‹ L'homme et la bêteChapitre 46 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

scs affections passées, lorsqu’après dix-huit mois son maître revint. Au premier mot que celui-ci prononça, le Loup, qui ne l'apercevait point dans la foule, le reconnut et témoigna sa joie par ses mouvements et ses cris. Mis en liberté, il couvrit aussitôt de caresses son ancien ami, comme aurait fait le Chien le plus attaché, après une séparation de quelques jours.

« Malheureusement il fallut se quitter une seconde fois, et celte séparation fut encore la source d’une profonde tristesse; mais le temps amena le terme de ce nouveau chagrin. Trois ans s’écoulèrent, et notre Loup vivait heureux avec un Chien qu’on lui avait donné pourqu’il put jouer. Après cet espace de temps, qui certainement aurait suffi pour que le Chien de la race la plus fidèle oubliât son maître, celui du loup revint... »

Je me permettrai d’interrompre ici la citation pour faire les réserves les plus formelles sur l’opinion émise par Cuvier. Je n’admets en aucune façon qu’une séparation de trois ans, et mémo davantage, suffise pour faire oublier à un Chien de race fidèle le maître qui l'a élevé et qui a su gagner son affection. Mais revenons à notre Loup.

« C’était le soir, continue F. Cuvier; tout était fermé, les yeux de l’animal ne pouvaient le servir; mais la voix de ce maître chéri ne s’était point effacée de sa mémoire. Dès qu'il l’entend il le reconnaît, lui répond par des cris (pii annoncent ses désirs impatients ; et aussitôt que l’obstacle qui les sépare est levé, les cris redoublent ; l'animal se précipite, pose ses deux pieds de devant sur les épaules de celui qu'il aime si vivement, lui passe la langue sur toutes les parties du visage, et menace de ses

Le l.oup qui reirouTe son maître.

LES ANIMAUX DO.MESTICABLES. 115

dents ses gardiens qui osent approcher , et auxquels un moment auparavant il donnait encore des marques d’affection... 11 fut nécessaire de se séparer encore. Aussi, après cet instant pénible, le Loup devint triste, immobile; il refusa toute nourriture, maigrit; ses poils se hérissèrent; au bout de huit jours il était méconnaissable, et nous eûmes longtemps la crainte de le perdre...' »

Un colonel de gendarmerie, M. de Jalais, avait pris à la chasse une jeune Louve, qui montra d’abord, pendant assez longtemps, un caractère peu traitable. Un jour il lui administra une correction tellement rude qu’il crut l’avoir tuée. Elle se releva pourtant et vint ramper aux pieds de son maître, comme pour lui demander pardon de ses fautes passées et faire acte de soumission définitive. Dès ce moment elle lui témoigna un attachement qui ne s’est jamais démenti. M. de Jalais jouait souvent avec elle, et lui avait appris à rapporter.

Ce sont là , dira-t-on, des faits d’apprivoisement tels qu’on en pourrait citer de beaucoupd’animaux carnivores. Sans doute; mais l’étroite analogie de caractère et de facultés qui existe entre le Loup et le Chien, et la facilité avec laquelle les mâles et les femelles des deux espèces (ou des deux races?) s’unissent, soit en captivité, soit même en liberté, font présumer que des procédés convenables , appliqués avec persévérance sur plusieurs générations, auraient pour résultat de former une race de Loups domestiques au moins aussi familiers et aussi dociles que certains Chiens, dont la dépendance vis-à-vis de l’Homme est loin d’être absolue.

' Histoire des mammifères, par F. Cuvier et Geolïroy-Saint-Hilaire.

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