ANTIQUITÉ DE L'HOMME
la frontière de la Puissance, au pied des montagnes Rocheuses; or, d'après le travail d'érosion que les pluies et les rivières ont accompli à travers ces amas de débris, les géologues ont évalué diversement la période depuis laquelle les glaces du « grand hiver » commencèrent à se retirer vers le nord, abandonnant la moraine déposée obliquement à travers l'Amérique. Les évaluations les plus récentes l'estiment à près de dix mille années avant nous, et Winchell précise en fixant un nombre de soixante-dix-huit siècles 1 .
Les alluvions des fleuves — mesure d'ailleurs très incertaine, — ont pu également servir de mètre à la vie de l'humanité. Ainsi l'on aurait trouvé dans le delta du Nil des poteries recouvertes par des couches de dépôts annuels, les uns comptés, les autres évalués seulement, d'après lesquels ces débris du travail humain remonteraient ù i5.ooo années*. Des observations analogues auraient été faites dans les couches alluviales du Mississippi ; mais pareilles constatations sont de nature trop imprécise pour qu'on puisse, avant discussion nouvelle, y attacher grande importance.
Quoi qu'il en soit, les périodes de temps que nous indiquent les
observateurs de la morphologie terrestre comme s'élant écoulées pendant les âges de la géologie moderne — retrait des plaines et formation des fleuves actuels — sont bien peu de chose en comparaison des dizaines de mille et des centaines de mille années avec lesquelles jonglent, pour ainsi dire, les archéologues de la préhistoire. Quand ils nous parlent de la durée probable des temps employés par nos aïeux pour s'élever graduellement de l'étal de civilisation éolithique à la connaissance des lettres, ils procèdent dans leurs calculs comme si la nature s'était contentée d'un premier essai d'humanité pour le poursuivre sans reprise et sans retouche à travers la succession indéfinie des pithécanthropes et des hommes. Mais qui nous dit que l'énergie terrestre n'a pas dû s'y reprendre à plusieurs fois pour réussir et pousser à l'état Viable cette espèce humaine qui, de progrès en progrès, a fini par avoir conscience de soi-même et de tout ce qui l'entoure, au point de pouvoir se considérer comme F « âme de la Terre » ?
Un fait est certain, qui témoigne de la très longue durée, de l'exis-
1. N.-H. Winchell, American Geologist, vol. X, 1892, p. 80 ; Mac Gee, American Anthropologist, vol. V, oct. 1892, p. 337. — 2. Mac Gee, Earth, the Home of Man, p. 15, Anthropological Society of Washington.
tence humaine sur la planète : l'espèce se présente à nous comme s'étant propagée d'un bout du monde à l'autre depuis les temps immémoriaux.
Aux débuts de l'histoire écrite, débuts qui varient d'environ quelques siècles à dix milliers d'années pour les divers pays, suivant la succession des découvertes faites par les civilisés, aryens, sémites ou louraniens, les continents étaient peuplés dans presque toute leur étendue, de même que les grandes îles situées dans le voisinage des côtes : les seuls espaces complètement déserts étaient, comme aujourd'hui, les âpres régions des montagnes, les surfaces neigeuses ou glacées, les tourbières tremblantes, les sables et les rochers dépourvus de toute végétation.
Dans l'Asie, il n'est guère de contrée où les nomades, Arabes, Baloutches, Mongols, ne se soient aventurés, n'aient même habité temporairement, après des pluies d'orage et la soudaine germination des herbes. Cependant, il reste quelques déserts d'Arabie, notamment au nord du Hadramaut, où nul n'osa se hasarder, vu la fluidité des sables dans lesquels l'homme s'engouffre et disparaît en peu d'instants.
. En Afrique, de vastes espaces du Sahara restèrent inaccessibles pendant toute la période connue de l'histoire : telles, à l'ouest de l'Egypte et de ses dernières oasis, Farafreh, Khargeh, Dakhel, les formidables rangées de dunes qui se déroulent sur une largeur de plus de mille kilomètres dans la direction du Tibesti.
Les dunes d'Iguidi, dans le Sahara occidental, sont également évitées
(Britwh Muséum, Londres.) Mansell, i>hot.
STATUE COLOSSALE PBÉHISTORIQUE DE L'ILE DE PAQUES (OCÉANŒ) (Dos)
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avec soin par les caravanes, et le Djuf, on « Ventre du déserf; », an nord-ouest de Tombuctu, est une dépression, peut-être saline, que défendent aussi les dangers de la faim et la terreur de l'inconnu contre toutes violations des sables par les pas humains*
Mais, en dehors de ces régions vraiment inhabitables, les hommes s'étaient répandus sur tous les continents de l'Ancien et du Nouveau Monde, jusqu'aux promontoires extrêmes, jusqu'aux « fins des terres , et par delà l'Océan, dans la plupart des îles et des archipels.
La voie lactée de la Polynésie avait reçu des habitants de proche en proche jusqu'aux groupes des îles Basses, invisibles de loin sur la vaste mer, jusqu'à la solitaire île de Pâques, où l'on a trouvé les traces d'une civilisation préhistorique presque grandiose.
Le peuplement complet des espaces continentaux témoigne de la longue durée des âges pendant lesquels les diverses races du genre humain se propagèrent à travers le monde. Il est difficile de s'imaginer combien pénible devait être la colonisation avant que les ehemins fussent tracés dans les forêts et les marécages, avant que l'on possédât des barques et des radeaux pour les bras de nier.
Et cependant l'expansion des hommes se fit d'un bout du monde à l'autre, soit lentement, par l'accroissement des familles, soit, en maintes occasions, par de rapides exodes à de grandes distances du lieu d'origine. On est étonné de voir, dans les deux ensembles continentaux, comment des peuplades de même souche et de langues œars se trouvent séparées les unes des autres, à des milliers de
(Britùh Muséum, Londres.) MatueU, ?hot STATUE t>B L'ILE BE PAQVES
34 l'homme et la terre. — ORIGINES
kilomètres de distance, et sans aucun rapport mutuel qui témoigne de l'ancienne parenté.
Mais il existe aussi de nombreux groupes ethniques dont le séjour en une même région s'est perpétué pendant un nombre indéfini de siècles et que l'on peut considérer pratiquement comme de véritables aborigènes: telles la plupart des tribus américaines, que le naturaliste Agassiz s'imaginait avoir été l'objet d'une « création distincte » de celle de l'Ancien Monde.
Ces groupes d'indigènes, de gens « nés de la terre •■, habitent des contrées dont le milieu est caractérisé d'une manière tout à fait spéciale par le climat ou par le sol : dans celte ambiance particulière, les résidants doivent prendre un genre de vie très distinct de celui des voisins les plus rapprochés.
Il importe donc de les étudier à part, pour bien constater les effets puissants et durables d'un milieu ne se modifiant qu'avec une très grande lenteur et, par suite, agissant aussi bien sur les groupes qualifiés de race que sur l'individu. L'ensemble du groupe ethnique soumis à ces influences constitue, pour ainsi dire, un être humain de proportions énormes et vivant pendant des périodes de longeur prodigieuse.
Chaque période de la rie des peuples correspond à un changement du milieu.