‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 80 sur 338 · AIDE MUTUELLE · texte numérisé non relu

AIDE MUTUELLE

argileuses qui dominent le fleuve Colorado, dans le Crand Ouest américain, des colonies d'hirondelles s'établissent tranquillement au-dessous d'une roche où perche le faucon. Certaines espèces n'ont pour ainsi dire d'autres ennemis que l'homme, et, dans les conditions ordinaires, vivent en paix avec tout l'univers, protégées par leur parfaite union; tels sont les « républicains du Cap, les perruches et perroquets des forets américaines et naguère les nuées d'oiseaux de l'île Loysan à l'ouest de l'archipel havaïien.

Chez ces animaux, la solidarité va jusqu'à la bonté et au dévouement, tels que l'homme les conçoit et les pratique, rarement d'ailleurs. Ainsi quand un chasseur, tirant par désœuvrement sur un vol de grues, blesse un de ces animaux qui, ne volant plus que d'une aile, risque de tomber à pic, aussitôt la bande se reforme et deux compagnons, de droite et de gauche, soutiennent de leur vol le vol fatigué de l'ami. Même de petits oiseaux joignent les migrateurs pour les accompagner par-dessus la Méditerranée : on a vu des alouettes s'abattre ainsi du ciel avec des bandes de grues, après avoir traversé la mer 1 ; qu'elles aient été secourues directement ou non, il est certain qu'elles doivent avoir au moins été accueillies pour le grand voyage.

Combien donc contraire à toute vérité est l'assertion des pessimistes qui parlent du monde animal comme s'il consistait seulement en destructeurs se déchirant à coups de griffes et de serres et buvant le sang de leurs victimes 2 ! Quoi qu'on en dise, la lutte pour la vie n'est pas la lot par excellence et l'accord l'emporte de beaucoup dans l'histoire du développement des êtres. La meilleure preuve nous en est donnée par ce fait que les espèces les plus heureuses dans leur destinée ne sont pas les mieux outillées pour la rapine et le meurtre, mais au contraire celles qui. munies d'armes peu perfectionnées, s'entr'aident avec le plus d'empressement : ce sont non les plus féroces, mais les plus aimantes.

La tendance à l'entraide a pu n'être au début de la vie animale qu'une variation individuelle, mais quand ce penchant trouvait à s'exercer en réciprocité, il constituait un facteur favorable dans la lutte pour l'existence, et les êtres qui en étaient doués pouvaient, dans de meilleures conditions, le transmettre à une descendance. C'est ainsi que ce carac-

1. L. Buxhaum, Der zoologische Garten, 1886,p. 133. — 2. P. Kropotkine, L'Entraide.

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tère s'est, dans la suite des générations, étendu à un nombre d'individus de plus en plus considérable \

Les témoignages de la préhistoire, de même que l'étude des populations contemporaines, nous montrent un très grand nombre de tribus « primitives » ou « sauvages » vivant en paix et même dans l'harmonie d'une possession commune de la terre et d'un travail commun : les exemples de peuplades guerrières outillées seulement pour le combat et vivant exclusivement de déprédations sont assez rares, quoique souvent cités. Il est de morale constante parmi les contribules que l'individu doit, si la disette se fait sentir, se mettre à la ration pour que les provisions puissent durer plus longtemps. Souvent les grands se privent pour les petits, loin d'abuser de leur force. Le fait capital de l'histoire primitive, telle qu'elle se présente à nous dans presque tous les pays du monde, est que la gens, la tribu, la collectivité est considérée comme l'être par excellence, auquel chaque individu donne son travail et fait le sacrifice entier de sa personne. L'entr'aide est si parfaite qu'en mainte circonstance elle cherche à se produire même par delà la mort : ainsi, dans les Nouvelles Hébrides,* quand un enfant mourait, la mère ou la tante se tuait volontiers pour l'aller soigner dans l'autre monde \

Même le meurtre ou plutôt la mort volontaire des vieillards qui se pratique en divers pays — ainsi chez les Batta de Sumatra, et jadis chez les Tchuktchi sibériens déjà mentionnés — est un fait qu'il conviendrait de citer plutôt comme un exemple d'entr'aide qu'en témoignage de la barbarie des populations où s'accomplissent de pareils événements. Dans une communauté où tous vivent pour tous, où la prospérité du groupe entier est la sollicitude d'un chacun, où la difficulté de vivre est quelquefois si grande par suite du manque de nourriture ou de l'excès du froid, le vieillard qui se rappelle sa vie 'passée dans l'effort de la lutte commune et qui se sent désormais impuissant à la continuer comprend parfaitement la logique des choses : la vie lui pèse tout autrement qu'au vieillard des nations civilisées, qui, par les accoutumances morales et les relations de société, continue d'être utile, dans une certaine mesure, ou du moins peut s'imaginer qu'il l'est encore. « Manger le pain des autres », alors que l'on comprend si bien l'indispensable nécessité de l'aliment par excellence pour les collabôra-

1. Aïtoff, note manuscnte. — 2. Gill, dans Waitz et Gerland, Anthropologie, p. 641.

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