SÉJOURS DE L'HOMME ANCESTRAL
même là plus importante de toutes, car elle est certainement la plus spontanée : elle ignore sa propre origine.
L'homme s'imagine volontiers qu'il est le « roi de la création », et ses religions mêmes partent de cette idée fondamentale. Gela se comprend : l'être qui voit tous les rayons converger dans' son re gard, toutes les apparences prendre une réalité dans son cerveau doit forcément se considérer comme étant au centre et au-dessus dé tout : c'est par la longue réflexion, le contrôle incessant de la vie qu'il arrive à reconnaître la valeur et la place relative des êtres, ainsi
que l'égalité virtuelle, dans l'évolution générale, de toutes les formes qui se développent à travers les âges.
L'homme ne peut même prétendre à la supériorité que lui donnerait le fait d'être l'œuvre la plus récemment éclose des forces naturelles en travail.
Depuis les époques éloignées, maintes espèces ont pu naître des actions physiques et physio-chimiques du milieu terrestre incessament modifié ; l'on sait que, d'après Quinton, tout le monde des oiseaux appartiendrait, par sa formation, à une période postérieure à celle de l'homme. Enfin, parmi les espèces appartenant à des familles existant depuis les âges les plus lointains, plusieurs, en évoluant dans une voie différente de celle que l'homme a suivie, ne se meuvent-elles pas dans le sens d'une vie sociale qui certes n'est pas inférieure au chaos dans lequel se débattent les humains toujours en lutte? Les fourmis, les abeilles, les castors, les chiens des prairies qui, sortis de leurs terriers, vivent en républiques heureuses, les grues, qui dessinent dans l'air bleu les deux traits nets
ESSAI SE BEGONSTITUTXON DU CBANB DU PITHBCANTHBOPUS PAS US D* MANOUVBIER BH 1895
de leur vol convergent, tous ces animaux ont aussi leur civilisation qui vaut peut-être bien la nôtre.
Si l'homme n'avait eu sous les yeux que les exemples donnés par ses compagnes les bêtes, s'il n'avait obtenu leur appui dans les luttes de
l'existence, si d'autre part il ne s'était ingénié pour échapper aux animaux qui furent ses ennemis ou pour triompher d'eux, il ne serait resté qu'un bipède sauvage parmi les quadrupèdes, n'ayant d'autre bien que son héritage de bête, et nul progrès ne se serait accompli dans sa destinée; peut-être eût-il succombé.
D'ailleurs, il ne manque pas de contrées où, même de nos jours, l'homme n'a pu se maintenir contre ses rivaux dans la bataille de la vie.
Telles plantations dans le voisinage de Singapur restèrent désertes à cause des visites redoutées du tigre royal. En diverses parties de l'Afrique, des éléphants, s'ouvra nt des chemins à travers les forêts en écrasant les branches sous leur large pied, dispersaient les indigènes effrayés; mais voici que le blanc commence la guerre d'extermination contre l'animal à défenses d'ivoire. Dans le Guatemala, sur le versant du Pacifique, tels districts visités par les chauves-souris vampires ont dû être abandonnés par l'homme, impuissant à garder son bétail et menacé luimême de mort, quand une ouverture de sa cabane donnait entrée au redoutable suceur de sang. Enfin, les infiniment petits, sans parler des microbes de l'air, sont parfois des adversaires auxquels le colon doit céder.
Dans les régions où les moustiques tourbillonnent par nuées, affolant les êtres vivants sur lesquels ils se posent, la lutte était impossible avant que les médecins entomologistes eussent découvert le rôle des in-
SQTTBIiBTTE liB CHIMPANZE.
Même échelle et même position que le squelette humain de la page 15.
ÉVOLUTION DE l'hOMMB DANS LE MONDE ANIMAL 15
sectes anophèles dans le transport des microbes et enseigné, propagé les moyens de les combattre sous leur forme larvaire. Sur les bords du lac Pontchartrain et de maint lagon de la Louisiane, dans les îlots d'herbes du Bahr-el-Ghazal qu'habitent les Nuêr et les Denka, il serait absolument impossible de résister et de vivre si l'on ne s'enduisait d'argile, d'ocre ou de cendre. En pareils lieux, l'homme ne pouvait guère que passer et fuir; mais dans la plus grande partie des étendues terrestres, il a lutté, s'est accommodé au milieu, et, soit par ses forces isolées, soit par l'alliance avec d'autres animaux, est arrivé à se faire dans le monde une très large place, qui comporte la domination effective sur un grand nombre d'espèces animales et la supériorité incontestable sur les autres, sauf, pour un temps, sur les invisibles microbes, dans sa lutte pour l'existence.
Pour les âges obscurs, dépourvus de toutes dates précises, il semble que le fil conducteur doive faire complètement défaut, et cependant, même en ces ténèbres, les hommes qui vécurent et se succédèrent en nombreuses générations ont laissé des traces de leur existence, suffisantes pour que le savant ait pu en constituer une science nouvelle : la préhistoire.
En effet, si les annales proprement dites manquent aux peuples antérieurs à l'écriture, si même on ignore les noms qu'ils portaient et les langues par lesquelles ils émettaient
leur pensée, du moins a-t-on trouvé dans la terre d'innombrables documents : os d'hommes et d'animaux domestiques, outils, armes, amulettes, bijoux, pierres taillées de toute espèce, dont l'étude et le classement ont révélé, dans leurs grands traits, les civilisations de
SQUELETTE HTJMAIN
Même échelle que le squelette de chimpanzé de la page 14.
nos ancêtres préhistoriques. Il est même possible que l'on arrive un jour à fixer d'une manière générale la succession des périodes chronologiques dans le développement de ces populations primitives, et maintes fois on l'a tenté déjà : du moins les archéologues peuvent-ils dérouler la série des âges de la préhistoire avec une ampleur et une logique supérieures à celles des écrivains qui, sous le flot des détails de l'histoire écrite, cessent d'apercevoir le mouvement des idées maîtresses.
La préhistoire, comme ensemble d'études rattachant l'homme actuel à l'homme d'autrefois et nous permettant d'assister à l'évolution continue pendant le temps, constitue une science d'origine très récente : la proclamation officielle de sa naissance ne date que de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, alors que Lyell, dans les congrès anglais, établit comme fait indiscutable l'existence de l'homme et de son industrie pendant la période quaternaire, c'est-à-dire à une époque où les terres et les eaux étaient autrement distribuées que de nos jours et où prévalait un climat différent. Mais, avant que la vérité eût ainsi forcé les portes des congrès et des académies, nombre de travailleurs isolés, de penseurs indépendants avaient déjà nettement reconnu les restes d'un âge de pierre et en avaient interprété le sens.
Dès la première moitié du seizième siècle, le Romain Mercati avait constaté la véritable nature des armes et des instruments que l'universel préjugé désignait sous le nom de « pierres de foudre », et, deux siècles plus tard, Antoine de Jussieu publia un mémoire décisif devançant de cent cinquante années la science officielle 1 . Buffon prononça aussi quelques paroles témoignant de ses pressentiments à cet égard.
Et tandis que Guvier et ses disciples se mettaient obstinément en travers de tous les novateurs qui n'admettaient pas humblement les dogmes de la science estampillée, la foule des observateurs, que l'étude des terrains amenait à reconnaître des fossiles de l'homme et les témoignages de son industrie à l'époque quaternaire, devenait de plus en plus nombreuse et active. Les Aymard, les Ami-Boué, les Tournai, les Schmerling, les Ghristol, les Marcel de Serres et les Boucher de Perthes triomphèrent enfin de l'obscurantisme représenté par l'école d'un savant qui pourtant avait, lui aussi, laissé un magnifique héritage
1. Hamy, Précis de Paléontologie humaine ; — Fr. Lenormant, Les premières Civilisations.