CANOT EN ECORCE DE BOULEAU SUR LES RAPIDES DE L AMERIQUE DU NORD
Dessin de George Roux d'après une photographie.
invités au mouvement, nous ont transformés en une humanité progressive, se renouvelant sans cesse, nous ont enseigné les mille industries diverses par le rapprochement avec les autres hommes, et, finalement, ont contribué à nous donner le pain. Nous sommes ainsi attachés aux fleuves par la mémoire consciente ou inconsciente d'événements innombrables ; nous savons que leurs vallées furent les voies historiques des peuples en marche, et que la vie des nations s'est développée sur leurs rives.
Les grandes civilisations, desquelles nous sommes issus, et dont dérive l'humanité dans le sens moderne du mol, n'auraient pas vécu s'il n'y avait pas eu de fleuve Jaune, de fleuve Bleu, pas de Sindh ni de Gangâ, pas d'Euphratc ni de fleuve d'Egypte, pas de Sénégal ni de
Niger. C'est avec piété filiale que l'homme pensant prononce d'aussi grands noms.
Pendant le cours des âges, l'action première d'un élément du milieu se change donc toujours en son contraire. A l'origine, le grand fleuve séparait les hommes : les faunes diffèrent partiellement sur les deux bords de l'Amazone ; de même, à une époque historique récente, certaines tribus, inhabiles à braver le courant, ne passaient jamais d'une rive à l'autre : l'énorme fosse emplie d'eau mouvante formait limite aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Et pourtant cet obstacle, infranchissable aux riverains primitifs, est devenu le grand véhicule des civilisés, le moyen de transport pour les choses, les hommes et les idées. De proche en proche, le batelier des fleuves se fait le voyageur par terre, le commerçant, l'homme multiple et divers qui se trouve à l'aise chez tous les peuples : tel le Diola des Rivières du Sud, que Ton rencontre partout, même par delà le Niger, et qui fit son premier apprentissage dans les marigots du littoral.
Mêmes phénomènes historiques pour les relations des peuples avec la mer. Combien de tribus, après être venues de la steppe, de la montagne, des forêts ou des fleuves, ont-elles eu à s'arrêter sur la plage ou sur la falaise extrême, sur la « Fin des terres » — Finisterre ou Landsend, — épouvantées par l'étendue des eaux sans bornes visibles, par le fracas monstrueux du déferlis grondant! La mer, qui devait un jour porter de monde en monde les orgueilleux navires, fut d'abord pour les terriens une limite infranchissable, le domaine de la terreur.
D'ailleurs, certaines parties du littoral marin devaient être pour leurs habitants de véritables prisons, non moins fermées que les cluses des montagnes ou les clairières perdues dans les forêts profondes. Outre les îles et les archipels de la côte, la zone littorale comprend des espaces nettement séparés de la terre ferme, dunes, marais ou rochers qui restent presque inabordables du côté des étendues continentales. Les résidants, ainsi privés de toutes relations faciles avec Farrière-pays, restent forcément cantonnés dans leur étroit domaine. Ce sont des plantes auxquelles manque le sol nourricier : tels furent longtemps les « maraichins » de la Vendée.
Les populations strictement maritimes, restées presque tout à fait à l'écart des continentaux, réussirent pourtant en maintes contrées,
d'ampleur et de ressources suffisantes, à vivre en sociétés indépendantes, sachant s'accommoder parfaitement à leur milieu pour en tirer leur subsistance et leur culture, mais, là où les riverains de l'Océan gardent leurs libres communications avec l'intérieur du continent, soit par des plaines desséchées, faciles à traverser, soit par des cours d'eau à régime normal, ils peuvent en même temps jouir des avantages qui proviennent de leurs rapports avec le continent et s'approprier graduellement ceux que leur offre la mer.
En certains parages , la vague se prête bienveillamment aux tentatives des hommes. Là où le fleuve se continue en estuaire et l'estuaire en golfe, la navigation suit tout naturellement la même direction dans le voisinage des côtes, tantôt spontanément par la volonté des rameurs qui poursuivent leur gibier, soit involontairement par le caprice des vents ou des courants. La transition se fait ainsi du fleuve à la mer : l'apprentissage de l'eau salée commence sur les eaux douces. Des baies protégées du vent ou des passes garanties de la houle du large par des îles ou des chaînes d'écueils, notamment le long des côtes dalmates, assurent aux riverains des facilités de navigation analogues à celles que l'on a sur les fleuves, et des esquifs du même genre durent se construire sur leurs bords.
La navigation fluviale se change ainsi peu à peu en navigation côtière et celle-ci en navigation maritime. Souvent le batelier est poussé vers la haute mer ; d'autres fois, il la recherche lui-même, pour éviter d'être jeté sur la grève ou contre la falaise. Il apprend ainsi que la mer, avec ses abîmes insondés, est moins dangereuse que la côte avec