‹ L'homme et la bêteChapitre 70 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

qués sur des navires où ils ont eu à subir, pour leur début, les fatigues d’une longue traversée, le mauvais régime du bord et de continuels et brusques changements de température. Ils sont arrivés déjà malades en Europe, sous un climat tout différent de celui de leur patrie. Là, pour les préserver du froid , on les a tenus enfermés tout l’hiver dans des loges étroites, au sein d’une atmosphère insalubre. Une nourriture tantôt insuffisante, tantôt excessive, et nécessairement mal choisie, le défaut d’exercice, et sans doute aussi l’ennui, la nostalgie même ont achevé en peu de temps de ruiner leur santé. Après quelques mois, souvent quelques semaines, la phthisie ou la dyssenterie les a emportés. Et comine tous les Orangs et les Chimpanzés amenés ainsi en Europe étaient de jeunes sujets, dont quelques-uns tetaient encore leur mère au moment où ils avaient été pris, il se trouve qu’on n’a pu les observer que pendant leur enfance, et que nul ne saurait dire ce qu’ils seraient devenus entre nos mains s’ils étaient arrivés à l’âge adulte.

Le Chimpanzé et l’Orang jeunes (de six mois à trois ou quatre ans) se sont constamment montrés d’un naturel doux, sociable, affectueux, en même temps que très-impressionnable et, si l’on peut ainsi dire, très-nerveux. Ceux que nous avons vus à Paris, soit au Muséum d’histoire naturelle, soit au Jardin zoologique d’acclimatation , avaient toutes les allures et les manières de l’enfant , et l’on peut bien dire qu’il ne leur manquait vraiment que la parole. On remarquait seulement en eux une sorte de gravité mélancolique, comme d’un être qui se cherche lui-même, fait effort pour se rendre compte de ce qu’il

DOMESTICATION DES GRANDS SINGES

est par rapport à ceux qui l’entourent, et souffre de ne pouvoir entrer en communication complète avec eux. Ils avaient d’ailleurs les exigences et les caprices de l’enfant, le môme besoin de caresses, de protection affectueuse : besoin qui devenait plus pressant, je dirai plus touchant,

Main antérieure de Chimpanzé.

Main postérieure de Chimpanzé.

à mesure que leur santé s’altérait. Peut-être y avait-il, chez certains jeunes Orangs, du penchant à la sournoiserie, delà malice, mais une malice sans gaieté, menaçant de tourner à la méchanceté. Rien de semblable, au contraire, chez les Chimpanzés. L’un de ceux-ci, Jack, vécut, jusqu’à quatre ans et plus, si je ne me trompe,

CUAPITRE VIII.

au Muséum. Il était grand et fort; avec cela, docile, trèsattaché à ses gardiens, affable avec les visiteurs , mais sujet à des accès de chagrin et de colère qui lui furent funestes. Lorsqu’on le contrariait, qu’on lui refusait ce qu’il voulait, il tournait son dépit contre lui-mènie, et s’arrachait les poils avec ses dents. Un jour il en étouffa. Ce fut une grande perte : il avait échappé à la maladie qui tue ses congénères sous notre ciel inclément; il semblait acclimaté. Sans ce maudit accès dont il mourut, on allait enün pouvoir étudier un Chimpanzé adulte apprivoisé, vraiment humanisé. Non ila dis placuit.

Nous ne possédons qu'uneseule observation surl’Orang adulte en captivité. Elle est due au docteur Muller, et M. Huxley l’a fait connaître dans son Histoire naturelle des Singes anthropomorphes. Le sujet dont il s’agit était un mâle de quatre pieds de haut (1 m. 30 c. environ), qui vécut un mois en captivité, à Bornéo, sous l’observation * directe de Muller. « 11 était, dit ce voyageur, très-sauvage et d’une force prodigieuse, faux et méchant au plus haut degré. Si quelqu’un l’approchait, il se levait lentement, avec un sourd grognement, fixait les yeux dans la direction selon laquelle il pensait à diriger son attaque, passait sa main lentement à travers les barreaux de sa cage, et, étendant alors ses longs bras, lançait soudainement un coup de griffe, ordinairement au visage. » L’auteur ajoute que l’intelligence de ce Singe était trèsétendue, et que, quoiqu'on général les facultés de l’Orang aient été trop hautement appréciées, si Cuvier avait vu cet individu, il n’aurait pas considéré son intellect comme étant seulement un peu au-dessus de celui du Chien.

DOMESTICATION DES GRANDS SINGES

Cette observation, il est vrai , n'est pas à la louange des qualités morales de l’Orang-Outan : elle confirme ce qui a été dit précédemment des tendances sournoises et malfaisantes de quelques jeunes individus de cette espèce; mais en même temps elle contredit formellement l’opinion.

Le Cliimpauzé Jack.

souvent reproduite, d’après laquelle l’intelligence que montrent les grands Anthropomorphes dans leur enfance s’atrophierait fatalement à mesure que ces animaux avancent en âge, pour faire place, en définitive, à une stupidité toute bestiale. Nous ne devons pas

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