CHAPITRE IX
toutes les personnes qui se trouvaient sur le navire; il aimait fort à jouer, mais plutôt avec les enfants qu’avec les grandes personnes. Il conçut un attachement particulier pour une petite lille papoue, nommée Elan, qui était native d’Erromanga, une îles Nouvelles-Hébrides. Peutêtre la considérait-il comme ayant quelque affinité avec sa propre espèce. On les voyait souvent assis tous deux, près du cabestan, et mangeant ensemble du biscuit comme une paire d’amis, l’animal ayant son grand bras passé autour du cou de la petite fille. D’autres fois celle-ci le conduisait en le tenant par la main, comme un enfant plus âgé fait de son petit frère, et c'était le comble du comique de les voir courir autour du cabestan, l’un poursuivant l’autre, et réciproquement. Le Singe courait d’abord cahin-caha, en s’appuyant sur les mains, pendant quelque temps ; puis lorsqu’il était fatigué de cet exercice , il faisait un bond de côté, saisissait quelque bout de manœuvre et montait à une faible hauteur, où il se regardait néanmoins comme hors d’atteinte. Souvent il se roulait sur le pont avec Elan, dans une lutte simulée où il déployait une grande vigueur musculaire, l’enlevant de ses grands bras, faisant semblant de vouloir la mordre, ou bien lançant contre elle un cordage. Lorsqu’elle essayait de le saisir, il lui échappait en s’élançant au loin, ou bien, changeant de tactique, il se laissait retomber tout à coup sur elle et recommençait la lutte corps à corps avec mille gambades bouffonnes. Si la petite fille le provoquait au jeu lorsqu’il n’y était pas disposé ou lorsqu’il avait éprouvé quelque contrariété, il lui appuyait légèrement les dents sur le bras, tout juste assez pour lui faire sentir
DOMESTICATION DES GllîliO.NS 177
par cet avertissement, qu'il n était point opportun de se permettre des licences à son égard. L’enfant disait alors : « Ungka pas vouloir jouer maintenant. »
« Quelquefois, Elan lui attachait une corde à la jamhe et s’amusait à le traîner ainsi sur le pont. Ungka supportait avec bonhomie ce traitement; mais quand cela
Ungka cl la pclilc Papou»*.
se prolongeait plus quede raison, il essayait de se dégager; s’il ne réussissait pas, il saisissait la petite fdlc, et d’une légère pression de ses dents l’avertissait de cesser ce divertissement trop tyrannique.
« Lorsqu’on annonçait le dîner, et que les officiers et le capitaine se rassemblaient, dit encore notre narrateur,
CUAPITBE IX.
l'ngka, qui se considérait comme étant de la compagnie, se dirigeait vers la salle à manger, et se plaçait debout entre le capitaine et moi , attendant qu’on lui donnât sa part du repas. Si quelqu’une de ses actions nous faisait tous éclater de rire, il témoignait, par l’espèce de jappement sourd qui lui est particulier, son mécontentement de se voir ainsi tourné en ridicule ; en même temps sa poche thyroïdienne s’enflait considérablement, et il fixait sur les rieurs un regard sérieux jusqu’à ce que l’hilarité fût apaisée; après quoi il reprenait tranquillement son dîner. »
M. Bennett insiste à plusieurs reprises sur l’amour d’Ungka pour la liberté et pour la société, sur son aversion pour la captivité et la solitude, sur sa préférence marquée pour les enfants et sa réserve à l'égard des grandes personnes, par lesquelles il ne se laissait pas volontiers prendre et caresser. 11 cite enfin plusieurs traits qui indiquent chez cet animal non-seulement de l’intelligence, mais la faculté de raisonner, et même un certain degré de conscience. Lorsqu’on donnait à Ungka du thé ou du café, il ne le buvait qu’après en avoir prudemment éprouvé la température avec le bout de sa langue. Il montrait peu de respect pour la propriété; cependant, avant de commettre un vol, il avait soin de s’assurer que son crime n’avait point de témoin ; s'il se voyait découvert , il se hâtait de remettre l’objet volé à la place où il l’avait pris, et de s’enfuir pour échapper au châtiment qu’il savait avoir mérité. Ce Gibbon était omnivore : il mangeait volontiers de la viande cuite , des légumes et des fruits, mais il aimait surtout les carottes. Il se régalait égale-
DOMESTICATION DES GIBBONS
ment de friandises; il mangeait aussi des Insectes, et il lui arriva même un jour de dévorer un Lézard qui s'était réfugié à bord du navire.
Le colonel Gordon et le D r Burrougli ont donné des détails sur des Gibbons Hoolochs ( //»//- Scyrilus ) qu’ils furent à même d’observer en captivité. Celui dont parle Gordon était une femelle du naturel le plus doux. Elle
Cngka pris en flagrant délit.
ne montrait de malveillance qu'à l’égard les Singes inférieurs, dont la présence lui était insupportable. « Elle marchait toujours sur ses pieds, et pouvait même courir ainsi très-vite. Elle passait sur une table chargée de porcelaines sans rien casser, tant elle y mettait de précau-