‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 55 sur 338 · Paul Ehrenrich, Petermann's Mitteilungen, 1891, Heft V · texte numérisé non relu

Paul Ehrenrich, Petermann's Mitteilungen, 1891, Heft V

qui s'élancent avidement sur l'homme pour le cisailler de leurs dents aiguës, les peuplades riveraines, redoutant les eaux à bon droit, devaient bien se garder d'apprendre la natation ; mais comment s'expliquer que des indigènes ne nagent ni ne naviguent dans les courants où l'immersion est presque sans danger? Evidemment, il doit y avoir dans ce cas une superstition religieuse persistant à travers les âges malgré le changement du milieu : ayant vécu jadis au bord de courants interdits, par la nécessité de la défense, comme trop dangereux, ils ont fait de cette interdiction un précepte inviolable qui les suivit dans toutes leurs migrations, de rivière en rivière.

Ainsi, malgré l'exemple contraire que présentent quelques tribus, et malgré l'absurde logique des puissances militaires qui, revenant à la barbarie première, s'imaginent encore que les cours d'eau profonds sont des limites entre les hommes, entre les peuples, assimilables aux torrents d'eau sauvage coulant au fond des cluses et défilés, on peut considérer la découverte progressive de la navigation sur les rivières de la planète comme un fait d'ordre général s'étant réalisé sur mille points divers.

Que de progrès impliqués d'avance en cette merveilleuse invention, ajoutant au mouvement de l'homme celui de la nature, complétant la puissance individuelle de l'infiniment petit que nous sommes par celle d'un dieu puissant, à la force incomparable, infinie, relativement à nous, comme l'est celle du Mississippi ou du fleuve des Amazones ! Et pourtant, les premiers navigateurs, secoués sur leur tronc d'arbre roulant et chavirant, durent être l'objet de bien des risées ; les gens sages, les prudents restés sur la rive se moquaient à cœur joie de ces aventureux, de ces fous, qui, au risque de la mort, s'élançaient loin de la terre dure, du sol ferme et banal, foulé par le pied des aïeux !

Devenus par le batelage maîtres de l'infini, du moins dans sa direction linéaire, les riverains, dès la période primitive, ont pu largement profiter de leur conquête. Sur les hauts affluents de l'Amazone, dans la Bolivie, vivent des tribus, les Mojos, qui n'oseraient pénétrer dans la forêt voisine à plus d'une portée de flèche ou à la distance qui dépasse l'aboiement d'un chien, mais qui connaissent sur des milliers de kilomètres le fleuve et ses affluents, ses diramations, ses furos ou paranamirlm ; ces «sauvages » ont visité une autre nature que la leur,

savent frayer avec d'autres peuples, se trouvent à leur aise au milieu de civilisations très diverses. L'âme de ces rameurs ne tremble pas à l'approche des rapides et des cascades; quand, portés au fil du cou- No 14. Routes amazoniennes des Mojos.

W. de Gr

Territoire des Mojos.

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rant, ils entendent le flot gronder à leurs pieds, ils donnent à temps le coup d'aviron pour glisser entre les rocs, éviter les remous et gagner d'écart en écart la nappe d'eau tranquille, le remanso qui

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s'étale aux pieds des chutes. Là où la dénivellation du courant est trop forte, ils utilisent les crevasses de rocher, les lianes entrelacées sur le rivage, les pentes naturelles des berges, les plages sableuses, pour faire glisser leur bateau de l'amont à l'aval.

Plus bas, dans le grand fleuve devenu mer en mouvement, ils apprennent à fuir les tempêtes en se réfugiant au milieu des traînées d'herbes ou cannarana, qui amortissent les vagues ; ils apprennent aussi à résister au vent les repoussant vers l'amont, et attachent leur barque à un tronc d'arbre flottant qui plonge à plusieurs mètres de profondeur dans le courant et continue de cheminer d'un mouvement toujours égal.

A la remonte du fleuve, qui dure des mois et des mois, ils savent utiliser les vents alizés soufflant en sens inverse du courant, et les ramures latérales qui, lors des crues, s'emplissent à contre-flot. En de pareils voyages, les bateliers ne gagnent pas seulement en force et adresse, ils apprennent aussi les industries locales, s'habituent à parler des langues diverses, rapportent dans leurs familles des connaissances et des enseignements de toute nature. Mais ils ignorent les espaces que l'on pourrait parcourir à pied, entre les cours fluviaux; c'est par d'autres peuples ou bien par leurs propres explorations que les géographes blancs ont appris l'existence de « savanes » ou « campos » libres de végétation forestière dans l'immense enclos du territoire amazonien ' .

Initiateur de la navigation et, par la navigation, de l'enseignement mutuel, le fleuve fut aussi le premier agent naturel pour enseigner l'agriculture, presque sans effort d'initiative de la part du riverain. Dans ses travaux d'érosion et de dépôt, dans le remaniement incessant des terres alluviales, le cours d'eau n'apporte pas seulement le sol nourricier, il apporte aussi des racines, des graines, des fragments de plantes qui poussent rapidement dans le sol nouveau, et que l'indigène examine avec intérêt à cause de leur étrange té. Si la plante lui convient, si elle fournit de la nourriture à lui et aux animaux amis, chaque nouvelle inondation lui permettra d'imiter la nature : il ramassera peut-être les graines, les racines encore flottantes, et les confiera au limon vierge que dépose la vague. Certainement ce travail, pour

1. Spix et Martius ; Gibboù ; Herndon ; Bâtes ; Wallace ; H. et O. Coudreau, etc.

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