autre chose,et qu’il -y eut deux à qui cela ne fit rien. Sur cette confession, cette femme fut condamnée à être étranglée et ensuite brûlée, le 18 décembre 1591, à Schoonhoven.
Deux ou trois femmes furent Iprûlées en 1601, en Zéolande. D’autres, en 1607, dans le môme pays, pour les raisons suivantes : un marchand, nommé Barcher, vit des esprits autour de sa femme, de ses enfants et de sa servante, après quoi, un crapaud épouvantable. Le neveu de Barcher fut ensorcelé tellement qu’outre contorsions étranges et horribles de tout son corps et de tous ses membres, il fut élevé de terre de la hauteur de deux toises ; le diable lui tira de la gorge un feu allumé. Barcher sentit de grandes oppressions, et il déclara que c’était *e diable qui appuyait sur lui, comme si c’eût été un sac de blé. La servante vit un monstre fait comme un singe. La femme, allant à Norderup, chemina dans un charriot qui ne pouvait point aller. Pour le retour, elle fut onze heures en chemin ; elle entendit du bruit dans les arbres, un rat la mordit au doigt sans qu’il y parût : mais elle fut bien un mois sans le pouvoir remuer. La<nuit suivante, on sentit sur le lit une chaleur excessive, et la couverture de dessous se trouva pleine de crottes de rats. Ensuite un épouvantable rat sauta sur le lit, mangea un morceau du traversin. Un autre enfant' fut tourmenté par le diable qui
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courait sur lui en forme de petit cochon, grondait comme un pourceau, chantait comme un coq, et aboyait comme un chien. Il battit cruellement l’enfant à coup de souliers. Tous ces maléfices hâtèrent la fin de Barcher. Quant à sa veuve, elle fut tourmentée encore. Pendant qu’elle était en route pour Ilarlof, elle vit son charriot disparaître et remplacé par deux corneilles. Une autre fois son charriot versa. Un brasseur, qui était avec elle, perdit son bissac, et, quand il le retrouva, il lui parut si pesant à porter qu’il crut que le diable y était. A la suite de ces crimes, Hélène, Catherine (qui avait paillardé avec le diable), Jeanne Thomas, et d’autres, furent brûlées.
On trouvera bien d’autres récits analogues dans le Monde enchanté de Balthazar Becker. Ce livre, écrit à la fin du xvii'* siècle, fait ôontraste par son bon sens avec les absurdités et la cruauté qui llorissaient quatre-vingts ans auparavant. Uu commencement à la fin du xvii° siècle, il s’est creusé un abîme. Pascal et Uescartes ont parlé.
Voici d’.autres citations extraites d’un intéressant travail de M. Ch. Potvin (Ij.
Jeannette, constituée prisonnière à Ypres, pour avoir renié Dieu abjuré son baptême, s’être rendue en la compagnie du diable, et avoir eu accointance charnelle avec lui ; par son abominable conseil avoir ensorcellé plusieurs chevaux, vaches et autres bêtes ; par le moyen de certaine poudre reçue du diable, avoir fait mourir Jean Christophe ; rencontrant sur le marché d’Ypres Jacques Petre, et le poussant du poing sur la poitrine, l’a tellement ensorcelé que depuis la môme heure a été affligé d’une étrange maladie. A tourmenté encore d’autres personnages au moyen de poudres diaboliques ; pour récompense et salaire de quoi a reçu de son diable k bon compte six pièces de XXV sous. Exécutée par le feu le 12 avril 1602.
Jeanne a eu conversation charnelle avec le diable, a ensorcelé une fillette et aucunes vaches, par le moyen de certaine poudre reçue du diable. Brûlée le 13 septembre 1602.
Catherine Tancré, mendiante, âgée de 77 ans, brûlée le 28 novembre 1603, pour avoir reçu dans sa cbarnbre à coucher, durant la nuit et à différentes reprises, le mauvais esprit sous la forme d’un homme habillé de noir et avoir eu un commerce charnel avec lui.
• Catherine Hacco, passant devant les chevaux d’un brasseur, l’a menacé : Tun de ces chevaux est mort le lendemain. Son gendre est travaillé d’une étrange maladie, pendant laquelle il a dit que sa bellemère était sorcière. Faite prisonnière, elle est attachée, malgré quoi on la trouve toute seule ès fumier et cortils d’alentour. En outre elle
(l) MOert et Isabelle, fraijmenis sur leur réi/ne, linuellrs. ISiil.
l’iiommk et l’intelligence.
porlu un chapelet sans croix. Elle est alors mise à la torture ; avoue sa sorcellerie et est exécutée par le feu.
Laurence Duvivier, âgée de 92 ans, a adtiéré au diable charnellement, s’est trouvée aux danses nocturnes, a reçu sa marque et de la poudre ; a fait mourir par cette poudre deux enfants, a abusé de l’hostie sacrée. Elle est brûlée par le feu. Octobre 1602.
En Savoie, mêmes exécutions ; Geneviève (1) s’est approchée d’une mare, a frappé l’eau et aussitôt a fait tomber la grêle. A jeté dans la mare une substance qui s’est changée en insectes dévorants ; un nuage a absorbé ces insectes et est tombé en pluie sur des légumes qui ont tous été détruits. Elle est gehennée et brûlée. (lo46). Avec elle sont aussi brûlées quatre autres sorcières, tout aussi coupables.
Mais, pour raconter en détail toutes les monstrueuses et cruelles inepties de ces jugements, de ces accusations, de oes exécutions, il faudrait un gros ouvrage que nous ne nous sentons pas le courage d’écrire. Ce serait cependant aussi de la psychologie. Quelle défiance ne doit pas nous donner de nous-même une erreur si monstrueuse, si universelle, et si proche de nous. Quoi ! trente ans avant Descartes, Pascal, Corneille ; après Shakespeare, Rabelais, Montaigne, au xvii' siècle enfin, il s’est trouvé en Angleterre, en France, en Flandre, en Allemagne, en Savoie, en Espagne, en Danemark, en Suède, dans toute l’Europe, des juges, les hommes assurément les plus instruits de leur époque, pour rendre de pareils jugements : il y a une opinion publique qui, sans exception, a ratifié ces exécutions.
N’est-ce pas ici le lieu de répéter le mot de Montaigne ? « Quel monstre est-ce donc que l’homme ? >•
XIX — Lycanthropie.
En Bourgogne (2) un chasseur vit, dans une forêt, un loup qu’il perça Lie flèches; il suivit la trace de l’animal au sang, et le vit ensuite entrant dans une maison. Curieux de savoir ce qui adviendrait, le chasseur pénètre à son tour dans la maison. Quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut un homme portant une blessure au même endroit que le loup avait été atteint I Point de doute ; cet homme était un loup-garou, et la femme qui le soignait une sorcière. Loup-garou et sorcière furent conduits devant le juge; la torture leur fit révéler leurs crimes, et ils furent exécutés.
Cette histoire, racontée de diverses manières, fait le fond de la
(1) La Justice clics sorciers au .YIT"' siècle. Discours prononce' à la rentrée solennelle rie la Cour rie Nîmes. iNimes 1880.
(2) De fascina libri très in quibus mnnes fa.srini spccies et cau.sir describunlur. Leonardo Vairo Ancloro.P.arisiis, apiid .Mcolaum Chesnoan. 1583.
NOTES s;t appendice.
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doctrine de la lycanthropie ; et il u’a pas fallu plus que cette fable pour asseoir sur des bases solides la croyance que les sorcières peuvent changer les hommes en loups.