XIV. — Analogies de l’état normal et de l’état pathologique
Plus on étudie, en les comparant, les faits normaux et les faits pathologiques, plus on trouve qu’ils sont étroitement unis. Claude Bernard répétait cela souvent dans ses cours et ses conversations: un fait morbide n’est que l’exagération d’un fait normal.
Pour prendre des exemples dans la pathologie mentale, est-ce que les principales formes de délire ne sont pas en germe dans Pespritde tout le monde ? La mélancolie, le délire de persécution, le délire de négations, le délire religieux, le délire ambitieux, est-ce que chacun de nous ne nej,es a pas en soi, à l’état de germes? Qui donc n’a senti à tel ou tel moment de sa vie des tendances à l’un ou l’autre de ces délires, des idées déraisonnables, dans le sens de la tristesse, de la persécution, de la négation, de la religion, de l’ambition, qui tendaient à se faire jour, semblant tenter un effort pour envahir l’esprit, et plus ou moins promptement repoussées par des idées plus raisonnables ?
D’ailleurs môme les phénomènes du somnambulisme ne sont pas bien loin de notre état normal. Qu’est-ce dottc que le sommeil normal, sinon •a perte de la conscience, avec un demi-automatisme? Le sommeil normal des enfants est presque du somnambulisme (1), et même beaucoup d’adultes ont un sommeil qui y ressemble un peu. Beaucoup d’individus étant parfaitement endormis, peuvent, dans une certaine mesure, répondre aux que.stions qu’on leur fait, et répondre, parfois assez correctement, sans qu’ils en aient au réveil le souvenir.
Bref il me paraît que tous ces phénomènes si complexes, qui peuvent être, jusque à un certain point, dissociés et analysés chez le somnambule, sont des phénomènes naturels et normaux. Automatisme, inconscience, illusion, hallucination, amnésie, tout cela, à des degrés divers et avec des combinaisons dilTérentes, existe à l’état normal.
On ne trouve chez le somnambule rien qui n’existe, plus ou moins
(I) Quand mon polit garçon, âgé do cinq ans, est profondément endormi, et qne je vais le soir reml)russer, il me dit : " Bonsoir, papa, » el cependant il ne se réveille pas, Cl conlimie à dormir profondément- .\n réveil il n’a aucun souvenir de ee qn’il a dit.
NOTES ET APPENDICE
marqué, chez l’homme adulte, bien éveillé et bien portant. Toutes les manifestations intellectuelles du somnambulisme ne sont que le développement de quelques fonctions intellectuelles de l’homme éveillé.
C’est une des raisons qui m’empêchent absolument d’admettre la simulation. En effet, quelque étrange que paraisse la pensée d’un somnambule, elle ne diffère de la pensée normale que par des nuances dont toutes les transitions peuvent être prises sur le fait.
XV. — Quelques mois sur la bibliographie et l’histoire du Somnambulisme.
L’histoire du somnambulisme peut se diviser en trois périodes.
Nous ne parlons ici ni des temps anciens ni des pratiques qui depuis un temps immémorial sont en usage en Orient. — En effet, ces coutumes n’ont rien à faire avec ce que nous savons aujourd’hui du somnambulisme et du magnétisme.
La première période commence à Mesmer; et c’est en l’année 177S que parait le premier mémoire où ce mot de magnétisme animal est prononcé.
Mesmer est certainement l’initiateur du magnétisme, mais il n’en est pas le fondateur. C’est le marquis Armand de Puiségur qui eu a donné le premier la formule, telle qu’elle est acceptée encore aujourd’hui par beaucoup de magnétiseurs. Puiségur découvrit, en 1784, qu’on peut provoquer par l’imposition des mains, et sans le baquet magnétique, un sommeil sans crises ; que, de plus, c’est la volonté du magnétiseur qui produit le sommeil. (1)
Le nom de Puiségur doit donc être mis au même rang que le nom de Mesmer. Sans Mesmer, Puiségur n’aurait pas fait ses expériences de somnambulisme; sans Puiségur, le magnétisme n’existerait pas, et on aurait tout au plus conservé, dans l’histoire des folies humaines, le souvenir des convulsionnaires du baquet, comme on a fait pour les convulsionnaires de saint .Médard.
De 1784 à 1842, les expériences sérieuses et le charlatanisme se succèdent avec des chances diverses ; d’une part, la crédulité aveugle fait admettre beaucoup de sottises; d’autre part, le scepticisme, aussi aveugle que la crédulité, fait nier beaucoup de vérités. Parmi les magnétiseurs il y a des charlatans, des imposleurs; mais aussi quelques hommes de bonne foi animés d’un véritable amour pour le bien. Ceux-Iè, malheu-
! 1) Mémoires pour servir à l'hüloire H à l'élablissement du mor/iiélisnir animal. I.ondres. 1786. Ce livre est d'un (jrand intérêt. Il a été éerit par un homme crédule, mais honnête, et renferme bien des faits qui seraient utiles à connailre. Aujourd'hui, au point de vue de la simulation, rien n’est pins carieux que de retrouver dans le livre de Puiségur tout ce qu’out décrit, sans connaître l’ouvrage initial, les expérimentateurs modernes et contemporains.
l’hommk et i/intelligenck.
reusement n’ont pas une éducation scientifique suffisante pour faire adopter leur opinion, et pour distinguer, dans la masse confuse des phénomènes de* toutes sortes qui se présentent, ce qui est vrai de ce qui est faux.
Avec Puiségur, Reichenbach,Deleuze, Dupotet, Lafontaine, Faria, Bertrand, Foissac, Petetin, Husson, et bien d’autres, le magnétisme est vers 1840 formulé dans celte doctrine que la volonté du magnétiseur émet un fluide spécial qui agit sur les individus, et les plonge dans un état de sommeil ; que ce fluide est souverain pour la guérison des maladies ; que l’individu endormi est soumis, corps et âme, à la volonté du magnétiseur; que le magnétiseur peut transmettre sa volonté à distance, à travers les corps opaques ; que le somnambule peut apercevoir distinctement ses organes,connaître quels organes sont malades, et quels médicaments leur conviennent, que ses sens sont transposés, qu’il peut lire avec l’épigastre ou la paume de la main, qu’il peut deviner l’avenir et voir à distance.
Toutes ces fables font que les observateurs sérieux de cette époque rejettent en bloc tous les phénomènes magnétiques. Comme conclusion unique et absolue les savants disent : « Il n’y a rien de vrai. »
Voilà à quoi avaient abouti tant d’efforts. Le faux avait noyé le vrai.
En 1842, James Braid, médecin de Manchester, découvrit qu’un objet brillant, étant regardé fixement, détermine un état particulier du corps et de l’esprit, qu’il appela hypnose ou hypnotisme, et qu’il étudia avec soin. 11 analysales phénomènes decatalepsie, de contracture, d’anesthésie; prouva (]ue la volonté d’un magnétiseur n’est pas nécessaire, et démontra, en outre, que les mouvements musculaires exercent une influence sur les idées et les conceptions. C’est à Braid qu’on doit la première notion exacte de l’hypnotisme, de la fascination, de la suggestion, de la catalepsie, et de la contracture somnambulique.
Pendant les années qui suivent, on confirme les observations de Braid; quoiqu’à vrai dire peu de médecins s’en occupent. L’opinion générale tend de plus en plus à celte doctrine : qu’il n’y a pas de somnambulisme : qu’il y a un hypnotisme, c’est-à-dire une fatigue de la vue par un objet brillant,fatigue qui retentit sur les centres nerveux; mais qu’en dehors de cette hypnose, phénomène physiologique de peu d’importance, qu’on observe à un moindre degré sur les animaux, il n’y a aucun phénomène magnétique véritable, et que tous les dires des magnétiseurs, à ce sujet, ne sont qu’iinpostures.
Toutes les tentatives, toutes les recherches expérimentales sérieuses, depuis Braid jusqu’à ces dernières années, ont été toujours dirigées dans ce sens ; à savoir: la fixation du regard par un objet brillant, et l’hypnotisme que cette fixation provoque.
NOTES KT APPENDICE
D’ailleurs l’état de la science à cette époque se trouve exactement indiqué par deux excellents articles de nos grands dictionna res de médecine. [/article Hypnotisme de M. Mathias D aval, dans le Dictionnaire tle médecine et de chirurgie pratiques ; l’article Mesmérisme deM. Dechambre, dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales {187 i). Ce qui est caractéristique, c’est 1e titre même de ces deux articles qui expriment l’opinion générale, tout à fait divisée alors en deux groupes. Pour M. Dechambre, il n’y a rien qu’une imposture; tout se ramène à la crédulité aveugle ou à la mauvaise foi ; tous les faits invoqués ne sont que jongleries mesinériennes : delà le titre qu’il donne à son travail. Quant à M. Duval, il considère comme indiscutable l’existence de l’hypnotisme, et, avec un grand talent d’exposition, il en donne des preuves nombreuses. Mais il ne parle pas de somnambulisme, et, fidèle à l’idée générale qui régnait alors, n’admet guère que la théorie de l’objet brillant, et de l’hypnotisme par la fatigue de la vue.
Il me sera permis de rappeler qu’à celte époque j’ai fait une série de recherches qui ontexercé quelque iniluence sur les données scientiliques précises relatives au somnambulisme.
En 1869, le hasard me rendit témoin d’une séance de magnétisme, qui me fit penser qu’il y avait peut-être quelque vérité au milieu de beaucoup de grimaces. Il ne me fut possible d’étudier plus sérieusement la question qu’en 1873, alors que j’étais interne de M. Le Fort à l’hôpital Deaujon. Pendant une année entière je poursuivis, avec quelque passion, ces expériences, et, en 1873, je publiais dans le journal de M. Robin (1) un article sur le somnambulisme provoqué.
Dans ce mémoire je démontrais, entre autres choses, les trois propositions suivantes ;
1® On ne peut admettre que les phénomènes somnambuliques, magnétiques ou hypnotiques, sont dus à la simulation; l’existence du somnambulisme provoqué est un fait aussi certain et aussi indiscutable que l’existence de l’épilepsie ou de la lièvre typhoïde;
2® Les passes magnétiques, les excitations faibles de toute nature, agissent aussi bien et môme mieux que la fixation d’un objet brillant, pour déterminer le somnambulisme ;
3° Les phénomènes qu'on observe se montrent aussi dans les di- \ erses intoxications ou perversions du système nerveux central. Elles consistent principalement en deux phénomènes; riiallucinalion provoquée et raulornalisme.
Parmi ces faits; les uns étaient nouveaux; quelques autres claienl déjà connus. En tout cas, il y avait, je pense, mérite à parler de ceux-
(\) Journai de l'anatomie et de la physiologie, 187:j. T. XI, [). i"l.
L IIOMMK ET L’iNTELMfJENCE.
là à cotte époque, alors que les faits de ce genre étaient, aux yeux de la plupart des savants, relégués dans le domaine de la fable.
Pendant les années qui suivirent, de beaux travaux enrichirent beaucoup nos connaissances sur le somnambulisme et le magnétisme. Les recherches de M. Charcot et de ses élèves, en France, qui datent de 1878 ; celles de M. Heidenhain, à Breslau, établirent sur des bases indiscutables un certain nombre de faits importants et nouveaux; de sorte que nous avons maintenant un ensemble de connaissances assez précises sur le somnambulisme provoqué.
Ainsi peut, je crois, se diviser l’histoire du somnambulisme en trois périodes. La période de Mesmer et de Puiségur, de 1775 à 18i2; la période de Braid (1812-1874), et enfin la période contemporaine où mes recherches (1875), celles de M. Charcot (1878), et celles de M. Heidenhain (1879), ont fait sortir de la légende l’histoire du magnétisme animal.
Je donnerai ici l’indication de quelques ouvrages et revues, d’origine récente, où cette question a été traitée. Ces indications suffiront, je pense, pour permettre au lecteur d’être tout-à-fait au courant des importantes recherches contemporaines.
Review on Mjpnotism, — American Journal of the Medical science, 1882. Janvier. N“ 165, pages 143 à 163.
Der Hypnotismus : ausgetoahlte Schriften von Braid . Traduction de M. Preyer. Berlin: Pœtel, 1882.
Neurypnologie : Irad. franc, de Braid par J. Simon (1 vol. in-12. Paris Delahaye 1883.
Hack-Tuke. — Hypnosis redivivus, - Journal of Mental science. Janvier 1881, p.531 à 551.
Weinhold. — Hypnotische Versuche. Chemnitz. 1880. — CentralhlaU fur medicinischen Wissenschafften. 1880. p. 443.
Gohn. — über Hypnotische Farbenblindheit mit Accommodationskrampf und uber Methoden nur das Auge zu hypnotisiren. — Centralblatt fiir medicinischen Wissenschafften. 1880, p. 536.
CrichtonBrowne. — Doctor Beards E.vperiment in hypnotism. — British medical Journal. 1831. Août, p. 378.
Baumler. — Der Sogenannte animalische Magnetismus , oder Hypnotismus. — Leipzig. 1881. Vogel.
Beard. — The Studyof trance ; muscle reading, and allied nervous phenomena in Europ and America. New-York. 1882.
Beard. — Nature and phenomena of trance. New-York, chez Putman,
Beard. — Trance and trancdidal states in the lower animais. (S. D). 161, Madison avenue, New-York.
Crotherz. — The Trance State in inebriety ; medico-legal Relations, — Hartfort. (Conn.) 1882,
NOTES RT APPENDICE
Baréty. — Des proprii^tés physiques d’une force particulière du corps humain. Société de Biologie; 30 juillet 1881. — Gazelle médicale de Paris, 1881. Tirage à part cliez Doin. Paris, 1882.
Tamburini et Seppili. — Contribuzioni allô studio sperimentale del Ipnotismo. — Gazelta medica Italiana Lombardia. N“ 26, 1881.
Tamburini et Seppili. — Rioista sperimentale di Freniatria e di Medicina legale. T* 8. 1883, p. 392.
ChainbarJ. — Du somnambulisme en général. Thèse de Doctorat de Paris. Chez Doiu, 1881, et article Somnambulisme du Dictionnaire encgclopédique des sciences médicales.
Reguard. — Sommeil et somnambulisme. — Revue scientifique. Mars 1881, p. 386.
Seppili. — Delle nove ricerche suit’ Ipnotismo. — Rioista sperimentale di Freniatria e di medicina legale. T. Vlll, 1882, p. 123 à 136.
Sidney Coupland. — Hypnotisme spontané chez un jeune garçon de douze ans. Journal of mental science. 1880, page 46 à oo.
W. Preyer. — Die Entdeckung des Hypnotismus. — Deutsche Rundschau. lena, 1881, de 42 pages.
Chambard, — Revue générale sur les actions hypnogêniques, etc. — L’Encéphale, 18S1. N“ 1, page 94, et N“ 2 page 536.
Chambard. — Un cas d'hystérie et de somnambulisme. — Revue mensuelle. Avril 1879, et Journal of mental science, 1880, page 55.
Ziegler Martin. — Sur le rayonnement magnétique. — Associat'ion française pour l’avancement des sciences. Session d’Alger. 1881, page 849.
Landouzy. — Relation d’un cas de léthargie provoquée par l’application d’un aimant. — Progrès Médical. 1879, page 60.
Bourneville et P. Regnard. — Procédés employés pour déterminer les phénomènes d’hypnot'tsme. — Progrès médical. 1881, pages 254-27! et300.
Yung. — De l’hypnotisme. — Revue internationale des sciences. 1882, N‘>‘^ 5, 6 et 7. Une brochure in-i8. Chez Doin, 1882.
L’ Hypnotisme d Paris. — l'he Lancet. 1882. P'' semestre, pages 126, 842, 1057. 2° semestre, pages 163 786, 1057.
Preyer. — Discussion au congrès médical inlernalional de 1880. — British Medical Journal. 1880. 2« semestre, page 381.
Ladanie. — Observations sur les antécédents des hypnotiques et sur les effets de l’hypnotisme. — Revue de la Suisse Romande. T. I, page 290,
Y ung. — Des erreurs de nos sensations. Contribution d l’élude de l’illusion et de l'hallucination. — Extrait des Annales des sciences physiques et naturelles. Une broch. In-18. Genève, 15 février 1883.
Legrand du Saulle. — Les hystériques. Paris 1883, p. 236-291.
Dumontpallier. — Rullet. de la Soc. de Biol. 1881-1882. Passim.
Charcot et Richer. — Archives de nécrologie. Tomes 1. et II. Passim.
1,’HO.MMK KT l/lNTEMjr,KNCE
ms
Danilewsky. - hberdielIenimungenderUe/lexeundWillknrbewegunÿen. — Archives de Pflüger. t. XXIV. p. 489-o2.t : Anhang. p. 59o-o96.
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Carpenter. — (Mesmerism and spiritualism). — Revue philosophique. 1877. 2* semestre, page 440.
Paul Richer. — Traité clinique de Vhystéro-épilepsie. 1 vol in-8“ Masson 1882.
XVI. — Les exorcismes aux temps modernes et quelques épidémies de
démonopathie.
Il ne faut pas confondre la sorcière et la possédée. La sorcière a fait un pacte avec le démon ; elle a un pouvoir quasi surnaturel que le diable lui a commis; elle est coupable, et il faut qu’elle soit brûlée. Au contraire, le possédé est innocent. Un diable, un démon, ou plusieurs démons, ont eu la désobligeante fantaisie d’entrer dans son corps et de faire de lui le théâtre de leurs exploits. Aussi les possédés ne sont-ils pas à punir, mais à guérir. Cette guérison se fait par les prières et les exorcismes.
Il est probable qu’aujourd’hui la religion catholique n’admet plus le crime de sorcellerie ; il n’y a plus de pactes sataniques ; mais on admet encore dans l’Eglise le fait de la possession démoniaque. Il est encore des manuels d’exorcismes ou d’exorcistes qui ont été publiés dans ces dernières années.
Autrefois les manuels d’exorcistes étaient très-nomhreux, et remplis de détails fort curieux. Outre celui de Rrognoli, que j’ai cité. J’ai sous les yeux un autre ouvrage du même genre, qui est fort bien fait. Il est intitulé : Complemenlum artis exorcisticœ cui simile nunquam visum est, cum litanis, benedictionibus et doctrinis novis, exorcismis ejjicacissimis ae remediis copiosis in malejiciatis expertis, in très partes divisum, quarum prima dicitur doctrinalis ; secunda benedictionalis, tertia exorcismalis. — Aulhore F. Zacharia Vicecomile ordinis S. S. Barnabœ. — Venetiis, apud Franciscum Bariletrum, anno MDC.
L’auteur donne du démoniaque les signes suivants, qu’il sera sans doute intéressant de rapprocher des symptômes bien connus aujourd’hui de l’hystérie et de l’hystéro-épilepsie.
« Le démoniaque a la langue gonflée, noire, pendant hors la bouche, avec gonflement de la gorge et constriction comme s’il étranglait; puis tout revient eu l’état naturel. Il pleure sans savoir pourquoi il pleure ; répond avec colère aux interrogations, et souvent ne veut pas parler. Serre les dents et ne veut pas manger ; déleste certains individus ; prononce maintes parole.s dont ne se peut comprendre le sens; est envahi d’une torpeur pesante, et reste comme privé do sentiment. Se frappe â
NOTKS FT AFFKiNDICIC.
coups (le poings et diicliii'e vêtements et cheveux ; roule des yeux terribles et horribles ; est alTeclë de terreurs subites qui disparaissent soudain. Imite la voix de divers animaux : rugissements de lions, bêlements de brebis, mugissements de bœufs, aboyements de chiens, grognements de porcs ; grince des dents, écume, et se comporte comme un chien pris de rage. Parfois, une vapeur brûlante ou glacée le traverse : il sent sur son corps courir des fourmis, sauter des grenouilles, bondir des vipères, des serpents et des poissons, voler des mouches. Voit et entend des choses surnaturelles. Quand la main du prêtre est imposée sur sa tête, sent du froid, de la chaleur, et crie quand on met reliques des saints sur sa tête; disant alors ; « Ecartez cela de moi, parce que ce sent mauvais, et me fait mal. » Puis il hurle, remue la tête, essaye de rejetter la relique, et s’irrite contre le prêtre et les assistants. Déteste tous lesobjets d’église ; tâche de fuir le prêtre et surtout l’exorciste. Ne veut pas entrer dans une église ;ahorreur de la Sainte Table et de tous les Sacrements. Ne veut pas regarder les images saintes, et surtout le crucifix, qu’il foule au pieds et conspue. Ne prononce oneques paroles saintes, et, si on veut les lui faire prononcer, balbutie et se trompe; sous l’induence des conjurations, se trouble, s’agite, hurle, se débat. Quoique ignorant, il comprend les passages les plus difficiles des Ecritures, et parle des langues qu’il ne connaît pas ; prédit l’avenir et fait des choses surnaturelles. »
Contre cette possession, le principal recours, c’est l’exorcisme. Mais, par un éclectisme remarquable, outre ces moyens spirituels, il y a des remèdes corporels qui contribuent aussi à chasser le démon, et, â cet égard, le frère Zacharie conseille au'prètre d’être prudent, et de ne pas manier tel médicament, dont il ignore la puissance, ce qui a entraîné de graves accidents. « .J’ai vu, dit-il, des exorcistes qui avaient administré des remèdes naturels sans consulter un médecin, et, par ce moyen, ils ont tué certains malades > au (jrand détriment de leur conscience, a-t-il soin d’ajouter.
Voici, par exemple, une des formules d’exorcisme employées alors. Chaque substantif est accompagné d’une croix, indiquant â l’exorciste le moment où il doit faire le signe de la croix : » Va-t’en, esprit méchant plein d’iniquités ; va-t’en, père du mensonge, rejeté de la société des anges ; va-t’en, serpent, apostat plein de ruse et de rébellion ; vat’en, rebut du Paradis, indigne de la grâce de Dieu ; va-t’en, fils de perdition, destiné au feu éternel ; va-t’en, loup vorace plein d’ignorance, el ange noir; va-t’en, esprit immonde d’hérésie; va-t’en, porte de l’enfer, soutien des impies, condamné â la peine éternelle ; va-t’en, mauvaise bête, et bête plus que toutes les bêtes ; va-t’en, voleur, dragon plein de luxure et de pillage; va-fbn, bête méchante, sanglier enragé, dammpour l’éternité ; va-t’en, tentateur insensé et ivre ; va-t’en, racine de l’iir.HKT. — L’homme el l’inlellifienre. iî-^i
i.’iioMAir. KT i/intki.[,k;i;n(:k.
tous les maux, maître île tous les crimes ;^va- l’en, traître ennemi du genre humain ; va-l’en, fauteur de dogmes pervers ; va-t’en, excommunié, blasphémateur plein de rébellion et de fausseté ; va-l’en, ennemi de la justice et de la vie ; va-t’en, source d’avarice et de discorde ; va-t’en, chien enragé, couleuvre tortueuse, vipère infernale ; va-t’en, oiseau méchant, scorpion venimeux, dragon plein d’embûches ; va-t’en, valet de Satan, portier de l’enfer ; va-t’en, bouc, gardien des pourceaux et des poux ; va-t’en, monstre infect, corbeau noir, bêle cornue ; va-t’en, perfide, prompt à toutes les iniquités ; va-l’en, nuage plein de grêle, créature infime et idiote ; va-t’en, bétail de l’enfer, plein d’ulcères ; va-t’en, ignoble, lépreux, ver d’oi'dure, etc.
J’ai un petit livre intitulé : Nucléus continens benedictiones rerum diversanm, item exorcismos ad varia malejicia depellenda, conjuratvoms item ad fugandas a demonibus eorumque ministris excitatas aereas tempestates. Collectus tam ex Romano quam diversorum diœcesium Ritualibus in cleri Ruralis usum. Friburgi Helvetiorum apudDavidemIrrbisch. Anna posl parientem virginem MDCLXIII.
Cet ouvrage contient, entre autres choses curieuses, un exorcisme contre les altérations du lait et du beurre. Mais dans les campagnes, encore aujourd’hui, ne trouverait-on pas des croyances à ces sorts jetés sur le lait et les objets agricoles? A vrai dire, l’apparition soudaine, sans cause connue, de certains parasites dans le lait peut prêter à cette croyance enfantine (1).
Le lien qui réunit la sorcellerie à la possession, c’est que le sorcier ou la sorcière peuvent évoquer les démons, et les faire entrer dans le corps de tel ou tel malheureux. Aussi, dans presque toutes les épidémies démoniaques, y a-t-il un sorcier qui a appelé les démons et qui est la cause de la possession.
Aujourd’hui, je le répète encore, on ne croit plus guère à la sorcellerie ; mais les idées de possession et de démoniaques ne se sont pas encore évanouies. Il y a quelques années, en Italie, une épidémie d’hystéro-démonopathie a eu lieu (2) à Verzegnis, dans la province de Frioul; et il y a eu quelques tentatives d’exorcismes.
Rapprochons de ces faits un ouvrage, datant de 1839, de l’abbé Leriche, prêtre du diocèse de Poitiers
(1) Ueiset {.Compics-rendus de l’Academie des sciences, m.irs 1883) a donné récemment le récit d’une véritable épidémie do lait bleu.
(‘2) L’epidemia di istero-drmonopatie, in Venegnis. Ueggio ncll’Kmilia 18T0, et Iteme scientifique. 10 avril 1880. N» il, p. 973, 17 mars 1883. 11, page 338.
(3) l'.liide sur les passessions en général, et sur relie de Loudun en particulier, Parif. Plon. 18.30.
Nori;s KT AiM>KNi)i(;i;.
l/honorable ecclésiastique, étiuliant l’Iiistoire d’ürbaiu GranJier et des religieuses de Loudun, est arrivé à cette conclusion que c’étaient réellement des démons qui étaient entrés dans le corps des religieuses, et il appuie son opinion sur les preuves suivantes.
Les démons prédisaient l’avenir, voyaient ;i distance, parlaient des langues inconnues ; ils ont accompli des choses que les forces naturelles ne peuvent expliquer ; ils ont été guéris par les exorcismes, et enfin les symptômes observés chez les ürsulines ne s’accordent pas avec les symptômes d’une maladie naturelle quelconque.
M. Leriche, îi ce propos, décrit les symptômes de l’hystérie, qui consistent, d’après lui, en bâillements, vertiges, pleurs sans sujet, éclats de rire involonlaires, froid glacial s’emparant do tout le corps, écoulement abondant d’urine, etc ; et il n’a pas de peine montrer que les religieuses de Loudun ont eu de tous autres symptômes. Mais est-il suffisant, après qu’on a tracé un tableau plus ou moins fantaisiste de l’hystérie légère, d’appliquer ce qui en est dit ;i une attaque de folie démonopathique et hystéro-épileptique aussi grave que celle de Loudun? Se trouvera-t-il un seul médecin qui fera son diagnostic sur la présence ou l’absence des bâillements, sur l’écoulement plus abondant d’urine, accident de nature, qui n’aurait jamais, au dire de M. Leriche, été constalii chez les Ürsulines?
Il est encore d’autres preuves que l’auteur de l’étude sur les possessions accumule pour démontrer qu’il ne s’agissait pas d’hystérie à Loudun.
D’abord le traitement ordinaire (1) n’a aucun effet : ensuite l’hystérie est une maladie rare ; en outre, elle n’est pas épidémique ; elle ne peut passe guérir par des paroles, et on ne saurait supposer que tous les médecins éminents, qui ont soigné les Ürsulines de Loudun, se soient abusés au point de ne pas reconnaître une maladie dont les symptômes sont faciles à voir.
Si ces raisons sur la rareté de l’hystérie, sur la facilité du diagnostic, sur l’absence de contagion, satisfont M. Leriche; il est douteux que beaucoup de médecins pensent comme lui, et nous admettrons au contraire ; que l’hystérie est une maladie commune, quelle survient épidémiquement dans une population toute entière, non pai la contagion microbique, comme la variole ou la peste , mais pai une sorte de contagion d’imitation qu’il est impossible de nier.
(I> Voici, d'après M. l.criche, nncl est ce traitement. « llespirer l.i vapeur do pliimc brûlées, ou’de laine, de l'èlher lors <[u'elle n'en craint pas l'odeur; on lui place dans la bouctie nn glaçon ou une cuillerée d'eau fraiclio, pourl'sire cesser le spasme de la glotte ; on administre un clistére d’assa faitida triturée do gomme ara,l)iciue; on fait dos fomenbalions froiiles avec du vinaigre sur la région épigastriiiue et ou met les pu'ds dans Tcau chamle. »
l/'IIOMMK KT I.’INTKLLIGKNCK.
Quant aux faits surnaturels, à la science des médecins d'alors, à l'opinion commune de l’époque, ce sont témoignages ayant tout juste autant de valeur que ceux des braves gens qui ont vu distinctement Romulus monter au ciel.
M. Leriche croit fermement aux sorciers, aux pactes magiques, au sabbat, aux assemblées nocturnes du sabbat, aux maléfices, aux possessions, aux exorcismes, à toutes ces folies qui ne seraient que risibles si elles n’avaient fait verser tant de sang.
L’histoire et la science s’accordent pour démontrer l’identité de l'épidémie de Loudun et de l’hystéro-épilepsie. Il ne peut y avoir de doute à cet égard ; et il suffit d’avoir été une fois à la Salpêtrière pour être convaincu de cette identité.
Les extatiques, les stigmatisées, les crucifiées, les possédées, les sorcières, sont toutes des malades. Voilà le grand progrès qui est dû à la science contemporaine. Ce que Wier, Naudé, et Bekker avaient pressenti (1) est maintenant rigoureusement démontré.
En 1858, 1859, 1860, on a observé une épidémie (2) de démonopathie, dans laquelle on a pratiqué quelques exorcismes. M.Arthaud,qui raconte celle histoire, paraît croire que les exorcismes ont exercé, dans quelques cas, une influence favorable ; mais il n’insiste pas sur ce procédé thérapeutique,et il semble reconnaître que les exorcismes, qui ont une bonne influence au commencement d’une épidémie, doivent être abandonnés plus tard après qu’on a constaté leur inefficacité. Il tend à admettre que les pèlerinages, provoquant l’isolement des malades, ont une heureuse influence.
Pour nous, il nous semble que toutes pratiques religieuses entreprises sur lesdémonopatbes ne peuvent avoir d’autre effet que de produire une exacerbation des phénomènes morbides.