CHAPITRE IX
certaines viandes : ainsi, il ne mangeait ni la chair de lu Vache ni celle du Porc... Son naturel était extrêmement pacifique, et j’ai cru souvent remarquer qu’il était content lorsqu'il trouvait une occasion de me témoigner son affection. » Ce Singe était un mâle. Le D r Burrough ignorait son ;\ge ; mais à en juger parsa taille et par la longueur de ses dents canines, il ne pouvait pas être jeune.
I)e ces renseignements, dont personne, je pense, ne songera à contester l’exactitude, il ressort avec évidence que les Gibbons seraient à certains égards essentiellement aptes à la domestication. Sous le rapport moral et intellectuel ils possèdent toutes les qualités que l'Homme peut désirer chez les animaux dont il daigne faire ses compagnons et ses commensaux. Ce ne sont point des captifs; ils ne supportent pas qu’on les tienne à la chaîne, et n’ont pas besoin de cela pour demeurer avec leur maître, auquel les attache un lien bien plus solide : l’affection. Ils n’ont point la malice, la méchanceté des Singes vulgaires. Ils sont bien un peu voleurs ; mais c’est un défaut dont on réussirait d’autant mieux à les corriger, qu’ils ont, comme le Chien, une très -grande intelligence, éclairée par une lueur de conscience. L’ôge les rend plus sérieux, plus graves, mais ne leur ôte rien de leurs facultés et n’altère point leur douceur naturelle, puisque des individus adultes de l’un et de l’autre sexe ont pu, comme on vient de le voir, être parfaitement apprivoisés en quelques semaines, sans autre artifice que de bons traitements.
Les Gibbons, en somme, sembleraient devoir se prêter le mieux du monde à la réalisation du projet ou du rêve de M. V. Meunier : si toutefois il était possible de les ac-
DOMESTICATION DES GIBBONS
climatcr en Europe, — ce qui n'est malheureusement pas probable, ceux qu’on y a amenés ayant rapidement succombé, comme les autres grands Singes, à la phthisie ou à la dyssenterie — ; s’ils pouvaient se reproduire en domesticité, ce qu’on ignore complètement; si enfin, — à supposer qu’après beaucoup de peines et de dépenses on réussît à leur rendre supportable notre vie civilisée — , on devrait, pour récompense, en tirer des services de quelque valeur. Sur ce dernier point, qui à mon sens domine la question, il me semble difficile de se faire illusion. Non, les Gibbons, non plus que les autres Singes, ne sauraient être pour nous des serviteurs, des auxiliaires d’une utilité réelle ; et alors quel intérêt avons-nous à tenter cette coûteuse et difficile entreprise de les acclimater parmi nous, de les soumettre à notre pouvoir?...
On me dira peut-être que les trois quarts des Chiens et des Chats qui sont élevés , choyés et gâtés dans nos demeures, ne nous rendent non plus aucun service autre que de nous amuser, ou de satisfaire un certain besoin d’attachement qui nous fait rechercher leur société , et qu’assurément un Gibbon, par exemple, serait pour nous un compagnon au moins aussi agréable et aussi intéressant qu’un Chien et, a fortiori, qu’un Chat. 11 est vrai ; mais le Chien et le Chat sont, pour ainsi dire, tout portés près de nous. On s’en procure tant qu’on en veut, et même plus qu’on n’en veut. C’est un luxe qui ne coûte presque rien et que tout le monde peut se donner. Mais avoir chez soi le moindre petit Singe est déjà tout une affaire, et les personnes très-aiséeset disposant d’un vaste logement peuvent seules se passer cette fantaisie. Que ferions-nous