ACTE II, SCENE IX. U
maïs je ne vous cacherai pas que votre démarche m'étonne et que j'ai peine à me l'expliquer... un duel, mais c'est délicieux... il y a de quoi (aire mourir de jalousie toutes les charmantes compagnes de vos plaisirs... Qu'est-ce que la vie d'un homme quand il s'agit de faire parler de soi... les triomphes du monde s'accordent mal avec des sentimens d'humanité.
M°^® DE VERRIÈRE
"Vous devez me parler avec celte sévérité... car je fus bien coupable.
VICTOR
Coupable... mais non , madame , vous n'avez fait que céder à la nécessité de votre position ; la société a des exigences auxquelles une femme du monde doit se soumettre et tout sacritier... aussi, je ne vous accuse pas.
m""* de verrière.
Cependant, vous en avez le droit, monsieur, et moimême...
VICTOR
Le moyen de braver la moquerie des femmes et l'impertinence des hommes... non... non... il faut, à tout prix, se soustraire au ridicule... doit on tenir compte à un homme de sa valeur morale ?... si ses manières sont gauches et .si sa toilette n'est pas à la mode?...
m"'* de verrière.
Je désavoue, monsieur, ure coiiHuite dont je rougis aujourd'hui.
VICTOR
Oh! vou.'i fuies bien impiloysible... vous n'avez donc
S2 L'HOMME El LA MODE.
pas compris que vous brisiez toutes mes illusions?..» vous voir, vous parler était le rêve de ma vie , et je venais à vous le cœur plein de joie et d'espérances... il ne vous a pas suffi de me repousser, vous en aviez le droit, je n'aurais pas mujinuré... non , il a fallu joindre l'humiliation au dédain... ce n'était pas assez de détruire mes espérances, il fallait briser le cœur qui les contenait , pour en arracher tout ce qui pouvait y rester de souvenirs consolans.
M™'' DE VERRIÈRE
Oh! monsieur, par pitié...
Elle remonte la scène, Victor l'arrête.
VICTOR
Il faut que vous m'entendiez , madame... j'ai été immolé à vos usages, la plainte au moins droit m'èire permise... oui , immolé sans pitié... et quel était mon crime?.,. Je vous aimais en silence... je vous aurais entourée de respects... maisma mise vous faisait rougir... vous n'avez pas daigné voir le cœur qui battait sous ce vêtement... humilié à cause de mon costume et de ma timidité... aujourd'hui, au contraire, je suis accuilli, on me félicite sur le changement opéré dans ma personne... Eh bien ! savez-vous, madame, quel est ce changement? j'étais alors un homme honorable... mon devoir était tout pour moi... aujourd'hui, j'ai oublié famille et devoir... j'ai engagé l'existence de mon père pour de\enir un homme digne d'être ^dmis dans vos salons... j'ai réussi, vous le voyez, félicitez-moi, madame... car c'est votre ouvrage, oui, votre ouvrage à vous seide : il fallait vous revoir, non
KCTE II, SCfcNE IX. 55
^(us pour voiis dire : je vous aime... mais pour vous dire : je vous itais... Oh! oui, madame, vous m'avez dégradé à uus yeux, vous m'avez perdu... n'ai-je pas pai.^oii de voua liair ?
„m8 jjg VERRIÈRE.
Ml ! '.ousètes bien cruel... mais ma conscience esV t»,n<;ore plus impitoyable que vous, car elle me reproche cliaque jour amèrement ma conduile ei mon inij^ral lude.
VICTOR
Les plaisirs du monde ont bientôt effacé ces fâ- 3heux souvenirs... mais je ne songe pas que voire abjence doit être remarquée... et la délicate susceplibiiilé de M. Dolbac pourrait s'offenser d'un têle-à-lêle.
* M™^ DE VERRIÈRE
! M. Dolbac n'a aucun droit...
VICTOR
I Ne doit-il pas devenir votre époux ?
Il sait depuis longtemps mon intention de rester 'euve.
VICTOR
£st-il possible !
M™* DE VERRIÈRE
Je dois à M. Dolbac le remords d'une mauvaise aclon, je De le lui ai pas pardonné.
VICTOR
Depuis longtemps ?
M™® DE VERRIÈRE
i)ui.., VOUS veniez de partir... la femme du rnoodô*
l'avait emporté un instant... mais bientôt je sentis k
mes remords, combien vous deviez souffrir.
VICTOR
Quoi! madame, vous aviez pensé à moi!... vous aviez donc vu que mon amour était sincère, et que s'il me manquait , pour vous peindre mes sentimens , des paroles éloquentes, mes yeux savaient exprimer ce qui se passait au fond de mon âme.
M™*" DE VERRIÈRE
Je fus trop coupable pour ne pas être franche... mon cœur avait été ému aux douces paroles que vous m'aviez adressées, mais je ne m'appartenais pas , j'étais l'esclave des préjugés, et je n'ai pas eu la force de braver le ridicule... ob ! je suis bien changée, en ce moment, je préférerais faire les honneurs de cette soirée à M. Stelval d'il y a quelques mois, qu'à M. le comte de Sielval d'aujourd'hui.
Même avec son amour?
M™^ CE VERRIÈRE
Surtout avec son estime.
VICTOR
Je n'ose croire à vos paroles... et pourtant, malgré moi, je sens ma colère s'évanouir .
M™^ DE VERRIÈRE
Voulez -VOUS donc me contraindre à vous demander pardon?
VICTOR
Oh !... non!... c'est moi qui dois l'implorer pour ¥Wis avoir méconnue.