HISTOIRE DE L'ELAM
L'Elam fut plusieurs fois dévasté par Sargon et Sennacherib ; enfin, il y a 2 53o ans selon les uns, 2 546 selon les autres, Suse, la capitale millénaire, fut rasée par Assurbanipal. « J'ouvris leurs trésors, je pris l'or et l'argent, leurs richesses... J'enlevai Chuchinak, le dieu qui habite dans les forêts, et dont personne n'avait encore vu la divine image... Je brisai les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples ».
Le vainqueur s'enivre de son chant de destruction, mais il laissa de quoi occuper notre curiosité : quel intérêt pouvaient avoir pour lui les tablettes d'argile cuite, composant les archives de l'administration? Aussi les débris que laissèrent les barbares conquérants ont pour nous plus de prix que l'or dont ils se montraient si avides 1 . Après la chute de Suse, l'Elam, « le plus ancien des Etats de l'Asie antérieure », disparut de la scène du monde 2 .
Quelque trente ans après la destruction de Suse, Mnive, la capitale des orgueilleux Sar, succomba à son tour sous les coups des Mèdes, une cinquantaine d'années avant que Cyrus, le Roi des rois, montât sur le trône persan.
Le fait le plus antique de l'histoire iranienne, conservé comme un diamant dans une argile impure, nous montre, au milieu du fatras légendaire des chroniques contradictoires, que les anciens Perses, destinés à subir si durement l'oppression des rois, eurent aussi leurs jours de noble revendication : l'événement reste baigné dans l'ombre d'une période inconnue et l'on ne sait quels personnages s'étaient arrogé l'empire, mais la tenace mémoire du peuple et la précision du récit, tel que le transmet l'épopée persane, ne permettent pas de mettre en doute cette révolution des anciens jours 3 , enchâssée dans la fable bizarre du monstrueux Zohak qui portait sur ses épaules deux énormes serpents n'ayant d'autre nourriture que des cervelles d'hom mes. Déjà dix-sept des fils du forgeron Kaoueh avaient été trépanés par les serpents royaux et il n'en restait plus qu'un désigné par le tyran pour subir le même destin. C'est alors que Kaoueh, brandissant son tablier de forgeron au bout d'une perche et suivi d'autres hommes de travail portant leurs marteaux, leurs poinçons et leurs scies, se
1. J. de Morgan, Mission archéologique en Perse, préface. — 2. G. Maspero, Histoire ancienne des Peuples de VOrient, p. 470. — 3. Mohl, Livre des Rois.
416 l'homme et la terre. — iranie
précipita vers Zohak : le monstre s'enfuit tout blême vers le Demavend, où le héros Féridun le cloua sur un roc du volcan. Pendant des milliers d'années le tablier de Kaoueh resta l'étendard protecteur de la Perse ; malheureusement les forgerons n'en conservèrent pas la garde ; les souverains le leur enlevèren pour en recouvrir le cuir de pourpre et de brocard, pour l'orner de diamants et de saphirs, de rubis et de turquoises ; ils en firent une châsse dont plusieurs hommes seulement pouvaient porter le poids : le peuple ne le reconnaissait plus. L'histoire nous dit que la chapelle mouvante tomba aux mains des Musulmans, lors de la formidable rencontre de Kadesieh, et que les vainqueurs s'en partagèrent les débris. Mais « ce n'était pas le vrai drapeau », se disent les Persans en secret, et tous ont confiance qu'un jour on retrouvera le tablier du forgeron. Sous une autre forme, c'est aussi notre espoir !
Avant d'avoir subi le joug des grands empires conquérants, les nombreuses tribus des monts et du plateau, qui jouissaient encore de leur autonomie politique, devaient se trouver dans une situation analogue à celle des Bakhtyari de nos jours et, comme eux, mener une existence très simple et très pure, alternant leurs occupations entre la culture des combes et l'élève du bétail sur les alpages.
Une ancienne légende de l'histoire des Mèdes, rapportée par Hérodote, nous apprend que, seuls parmi tous les peuples, les habitants de ces hauts plateaux n'obéissaient pas aux lois de la guerre et ne connaissaient que celles de la justice. Ce dut être à l'origine une fière nation que celle où l'éducation des enfants consistait en trois choses : « monter à cheval, tirer de l'arc et dire la vérité », et où la coutume interdisait de mentionner ce qu'il n'était pas permis de faire 1 . On se rappelle l'exclamation du grand roi mède Astyagès, sur le point d'être vaincu par le principicule perse Cyrus : u Se peut-il que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage ? » 2
Une particularité du langage primitif des Aryens, tel qu'il nous est révélé par l'étude des divers dialectes qui en sont dérivés, serait de nature à faire admettre de hautes qualités pacifiques chez les populations premières de la race. En effet, les mots relatifs à des occupations paisi-
1. Hérodote, Histoires, Livre I, pp. 136, 138. — 2. Nicolas de Damas, cité par Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, p. 23.
TABLIER DE KAOUEH 417
blés se ressemblent pour la plupart ou proviennent d'une souche commune ; de même, les termes qui désignent les animaux domestiques sont parents dans les parlers aryens de l'Orient et de l'Occident, tandis que les mots ayant rapport aux choses de la guerre, de la chasse et aux animaux sauvages appartiendraient presque tous aux langues d'origine postérieure, indiquant ainsi que des époques troublées avaient succédé dans tous les pays d'immigration à une période de grande tranquillité primitive i .
D'après le « Livre des Rois », les premiers Iraniens ne goûtaient pas encore à la chair des animaux et ne connaissaient d'autre nourriture que
D'après une photographie de J. de Morgan (Mission archéologique en Perse)
STÈLE DE CHUTB.TJK UAKHOSTE {voir page 412)
les racines, les graines et les fruits. Firduzi nous raconte comment on réussit à transformer Zohak. jeune prince doux et charmant, en un monstre de scélératesse : après lui avoir fait prendre un œuf, puis plusieurs, on l'habitua graduellement à manger de la viande, cuite, puis crue, et finalement on en fit cet abominable cannibale dont triompha le forgeron Kaoueh portant comme étendard son tablier de cuir. Cette éducation sanglante est un symbole : la révolution produite dans les mœurs par l'alimentation Carnivore avait coïncidé probablement avec de grandes guerres entre les habitants du plateau et les gens de la plaine d'en bas.
Les documents laissés par l'histoire primitive sont insuffisants pour énumérer toutes les parties de l'immense héritage légué à l'humanité par le monde iranien : découvertes et métiers, conceptions philoso-
1. Max Miïller, Essais de Mythologie comparée, trad. G. Perrot, pp. 53, 54.
418 l'homme et la terre. — IRANIE
phiques, poèmes, mythes et récits. Mais il est très probable que la part de ces aïeux dans notre savoir actuel dépasse de beaucoup la connaissance que nous en avons.
Nous leur serions redevables des premiers procédés qui permirent l'élaboration des mathématiques. C'est chez les Iraniens, à en juger par la proche parenté des termes désignant les unités, les dizaines et les centaines, qu'aurait été introduit le système de numération qui, se dégageant complètement de l'emploi des métaphores et des synonymes, fixa définitivement, pour chaque nombre, des termes à sens déterminé. Ce fut là une des plus importantes révolutions de l'histoire humaine. Cette série des chiffres primitifs s'arrêtait inclusivement aux centaines , car les noms de « mille » diffèrent dans les dialectes indo-européens * ; néanmoins, elle contenait en germe la théorie du système de numération sans lequel on ne saurait concevoir le développement scientifique du monde moderne.
Enfin, on peut se demander si les Perses n'avaient pas déjà trouvé l'art de représenter la Terre sous forme de boule. Qu'était cette coupe merveilleuse que consulte Cyrus et sur laquelle étaient gravés les contours des ]sept parties du monde ? Peut-on y voir autre chose qu'un essai de figuration du globe ?
Les cultes primitifs, qui se mélangèrent avec d'autres éléments pour constituer plus tard le mazdéisme et valurent aux régions de • l'Iranie le nom de « contrées pures », paraissent avoir été celui du labour, qui fait collaborer l'Homme avec la Terre, et celui de la flamme purifiante; cette double adoration resta longtemps enfermée dans le cercle étroit des familles, sans la redoutable intervention d'une caste sacerdotale.
Certes, le culte du Feu est de tous le plus simple, le plus normal, le plus facile à comprendre et à justifier scientifiquement. Dès que l'homme, arraché à la terreur primitive, commença de réfléchir sur les effets et sur les causes dans l'immense univers qui l'entoure, ne dut-il pas trouver naturel d'adorer le grand astre d'où, pour la Terre et ses habitants, se déverse toute vie ? Avant l'aube, il fait froid, tout est triste, l'homme reste inquiet des songes de
1. Max Millier, Essais de Mythologie comparée, trad. G. Perrot, pp. 65, 67.