ASSOCIATION DE L'HOMME ET DE L'ANIMAL
les brahmanes hindous, une sorte de dieu ; nul serment n'est plus fort et plus respecté que la parole jurée « par les ancêtres de la vache ». Pour eux-mêmes, les Denka n'ont que des huttes ou de simples gîtes, mais pour les vaches malades, ils construisent des infirmeries admirablement propres, sur des terres toujours asséchées, s'élevant en îles au milieu de la plaine. Ils vivent presque uniquement du lait de leurs bêtes, vaches et chèvres, qui se prêtent conplaisamment à la traite, mais ils ne sauraient consentir à tuer des animaux en santé. Les vaches denka, êtres gracieux qui ressemblent à des antilopes, sont respectées aussi longtemps qu'il est possible; leurs maîtres, très sobres d'ailleurs, quoique très forts, et ne mangeant qu'une fois par jour, au coucher du soleil, se nourrissent seulement de la chair des bovidés malades ou souffrant de blessures ; cependant, il leur arrive parfois, en temps de famine, de saigner leurs bêtes pour en boire le sang, qu'ils mélangent à la crème. La communauté de mœurs leur fait vénérer les serpents inoffensifs qu'ils savent très friands de lait, et chaque demeure a plusieurs de ces ophidiens familiers que l'on connaît tous individuellement et que l'on appelle par leur nom 1 .
De même, les civilisés de l'Egypte voisine apprivoisaient les crocodiles. Dans l'antiquité, les gens de Denderah étaient, dit-on, fort habiles à charmer ces animaux, communs dans le Ml à cette époque, et ils s'en servaient comme de montures.
Avant que des Européens mal appris eussent exercé leur adresse à tuer les sauriens du bassin de Pir-mangho, près de Karatchi (Kurrachee), ces bêtes sacrées accouraient fidèlement à l'appel de leurs gardiens et se laissaient chevaucher par les barioleurs pieux qui enjolivaient leurs groins de peintures 2 . Les gamins de Palembang (Sumatra méridional) jouent aussi avec les crocodiles, bien nourris par tous les débris de cuisine qui tombent des maisons sur pilotis, bâties dans le fleuve.
En nombre de peuplades, surtout dans l'Amérique méridionale, les jeunes hommes, et plus encore les femmes, ont un talent merveilleux pour charmer les animaux. Telle cabane d'Indien est environnée de toute une ménagerie, y compris des tapirs, des chevreuils, des sarigues et même des jaguars ; on y voit des singes gambader sur les
1. Georg Schweinfurth, Im Herzen Afrikas. — 2. Richard Burton, Sind reoisited; Hermann von Schlagintweit, Reisen in Indien und Hochasien.
branches au-dessus de la cabane, des pécaris fouiller dans le sol, des toucans, des perroquets se percher çà et là. Les grands oiseaux agami et les chiens sont les défenseurs de toute la grande famille, et L'étranger ne réussira point à pénétrer dans la hutte s'il n'est introduit par les hôtes eux-mêmes.
Pourvu de tous ces familiers, un Européen moderne en alimenterait à souhait sa cuisine, mais l'Indien respecte la vie des animaux élevés par lui : ils appartiennent à sa maisonnée, et s'ils rendent des services domestiques pour la garde ou pour l'éveil, la violence n'y fut pour rien : c'est de la libre association qu'est née la communauté de vie. D'ailleurs, il est certain que, grâce à cette camaraderie, l'évolution des animaux qui s'attachent à l'homme devient beaucoup plus rapide, de même que, dans la société humaine, l'intelligence de l'élève s'épanouit en proportion des qualités correspondantes chez ses éducateurs.
Ce qui est vrai pour notre espèce l'est également pour les autres. On comprend difficilement comment les partisans même de la théorie d'évolution ont pu prétendre, après avoir vu les animaux domestiques frayant avec l'homme, que la progression intellectuelle des cires, depuis l'état rudimen taire des microbes jusqu'à l'organisme compliqué et à la ruse subtile du chacal, du carcajou, du renard, à la sagesse de l'éléphant, serait frappée d'une loi fatale d'arrêt.
D'après cette hypothèse, la bête resterait enfermée dans un cercle dont elle ne pourrait sortir. Les chiens de chasse et le gibier poursuivi ne sauraient varier leurs ruses, les insectes ni les vertébrés industrieux n'apprendraient jamais un procédé nouveau, et nul oiseau chanteur ne modifierait ses accents ! Il est possible que l'évolution de l'intelligence animale se soit faite avec une plus grande lenteur que celle de l'homme depuis que celui-ci s'est pourvu d'instruments, mais elle se poursuit dans les espèces prospères. Il y a similitude d'évolution entre l'homme et ses frères inférieurs.
Partout où se sont constituées de petites sociétés, des mondes en miniature ayant par leurs intérêts communs une individualité collective, ces groupes tendent à utiliser les conditions extérieures du milieu pour se créer un corps géographique bien déterminé : les hommes cherchent à s'adapter aux traits de la nature ambiante de manière
D'après une photographie de Sven Hedin.
un fauconnier du beg d'arrat (tibet) (Voir page 148).